LIVRE CINQUIEME
riiiq années l'envie de voyager me prit : je quittai mes confrères; et, voulant commencer mes voyages par l'Estramadure, je gagnai Alcautara; mais, avant que d'y arriver, je trouvai une occasion d'exercer mes talents, et je ne la laissai point échapper. Gomme j'étais à pied, et de plus chargé d'un havre-sac assez pesant, je m'arrêtais de temps en temps pour me reposer sous les arbres qui m'ofTraient leur ombrage à quelques pas du grand chemin. Je rencontrai deux enfants de famille qui s'entretenaient avec gaîté sur l'herbe en prenant le frais. Je les saluai très civilement^ et, ce qui me parut ne leur pas déplaire, j'entrai dans leur conversation. Le plus vieux n'avait pas quinze ans; ils étaient tous deux bien ingénus. Seigneur cavalier, me dit le plus jeune, nous sommes fils de deux riches bourgeois de Placencia. Nous avons une extrême envie de voir le royaume de Portugal ; et, pour satisfaire notre curiosité, nous avons pris chacun cent pistoles à nos parents. Bien que nous voyagions à pied, nous ne laisserons pas d'aller loin avec cet argent. Qu'en pensez-vous? Si j'en avais autant, lui répondis-je, Dieu sait où j'irais! Je voudrais parcourir les quatre parties du monde. Gomment diable! deux cents pistoles! c'est une somme immense; vous n'en verrez jamais la fin. Si vous l'avez pour agréable, messieurs, ajoutai-je, j'aurai l'honneur de vous accompagner jusqu'à la ville d'Almerin, où je vais recueillir la succession d'un oncle qui, depuis vingt années ou environ, s'était établi là.
Les jeunes bourgeois me témoignèrent que ma compagnie leur ferait plaisir. Ainsi, lorsque nous nous fûmes tous trois un peu délassés, nous marchâmes vers Alcantara, où nous arrivâmes longtemps avant la nuit. Nous allâmes loger à une bonne hôtellerie. Nous demandâmes une chambre, et on nous en donna une où il y avait une armoire qui fermait à clef. Nous ordonnâmes d'abord le souper; et, pendant qu'on l'apprêtait, je proposai à mes compagnons de voyage de nous promener dans la ville ; ils acceptèrent la propositon. Nous serrâi^^es nos havre-sacs dans l'armoire, dont un des bourgeois prit la clef, et nous sortîmes de l'hôtellerie. Nous allâmes visiter les églises; et, dans le temps que nous étions dans la principale, je feignis tout à coup d'avoir une affaire importante. Messieurs, dis-je à mes camarades, je viens de me souvenir qu'une personne de Tolède m'a chargé de dire de sa part deux mots à un marchand qui demeure auprès de cette église. Attendez-moi, de grâce, ici; je serai de retour dans un moment. A ces mots je m'éloignai d'eux. Je cours à l'hôtellerie, je vole à l'armoire, j'en force la serrure; et, fouillant dans les havre-sacs de mes jeunes bourgeois, j'y trouve leurs pis- -tolfis. Les pauvres enfants! je ne leur en laissai pas seulement
une pour payer leur gîte, je les emportai toutes. Après cela, je sortis promptement de la ville et pris la route de Mérida, sans m'embarrasser de ce qu'ils deviendraient.
Cette aventure, dont je ne fis que rire, me mit en état de voyager avec agrément. Quoique jeune, je me sentais capable de me conduire prudemment. Je puis dire que j'étais bien avancé po\ir mon âge. Je résolus d'acheter une mule; ce que je fis en efi'et au premier bourg. Je convertis même mon havre-sac en valise, et je commençai à faire un peu plus l'homme d'importance. La troisième journée, je rencontrai un homme qui chantait vêpres à pleine tête sur le grand chemin. Je jugeai à son air que c'était un chantre, et je lui dis : Courage, seigneur bachelier, cela va le mieux du monde! Vous avez, à ce que je vois, le cœur au métier. Seigneur, me répondit-il, je suis chantre, pour vous rendre mes très humbles services, et je suis bien aise de tenir ma voix en haleine.
Nous entrâmes de cette manière en conversation. Je m'aperçus que j'étais avec un personnage des plus spirituels et des plus agréables. Il avait vingt-quatre ou vingt-cinq ans. Gomme il était à pied, je n'allais que le petit pas pour avoir le plaisir de l'entretenir. Nous parlâmes, entre autres choses, de Tolède. Je connais parfaitement cette ville, me dit le chantre; j'y ai fait un assez long séjour; j'y ai même quelques amis. Et dans quel endroit, interrompis-je, demeuriez-vous à Tolède? Dans la rue Neuve, réponditil. J'y demeurais avec don Vincent de Buena Garra, don Mathias de Cordel, et deux ou trois autres cavaliers. Nous logions, nous mangions ensemble; nous passions fort bien le temps. Ces paroles me surprirent; car il faut observer que les gentilshommes dont il me citait les noms étaient les aigrefins avec qui j'avais été faufilé à Tolède. Seigneur chantre, m'écriai-je, ces messieurs que vous venez de nommer sont de ma connaissance, et j'ai demeuré aussi avec eux dans la rue Neuve. Je vous entends, reprit-il en souriant; c'est-à-diie que vous êtes entré dans la compagnie depuis trois ans que j'en suis sorti. Je viens, lui repartisje, de quitter ces seigneurs, parce que je me suis mis dans le goût des voyages. Je veux faire le tour de l'Espagne. J'en vaudrai mieux quand j'aurai plus d'expérience. Sans doute, me ditil, pour se perfectionner l'esprit, il faut voyager. C'est aussi pour cette raison que j'abandonnai Tolède, quoique j'y vécusse fort agréablement. Je rends grâces au ciel, poursuivit- il, qui m'a fait rencontrer un chevalier de mon ordre lorsque j'y pensais le moins. Unissons-nous, voyageons ensemble ; attentons sur la bourse du prochain ; profitons de toutes les occasions qui se présenteront d'exercer notre savoir-faire.