LIVRE SIXIEME
parole! Ne vous imaginez pas qu'il vous laisse impunément faire vos barbares sacrifices. Courage, zélé Gaspard, dit-il au garçon marchand, déclarez tout! achevez de faire connaître que ce faux catholique est attaché plus que jamais aux coutumes et aux cérémonies des Juifs, N'est-il pas vrai que dans la semaine vous le voyez un jour dans une inaction totale? Non, répondit Gaspard, je n'ai point remarqué celui-là. Je m'aperçois seulement qu'il y a des jours où il s'enferme dans son cabinet, et qu'il y demeure très longtemps. Eh! nous y voilà, s'écria le commissaire; il fait le sal3bat, ou je ne suis pas inquisiteur. Marquez, greffier, marquez qu'il observe religieusement le jeûne du sabbat. Ah! l'abominable homme ! Il ne me reste plus qu'une chose à demander. Ne parle-t-il pas aussi de Jérusalem? Fort souvent, repartit le garçon. Il nous conte l'histoire des Juifs, et de quelle manière fut détruit le temple de Jérusalem. Justement, reprit Ambroise : ne laissez pas échapper ce trait-^là, greffier; écrivez, en gros caractères, que Samuel Simon ne respire que la restauration du temple, et qu'il médite jour et nuit le rétablissement de la nation. Je n'en veux pas savoir davantage, et il est inutile de faire d'autres questions. Ce que vient de déposer le véridique Gaspard suffirait pour faire brûler toute une juiverie.
Après que M. le commissaire du Saint-Office eut interrogé de cette sorte le garçon marchand, il lui dit qu'il pouvait se retirer; mais il lui ordonna, de la part de la Sainte-Inquisition, de ne point parler à son maître de ce qui venait de se passer. Gaspard promit d'obéir, et s'en alla. Nous ne tardâmes guère à le suivre; nous sortîmes de l'hôtellerie aussi gravement que nous y étions entrés, et nous allâmes frapper à la porte de Samuel Simon. Il vint lui-même ouvrir; et, s'il fut étonné devoir chez lui trois figures comme les nôtres, il le fut bien davantage quand Lamela, qui portait la parole, lui dit d'un ton impératif : Maître Samuel, je vous ordonne, de la part de la Sainte-Inquisition, dont j'ai l'honneur d'être commissaire, de me donner tout à l'heure la clef de votre cabinet. Je veux voir si je te trouverai point de quoi justifier les mémoires qui nous ont été présentés contre vous.
Le marchand, que ce discours déconcerta, fit deux: pas en arrière, comme si on lui eût donné une bourrade dans l'estomac. Bien loin de se douter de quelque supercherie de notre part, il s'imagina de bonne foi qu'un ennemi secret l'avait voulu rendre suspect au Saint-Office ; peut-être aussi que, ne se sentant pas trop bon catholique, il avait sujet d'appréhender une information. Quoi qu'il en soit, je n'ai jamais vu dhomme plus troublé. Il obéit sans résistance, et avec le respect que peut avoir un
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homme qui craint l'Inquisition. Il nous ouvrit son cabinet. Du moins, lui dit Ambroiseen y entrant, du moins recevez-vous sans rébellion les ordres du Saint-Office. Mais, ajouta-t-il, retirez-vous dans une autre chambre, et me laissez librement remplir mon emploi. Samuel ne se révolta pas plus contre cet ordre que contre le premier; il se tint dans sa boutiqne, et nous entrâmes tous trois dans son cabinet, où sans perdre de temps, nous nous mîmes à chercher ses espèces. Nous les trouvâmes sans peine; elles étaient dans un coffre ouvert, et il y en avait beaucoup plus que nous n'en pouvions emporter. Elles consistaient en un grand nombre de sacs amoncelés, mais le tout en argent. Nous aurions mieux aimé de l'or; cependant, les choses ne pouvant être autrement, il fallut s'accommoder à la nécessité; nous remplîmes nos poches de ducats, nous en mîmes dans nos chausses et dans tous les autres endroits que nous jugeâmes propres à les receler; enfin, nous en étions pesamment chargés sans qu'il y parût et cela par l'adresse d'Ambroise et parcelle de don Raphaël, qui me firent voir par là qu'il n'est rien tel que de savoir son métier.
Nous sortîmes du cabinet, après y avoir si bien fait notre main; et alors, pour une raison que le lecteur devinera fort aisément, M. l'Inquisiteur tira son cadenas qu'il voulut attacher lui-même à la porte : ensuite il y mit le scellé; puis il dit à Simon : Maître Samuel, je vous défends, de la part de la Sainte- Inquisition, de touclier à ce cadenas, de même qu'à ce sceau que vous devez respecter, puisque c'est le sceau du Saint-Office. Je reviendrai demain ici à la même heure pour le lever, et vous apporter des ordres.
A ces mots, il se fît ouvrir la porte de la rue, que nous enfilâmes joyeusement l'un après l'autre. Dès que nous eûmes fait une cinquantaine de pas, nous commençâmes à marcher avec tant de vitesse et de légèreté, qu'à peine touchions-nous la terre, malgré le fardeau que nous portions. Nous fûmes bientôt hors de la ville; et, remontant sur nos chevaux, nous les poussâmes vers Ségorbe, en rendant grâce au dieu Mercure d'un si heureux événement.
II. — De la résolution que don Alphonse oi Gil Blas prirent après cette aventure.
Nous allâmes toute la nuit, selon notre louable coutume; et nous nous trouvâmes, au lever de l'aurore, auprès d'un petit village à deux lieues de Ségorbe. Comme nous étions tous fatigués.