LIVRE SËI^TIÈME 36îi
dence des miens, elle entra si chaudement dans mes intérêts, qu'elle donna mille malédictions à Zendono. Les chiens d'hommes! dit-elle d'un ton à faire juger qu'elle avait rencontré en son chemin quelque économe; les misérables! il y a comme cela dans le monde des fripons qui se font un jeu de tromper les femmes. Ce qui me console, ma chère enfant, continua-t-elle, c'est que, suivant votre récit, vous n'êtes nullement liée au parjure Biscayen. Si votre mariage avec lui est assez bon pour vous servir d'excuse, en récompense il est assez mauvais pour vous permettre d'en contracter un meilleur quand vous en trouverez l'occasion.
Je sortais tous les jours avec Dorothée pour aller à l'église, ou bien en visites d'amis; c'était le moyen d'avoir bientôt quelque aventure. Je m'attirai les regards de plusieurs cavaliers. H y en eut qui voulurent sonder le gué. Ils firent parler à ma vieille hôtesse; mais les uns n'avaient pas de quoi fournir aux frais d'un établissement, et les autres n'avaient pas encore pris la robe virile ; ce qui suffisait pour m'ôter toute envie de les écouter. J'en savais les conséquences. Un jour il nous vint en fantaisie, à Dorothée et à moi, d'aller voir jouer les comédiens de Séville. Ils avaient affiché qu'ils représenteraient la famosa comedia, el Embaxador de si-mismo, composée par Lope de Vega Carpio.
Parmi les actrices qui parurent sur la scène, je démêlai une de mes anciennes amies. Je reconnus Phénice, cette grosse réjouie que tu as vue femme de chambre de Florimonde, et avec qui tu as quelquefois soupe chez Arsénié. Je savais bien que Phénice était hors de Madrid depuis plus de deux ans, mais j'ignorais qu'elle fût comédienne. J'avais une impatience de l'embrasser qui me fit trouver la pièce fort longue. C'était peutêtre aussi la faute de ceux qui la représentaient, et qui ne jouaient pas assez bien ou assez mal pour m'amuser. Car pour moi, qui suis une rieuse, je t'avouerai qu'un acteur parfaitement ridicule ne me divertit pas moins qu'un excellent.
Enfin le moment que j'attendais étant arrivé, c'est-à-dire la fin de la famosa comedia^ nous allâmes, ma veuve et moi, derrière le thédtre, où nous aperçûmes Phénice qui faisait la tout aimable, et écoutait en minaudant le doux ramage d'un jeune oiseau qui s'était apparemment laissé prendre à la glu de sa déclamation. Sitôt qu'elle m'eut remarquée, elle le quitta d'un air gracieux, vint à moi les bras ouverts et me fit toutes les amitiés imaginables : de mon côté je l'embrassai de tout mon cœur. Nous nous témoignâmes mutuellement la joie que nous avions de nous revoir : mais le temps et le lieu ne nous permettant pas de nous répandre en de longs discours, nous remîmes au lendemain à nous entretenir chez elle plus amplement.
Le plaisir de parler est une des plus vives passions des femmes, et particulièrement la mienne. Je ne pus fermer l'œil de toute la nuit, tant j'avais envie d'être aux prises avec Phénice, et de lui faire questions sur questions. Dieu sait si je fus paresseuse à me lever pour me rendre où elle m'avait enseigné qu'elle demeurait! Elle était logée avec toute la troupe dans un grand hôtel garni. Une servante que je rencontrai en entrant, et que je priai de me conduire à l'appartement de Phénice, me fit monter à un corridor, le long duquel régnaient dix à douze petites chambres, séparées seulement par des cloisons de sapin et occupées par la bande joyeuse. Ma conductrice frappa à une porte que Phénice, à qui la langue démangeait autant qu'à moi, vint ouvrir. A peine nous donnâmes-nous le temps de nous asseoir pour caqueter. Nous voilà en train d'en découdre. Nous avions à nous interroger sur tant de choses, que les demandes et les réponses se succédaient avec une volubilité surprenante.
Après avoir raconté nos aventures de part et d'autre, et nous être instruites de l'état présent de nos affaires, Phénice me demanda quel parti je voulais prendre; car enfin, me dit-elle, il faut bien faire quelque chose : il n'est pas permis aune personne de ton âge d'être inutile dans la société. Je lui répondis que j'avais résolu, en attendant mieux, de me placer auprès de quelque fille de qualité. Fi donc! s'écria mon amie, tu n'y penses pas. Est-il possible, ma mignonne, que tu ne sois pas encore dégoûtée de la servitude? n'es-tu pas lasse de te voir soumise aux volontés des autres, de respecter leurs caprices, de t'entendre gronder; en un mot d'être esclave? Que n'embrasses-tu plutôt, à mon exemple, la vie comique ? Rien n'est plus convenable aux personnes d'esprit qui manquent de bien et de naissance. C'est un état qui tient un milieu entre la noblesse et la bourgeoisie, une condition libre et affranchie des bienséances les plus incommodes de la vie civile. Nos revenus nous sont payés en espèces par le public qui en possède le fonds. Nous vivons toujours dans la joie, et dépensons notre argent comme nous le gagnons.
Le théâtre, poursuivit-elle, est favorable surtout aux femmes. Dans le temps que je demeurais chez Florimonde, j'en rougis quand j'y pense, j'étais réduite à écouter les gagistes de la troupe du prince; pas un honnête homme ne faisait attention à ma figure. D'où vient cela? c'est que je n'étais point en vue. Le plus beau tableau qui n'est pas dans son jour ne frappe point. Mais depuis que je suis sur mon piédestal, c'est-à-dire sur la scène, quel changement ! Je vois à mes trousses la plus brillante jeunesse des villes par où nous passons. Une comédienne a donc beaucoup d'agrément dans son métier. Si elle est sage, je veux dire que si