LIVRE SEPTIÈME
lité; et, devenant aussi avare de regards agaçaats, que j'en avais lusqu'alors été prodigue, je résolus de n'arrêter ma vue que sur (les ducs, des comtes et des marquis.
Le seigneur de Nisana venait souper chez moi tous les soirs avec quelques-uns de ses amis. De mon côté j'avais soin d'assembler les plus amusantes de mes comédiennes, et nous passions une bonne partie de la nuit à rire et à boire. Je m'accommodais fort d'une vie si agréable, mais elle ne dura que six mois. Les seigneurs sont sujets à changer; sans celf> ils seraient trop aimables. Don Ambrosio me quitta pour une jeune coquette grenadine qui venait d'arriver à Séville avec des grâces, et le talent de les mettre à profit. Je n'en fus pourtant affligée que vingt-quatre heures. Je choisis pour remplir sa place un cavalier de vingt-deux ans, don Louis d'Alcacer, à qui peu d'Espagnols pouvaient être comparés pour la bonne mine.
Tu me demanderas sans doute, et tu auras raison, pourquoi je pris pour amant un si jeune seigneur, moi qui savais que le commerce de cette sorte de galant est dangereux. Mais, outre que don Louis n'avait plus ni père ni mère et qu'il jouissait déjà de son bien, je te dirai que ces commerces ne sont à craindre que pour les filles d'une condition servile, ou pour de malheureuses aventurières. Les femmes de notre profession sont des personnes titrées : nous ne sommes point responsables des effets que produisent nos charmes ; tant pis pour les familles dont nous plumons les héritiers!
Nous nous attachâmes si fortement l'un à l'autre, d'Alcacer et moi, que jamais aucun amour n'a, je crois, égalé celui dont nous nous laissâmes enflammer tous deux. Nous nous aimions avec tant de fureur, qu'il semblait qu'on eût jeté un sort sur nous, r.eux qui savaient notre intelligence nous croyaient les plus heureux amants du monde; et nous en étions peut-être les plus malheureux. Si don Louis avait une figure tout aimable, il était en même temps si jaloux qu'il me désolait à chaque instant par d'injustes soupçons. Il ne me servait de rien, pour m'accommoder à sa faiblesse, de me contraindre jusqu'à n'oser envisager un homme; sa défiance ingénieuse à me trouver des crimes rendait ma contrainte inutile. Si j'étais sur la scène, je lui semblais, en jouant, lancer des œillades agaçantes sur quelques jeunes cavaliers, et il m'accablait de reproches; en un mot, nos plus tendres entretiens étaient toujours mêlés de querelles. Il n'y eut pas moyen d'y résister; la patience nous échappa de part et d'autre, et nous rompîmes à l'amiable. Croiras-tu bien que le dernier jour de notre commerce en fut le plus charmant pour nous? Tous deux également fatigués des maux que nous avions
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soufferts, nous ne fîmes éclater que de la joie dans nos adieux. Nous étions comme deux misérables captifs qui recouvrent leur liberté après un rude esclavage.
Depuis cette aventure je suis bien en garde contre l'amour. Je ne veux plus d'attachement qui trouble mon repos. Il ne nous sied point à nous de soupirer comme les autres. Nous ne devons pas sentir en particulier une passion dont nous faisons voir en public tout le ridicule.
Je donnais pendant ce temps-là de l'occupation à la renommée ; elle répandait partout que j'étais une actrice inimitable. Sur la foi de cette déesse, les comédiens de Grenade m'écrivirent pour me proposer d'entrer dans leur troupe; et, pour me faire connaître que la proposition n'était pas à rejeter, ils m'envoyèrent un état de leurs frais journaliers et de leurs abonnements, par lequel il me parut que c'était un parti avantageux pour moi. Aussi je l'acceptai, quoique dans le fond je fusse fâchée de quitter Phénice et Dorothée, que j'aimais autant qu'une femme est capable d'en aimer dHiutres. Je laissai la première à Séville occupée à fondre la vaisselle d'un petit marchand orfèvre, qui voulait par vanité avoir une comédienne pour maîtresse. J'ai oublié de te dire qu'en m'attachant au théâtre, je changeai par fantaisie le nom de Laure en celui d'Estelle; et c'est sous ce dernier nom que je partis pour venir à Grenade.
Je n'y débutai pas moins heureusement qu'à Séville, et je me vis bientôt environnée de soupirants- Mais, n'en voulant favoriser aucun qu'à bonnes enseignes, je gardai avec eux une retenue qui leur jeta de la poudre aux yeux. Néanmoins, de peur d'être la dupe d'un conduite qui ne menait à rien et qui ne m'était pas naturelle, j'allais me déterminer à écouter un jeune oydor de race bourgeoise, qui fait le seigneur en vertu de sa charge, d'une bonne table et d'un équipage, quand je vis pour la première fois le marquis de Marialva. Ce seigneur portugais, qui voyage en Espagne par curiosité, passant par Grenade, s'y arrêta. Il vint à la comédie. Je ne jouais point ce jour-là. Il regarda fort attentivement les actrices qui s'offrirent à ses yeux. Il en trouva une à son gré. Il fit connaissance avec elle dès le lendemain; et il était près de passer bail lorsque je parus sur le théâtre. Ma vue et mes minauderies firent tout à coup tourner la girouette; mon Portugais ne s'attacha plus qu'à moi. Il faut dire la vérité; comme je n'ignorais pas que ma camarade eût plu à ce seigneur, je n'épargnai rien pour le lui souffler, et j'eus le bonheur d'en venir à bout. Je sais bien qu'elle m'en veut du mal, mais je n'y saurais que faire. Elle devrait songer que c'est une chose si naturelle aux femmes, que les meilleures amies ne s'en font pas le moindre scrupule.