‹ Œuvres: Gil Blas de Santillane; illustr© d'un port. de LesageChapitre 34 sur 219 · VII. — De ce que fît Gil Blas, ne pouvant faire mieux · texte numérisé non relu

VII. — De ce que fît Gil Blas, ne pouvant faire mieux

Je pensai succomber, les premiers jours, au chagrin qui me dévorait. Je ne faisais que traîner une vie mourante; mais enfin

mon bon génie m'inspira la pensée de dissimuler, j'affectai de paraître moins triste; je commençai à rire et à chanter, quoique je n'en eusse aucune envie; en un mot, je me contraignis si bien, que Léonarde et Domingo y furent trompés. Ils crurent que l'oiseau s'accoutumait à la cage. Les voleurs s'imaginèrent la même chose. Je prenais un air gai en leur versant à boire, et je me mêlais à leur entretien, quand je trouvais occasion d'y placer quelque plaisanterie. Ma liberté, loin de leur déplaire, les divertissait. Gil Blas, me dit le capitaine un soir que je faisais le plaisant, tu as bien fait, mon ami, de bannir la mélancolie; je suis charmé de ton humeur et de ton esprit. On ne connaît pas d'abord les gens; je ne te croyais pas si spirituel ni si enjoué.

Les autres me donnèrent aussi mille louanges, et m'exhortèrent à persister dans les généreux sentiments que je leur témoignais; enfin, ils me parurent si contents de moi, que, profitant d'une si bonne disposition : Messieurs, leur dis-je, permettez que je vous découvre le fond de mon âme. Depuis que je demeure ici, je me sens tout autre que je n'étais auparavant. Vous m'avez défait des préjugés de mon éducation; j'ai pris insensiblement votre esprit. J'ai du goût pour votre profession : je meurs d'envie d'avoir l'honneur d'être de vos confrères, et de partager avec vous les périls de vos expéditions. Toute la compagnie applaudit à ce discours. On loua ma bonne volonté; puis il fut résolu tout d'une voix qu'on me laisserait servir encore quelque temps pour éprouver ma vocation ; qu'ensuite on me ferait faire mes caravanes; après quoi on m'accorderait la place honorable que je demandais, et qu'on ne pouvait, disait-on, refuser à un jeune homme qui paraissait d'aussi bonne volonté que moi.

Il fallut donc continuer de me contraindre et d'exercer mon emploi d'échanson. J'en fus très mortifié, car je n'aspirais à devenir voleur que pour avoir la liberté de sortir comme les autres; et j'espérais qu'en faisant des courses avec eux je leur échapperais quelque jour. Cette seule espérance soutenait ma vie. L'attente néanmoins me paraissait longue, et je ne laissai pas d'essayer plus d'une fois de surprendre la vigilance de Domingo; mais il n'y eut pas moyen : il était trop sur ses gardes; j'aurais défié cent Orphées de charmer ce Cerbère. Il est vrai aussi que, de peur de me rendre suspect, je ne faisais pas tout ce que j'aurais pu faire pour le tromper. Il m'observait, et j'étais obligé d'agir avec beaucoup de circonspection pour ne pas me trahir. Je m'en remettais donc au temps que les voleurs m'avaient prescrit pour me recevoir dans leur troupe, et je Taltendais avec autant d'impatience que si j'eusse dû entrai* dans une compagnie de traitants.

Grâces au ciel, six mois après, ce temps arriva. Le seigneur Rolando dit un soir à ses cavaliers : Messieurs, il faut tenir la parole que nous avons donnée à Gil Blas. Je n'ai pas mauvaise opinion de ce garçon-là; il me paraît fait pour marcher sur nos traces; je crois que nous en ferons quelque chose. Je suis d'avis que nous le menions demain, avec nous, cueillir des lauriers sur les grands chemins. Prenons soin nous-mêmes de le dresser à la gloire. Les voleurs furent tous du sentiment de leur capitaine; et, pour me faire voir qu'ils me regardaient déjà comme un de leurs compagnons, dès ce moment ils me dispensèrent de les servir. Ils rétablirent la dame Léonarde dans l'emploi qu'on lui avait ôté pour m'en charger. Ils me firent quitter mon habillement, qui consistait en une simple soutanelle fort usée, et ils me parèrent de toute la dépouille d'un gentilhomme nouvellement volé. Après cela, je me disposai à faire ma première campagne.

Vlll. — Gil Blas accompagne les voleurs. Quel exploit

Ce fut sur la lin d'une nuit du mois de septembre que je sortis du souterrain avec les voleurs. J'étais armé, comme eux, d'une carabine, de deux pistolets, d'une épée et d'une baïonnette, et je montais un assez bon cheval, qu'on avait pris au même gentilhomme dont je portais les habits. Il y avait si longtemps que je vivais dans les ténèbres, que le jour naissant ne manqua pas de m'éblouir; mais peu à peu mes yeux m'accoutumèrent à le souffrir.

Nous passâmes auprès de Pontferrada, et nous allâmes nous mettre en embuscade dans u.n petit bois qui bordait le grand chemin de Léon, dans un endroit d'où, sans être vus, nous pouvions voir tous les passants. Là, nous attendions que la fortune nous offrit quelque bon coup à faire, quand nous aperçûmes un religieux de Tordre de saint Dominique, monté, contre l'ordinaire de ces bons pères, sur une mauvaise mule. Dieu soit loué! s'écria le capitaine en riant, voici le chef-d'œuvre de Gil Blas. Il faut qu'il aille détrousser ce moine; voyons comme il s'y prendra. Tous les voleurs jugèrent qu'effectivement cette commission me convenait, et ils m'exhortèrent à m'en bien acquitter. Messieurs, leur dis-je, vous serez contents : je vais mettre ce père nu comme la main, et vous amener ici sa mule. ISon, non, dit Rolando, elle n'en vaut pas la peine; apporte-nous seulement la bourse de sa révérence; c'est tout ce que nous

Page 1