LIVRE PREMIER
et, plus sage que Méuclas, au lieu de m'armer contre le Paris qUî m'avait souffldmon Hélène, je lui sus bon gré de m'en avoir défait. Après cela, ne voulant plus retourner dans les Asturies, pour éviter toute discussion avec la justice, je m'avançai dans le royaume dé Léon, dépensant de ville en ville l'argent qui me restait de l'enlèvement de mon infante; car nous avions tous deux fait notre main en partant d'Oviédo, et nous n'étions pas mal nippés; mais tout ce que j'avais possédé se dissipa bientôt. J'arrivai à Palencia avec un seul ducat, sur quoi je fus obligé d'acheter une paire de souliers. Le reste ne me mena pas bien loin. Ma situation devint embarrassante; je commençais déjà même à faire diète : il fallut promptement prendre un pa' li. Je résolus de me mettre dans le service. Je me plaçai d'abord chez un gros marchand de drap qui avait un fils libertin : j'y trouvai un asile contre l'abstinence, et en même temps un grand embarras. Le père m'ordonna d'épier son tîls, le fils me pria de l'aider à tromper son père : il fallait opter. Je préférai la prière au commandement, et cette préférence me fit donner mon congé. Je passai ensuite au service d'un vieux peintre, qui voulut, par amitié, m'enseigner les principes de son art; mais, en me les montrant, il me laissait mourir de faim. Cela me dégoûta de la peinture et du séjour de Paleuci^i.'Je vins à Valladolid, où, par le plus grand bonheur du monde, j'entrai dans la maison d'un administrateur de l'hôpital; j'y demeure encore, et je suis charmé de ma condition. Le seigneur Manuel Ordonnez, mon maître, est un homme d'une piété profonde, un homme de bien, car il marche toujours les yeux baissés, avec un gros rosaire à la main. On dit que, dès sa jeunesse, n'ayant en vue que le bien des pauvres, il s'y est attaché avec un zèle infatigable. Aussi ses soins ne sont-ils pas demeurés sans récompense : tout lui a prospéré. Quelle bénédiction! en faisant les affaires des pauvres, il s'est enrichi.
Quand Fabrice m'eut tenu ce discours, je lui dis : Je suis bien aise que tu sois satisfait de ton sort; maif, entre nous, tu pourrais, ce me semble, faire un plus beau rôle que celui de valet : un sujet de ton mérite peut prendre un vol plus élevé.^ Tu n'y penses pas, Gil Blas, me répondit-il; sache que, pour un homme de mon humeur, il n'y a point de situation plus agréable que la mienne. Le métier de laquais est pénible, je l'avoue, pour un imbécile; mais il a des charmes pour un garçon d'esprit. Un génie supérieur qui se met en condition ne fait pas son service matériellement comme un nigaud. Il entre dans une maison pour commander plutôt que pour servir. Il commence par étudier son maître, il se prête à ses défauts, gagne sa confiance, et ^
04 liioiuint uE GIL BLAS DE SANTILLANE
le mène ensuite par le nez. C'est ainsi que je me suis conduit chez mon administrateur. Je connus d'abord le pèlerin : je m'aperçus qu'il voulait passer pour un saint personnage; je feignis d'en être la dupe, cela ne coûte rien : je fis plus, je le copiai ; et, jouant devant lui le même rôle qu'il fait devant les autres, je trompai le trompeur, et je suis devenu peu à peu son /"acfo^wm. J'espère que quelque jour je pourrai, sous ses auspices, me mêler des affaires des pauvres. Je ferai peut-être fortune aussi; car je me sens autant d'amour que lui pour leur bien.
Voilà de belles espérances, repris-je, mon cher Fabrice; et je t'en félicite. Pour moi, je reviens à mon dessein. Je vais convertir mon habit brodé en soutanelle, me rendre à Salamanque; et là, me rangeant sous les drapeaux de l'université, remplir l'emploi de précepteur. Beau projet! s'écria Fabrice; Tagréable imagination! Quelle folie de vouloir, à ton âge, te faire pédant! Sais-tu bien, malheureux, à quoi tu t'engages en prenant ce parti? Sitôt que tu seras placé, toute la maison t'observera, tes moindres actions seront scrupuleusement examinées. Il faudra que tu te contraignes sans cesse, que tu te pares d'un extérieur hypocrite, et paraisses posséder toutes les vertus. Tu n'auras presque pas un moment à donner à tes plaisirs. Censeur éternel de ton écolier, tu passeras les journées à lui enseigner le latin, et à le reprendre quand il dira ou fera des choses contre la bienséance; ce qui ne te donnera pas peu d'occupation. Après tant de peine et de contrainte, quel sera le prix de tes soins? Si le petit gentilhomme est mauvais sujet, on dira que tu l'auras mal élevé; et ses parents te renverront sans récompense, peut-être même sans te payer les appointements qui te seront dus. Ne me parle donc point d'un poste de précepteur; c'est un bénéfice à charge d'âmes. Mais parle-moi de l'emploi d'un laquais ; c'est un bénéfice simple qui n'engage à rien. Un maître a-t-il des vices? le génie supérieur qui le sert les flatte, et souvent même les fait tourner à son profit. Un valet vit sans inquiétude dans une bonne maison. Après avoir bu et mangé tout son soûl, il s'endort tranquillement comme un enfant de famille, sans s'embarrasser du boucher ni du boulanger.
Je ne finirais point, mon enfant, poursuivit-il, si je voulais dire tous les avantages des valets. Crois-moi, Gil Blas, perds pour jamais l'envie d'être précepteur, et suis mon exemple. Oui; mais, Fabrice, lui répartis-je, on ne trouve pas tous les jours des administrateurs; et si je me résolvais à servir, je voudrais du moins n'être pas mal placé. Oh! tu as raison, me dit-il, et j'enfais mon affaire. Je te réponds d'une bonne condition, quand ce ne serait que pour arracher un galant homme à l'université.