‹ Œuvres: Gil Blas de Santillane; illustr© d'un port. de LesageChapitre 65 sur 219 · LIVRE SECOND · texte numérisé non relu

LIVRE SECOND

. IV utjc fièvre maligne, mes remèdes suffisaient pour la rendre dangereuse. Au bout de quatre jours je remplis de deuil le tri|i..t. La pauinière alla où j'envoyais tous mes malades, et ses pareiiU s'emparèrent de son bienv^Don Rodrigue, au désespoir d'avnii perdu sa maîtresse, ou plutôt l'espérance d'un mariage très avantageux pour lui, ne se contenta pas de jeter feu et flamme contre moi; il jura qu'il me passerait son épée au travers du corps, et m'exterminerait à la première vue. Un voisin charitable m'avertit de ce serment : la connaissance que j'avais de Mondragon, bien loin de me faire mépriser cet avis, me remplit de trouble et de frayeur. Je n'osais sortir du logis, de peur de rencontrer ce diable d'homme, et je m'imaginais sans cesse le voir entrer dans notre maison d'un air furieux : je ne pouvais goûter un moment de repos. Gela me détacha de la médecine, et je ne songeai plus qu'à m'affranchir de mon inquiétude. Je repris mon habit brodé; et après avoir dit adieu à mon maître, qui ne put me retenir, je sortis de la ville à la pointe du jour, non sans crainte de trouver don Rodrigue en mon chemin.

VI. - Quelle route il prit en sortant de Valladolid, et quel homme le joignit en route.

le marchais fort vite, et regardais de temps en temps derrière moi, pour voir si ce redoutable Biscayen ne suivait point mes pas : j'avais l'imagination si remplie de cet homme-là, que je prenais pour lui tous les arbres et les buissons : je sentais à tout moment mon cœur tressaillir d'effroi. Je me rassurai pourtant après avoir fait une bonne lieue, et je continuai plus doucement mon chemin vers Madrid, où je me proposais d'aller. Je quittai sans peine le séjour de Valladolid; tout mon regret était de me séparer de Fabiice, mon cher Pylade, à oui je n'avais pu même faire mes adieux. Je n'étais nullement fàcné d'avoir renoncé à la médecine; au contraire je demandais pardon à Dieu de l'avoir exercée. Je ne laissai pas de compter avec plaisir l'argent que j'avais dans mes poches, bien que ce fût le salaire de mes assassinats. Je ressemblais aux femmes qui cessent d'être libertines, mais qui gardent à bon compte le profit de leur libertinage. J'avais en réaux à peu près la valeur de cinq ducats : c'était là tout mon bien. Je me promettais, avec cela, de me rendre à Madrid, où je ne doutais point que je ne trouvasse quelque bonne condition. D'ailleurs, je souhaitais passionnément d'être dans celte superbe villf, qu'on m'avait vantée comme l'abrégé de • toutes les merveilles du monde.

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Tandis que je rappelais tout ce que j'en avais ouï dire, et que je jouissais par avance .des plaisirs qu'on y prend, j'entendis la voix d'un homme qui marchait sur mes pas, et qui chantait à plein gosier. Il avait sur le dos un sac de cuir, une guitare pendue au cou, et il portait une assez longue épée. Il allait si bon train, qu'il me joignit en peu de temps. C'était un des deuxgarçons barbiers avec qui j'avais été en prison pour l'aventure de la bague. Nous nous reconnûmes d'abord l'un l'autre, quoique nous eussuThs changé d'habit, et nous demeurâmes fort étonnés de nous rencontrer inopinément sur un grand chemin. Si je lui témoignai que j'étais ravi de l'avoir pour compagnon de voyage, il me parut de son côté sentir une extrême joie de me revoir. Je lui contai pourquoi j'abandonnais Valladolid; et lui, pour me faire la même confidence, m'apprit qu'il avait eu du bruit avec son maître, et qu'ils s'étaient dit tous deux réciproquement un éternel adieu. Si j'eusse voulu, ajouta-t-il, demeurer plus longtemps à Valladolid, j'y aurais trouvé dix boutiques pour une ; [car, sans vanité, j'ose dire qu'il n'est point de barbier en Espagne qui sache mieux que moi raser à poil et à contre-poil, et mettre une moustache en papillotes. Mais je n'ai pu résister davantage au violent désir que j'ai de retourner dans ma patrie, d'où il y a dix années entières que je suis sorti. Je veux respirer un peu l'air natal, et savoir dans quelle situation sont mes parents. Je serai chez eux après demain, puisque l'endroit qu'ils habitent, et qu'on appelle Olmédo, est un gros village en deçà de Ségovie.

Je résolus d'accompagner ce barbier jusque chez lui, et d'aller à Ségovie chercher quelque commodité pour Madrid. Nous commençâmes à nous entretenir de choses indifférentes en poursuivant notre route. Ce jeune homme était de bonne humeur et avait l'esprit agréable. Au bout d'une heure de conversation, il me demanda si je me sentais de Fappétit. Je lui répondis qu'il le verrait à la première hôtellerie. En attendant que nous y arrivions, me dit-il, nous pouvons faire une pause : j'ai dans mon sac de quoi déjeuner. Quand je voyage, j'ai toujours soin de porter des provisions. Je ne mets dans mon sac que des provivisions de bouche, avec mes rasoirs et'une savonnette: je n'ai besoin que de cela. Je louai sa prudence, et consentis de bon cœur à la pause qu'il proposait. J'avais faim, et je me préparais à faire un bon repas : après ce qu'il venait de dire, je m'y attendais. Nous nous détournâmes un peu du grand chemin, pour nous asseoir sur l'herbe. Là, mon garçon barbier étala ses vivres, qui consistaient dans cinq ou six oignons, avec quelques morceaux de pain et de fromage; mais ce qu'il produisit comme la meilleure pièce du sac, fut une petite outre remplie, disait-il,

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