‹ Œuvres: Gil Blas de Santillane; illustr© d'un port. de LesageChapitre 68 sur 219 · LIVRE SECOND iOl · texte numérisé non relu

LIVRE SECOND iOl

sage, avait servi peut-être à cent voyageurs. Néanmoins, dans ce lit que je viens de représenter, l'estomac plein du civet et de ce vin délicieux que l'hôte m'avait donné, grâce à ma jeunesse et à mon tempérament, je dormis d'un profond sommeil, et passai la nuit sans indigestion.

Le jour suivant, lorsque j'eus déjeuné et bien payé la bonne chère qu'on m'avait faite, je me rendis tout d'une traite à Ségovie. Je n'y fus pas sitôt, que j'eus le bonheur de trouver une boutique, oiil'on me reçut pour ma nourriture et mon entretien; mais je n'y demeurai que six mois : un garçon barbier avec qui j'avais fait connaissance, et qui voulait aller à Madrid, me déiDaucha, et je partis pour cette ville avec lui. Je me plaçai là sans peine sur le même pied qu'à Ségovie. J'entrai dans une boutique des plus achalandées. Il est vrai qu'elle était auprès de l'église de Sainte-Croix, et que la proximité du Théâtre du Prince y attirait bien de la pratique. Mon maître, deux grands garçons et moi, nous ne pouvions presque suffire à servir les hommes qui venaient s'y faire raser. J'en voyais de toutes sortes de conditions; mais, entre autres, des comédiens et des auteurs. Un jour, deux personnages de cette dernière espèce s'y trouvèrent ensemble. Ils commencèrent à s'entretenir des poètes et des poésies du temps, et je leur entendis prononcer le nom de mon oncle : cela me rendit plus attentif à leur discours que je ne l'avais été. Don Juan de Zavaleta, disait l'un, est un auteur sur lequel il me paraît que le public ne doit pas compter. C'est un esprit froid, un homme sans imagination : sa dernière pièce l'a furieusement décrié. Et Louis Vêlez de Guevara, disait l'autre, ne vient-il pas de donner un bel ouvrage au public? A-t-on jamais rien vu de plus misérable? Ils nommèrent encore je ne sais combien d'autres poètes dont j'ai oublié les noms, je me souviens seulement qu'ils en dirent beaucoup de mal. Pour mon oncle, ils en firent une mention plus honorable : ils convinrent tous deux que c'était un garçon de mérite. Oui, dit l'un, don Pedro de la Fuente est un auteur excellent : il y a dans ses livres une plaisanterie fine, mêlée d'érudition, qui les rend piquants et pleins de sel. Je ne suis pas surpris s'il est estimé de la cour et de la ville, et si plusieurs grands lui font des'pensions. Il y a déjà bien des années, dit l'autre, qu'il jouit d'un assez gros revenu. Il a sa nourriture et son logement chez le duc de Médina Celi; il ne fait point de dépense; il doit être fort bien dans ses affaires.

Je ne perdis pas un mot de tout ce que ces poètes dirent de mon oncle. Nous avions appris dans la famille qu'il faisait du bruit à Madrid par ses ouvrages : quelques personnes, en passant par Olmédo, nous l'avaient dit; mai.s comme il négU-

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geait (le nous donner de ses nouvelles, et qu'il paraissait fort détaché de nous, de notre côté nous vivions dans une très grande indifférence pour lui. Bon sang toutefois ne peut mentir : dès que j'entendis dire qu'il était dans une belle passe, et que je sus où il demeurait, je fus tenté de l'aller trouver. [Jne chose m'embarrassait : les auteurs l'avaient appelé don Pedro. Ce don me fit quelque peine, et je craignis que ce ne fût un autre poète que mon oncle. Cette crainte pourtant ne m'arrêta point; je crus qu'il pouvait être devenu noble ainsi que bel esprit, et je résolus de le voir. Pour cet effet, avec la permission de mon maître, je m'ajustai un matin le mieux que je pus, et je sortis de notre boutique, un peu fier d'être neveu d'un homme qui s'était acquis tant de réputation par son génie. Les barbiers ne sont ])as les gens du monde les moins susceptibles de vanité. Je commençai à concevoir une grande opinion de moi; et marchant d'un air présomptueux, je me fis enseigner l'hôtel du duc de Médina Celi. Je me présentai à la porte, et dis que je souhaitais de parler au seigneur don Pedro de la Fuente. Le portier me montra du doigt, au fond d'une cour, un petit escalier, et me répondit : Montez par là, puis frappez à la première porte que vous rencontrerez à main droite. Je fis ce qu'il me disait: je frappai à une porte. Un jeune homme vint ouvrir, et je lui demandai si c'était là que logeait le seigneur don Pedro de la Fuente. Oui, me répondit-il ; mais vous ne sauriez lui parler présentement. Je serais bien aise, lui dis-je, de l'entretenir; je viens lui apprendre des nouvelles de sa famille. Quand vous auriez, repartit-il, des nouvelles du pape à lui dire, je ne vous introduirais pas dans sa chambre en ce moment; il compose, et, lorsqu'il travaille, il faut bien se garder de le distraire de son ouvrage. Il ne sera visible que sur le midi : allez faire un tour, et revenez dans ce temps-là

Je sortis, et me promenai toute la matinée dans la ville, en songeant sans cesse à la réception que mon oncle me ferait. Je crois, disais-je en moi-même, qu'il sera ravi de me voir. Je jugeais de ses sentiments par les miens, et je me préparais à une reconnaissance fort touchante. Je retournai chez lui en diligence à l'heure qu'on m'avait marquée. Vous arrivez à propos, me dit son valet; mon maître va bientôt sortir. Attendez ici un instant : je vais vous annoncer. A ces mots, il me laissa dans l'antichambre. Il y revint un moment après, et me fit entrer dans la chambre de son maître, dont le visage me frappa d'abord par un air de famille. Il me sembla que c'était d'abord mon oncle Thomas, tant ils se ressemblaient tous deux. Je le saluai avec un profond respect, et lui dis que j'étais fils de maître Nicolas de la Fuente, barbier d'Olmédo : je lui appris aussi que j'exerçais à

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