‹ Œuvres: Gil Blas de Santillane; illustr© d'un port. de LesageChapitre 70 sur 219 · LIVRE SECOND · texte numérisé non relu

LIVRE SECOND

détournée, où, voyant qu'il pouvait m'entretenir en liberté : Diego, mon fils, me dit-il d'un air triste, j'ai quelque chose de particulier à vous apprendre. Je crains fort, mon enfant, que nous ne nous repentions l'un et l'autre de nous amuser tous les soirs à faire des concerts à la porte de mon maître. J'ai sans doute beaucoup d'amitié pour vous : je suis bien aise de vous avoir montré à jouer de la guitare et à chanter; mais, si j'avais prévu le malheur qui vous menace, vive Dieu! j'aurais choisi un autre endroit pour vous donner des leçons. Ce discours m'effraya. Je priai l'écuyer de s'expliquer plus clairement, et de me dire ce que nous avions à craindre; car je n'étais pas homme à braver le péril, et je n'avais pas encore fait mon tour d'Espagne. Je vais, reprit-il, vous conter ce qu'il est nécessaire que vous sachiez pour bien comprendre tout le danger où nous sommes.

Lorsque j'entrai, poursuivit-il, au service du médecin, et il y a de cela une année, il me dit un matin, après m'avoir conduit devant sa femme : Voyez, Marcos, voyez votre maîtresse; c'est cette dame que vous devez accompagner partout. J'admirai dona Mergelina; je la trouvai merveilleusement belle, faite à peindre, et je fus particulièrement charmé de l'air agréable qu'elle a dans son port. Seigneur, répondis-je au médecin, je suis trop heureux d'avoir à servir une dame si charmante. Ma réponse déplut à Mergelina, qui me dit d'un ton brusque : Voyez donc celui-là, il s'émancipe vraiment. Oh! je name point qu'on me dise des douceurs, moi. Ces paroles, sorties d'une si belle bouche, me surprirent étrangement; je ne pouvais concilier ces façons de parler rustiques et grossières avec l'agrément que je voyais répandu dans toute la personne de ma maîtresse. Pour son mari, il y était accoutumé; et s'applaudissant même d'avoir une épouse d'un si rare caractère : Marcos, me dit-il, ma femme est un prodige de vertu. Ensuite, comme il s'aperçut qu'elle se couvrait de sa mante et se disposait à sortir pour aller entendre la messe, il me dit de la mener à l'église. Nous ne fùnaies pas plus tôt dans la rue, que nous rencontrâmes, ce qui n'est pas extraordinaire, des hommes qui, frappés du bon air de dona Mergelina, lui dirent en passant des choses fort flatteuses. Elle leur répondait; maib vous ne sauriez vous iaiaginer jusqu'à quel point ses réponses étaient sottes et ridicules. Ils en demeuraient tout étonnés, et ne pouvaient concevoir qu'il y eût au monde une femme qui trouvât mauvais qu'(. , la louât. Kh! madame, lui dis-je d'abord, ne faites point attention ;ux discours qui vous sont adressés; il vaut mieux garder le silence que de parler avec aigreur. Non, non, me repartit-elle; je veux apprendre à ces insolents que je ne suis point femme à soufirir qu'on me manque de respect. Enfin

il lui échappa tant d'impertinences, que je ne pus m'erapôcher de lui dire tout ce que je pensais, au hasard de lui déplaire. Je lui représentai, avec le plus de ménagement toutefois qu'il me fut possible, qu'elle faisait tort à la nature, et gâtait mille bonnes qualités par son humeur sauvage ; qu'une femme douce et polie pouvait se faire aimer sans le secours de la beauté, au lieu qu'une belle personne, sans la douceur et la politesse, devenait un objet de mépris. J'ajoutai à ces raisonnements je ne sais combien d'autres semblables, qui avaient tous pour but la correction de ses mœurs. Après avoir bien moralisé, je craignais que ma franchise n'excitât la colère de ma maîtresse, et ne m'attirât quoique désagréable répartie; néanmoins elle ne se révolta pas contre ma remontrance; elle se contenta de la rendre inutile, de même que celles qu'il me prit sottement envie de lui faire les jours suivants.

Je me lassai de l'avertir en vain de ses défauts, et je l'abandonnai à la férocité de son naturel. Cependant, le croiriez-vous? cet esprit farouche, cette orgueilleuse femme est depuis deux mois entièrement changée d'humeur. Elle a de l'honnêteté pour tout le monde, et des manières très agréables. Ce n'est plus cette même Mergelina qui ne répondait que des sottises aux hommes qui lui tenaient des discours obligeants; elle est devenue sensible aux louanges qu'on lui donne ; elle aime qu'on lui dise qu'elle est belle, qu'un homme ne peut la voir impunément : les flatteries lui plaisent; elle est présentement comme une autre femme. Ce changement est à peine concevable; et ce qui doit encore vous étonner davantage, c'est d'apprendre que vous êtes l'auteur d'un si grand miracle. Oui, mon cher Diego, continua l'écuyer, c'est vous qui avez ainsi métamorphosé dona Mergelina; vous avez fait une brebis de cetîe tigresse; en un mot, vous vous êtes attiré son attention. Je m'en suis aperçu plus d'une fois; et je me connais mal en femmes, ou bien elle a conçu pour vous un amour très violent. Voilà, mon fils, la triste nouvelle que j'avais à vous annoncer, et la fâcheuse conjoncture où nous nous trouvons.

Je ne vois pas, dis-je alors au vieillard, qu'il y ait là-dedans un si grand sujet d'affliction pour nous, ni ^ue ce soit un malheur pour moi d'être aimé d'une jolie dame. Ah! Diego, répliqua-t-il, vous raisonnez en jeune homme; vous ne voyez que l'appât, vous ne prenez point garde à Thameçcn; vous ne regardez que le plaisir, et moi, j'envisage tous les désagréments qui le suivent. Tout éclate à la fin ; si vous continue? de venir chanter à notre porte, vous irriterez la passion de Mergelina, qui, perdant peutêtre toute retenue, laissera voir sa fiiblesse au docteur Oloroso,

Page 1