‹ Œuvres: Gil Blas de Santillane; illustr© d'un port. de LesageChapitre 72 sur 219 · LIVRE SECOND Hl · texte numérisé non relu

LIVRE SECOND Hl

je vous en conjure, aux discours extravagants qui m'échappent. Hélas! ma passion me trouble l'esprit; ayez pitié de ma faiblesse; vous êtes toute ma consolation ; et si ma vie vous est chère, ne me refusez point votre assistance.

A ces mots, ses pleurs redoublèrent, de sorte qu'elle ne put continuer. Elle tira son mouchoir; et, s'en couvrant le visage, elle se laissa tomber sur une chaise, comme une personne qui succombe à son affliction. Le vieux Marcos, qui était peut-être la meilleure pâte d'écuyer qu'on vit jamais, ne résista point à un spectacle si touchant; il en fut vivement pénétré; il confondit même ses larmes avec celles de sa maîtresse, et lui dit d'un air attendri : Ah! madame, que vous êtes séduisante! Je ne puis tenir contre votre douleur; elle vient de vaincre ma vertu. Je vous promets mon secours. Je ne m'étonne plus si l'amour a la force de vous faire oublier votre devoir, puisque la compassion seule est capable de m'écarter du mien. Ainsi donc l'écuyer, malgré sa conduite irréprochable, se dévoua fort obligeamment à la passion de Mergelina. Il vint un matin m'instruire de tout cela; et il me dit, en me quittant, qu'il concertait déjà dans son esprit ce qu'il avait à faire pour me procurer une secrète entrevue avec la dame. Il ranima par là mon espérance; mais j'appris, deux heures après, une très mauvaise nouvelle. Un garçon apothicaire du quartier, une de nos pratiques, entra pour se faire faire la barbe. Tandis que je me disposais à le raser, il me dit : Seigneur Diego, comment gouvernez-vous le vieil écuyer Marcos de Obregon, votre ami? Savez-vous qu'il va sortir de chez le docteur Oloroso? Je répondis que non. C'est une chose certaine, reprit-il : on doit aujourd'hui lui donner son congé. Son maître et le mien viennent devant moi, tout à l'heure, de s'entretenir à ce sujet; et voici, poursuivit-il, quelle a été leur conversation. Seigneur Apuntador, a dit le médecin, j'ai une prière à vous faire. Je ne suis pas content d'un vieil écuyer que j'ai dans ma maison, et je voudrais bien mettre ma femme squs la conduite d'une duègne fidèle, sévère et vigilante. Je vous entends, a interrompu mon maître. Vous auriez besoin de la dame Melancia, qui a servi de gouvernante à mon épouse, et qui, depuis six semaines que je suis veuf, demeure encore chez moi. Quoiqu'elle me soit utile dans mon ménage, je vous la cède, à cause de l'intérêt particulier que je prends à votre honneur. Vous pourrez vous reposer, sur elle de la sûreté de votre front : c'est la perle des duègnes, un vrai dragon pour garder la pudicité des sexes. Pendant douze années entières qu'elle a été auprès de ma femme, qui, comme vous savez, avait de la jeunesse et de la beauté, je n'ai pas vu l'ombre d'un galant

dans ma maison. Oh! vive Dieu! il ne fallait pas s'y jouer. Je vous dirai même que la défunte, dans les commencements, avait une grande propension à la coquetterie; mais la dame Melancia la refroidit bientôt, et lui inspira du goût pour la vertu. Enfin c'est un trésor que cette gouvernante, et vous me remercierez plus d'une fois de vous avoir fait ce présent. Làdessus le docteur a tém(iigné que ce discours lui donnait bien de la joie; et ils sont convenus, le seigneur Apuntador et lui, que la duègne irait dès ce jour remplir la place du vieil écuyer.

Cette nouvelle, que je crus véritable, et qui l'était en effet, troubla les idées de plaisir dont je recommençais à me repaître; et Marcos, l'après-dînée, acheva de les confondre en me confirmant le rapport du garçon apothicaire. Mon cher Diego, me dit le bon écuyer, je suis ravi que le docteur Oloroso m'ait chassé de sa maison; il m'épargne par là bien des peines. Outre que je me voyais à regret chargé d'un vilain emploi, il m'aurait fallu imaginer des ruses et des détours pour vous faire parler en secret à Mergelina. Quel embarras! Grâces au ciel, je suis délivré de ces soins fâcheux, et du danger qui les accompagnait. De votre côté, mon fils, vous devez vous consoler de la perte de quelques doux moments, qui auraient pu être suivis de mille chagrins. Je goûtai la morale de Marcos, parce que je n'espérais plus rien, et je quittai la partie. Je n'étais pas, je l'avoue, de ces amants opiniâtres qui se raidissent contre les obstacles; mais quand je l'aurais été, la dame Melancia m'eût fait lâcher prise. Le caractère qu'on donnait à cette duègne me paraissait capable de désespérer tous les galants. Cependant, avec quelques couleurs qu'on me l'eût peinte, je ne laissai pas, deux ou trois jours après, d'apprendre que la femme du médecin avait endormi cet argus, ou corrompu sa fidélité. Comme je sortais pour aller raser un de nos voisins, une bonne vieille m'arrêta dans la rue, et me demanda si je m'appelais Diego de la Fuente. Je répondis qu'oui. Cela étant, reprit-elle, c'est à vous que j'ai afTaire. Trouvez-vous celte nuit à la porte de dona Mergelina; et quand vous y serez, faites-le connaître par quelque signal, et l'on vous introduira dans la maison. Eh bien! lui dis-je, il faut convenir du signe que je donnerai. Je sais contrefaire le chat à ravir : je miaulerai à diverses reprises. C'est assez, répliqua la messagère de galanterie; je vais porter votre réponse. Votre servante, seigneur Diego; que le ciel vous conserve! Ah! que vous êtes gentil! Par sainte Agnès, je voudrais n'avoir que quinze ans, je ne vous chercherais pas pour les autres! A ces paroles l'officieuse vieille s'éloigna de moi.

Vous vous imagine? Ibien que ce message m'agita furieuse-

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