‹ Œuvres: Gil Blas de Santillane; illustr© d'un port. de LesageChapitre 85 sur 219 · LIVRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME

en usage pour lui plaire. Son amitié vous sera d'une grande utilité. Il vous payera vos gages exactement; et, si vous êtes assez adroit pour gagner sa confiance, il pourra vous donner quelques petits os à ronger. Il en a tant ! don Mathias est un jeune seigneur qui ne songe qu'à ses plaisirs^ et qui ne veut prendre aucune connaissance de ses propres affaires. Quelle maison pour un intendant!

f.orsque nous fjimes arrivés à l'hôtel nous demandâmes à parler au seigneur Rodriguez. On nous dit que n£iis le trouverions dans son appartement. Il y était en effetj^et nous vîmes avec lui une manière de paysan qui tenait un sac de toile bleue rempli d'espèces. L'intendant, qui me parut plus pâle et plus jaune qu'une fille fatiguée du célibat, vint au-devant de Melendez en lui tendant les bras : le marchand de son côté, ouvrit les siens, et ils s'embrassèrent tous deux avec des démonstrations d'amitié où il y avait beaucoup plus d'art que de naturel. Après cela il fut question de moi. Rodriguez m'examina depuis les pieds jusqu'à la tête; puis il me dit -fort poliment que j'étais tel qu'il fallait être pour convenir à don Mathias, et qu'il se chargeait avec plaisir de me présenter à ce seigneur. î^Là-dessus Melendez fit connaître jusqu'à quel point il s'intéressait pour moi; il pria l'intendant de m'accorder sa protection; et, me laissant avec lui, après force compliments, il se retira. Dès qu'il fut sorti, Rodriguez me dit : Je vous conduirai à mon maître d'abord que j'aurai expédié ce bon laboureur. Aussitôt il s'approcha du paysan ; et, lui prenant son sac : Talego, lui dit-il, voyons si les cinq cents pistoles sont là-dedans. Il compta lui-même les pièces. Il trouva le compte juste, donna quittance de la somme au laboureur, et le renvoya. Il remit ensuite les espèces dans le sac. Alors s'adressant à moi : nous pouvons présentement, me dit-il, aller au-devant de mon maître. Il sort du lit ordinairement sur le midi; il est près d'une heure; il doit être jour dans son appartement.

Don Mathias venait en effet de se lever.^1 était encore en robe de chambre, et renversé dans un fauteuil, sur un bras duquel il avait une jambe étendue; il se balançait en râpant du tabac. Il s'entretenait avec un laquais, qui, remplissant par intérim l'emploi de valet de chambre, se tenait là tout prêt à le servir. Seigneur, lui dit Tintendant, voici un jeune homme que je prends la liberté de vous présenter pour remplacer celui que vous chassâtes avant-hier. Melendez, votre marchand, en répond ; il assure que c'est un garçon de mérite, et je crois que vous en serez fort satisfait. C'est assez, répondit le jeune seigneur ; puisque c'est vous qui le produisez auprès de moi, je le reçois aveuglément à mon

service. Je le fais mon valet de chambre, c'est une affaire finie. Uodriguez, ajouta-t-il, parlons d'autres choses. Vous arrivez à propos, j'allais vous envoyer chercher. J'ai une mauvaise nouvelle à vous apprendre, mon cher Rodriguez. J'ai joué de malheur cette nuit; avec cent pistoles que j'avais, j'en ai encore perdu deux cents sur ma parole. Vous savez de quelle conséquence il est pour des personnes de condition de s'acquitter de cette sorte de dette. C'est proprement la seule que le point d'honneur nous oblige à payer avec exactitude. Aussi ne payons-nous pas les autres religieusement. Il faut donc trouver deux cents pistoles tout à l'heure, et les envoyer à la comtesse de Pedrosa. Monsieur, dit l'intendant, cela n'est pas si diilicile à dire qu'à exécuter. Où voulez-vous, s'il vous plaît, que je prenne cette somme? Je ne touche pas un maravédis de vos fermiers, quelque menace que je puisse leur faire. Cependant il faut que j'entretienne honnêtement votre domestique, et que je sue sang et eau pour fournir à votre dépense. Il est vrai que jusqu'ici, grâces au ciel, j'en suis venu à bout; mais je ne sais plus à quel saint me vouer; je suis réduit à Textrémité. Tous ces discours sont inutiles, interrompit don Mathias, et ces détails ne font que m'ennuyer. Ne prétendez-vous pas, Rodriguez, que je change de conduite, et que je m'amuse à prendre soin de mon bien? L'agréable amusement pour un homme de plaisir comme moi! Patience, répliqua l'intendant, au train que vont les choses, je prévois que vous serez bientôt débarrassé pour toujours de ce soin-là. Vous me fatiguez, repartit brusquement le jeune seigneur : vous m'assassinez. Laissez-moi me ruiner sans que je m'en aperçoive, lime faut, vous dis-je,deux cents pistoles; il me les faut. Je vais donc, dit Rodriguez, avoir recours au petit vieillard qui vous a déjà prêté de l'argent à grosse usure? Ayez recours, si vous voulez, au diable, répondit don Mathias; pourvu que j'aie deux cents pistoles, je ne me soucie pas du reste.

Dans le moment qu'il prononçait ces mots d'un air brusque et chagrin, l'intendant sortit; et un jeune homme de qualité nommé don Antonio de Centellés, entra. Qu'as-tu, mon ami? dit ce dernier à mon maître. Je te trouve l'air nébuleux; je vois sur ton visage une impression de colère! Qui peut t' avoir mis de mauvaise humeur? Je vais parier que c'est ce maroufle qui sort. Oui, répondit don Mathias; c'est mon intendant. Toutes les fois qu'il vient me parler, il me fait passer quelques mauvais quarts d'heure. Il m'entretient de mes affaires; il dit que je mange le fond de mes revenus... L'animal! ne dirait-on pas qu'il y perd, lui? Mon enfant, reprit don Antonio, je suis dans le même cas. J'ai un homme d'affaires qui n'est pas plus raisonnable que ton

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