LIVRE DOUZIÈME
tés qui l'attendent). C'est toi, mon cher Santillane, que je choisis pour le conduire : je me repose sur ton esprit et sur ton attachement pour moi du soin de faire sa maison, de lui donner toutes sortes de maîtres, en un mot, de le rendre un cavalier accompli. Je voulus me défendre d'accepter cet emploi, en représentant au comte-duc qu'il ne me convenait guère d'élever de jeunes seigneurs, n'ayant jamais fait ce métier, qui demandait plus de lumière et de mérite que je n'en avais; mais il m'interrompit et me ferma la bouche en me disant qu'il prétendait absolument que je fusse le gouverneur de ce fils adopté, qu'il destinait aux premières charges de la monarchie. Je me préparai donc à remplir cette place, pour contenter monseigneur, qui, pour prix de ma complaisance, grossit mon petit revenu d'une pension de mille écus qu il me fit obtenir, ou plutôt qu'il me donna sur la commanderie de Mambra.
V. — Le fils de la Génoise est reconnu par acte authentique, et nommé don Henri-Philippe de Guzman. Santillane fait la maison de ce jeune seigneur et lui donne toutes sortes de maîtres.
Effectivement, le comte-duc ne tarda guère à reconnaître le fils de dona Margarita Spinola, et l'acte de reconnaissance s'en fit avec l'agrément et sous le bon plaisir du roi. Don Henri-Philippe de Guzman (c'est le nom qu'on donna à cet enfant de plusieurs pères) y fut déclaré unique héritier du comté d'Olivarès et du duché de San-Lucar. Le ministre, afin que personne n'en ignorât, fit savoir parCarnero cette déclaration aux ambassadeurs et aux grands d'Espagne, qui n'en furent pas peu surpris. Les rieurs de Madrid en eurent pour longtemps à s'égayer, et les poètes satiriques ne perdirent pas une si heWe occasion de faire couler le fiel de leur plume. *
Je demandai au comte-duc où était le sujet qu'il voulait confier à mes soins. l\ est dans cette ville, me répondit-il, sous la conduite d'une tante à qui je l'ôterai d'abord que tu auras fait préparer une maison pour lui; ce qui fut bientôt exécuté. Je louai un hôtel que je fis meubler magnifiquement. J'arrêtai des pages, un portier, des estafiers, et, à l'aide de Caporis, je remplis les places d'officiers. Quand j'eus tout mon monde, j'allai en avertir Son Excellence, qui sur-le-champ envoya chercher l'équivoque et nouveau rejeton de la tige des Guzmans. Je vis un grand garçon, d'une figure assez agréable. Don Henri, lui dit monseigneur e^ me montrant au doigt, ce cavalier que vous voyez est le guide que
j'ai choisi pour vous conduire dans la carrière du monde; j'ai une entière confiance en lui, et je lui donne un pouvoir absolu sur vous. Oui, Santillane, ajouta-t-il en m'adressant la parole, je vous Tabandonne, et je ne doute pas que vous ne m'en rendiez bon compte. A ce discours, le ministre en joignit encore d'autres pour exhorter le jeune homme à se conformera mes volontés; après quoi j'emmenai don Heuri avec moi à son hôtel.
Aussitôt que nous y fûmes arrivés, je fis passer en revue devant lui tous ses domestiques, en lui disant l'emploi que chacun avait dans sa maison. Il ne parut point étourdi du changement de sa condition; et, se prêtant volontiers au respect et aux déférences attentives qu'on avait pour lui, il semblait avoir toujours été ce qu'il était devenu par hasard. Il ne manquait pas d'esprit, mais il était d'une ignorance crasse; à peine savait-il lire et écrire. Je mis auprès de lui un précepteur pour lui enseigner les éléments de la langue latine, et j'arrêtai un maître de géographie, un maître d'histoire, avec un maître d'escrime. On juge bien que je n'eus garde d'oublier un maître à danser; je ne fus embarrassé que sur le choix; il y en avait dans ce temps-là un grand nombre de fameux à Madrid, et je ne savais auquel je devais donner la préférence.
Tandis que j'étais dans cet embarras, je vis entrer dans la cour de notre hôtel un homme richement vêtu. On me dit qu'il demandait à me parler. J'allai au-devant de lui, m'imaginant que c'était tout au moins un chevalier de Saint-Jacques ou d'Alcantara. Je lui demandai ce qu'il y avait pour son service. Seigneur de Santillane, me répondit-il après m'avoir fait plusieurs révérences qui sentaient bien son métier, comme on m'a dit que c'est Votre Seigneurie qui choisit les maîtres du seigneur don Henri, je viens vous offrir mes services : je m'appelle Martin Ligero*, et j'ai, grâces au ciel, quelque réputation. Je n'ai pas coutume d'aller mendier des écoliers; cela ne convient qu'à de petits maîtres à danser. J'attends ordinairement qu'on me vienne chercher; mais, montrant au duc de Médina Sidonia, à don Louis de Haro et à quelques autres seigneurs de la maison de GuKman, dont je suis en quelque façon le serviteur-né, je me fais un devoir de vous prévenir. Je vois par ce discours, lui répondis-je, que vous êtes l'homme qu'il nous faut. Combien prenez-vous par mois? Quatre doubles pistoles, reprit-il; c'est le prix courant, et je ne donne que deux leçons par semaine. Quatre doublons par mois!
i. Ligero, léger, agile. Le modèle de Martin Ligero est un maître à danser parisien. Son nom était MarceL II faisait payer fort cher, à ses écoliers, sa grande réputation.