L'auteur du Diable boiteux espagnol. (Note de Lesage
maison une grande et jeune fille faite à peindre. Qu'elle à Tair mignon !
— Eh bien! reprit le boiteux, cette jeune beauté qui vous frappe est sœur aînée de ce galant qui va se coucher. On peut dire qu'elle fait la paire avec la vieille coquette qui loge avec elle. Sa taille, que vous admirez, est une machine qui a épuisé les mécaniques. Sa gorge et ses hanches sont artificielles; et il n'y a pas longtemps qu'étant allée au sermon, elle laissa tomber ses fesses dans l'auditoire. Néanmoins, comme elle se donne un air de mineure, il y a deux jeunes cavaliers qui se disputent ses bonnes grâces ; ils en sont même venus aux mains pour elle. Les enragés !
\ il me semble que je vois deux chiens qui se battent pour un os. Riez avec moi de ce concert qui se fait assez près delà dans une maison bourgeoise, sur la fin d'un souper de famille. On y chante des cantates. Un vieux jurisconsulte en a fait la musique, et les paroles sont d'un alguazil * qui fait l'aimable, d'un fat qui compose des vers pour son plaisir et pour le supplice des autres. Une cornemuse et une épinette forment la symphonie. Un grand flandrin de chantre à voix claire fait le dessus, et une jeune fille, qui a la voix fort grosse, fait la basse.
— 0 la plaisante chose ! s'écria don Cléophas en riant : quand on voudrait donner exprès un concert ridicule, on n'y réussirait pas si bien.
— Jetez les yeux sur cet hôtel magnifique, poursuivit le démon ; vous y verrez un seigneur couché dans un superbe appartement. Il a près de lui une cassette remplie de billets doux. Il les lit pour s'endormir voluptueusement, car ils sont d'une dame qu'il adore, et qui lui fait faire tant de dépenses, qu'il sera bientôt réduit à solliciter une vice-royauté. Si tout repose dans cet hôtel, si tout y est tranquille, en récompense on se donne bien du mouvement dans la maison prochaine, à main gauche. Y démêlezvous une dame dans un lit de damas rouge? C'est une personne de condition. C'est dona Fabula, qui vient d'envoyer chercher une sage-femme, et qui va donner un héritier au vieux Torribio, son mari, que vous voyez auprès d'elle. N'êtes-vouspas charmé du bon naturel de cet époux? Les cris de sa chère moitié lui percent l'âme : il est pénétré de douleur; il souffre autant qu'elle. Avec quel soin et quelle ardeur il s'empresse à la secourir!
— Effectivement, dit Léandro, voilà un homme bien agité; mais j'en aperçois un autre qui paraît dormir d'un profond sommeil, dans la même maison, sans se soucier du succès de l'affaire.
1. Un alguazil est ce que sont en France les commissaires, excepté qu'il porte l'épée. (Note de Lesage.)
— La chose doit pourtant l'intéresser, reprit le boiteux, puisque c'est un domestique qui est la cause première des douleurs de sa maîtresse. Regardez un peu au delà, cbntinua-t-il, et considérez dans une salle basse cet hypocrite qui se frotte de vieux oing pour aller à une assemblée de sorciers qui se tient cette nuit entre Saint-Sébastien et Fontarabie. Je vous y porterais tout à l'heure pour vous donner cet agréable passe-temps, si je ne craignais d'être reconnu du démon qui fait le bouc à cette cérémonie.
— Ce diable et vous, dit l'écolier, vous n'êtes donc pas bons amis?
— Non, parbleu! reprit Asmodée. C'est ce même Pillardoc dont je vous ai parlé. Ce coquin me trahirait; il ne manquerait pas d'avertir de ma fuite mon magicien.
— Vous avez eu peut-être encore quelque démêlé avec ce Pillardoc?
— Vous l'avez dit, reprit le démon : il y a deux ans que nous eûmes ensemble un nouveau difTérend pour un enfant de Paris qui songeait à s'établir. Nous prétendions tous deux en disposer; il en voulait faire un commis, j'en voulais faire un homme à bonnes fortunes; nos camarades en firent un mauvais moine, pour finir la dispute. Après cela on nous réconcilia; nous nous embrassâmes, et, depuis ce temps-là, nous sommes ennemis mortels.
— Laissons là cette belle assemblée, dit don Cléophas, je ne suis nullement curieux de m'y trouver; continuons plutôt d'examiner ce qui se présente à notre vue. Que signifient ces étincelles de feu qui sortent de cette cave?
— C'est une des plus folles occupations des hommes, répondit le diable. Ce personnage qui, dans cette cave, est auprès de ce fourneau embrasé, est un souffleur; le feu consume peu à peu son riche patrimoine, et il ne trouvera jamais ce qu'il cherche. Entre nous, la pierre philosophale n'est qu'une belle chimère, que j'ai moi-même forgée pour me jou§r de l'esprit humain, qui veut passer les bornes qui lui ont été prescrites. Ce souffleur a pour voisin un bon apothicaire qui n'est pas encore couché. Vous le voyez qui travaille dans sa boutique avec son épouse surannée et son garçon. Savez-vous ce qu'ils font? Le mari compose une pilule prolifique pour un vieil avocat qui doit se marier demain; le garçon fait une tisane laxative, et la femme pile dans un mortier des drogues astringentes.
— J'aperçois dans la maison qui fait face à celle de l'apothicaire, dit Zambullo, un homme qui se lève et s'habille à la hâte.
— Malepeste! répondit l'esprit, c'es't un médecin qu'on appelle pour une affaire bien pressante. On vient le chercher de la part
d'un prélat qui, depuis une heure qu'il est au lit, a toussé deux ou trois fois. Portez la vue au delà, sur la droite, et tâchez de découvrir dans un grenier un homme qui se promène en chemise, à la sombre clarté d'une lampe.
— J'y suis, s'écria l'écolier, à telles enseignes que je ferais l'inventaire des meubles qui sont dans ce galetas : il n'y a qu'un grabat, un placet et une table, et les murs me paraissent tout barbouillés de noir.
— Le personnage qui loge si haut est un poète, reprit Asmodée, et ce qui vous paraît noir, ce sont des vers tragiques de sa façon dont il a tapissé sa chambre, étant obligé, faute de papier, d'écrire ses poèmes sur le mur.
— A le voir s'agiter et se démener comme il fait en se promenant, dit don Gléophas, je juge qu'il compose quelque ouvrage d'importance.
— Vous n'avez pas tort d'avoir cette pensée, répliqua le boiteux : il mit hier la dernière main à une tragédie intitulée : le Déluge universel. On ne saurait lui reprocher qu'il n'a point observé l'unité de lieu, puisque toute l'action se passe dans l'arche de Noé. Je vous assure que c'est une pièce excellente; toutes les bêtes y parlent comme des docteurs. Il a dessein de la dédier; il y a six heures qu'il travaille à l'épître dédicatoire; il en est à la dernière phrase en ce moment. On peut dire que c'est un chef-d'œuvre que cette dédicace : toutes les vertus morales et politiques, toutes les louanges qu'on peut donner à un homme illustre par ses ancêtres et par lui-même n'y sont point épargnées; jamais auteur n'a tant prodigué l'encens.
— A qui prétend-il adresser un éloge si magnifique? reprit l'écolier.
— Il n'en sait rien encore, repartit le Diable; il a laissé le nom en blanc. Il cherche quelque riche seigneur qui soit plus libéral que ceux à qui il a déjà dédié d'autres livres; mais les gens qui payent des épîtres dédicatoires sont bien rares aujourd'hui : c'est un défaut dont les seigneurs se sont corrigés, et par là ils ont rendu un grand service au public, qui était accablé de pitoyables productions d'esprit, attendu que la plupart des livres ne se faisaient autrefois que pour le produit des dédicaces.
A propos d'épître dédicatoire, ajouta le démon, il faut que je vous rapporte un trait assez singulier. Une femme de la cour ayant permis qu'on lui dédiât un ouvrage, en voulut voir la dédicace avant qu'on l'imprimât; et ne s'y trouvant pas assez bien louée à son gré, elle prit la peine d'en composer une de sa façon et de l'envoyer à l'auteur pour la mettre à la tête de son ouvrage.
— Il me semble, s'écria Leandro, que voilà dos voleurs qui s'inlioduisent dans une maison par un balcon.
— Vous ne vous trompez point, dit Asmodée, ce sont des voleurs de nuit. Ils entrent chez un banquier : suivons les de l'œil, voyons ce qu'ils feront. Ils visitent le comptoir; ils fouillent partout : mais le banquier les a prévenus; il partit hier pour la Hollande avec tout ce qu'il avait d'argent dans ses coffres.
— Examinons, dit Zambullo, un autre voleur qui monte par une échelle de soie à un balcon.
. — Celui-là n'est pas ce que vous pensez, répondit le boiteux; c'est un marquis qui tente l'escalade, pour se couler dans la chambre d'une fille qui veut cesser de l'être. Il lui a juré très légèrement qu'il l'épousera, et elle n'a pas manqué de se rendre à ses serments; car, dans le commerce de l'amour, les marquis sont des négociants qui ont grand crédit sur la place.
— Je suis curieux, reprit l'écolier, d'apprendre ce que fait certain homme que je vois en bonnet de nuit et en robe de chambre. Il écrit avec application, et il a près de lui une petite figure noire qui lui conduit la main en écrivant.
— L'homme qui écrit, répondit le diable,' est un greffier qui, pour obliger un tuteur très reconnaissant, altère un arrêt rendu en faveur d'un pupille ; et la petite figure noire qui lui conduit la main est Griffaël, le démon des greffiers.
— Ce Griffaël, répliqua don Gléophas, n'occupe donc cet emploi que par intérim? Puisque Flagel est l'esprit du barreau; les greffes, ce me semble, doivent être de son département?
— Non, repartit Asmodée, les greflders ont été jugés dignes d'avoir leur diable particulier, et je vous jure qu'il a de l'occupation de reste. Considérez dans une maison bourgeoise, auprès de celle du greffier, une jeune dame qui occupe le premier appartement. C'est une veuve, et l'homme que vous voyez avec elle est son oncle, qui loge au second étage. Admirez la pudeur de cette veuve : elle ne veut pas prendre sa chemise devant son oncle : elle passe dans son cabinet, pour se la faire mettre par un galant qu'elle y a caché. Il demeure chez le greffier un gros bachelier boiteux, de ses parents, qui n'a pas son pareil au monde pour plaisanter. Volumnius, si vanté par Cicéron pour les traits piquants et pleins de sel, n'était pas un si fin railleur. Ce bachelier, nommé par excellence, dans Madrid, le bachelier Donoso, est recherché de toutes les personnes de la cour et de la ville qui donnent à manger; c'est à qui l'aura. 11 a un talent tout particulier pour réjouir les convives; il fait les délices d'une table : aussi va-t-il tous les jours dîner dans quelque bonne maison, d'où il ne revient qu'à deux heures après minuit. Il est
aujourd'liui chez le marquis d'Alcacinas, où il n'est ailé que par hasard.
— Comment, par hasard? interrompit Leandro.
— Je vais m'expliquer plus clairement, repartit le Diable. Il y avait ce matin, sur le midi, à la porte du bachelier cinq ou six carrosses qui venaient le chercher de la part de différents seigneurs. Il a fait monter leurs pages dans son appartement, et leur a dit, en prenant un jeu de cartes : Mes amis, comme je ne puis contenter tous vos maîtres à la fois, et que je n'en veux point préférer un aux autres, ces cartes en vont décider. J'irai dîner chez le roi de trèfle.
— Quel dessein, dit don Cléophas, peut avoir, de l'autre côté de la rue, certain cavalier qui se tient assis sur le seuil d'une porte; attend-il qu'une soubrette vienne l'introduire dans la maison?
— Non, non, répondit Asmodée; c'est un jeune Castillan qui file l'amour parfait; il veut par pure galanterie, à l'exemple des amants de l'antiquité, passer la nuit à la porte de sa maîtresse. Il racle de temps en temps une guitare en chantant des romances de sa composition ; mais son infante, couchée au second étage, pleure, en l'écoutant, l'absence de son rival. Venons à ce bâtiment neuf qui contient deux corps de logis séparés; l'un est occupé par le propriétaire, qui est ce vieux cavalier qui tantôt se promène dans son appartement, et tantôt se laisse tomber dan^ un fauteuil.
— Je juge, dit Zambullo, qu'il roule dans sa tête quelque grand projet. Qui est cet homme-là? Si l'on s'en rapporte à la richesse qui brille dans sa maison, ce doit être un grand de la première classe.
— Ce n'est pourtant qu'un contador, répondit le démon. Il a vieilli dans des emplois très lucratifs. Il a quatre millions de biens. Comme il n'est pas sans inquiétude sur les moyens dont il s'est servi pour les amasser, et qu'il se voit sur le point d'aller rendre ses comptes dans l'autre monde, il est devenu scrupuleux: il songe à bâtir un monastère; il se flatte qu'après une si bonne œuvre il aura la conscience en repos. Il a déjà obtenu la permission de fonder un couvent; mais il n'y veut mettre que des religieux qui soient tout ensemble chastes, sobres, et d'une extrême humilité. Il est fort embarrassé sur le choix... Le second corps de logis est habité par une belle dame qui vient de se baigner dans du lait et de se mettre au lit tout à l'heure. Cette voluptueuse personne est veuve d'un chevalier de Saint-Jacques, qui ne lui a laissé pour tout bien qu'un beau nom; mais heureusement elle a pour amis deux conseillers du conseil de Castille, qui font à frais communs la dépense de sa maison.
— Oh! oh! s'écria l'écolier, j'entends retentir l'air de cris et de lamentations; viendrait-il d'arriver quelque malheur?
— Voici ce que c'est, dit l'esprit : deux jeunes cavaliers jouaient ensemble aux cartes, dans ce tripot où vous voyez tant de lampes et de chandelles allumées. Ils se sont échauffés sur un coup, ont mis l'épée à la main, et se sont blessés tous deux mortellement; le plus âgé est marié, et le plus jeune est fils unique; ils vont rendre Tàme. La femme de l'un et le père de l'autre, avertis de ce funeste accident, viennent d'arriver; ils remplissent de cris tout le voisinage. « Malheureux enfant, dit le père en apostrophant son fils, qui ne saurait l'entendre, combien de fois t'ai-je exhorté à renoncer au jeu? Combien de fois t'ai-je prédit qu'il te coûterait la vie? Je déclare que ce n'est point ma faute si tu péris misérablement. >> De son côté, la femme se désespère. Quoique son époux ait perdu au jeu tout ce qu'elle lui a apporté en mariage; quoiqu'il ait vendu toutes les pierreries qu'elle avait, et jusqu'à ses habits, elle est inconsolable de sa perte; elle maudit les cartes, qui en sont la cause; elle maudit celui qui les a inventées; elle maudit le tripot et tous ceux qui l'habitent.
— Je plains fort les gens que la fureur du jeu possède, dit don Cléophas; ils ont souvent l'esprit dans une horrible situation. Grâce au ciel, je ne suis point entiché de ce vice-là.
— Vous en avez un autre qui le vaut bien, reprit le démon. Est-il plus raisonnable, à votre avis, d'aimer les courtisanes? et n'avez-vous pas couru risque ce soir d'être tué par des spadassins? J'admire messieurs les hommes; leurs propres défauts leur paraissent des minuties, au lieu qu'ils regardent ceux d'autrui avec un microscope. Il faut encore, ajouta-t-il, que je vous présente des images tristes. Voyez, dans une maison, à deux pas du tripot, ce gros homme étendu sur un lit : c'est un malheureux chanoine qui vient de tomber en apoplexie. Son neveu et sa petite-nièce, bien loin de lui donne» du secours, le laissent mourir et se saisissent de ses meilleurs effets, qu'ils vont porter chez des receleurs; après quoi ils auront tout le loisir de pleurer et de se lamenter... Remarquez-vous près de là deux hommes que l'on ensevelit? Ce sont deux frères; ils étaient malades de la même maladie, mais ils se gouvernaient différemment : l'un avait une confiance aveugle en son médecin, l'autre a voulu laisser agir la nature. Ils sont morts tous deux : celui-là pour avoir pris tous les remèdes de son docteur; celui-ci pour n'avoir rien voulu prendre.
— Cela est fort embarrassant, dit Leàndro. Et que faut-il donc que fasse un pauvre malade?
282 LE niABLE BOITEUX
— C'est ce que Je ne puis vous apprendre, répondit le Diable; je sais bien qu'il y a de bons remèdes, mais je ne sais s'il y a de bons médecins... Changeons de spectacle, poursuivit-il; j'en ai de plus divertissants à vous montrer. Entendez-vous dans la rue un charivari? Une femme de soixante ans a épousé ce matin un cavalier de dix-sept. Tous les rieurs du quartier se sont ameutés pour célébrer ses noces par un concert bruyant de bassins, de poêles et de chaudrons.
— Vous m'avez dit, interrompit l'écolier, que c'était vous qui faisiez les mariages ridicules; cependant vous n'avez point de part à celui-là.
— Non, vraiment, repartit le boiteux, je n'avais garde de le faire, puisque je n'étais pas libre; mais quand je l'aurais été, je ne m'en serais pas mêlé. Cette 4'emme est scrupuleuse : elle ne s'est remariée que pour pouvoir goûter sans remords des plaisirs qu'elle aime, je ne forme point de pareilles unions, je me plais bien davantage à troubler les consciences qu'à les rendre tranquilles.
— Malgré le bruit de cette burlesque sérénade, dit ZambuUo, un autre, ce me semble, frappe mon oreille.
— Celui que vous entendez en dépit du charivari, répondit le boiteux, part d'un cabaret où il y a un gros capitaine flamand, un chantre français et un officier de la garde allemande, qui chantent en trio, ils sont à table depuis huit heures du matin, et chacun d'eux s'imagine qu'il y va de l'honneur de sa nation d'enivrer les deux autres... Arrêtez vos regards sur cette maison isolée, vis-à-vis celle du chanoine; vous verrez trois fameuses Galiciennes, qui font la débauche avec trois hommes de la cour. . — Ah ! qu'elles me paraissent jolies ! s'écria don Cléophas ; je ne m'étonne pas si les gens de qualité les courent. Qu'elles font de caresses à ceux-là! Ils faut qu'elles soient bien amoureuses d'eux!
— Que vous êtes jeune! répliqua l'esprit; vous ne connaissez guère ces sortes de dames; elles ont le cœur encore plus fardé que le visage. Quelques démonstrations qu'elles fassent, elles n'ont pas la moindre amitié pour ces seigneurs: elles en ménagent un pour avoir sa protection, et les deux autres pour en tirer des contrats de rente. Il en est de même de toutes les coquettes. Les hommes ont beau se ruiner pour elles, ils n'en sont pas plus aimés, au contraire, tout payeur est traité comme un mari; c'est une règle que j'ai établie dans les intrigues amoureuses; mais laissons ces seigneurs savourer des plaisirs qu'ils achètent si cher, pendant que leurs valets, qui les attendent dans la rue, se consolent dans la douce espérance de les avoir gratis.
— Expliquez-moi, de grâce, interrompit Leandro Ferez, un autre tableau qui frappe mes yeux. Tout le monde est encore sur pied dans cette grande maison à gauche. D'où vient que les uns rient à gorge déployée et que les autres dansent? On y célèbre quelque fête apparemment?
— Ce sont des noces, dit le boiteux; tous les domestiques sont dans la joie. Il n'y a pas trois jours que, dans ce même hôtel, on était dans une extrême affliction. C'est une histoire qu'il me prend envie de vous raconter; elle est un peu longue, à la vérité, mais j'espère qu'elle ne vous ennuiera pas. En même temps il la commença de cette sorte :
IV. — Histoire des amours du comte de Belflor et de Léonor de Cespédes.
Le comte de Belflor, un des plus grands seigneurs de la cour, était éperdûment amoureux de la jeune Léonor de Cespédes. Il n'avait pas dessein de l'épouser, la fille d'un simple gentilhomme ne lui paraissait pas un parti assez considérable pour lui; il ne se proposait que d'en faire sa maîtresse. Dans cette vue, il la suivait partout, et ne perdait pas une occasion de lui faire connaître son amour par ses regards; mais il ne pouvait lui parler, ni lui écrire, parce qu'elle était incessamment obsédée d'une duègne sévère et vigilante, appelée la dame Marcelle. Il en était au désespoir, et, sentant irriter ses désirs par les difficultés, il ne cessait de rêver aux moyens de tromper l'Argus qui gardait son lo. D'un autre côté, Léonor, qui s'était aperçue de l'attention que le comte avait pour elle, n'avait pu se défendre d'en avoir pour lui, et il se forma insensiblement dans son cœur une passion qui devint enfin très violente. Je ne la fortifiais pourtant pas par mes tentations ordinaires, parce que le magicien qui me tenait alors prisonnier m'avait interéfit toutes mes fonctions; mais il suffisait que la nature s'en mêlât. Elle n'est pas moins dangereuse que moi! toute la différence qii'il y a entre nous, c'est qu'elle corrompt peu à peu les cœurs, au lieu que je les séduis brusquement. Les choses étaient dans cette disposition lorsque Léonor et son éternelle gouvernante, allant un matin à l'église, rencontrèrent une vieille femme qui tenait à la main un des plus gros chapelets qu'ait jamais fabriquésThypocrisie. Elle les aborda d'un air doux et riant, et, adressant la parole à la duègne : « Le ciel vous conserve! lui dit-elle, la sainte paix soit avec vous! permettez-moi de vous demander si vous n'êtes q^s
la dame IMarcelle, la chaste veuve du feu seigneur Martin Rosette? » La gouvernante répondit qu'oui. « Je vous rencontre donc fort à propos, lui dit la vieille, pour vous avertir que j'ai au logis un vieux parent qui voudrait bien vous parler. Il est arrivé de Flandre depuis peu de jours; il a connu particulièrement, mais très particulièrement, votre mari, et il a des choses de la dernière conséquence à vous communiquer. Il aurait été vous le dire chez vous, s'il ne fût pas tombé malade; mais le pauvre homme est à l'extrémité. Je demeure à deux pas d'ici; prenez, s'il vous plaît, la peine de me suivre. » La gouvernante, qui avait de l'esprit et de la prudence, craignant de faire quelque fausse démarche, ne savait à quoi se résoudre; mais la vieille devina le sujet de son embarras, et lui dit : « Ma chère madame Marcelle, vous pouvez vous fier à moi en toute assurance; je me nomme la Chichona; le licencié Marcos de Figuerna et le bachelier Mira de Mesquavous répondront de moi comme de leurs grand'-mères. Quand je vous propose de venir à ma maison, ce n'est que pour votre bien. Mon parent veut vous restituer certaine somme que votre mari lui a autrefois prêtée. » A ce mot de restitution, la dame Marcelle prit son parti. « Allons, ma fille, dit-elle àLéonor, allons voir le parent de cette bonne dame, c'est une action charitable que de visiter les malades, » Elles arrivèrent bientôt au logis de la Chichona, qui les fit entrer dans une salle basse, où elles trouvèrent un homme alité qui avait une barbe blanche, et qui, s'il n'était pas fort malade, paraissait du moins l'être. « Tenez, cousin, lui dit la vieille en' lui présentant la gouvernante, voici cette sage dame Marcelle à qui vous souhaitez de parler, la veuve du feu seigneur Martin Rosette, votre ami. » A ces paroles, le vieillard, soulevant un peu la tête, salua la duègne, lui fit signe de s'approcher, et lorsqu'elle fut près de son lit, lui dit d'une voix faible : « Ma chère madame Marcelle, je rends grâce au ciel de m'avoir laissé vivre jusqu'à ce moment; c'était l'unique chose que je désirais; je craignais de mourir sans avoir la satisfaction de vous voir, et de vous remettre en main propre cent ducats que feu votre époux, mon intime ami, me prêta pour me tirer d'une affaire d'honneur que j'eus autrefois à Bruges. Ne vous a-t-il jamais entretenu de cette aventure?
— Hélas! non, répondit la dame Marcelle, il ne m'en a point parlé; devant Dieu soit son âme! il était si généreux, qu'il oubliait les services qu'il avait rendus à ses amis; et bien loin de ressembler à ces fanfarons qui se vantent du bien qu'ils n'ont point fait, il ne m'a jamais dit qu'il eût obligé personne.
— Il avait l'âme belle, assurément, répliqua le vieillard, j'en dois être plus persuadé qu'un autre; et, pour vous le prouver, il
Le diable boiteux 285
faut que je vous raconte l'afTaire dont je suis heureusement sorti par son secours; mais, comme j'ai des choses à dire qui sont de la dernière importance pour la mémoire du défunt, je serais bien aise de ne les révéler qu'à sa discrète veuve.
— Eh bien! dit alors la Chichona, vous n'avez qu'à lui faire ce récit en particulier; pendant ce temps-là nous allons passer dans mon cabinet, cette jeune dame et moi. » En achevant ces paroles, elle laissa la duègne avec le malade, et entraîna Léonor dans une autre chambre, oii, sans chercher de détours, elle lui dit : « Belle Léonor. les moments sont trop précieux pour les mal employer. Vous connaissez de vue le comte de Belflor : il y a longtemps qu'il vous aime, et qu'il meurt d'envie de vous le dire; mais la vigilance et la sévérité de votre gouvernante ne lui ont pas permis jusqu'ici d'avoir ce plaisir. Dans son désespoir, il a eu recours à mon industrie; je l'ai mise en usage pour lui. Ce vieillard que vous venez de voir est un jeune valet de chambre du comte; et tout ce que j'ai fait n'est qu'une ruse, que nous avons concertée pour tromper votre gouvernante et vous attirer ici. » Gomme elle achevait ces mots, le comte, qui était caché derrière une tapisserie, se montra; et courant se jeter aux pieds de Léonor : « Madame, lui dit-il'f pardonnez ce stratagème à un amant qui ne pouvait plus vivre sans vous parler. Si cette obligeante personne n'eût pas trouvé moyen de me procurer cet avantage, j'allais m'abandonner à mon désespoir. » Ces paroles, prononcées d'un air touchant, par un homme qui ne déplaisait pas, troublèrent Léonor. Elle demeura quelque temps incertaine de la réponse qu'elle y devait faire ; mais enfin, s'étant remise de son trouble, elle regarda fièrement le comte, et lui dit : « Vous croyez peut-être avoir beaucoup d'obligation à cette officieuse dame, qui vous a si bien servi ; mais apprenez que vous tirerez peu de fruit du service qu'elle vous a rendu. » En parlant ainsi, elle fit quelque pas pour rentrer dans la salle. Le comte l'arrêta: « Demeurez, dit-il, adorable Léonor: daignez un moment m'entendre. Ma passion est si pure qu'elle ne doit point vous alarmer. Vous avez sujet, je vous l'avoue, de vous révolter contre l'artifice dont je me sers pour vous entretenir; mais n'ai-je pas jusqu'à ce jour inutilement essayé de vous parler? Il y a six mois que je vous suis aux églises, à la promenade, aux spectacles. Je cherche en vain partout l'occasion de vous dire que vous m'avez charmé. Votre cruelle, votre impitoyable gouvernante atoujours su tromper mes désirs. Hélas ! au lieu de me faire un crime d'un stratagème que j'ai été forcé d'employer, plaignez-moi, belle Léonor, d'avoir souftert tous les tourments d'une si longue attente, et jugez par vos charmes des peines mortelles qu'elle a dû me caus^. »
Belflor ne manqua pas d'assaisonner ce discours de tous les airs de persuasion que les jolis hommes savent si lieureusement mettre en pratique : il laissa couler quelques larmes. Léonor en fut émue; il commença malgré elle à s'élever dans son cœur des mouvements de tendresse et de pitié; mais, loin de céder à sa faiblesse, plus elle se sentait attendrir, plus elle marquait d'empressement à vouloir se retirer : « Comte, s'écria-t-elle, tous vos discours sont inutiles, je ne veux point vous écouter; ne me retenez pas davantage; laissez-moi sortir d'une maison où ma vertu est alarmée, ou bien je vais, par mes cris, attirer ici tout le voisinage, et rendre votre audace publique. » Elle dit cela d'un ton si ferme que la Chichona, qui avait de grandes mesures à garder avec la justice, pria le comte de ne pas pousser les choses plus loin. Il cessa de s'opposer au dessein de Léonor. Elle se débarrassa de ses mains, et ce qui jusqu'alors n'était arrivé à aucune fille, elle sortit de ce cabinet comme elle y était entrée. Elle rejoignit promptementsa gouvernante, u Venez, ma bonne, lui dit-elle, quittez ce frivole entretien; on nous trompe; sortons de cette dangereuse maison.
— Qu'y a-t-il, ma fille? répondit avec étonnement la dame Marcelle. Quelle raison vous oblige à vouloir vous retirer si brusquement?
— Je vous en instruirai, repartit Léonor. Fuyons : chaque instant que je m'arrête ici me cause une nouvelle peine. «Quelque envie qu'eût la duègne de savoir le sujet d'une si brusque sortie, elle ne put s'en éclaircir sur-le-champ, il lui fallut céder aux instances de Léonor. Elles sortirent toutes deux avec précipitation, laissant la Chichona, le comte et son valet de chambre, aussi déconcertés tous trois que des comédiens qui viennent de représenter une pièce que le parterre a mal reçue. Dès que Léonor se vit dans la rue, elle se mit à raconter avec beaucoup d'agitation à sa gouvernante tout ce qui s'était passé dans le cabinet de la Chichona. La dame Marcelle l'écouta fort attentivement; et lorsqu'elles furent arrivées au logis : « Je vous avoue, ma fille, lui dit-elle, que je suis extrêmement mortifiée de ce que vous venez de m'apprendre. Comment ai-je pu être la dupe de cette vieille femme? J'ai fait d'abord difficulté de la suivre. Quen'ai-je continué! Je devais me défier de son air doux et honnête; j'ai fait une sottise qui n'est pas pardonnable à une personne de mon expérience. Ah! que ne m'avez-vous découvert chez elle cet artifice, je l'aurais dévisagée, j'aurais accablé d'injures le comte de Belflor, et arraché la barbe au faux vieillard qui me contait des fables.' Mais je vais retourner sur mes pas porter l'argent que j'ai reçu comme une véritable restitution; et sije les
retrouve ensemble, ils ne perdront rien pour avoir attendu. » En achevant ces mots, elle reprit sa mante qu'elle avait quittée, et sortit pour aller chez la Ghichona. Le comte y était encore; il se désespérait du mauvais succès de son stratagème. Un autre, en sa place, aurait abandonné la partie; mais il ne se rebuta point. Avec mille bonnes qualités il en avait une peu louable, c'était de se laisser trop entraîner au penchant qu'il avait à l'amour. Quand il aimait une dame, il était trop ardent à la poursuite de ses faveurs; et, quoique naturellement honnête homme, il était alors capable de violer les droits les plus sacrés pour obtenir l'accomplissement de ses, désirs. Il fit réflexion qu'il nepourraitparvenir au but qu'il se proposait sans le secours de la dame Marcelle, et il résolut de ne rien épargner pour la mettre dans ses intérêts. Il jugea que cette duègne, toute sévère qu'elle paraissait, ne serait point à l'épreuve d'un présent considérable, et il n'avait pas tort de faire un pareil jugement. S'il y a des gouvernantes fidèles, c'est que les galants ne sont pas assez riches ou assez libéraux. D'abord que la dame Marcelle fut arrivée, et qu'elle aperçut les trois personnes à qui elle en voulait, il lui prit une fureur de langue; elle dit un million d'injures au comte et à la Ghichona, et fit voler la restitution à la tête du valet de chambre. Le comte essuya patiemment cet orage, et se mettant à genoux devant la duègne, pour rendre la scène plus touchante, il la pressa de reprendre la bourse qu'elle avait jetée, et lui offrit mille pistoles de surcroît, en la conjurant d'avoir pitié de lui. Elle n'avait jamais vu solliciter si puissamment sa compassion; aussi ne futelle pas inexorable; elle eut bientôt quitté les invectives; et, comparant en elle-même la somme proposée avec la médiocre récompense qu'elle attendait de don Luis de Gespédes, elle trouva qu'il y avait plus de profita écarter Léonor de son devoir qu'à l'y maintenir. G'est pourquoi, après quelques façons, elle reprit la bourse, accepta l'offre des mille pistoles, promit de servir l'amour du comte, et s'en alla sur-le-champ travailler à l'exécution de sa promesse. Gomme elle connaissait Léonror pour une fille vertueuse, elle se garda bien de lui donner lieu de soupçonner son intelligence avec le comte, de peur qu'elle n'en avertît don Luis, son père; et, voulant la perdre adroitement, voici de quelle manière elle lui parla à son retour : « Léonor, je viens de satisfaire mon esprit irrité; j'ai retrouvé nos trois fourbes; ils étaient encore tout étourdis de votre courageuse retraite. J ai menacé la Ghichona du ressentiment de votre père et de la rigueur de la justice, et j'ai dit au comte de Beiflor toutes les injures que la colère a pu me suggérer. J'espère que ce seigneur ne formera plus de pareils attentats, et que ses galanteries cesseront Jésor
mais d'occuper ma vigilance. Je rends grâces au ciel que vous ayez, par votre fermeté, évité le piège qu'il vous avait tendu. J'en pleure de joie. Je suis ravie qu'il n'ait tiré aucun avantage de son artifice, car les grands seigneurs se font un jeu de séduire les jeunes personnes. La plupart même de ceux qui se piquent le plus de probité ne s'en font pas le moindre scrupule, comme si ce n'était pas une mauvaise action que de déshonorer des familles. Je ne dis pas absolument que le comte soit de ce jCaractère, ni qu'il ait envie de vous tromper; il ne faut pas toujours juger mal de son prochain; peut-être a-t-il des vues légitimes. Quoiqu'il soit d'un rang à prétendre aux premiers partis de la cour, votre beauté peut lui avoir fait prendre la résolution de vous épouser. Je me souviens même que, dans les réponses qu'il a faites à mes reproches, il m'a laissé entrevoir cela.
— Que dites-vous, ma bonne? interrompit Léonor. S'il avait formé ce dessein, il m'aurait déjà demandée à mon père, qui ne me refuserait point à un homme de sa condition.
— G^ que vous dites est juste, reprit la gouvernante; j'entre dans ce sentiment; la démarche du comte est suspecte, ou plutôt ses intentions ne sauraient être bonnes; peu s'en faut que je ne retourne encore sur mes pas pour lui dire de nouvelles injures.
— Non, ma bonne, repartit Léonor, il vaut mieux oublier ce qui s'est passé, et nous venger par le mépris.
— Il est vrai, dit la dame Marcelle, je crois que c'est le meilleur parti; vous êtes plus raisonnable que moi; mais d'un autre côté, ne jugerions-nous point mal des sentiments du comte? que savons-nous s'il n'en use pas ainsi par délicatesse? Avant que d'obtenir l'aveu d'un père, il veut peut-être vous rendre de longs services, mériter de vous plaire, s'assurer de votre cœur, afin que votre union ait plus de charmes. Si cela était, ma fille, serait-ce un grand crime que de l'écouter? Découvrez-moi votre pensée; ma tendresse vous est connue; vous sentez-vous de l'inclination pour le comte, ®u auriez-vous de la répugnance à l'épouser?
A cette malicieuse question, la trop sincère Léonor baissa les yeux en rougissant, et avoua qu'elle n'avait nul éloignement pour lui; mais comme sa modestie l'empêchait de s'expliquer plus ouvertement, la duègne la pressa de nouveau de ne lui rien déguiser. Enfin elle se rendit aux affectueuses démonstrations de sa gouvernante. « Ma bonne, lui dit-elle, puisque vous voulez que je vous parle confidemment, apprenez que Belflor m'a paru digne d'être aimé. Je l'ai trouvé si bien fait, et j'en ai ouï parler si avantageusement, que je n'ai pu me défendre d'être sensible à ses galanteries. L'attention infatigable que vous avez
Le diable boiteux 2S^
à les traverser m'a souvent fait beaucoup de peine, et je vous avouerai qu'en secret je l'ai plaint quelquefois, et dédommagé, par mes soupirs, des maux que votre vigilance lui fait soulfrir. Je vous dirai même qu'en ce moment, au lieu de le haïr après son action téméraire, mon cœur, malgré moi, l'excuse, et rejette sa faute sur votre sévérité. — Ma fille, reprit la gouvernante, puisque vous me donnez lieu de croire que sa recherche vous serait agréable, je veux vous ménager cet amant. — Je suis très sensible, repartit Léonor en s'attendrissant, au service que vous voulez me rendre. Quand le comte ne tiendrait pas un des premiers rangs à la cour, quand il ne serait qu'un simple cavalier, je le préférerais à tous les autres hommes; mais ne nous flattons point : Belflor est un grand seigneur, destiné sans doute pour une des plus riches héritières de la monarchie. N'attendons pas qu'il se borne à la fille de don Luis, qui n'a qu'une fortune médiocre à lui offrir. Non, non, ajouta-t-elle, il n'a pas pour moi des sentiments si favorables; il ne me regarde pas comme une personne qui mérite de porter son nom : il ne cherche qu'à m'offenser. — Eh! pourquoi, dit la duègne, voulez-vous qu'il ne vous aime pas assez pour vous épouser? l'amour fait tous les jours de plus grands miracles. Il semble, à vous entendre, que le ciel ait mis entre le comte et vous une distance infinie. Faites-vous plus de justice, Léonor ; il ne s'abaissera point en unissant sa destinée à la vôtre; vous êtes d'une ancienne noblesse, et votre alliance ne saurait le faire rougir. Puisque vous avez du penchant pour lui, continua-t-elle, il faut que je lui parle; je veux approfondir ses vues; et, si elles sont telles qu'elles doivent être, je le flatterai de quelque espérance. — Gardez-vous-en bien, s'écria Léonor; je ne suis point d'avis que vous l'alliez chercher; s'il me soupçonnait d'avoir quelque part à cette démarche, il cesserait de m'estimer. — Oh ! je suis plus adroite que vous ne pensez, répliqua la dame Marcelle. Je commencerai par lui reprocher d'avoir eu dessein de vous séduire. Il ne manquera pas de vouloir se justifier; je l'écouterai; je le verrai venir; enfin, ma fille, laissez-moi faire, je ménagerai votre honneur comme le mien. » La duègne sortit à l'entrée de la nuit. Elle trouva Belflor aux environs de la maison de don Luis. Elle lui rendit compte de l'entretien qu'elle avait eu avec sa maîtresse, et n'oublia pas de lui vanter avec quelle adresse elle avait découvert qu'il en était aimé. Rien ne pouvait être plus agréable au comte que cette découverte; aussi en remercia-t-il la dame Marcelle dans les termes les plus vifs : c'est-à-dire qu'il promit de lui livrer dès le lendemain les mille pistoles; et il se répondit à lui-même du succès de son entreprise, parce qu'il savait bien qu'une fill%
Lesage. II. * 19
200 LE DIARLE BOITEUX
prévenue est à moitié séduite. Après cela, s'étant séparés fort satisfaits l'un de l'autre, la duègne retourna au logis. Léonor, qui l'attendait avec inquiétude, lui demanda ce qu'elle avait à lui annoncer : « La meilleure nouvelle que vous puissiez apprendre, lui répondit la gouvernante, j'ai vu le comte. Je vous le disais bien, ma fille, ses intentions ne sont pas criminelles; il n'a point d'autre but que de se marier avec vous; il me l'a juré par tout ce qu'il y a de plus sacré parmi les hommes. Je ne me suis pas rendue à cela, comme vous pouvez penser. « Si vous « êtes dans cette disposition, lui ai-je dit, pourquoi ne faites-vous « pas auprès de don Luis la démarche ordinaire? — Ah ! ma chère « Marcelle! m'a-t-il répondu, sans paraître embarrassé de celte « demande, approuveriez-vous que, sans savoir de quel œil me « regarde Léonor, et ne suivant que les transports d'un aveugle « amour, j'allasse tyranniquement l'obtenir de son père? Non, son « repos m'est plus cher que mes désirs, et je suis trop honnête « homme pour m'exposer à faire son malheur. » Pendant qu'il parlait de la sorte, continua la duègne, je l'observais avec une extrême attention, et j'employais mon expérience à démêler dans ses yeux s'il était effectivement épris de tout l'amour qu'il m'exprimait. Que vous dirai-je? il m'a paru pénétré d'une véritable passion; j'en ai senti une joie que j'ai bien eu de la peine à lui cacher; néanmoins, lorsque j'ai été persuadée de sa sincérité, j'ai cru que, pour vous assurer un amant de cette importance, il était à propos de lui laisser entrevoir vos sentiments : « Sei- « gneur, lui ai-je dit, Léonor n'a point d'aversion pour vous; je « sais qu'elle vous estime, et, autant que j'en puis juger, son « cœur ne gémira pas de votre recherche. — Grand Dieu! s'est- « il alors écrié tout transporté de joie, qu'entends-je ! Est-il « possible que la charmante Léonor soit dans une disposition si « favorable pour moi? Que ne vous dois-je point, obligeante « Marcelle, de m'avoir tiré d'une si longue incertitude? Je suis « d'autant plus ravi de cette nouvelle, que c'est vous qui me « l'annoncez; vous qui, toujours révoltée contre ma tendresse, « m'avez tant fait souffrir de maux; mais, achevez mon bonheur, « ma chère Marcelle, faites-moi parler à la divine Léonor; je « veux lui donner ma foi, et lui jurer devant vous que je ne « serai jamais qu'à elle. » A ce discours, poursuivit la gouvernante, il en a ajouté d'autres encore plus touchants. Enfin, ma fille, il m'a priée d'une manière si pressante de lui procurer un entretien secret avec vous, que je n'ai pu me défendre de le lui promettre. — Eh! pourquoi lui avez-vous fait cette promesse? s'écria Léonor avec quelque émotion. Une fille sage, vous me l'avez dit cent fois, doit absolument éviter ces conversations,
qui ne sauraient être que dangereuses. — Je demeure d'accord de vous l'avoir dit, répliqua la duègne, et c'est une très bonne maxime; mais il vous est permis de ne la pas suivre dans cette occasion, puisque vous pouvez regarder le comte comme votre mari. — Il ne l'est point encore, repartit Léonor, et je ne le dois pas voir que mon père n'ait agréé sa recherche. >>
La dame Marcelle, en ce moment, se repentit d'avoir si bien élevé une fille dont elle avait tant de peine à vaincre la retenue. Voulant toutefois en venir à bout, à quelque prix que ce fût : <( Ma chère Léonor, reprit-elle, je m'applaudis de vous voir si réservée. Heureux fruit de mes soins! Vous avez mis à profit toutes les leçons que je vous ai données. Je suis charmée de mon ouvrage; mais, ma fille, vous avez enchéri sur ce que je vous ai enseigné : vous outrez ma morale; je trouve votre vertu un peu trop sauvage. De quelque sévérité que je me pique, je n'approuve point une farouche sagesse qui s'arme indifféremment contre le crime et l'innocence. Une fille ne cesse pas d'être vertueuse pour écouter un amant, quand elle connaît la pureté de ses désirs; et alors elle n'est pas plus criminelle de répondre à sa passion que d'y être sensible. Reposez-vous sur moi, Léonor; j'ai trop d'expérience, et je suis trop dans vos intérêts pour vous faire faire un pas qui puisse vous nuire. — Et dans quel lieu voulez-vous que je parle au comte? dit Léonor. — Dans votre appartement, reprit la duègne ; c'est l'endroit le plus sûr. Je l'introduirai ici demain, pendant la nuit. — Vous n'y pensez pas, ma bonne! répliqua Léonor; quoi! je souffrirais qu'un homme... — Oui, vous le souffrirez, interrompit la gouvernante; ce n'est pas une chose si extraordinaire que vous vous l'imaginez. Cela arrive tous les jours; et plût au ciel que toutes les filles qui reçoivent de pareilles visites eussent des intentions aussi bonnes que les vôtres! D'ailleurs, qu'avez-vous à craindre? ne serai-je pas avec vous? — Si mon père venait nous surprendre? reprit Léonor. — Soyez encore en repos là-dessus, repartit la dame Marcelle. Votre père a l'esprit tranquille sur votre conduite : il connaît ma fidélité, il a une entière confiance en moi. » Léonor, si vivement poussée par la duègne, et pressée en secret par son amour, ne put résister plus longtemps; elle consentit à ce qu'on lui proposait. Le comte en fut bientôt informé. Il en eut tant de joie, qu'il donna sur-le-champ à son agente cinq cents pistoles, avec une bague de pareille valeur. La dame Marcelle, voyant qu'il tenait si bien sa parole, ne voulut pas être moins exacte à tenir la sienne. Dès la nuit suivante, quand elle jugea que tout le monde reposait au logis, elle attacha à un balcon une échelle de soie que le comte lui avait donnée, et fit entrer par là ce sei-»
^92 Le Diable ëoitêuX
gneur dans l'appartement de sa maîtresse. Cependant cette jeune personne s'abandonnait à des réflexions qui l'agitaient vivement. Quelque penchant qu'elle eût pour Belflor, et malgré tout ce que pouvait lui dire sa gouvernante, elle se reprochait d'avoir eu la facilité de consentir à une visite qui blessait son devoir : la pureté de ses intentions ne la rassurait point. Recevoir la nuit, dans sa chambre, un homme qui n'avait pas l'aveu de son père, et dont elle ignorait même les véritables sentiments, lui paraissait une démarche non seulement criminelle, mais digne encore des mépris de son amant. Cette dernière pensée faisait sa plus grande peine, et elle en était fort occupée lorsque le comte entra. Il se jeta d'abord à ses genoux pour la remercier de la faveur qu'elle lui faisait. Il parut pénétré d'amour et de reconnaissance, et il l'assura qu'il était dans le dessein de l'épouser. Néanmoins, comme il ne s'étendait pas là-dessus autant qu'elle l'aurait souhaité : i Comte, lui dit-elle, je veux bien croire que vous n'avez pas d'autres vues que celles-là; mais quelques assurances que vous m'en puissiez donner, elle me seront toujours suspectes jusqu'à ce qu'elles soient autorisées du consentement de mon père. — Madame, répondit Belflor, il y a longtemps que je l'aurais demandé, si je n'eusse pas craint de l'obtenir aux dépens de votre repos. — Je ne Vous reproche point de n'avoir point encore fait cette démarche, reprit Léonor; j'approuve même sur cela votre délicatesse; mais rien ne vous retient plus, et il faut que vous parliez au plus tôt à don Luis, ou bien résolvez-vous à ne me revoir jamais. — Et pourquoi, répliqua-t-il, ne vous verrais-je plus, belle Léonor? que vous êtes peu sensible aux douceurs de l'amour! Si vous saviez aussi bien aimer que moi, vous vous feriez un plaisir de recevoir secrètement mes soins, et d'en dérober, du moins pour quelque temps, la connaissance à votre père. Que ce commerce mystérieux a de charmes pour deux cœurs étroitement liés! — Il en pourrait avoir pour vous, dit Léonor; mais il n'aurait pour moi que des peines. Ce raffinement de tendresse ne convient point à une fille qui a de la vertu. Ne me vantez plus les délices de ce commerce coupable. Si vous m'estimiez, vous ne me l'auriez pas proposé ; et si vos intentions sont telles que vous voulez me le persuader, vous devez, au fond de votre âme, me reprocher de ne m'en être pas offensée. Mais, hélas ! ajouta-t-elle en laissant échapper quelques pleurs, c'est à ma seule faiblesse que je dois imputer cet outrage; je m'en suis rendue digne en faisant ce que je fais pour vous. — Adorable Léonor, s'écria le comte, c'est vous qui me faites une mortelle injure! Votre vertu, trop scrupuleuse, prend de fausses alarmes. Quoi ! parce que j'ai été assez
heureux pour vous rendre favorable à mon amour, vous craignez que je cesse de vous estimer? Quelle injustice! Non, madame, je connais tout le prix de vos bontés, elles ne peuvent vous ôter mon estime, et je suis prêt à faire ce que vous exigez de moi. Je parlerai dès demain au seigneur don Luis, je ferai tout mon possible pour qu'il consente à mon bonheur ; mais, je ne vous le cèle point, j'y vois peu d'apparence. — Que dites-vous? reprit Léonor avec une extrême surprise, mon père pourra-t-il ne pas agréer la recherche d'un homme qui tient le rang que vous tenez à la cour? — Ehl c'est ce même rang, repartit Belflor, qui me fait craindre ses refus. Ce discours vous surprend; vous allez cesser de vous étonner. Il y a quelques jours, poursuivit-il, que le roi me déclara qu'il voulait me marier. Il ne m'a point nommé la dame qu'il me destine, il m'a seulement fait comprendre que c'est un des premiers partis de la Cour, et qu'il a ce mariage fort à cœur. Gomme j'ignorais quels pouvaient être vos sentiments pour moi, car vous savez bien que votre rigueur ne m'a pas permis jusqu'ici de les démêler, je ne lui ai laissé voir aucune répugnance à suivre ses volontés. Après cela, jugez, madame, si don Luis voudra se mettre au hasard de s'attirer la colère du roi en m'acceptant pour gendre. — Non, sans doute, dit Léonor, je connais mon père; quelque avantageuse que soit pour lui votre alliance, il aimera mieux y renoncer que de s'exposer à déplaire au roi. Mais quand mon père ne s'opposerait point à notre union, nous n'en serions pas plus heureux; caî" enfin, comte, comment pourriez-vous me donner une main que le roi veut engager ailleurs? — Madame, répondit Belflor, je vous avouerai de bonne foi que je suis encore dans un assez grand embarras de ce côté-là; j'espère, néanmoins, qu'en tenant une conduite délicate avec le roi, je ménagerai si bien son esprit et l'amitié qu'il a pour moi, que je trouverai le moyen d'éviter le malheur qui me menace; vous pourriez même, belle Léonor, m'aider en cela, si vous me jugit^ digne de m'attacher à vous. — Et de quelle manière, dit-elle, puis-je contribuer à rompre le mariage que le roi vous a proposé? — Ah! madame, rôpliqua-t-il d'un air passionné, si vous vouliez recevoir ma foi, je saurais bien me conserver à vous sans que ce prince m'en pût savoir mauvais gré. Permettez, charmante Léonor, ajouta-t-il en se jetant à ses genoux, permettez que je vous épouse en présence de la dame Marcelle; c'est un témoin qui répondra de la sainteté de notre engagement. Par là, je me déroberai sans peine aux tristes nœuds dont on veut me lier; car, si après cela le roi me presse d'accepter la dame qu'il me destine, je me jetterai aux pieds de ce monarque, je lui dirai que je vous aimais depuis long-
temps, et que je vous ai secrètement épousée. Quelque envie qu'il puisse avoir de me marier avec une autre, il est trop bon pour vouloir m'arracher à ce que j'adore, et trop juste pour faire cet affront à votre famille. Que pensez-vous, sage Marcelle, ajouta-t-il en se tournant vers la gouvernante, que pensez-vous de ce projet que l'amour vient de m'inspirer? — J'en suis charmée, dit la dame Marcelle; il faut avouer que l'amour est bien ingénieux! — Et vous, adorable Léonor, reprit le comte, qu'en dites-vous? Votre esprit, toujours armé de défiance, refusera-til de l'approuver? — Non, répondit Léonor, pourvu que vous y fassiez entrer mon père; je ne doute pas qu'il n'y souscrive dès que vous l'en aurez instruit. — Tl faut bien se garder de lui faire cette confidence, interrompit en cet endroit l'abominable duègne; vous ne connaissez pas le seigneur don Luis; il est trop délicat sur les matières d'honneur pour se prêter à de mystérieuses amours. La proposition d'un mariage secret l'offensera; d'ailleurs, sa prudence ne manquera pas de lui faire appréhender les suites d'une union qui lui paraîtra choquer les desseins du roi. Par cette démarche indiscrète, vous lui donnerez des soupçons, ses yeux seront incessamment ouverts sur toutes vos actions, et il vous ôtera tous les moyens de vous voir. — J'en mourrais de douleur! s'écria notre courtisan. Mais, madame Marcelle, poursuivit-il en affectant un air chagrin, croyez-vous effectivement que don Luis rejette la proposition d'un hymen clandestin? — N'en doutez nullement, répondit la gouvernante; mais je veux qu'il l'accepte ; régulier et scrupuleux comme il est, il ne consentira point que l'on supprime les cérémonies de l'église; et si on les pratique dans votre mariage, la chose sera bientôt divulguée. — Ah! ma chère Léonor, dit alors le comte en serrant tendrement la main de sa maîtresse entre les siennes, faut-il, pour satisfaire une vaine opinion de bienséance, nous exposer à l'affreux péril de nous voir séparés pour jamais? Vous n'avez besoin que de vous-même pour vous donner à moi. L'aveu d'un père vous épargnerait peut-être quelques peines d'esprit; mais puisque la dame Marcelle nous a prouvé l'impossibilité de l'obtenir, rendez-vous à mes innocents désirs : recevez mon cœur et ma main; et lorsqu'il sera temps d'informer don Luis de notre engagement, nous lui apprendrons les raisons que nous avons eues de le lui cacher. — Eh bien! comte, dit Léonor, je consens que vous ne parliez pas si tôt à mon père. Sondez aupavant l'esprit du roi; avant que je reçoive en secret votre main, parlez à ce prince ; dites-lui, s'il le faut, que vous m'avez secrètement épousée. Tâchons, par cette fausse confidence... — Oh! pour cela, non, madame, répondit Belflor; je suis trop ennemi
LE DIABLE BOITEUX 29î>
du mensonge pour oser soutenir cette feinte : je ne puis me trahir jusque-là. De plus, tel est le caractère du roi, que s'il venait à découvrir que je l'eusse trompé, il ne me le pardonnerait de sa vie.
Je ne finirais point, seigneur don Cléophas, continua le Diable, si je répétais mot pour mot tout ce que Belflor dit pour séduire cette jeune personne; je vous dirai seulement qu'il lui tint tous les discours passionnés que je souffle aux hommes en pareille occasion; mais il eutbeau jurer qu'il confirmerait publiquement, le plus tôt qu'il lui serait possible, la foi qu'il lui donnait en particulier; il eut beau prendre le ciel à témoin de ses serments il ne put triompher de la vertu de Léonor, et le jour, qui était prêt à paraître, l'obligea, malgré lui, à se retirer. Le lendemain, la duègne, croyant qu'il y allait de son honneur, ou, pour mieux dire, de son intérêt, de ne point abandonner son entreprise, dit à la fille de don Luis : « Léonor, je ne sais plus quel discours je dois vous tenir; je vous vois révoltée contre la passion du comte, comme s'il n'avait pour objet qu'une simple galanterie. N'auriezvous point remarqué en sa personne quelque chose qui vous en eût dégoûtée? — Non, ma bonne, lui répondit Léonor, il ne m'a jamais paru plus aimable, et son entretien m'a fait apercevoir en lui de nouveaux charmes. — Si cela est, reprit la gouvernante, je ne vous comprends pas. Vous êtes prévenue pour lui d'une inclination violente, et vous refusez' de souscrire à une^ chose dont on vous a représenté la nécessité? — Ma bonne, répliqua la fille de don Luis, vous avez plus de prudence et plus d'expérience que moi; mais avez-vous bien pensé aux suites que peut avoir un mariage contracté sans l'aveu de mon père? — Oui, oui, répondit la duègne, j'ai fait là-dessus toutes les réflexions nécessaires, et je suis fâchée que vous vous opposiez avec tant d'opiniâtreté au brillant établissement que la fortune vous présente. Prenez garde que votre obstination ne fatigue et ne rebute votre amant; craignez qu'il «l'ouvre les yeux sur l'intérêt de sa fortune, que la violence de sa passion lui fait négliger. Puisqu'il veut vous donner sa foi, recevez-la sans balancer. Sa parole le lie, il n'y a rien de plus sacré pour un homme d'honneur : d'ailleurs, je suis témoin qu'il vous reconnaît pour sa femme. Ne savez-vous pas qu'un témoignage tel que le mien suffit pour faire condamner en justice un amant qui oserait se parjurer? » Ce fut par de semblables discours que la perfide Marcelle ébranla Léonor, qui, se laissant étourdir sur le péril qui la menaçait, s'abandonna de bonne foi, quelques jours après, aux mauvaises intentions du comte. La duègne l'introduisait toutes les nuits, par le balcon, dans l'appartement de 'sa,
maîtresse et le faisait sortir avant le jour. Une nuit qu'elle l'avait averti un peu plus tard qu'à l'ordinaire de se retirer, et que déjà l'aurore commençait à percer l'obscurité, il se mit brusquement en devoir de se couler dans la rue; mais, par malheur, il prit si mal ses mesures, qu'il tomba par terre assez rudement. Don Luis de Gespédes, qui était couché dans l'appartement au-dessus de sa fille, et qui s'était levé ce jour-là de très grand matin pour travailler à quelques affaires pressantes, entendit le bruit de cette chute. 11 ouvrit sa fenêtre pour voir ce que c'était. Il aperçut un homme qui achevait de se relever avec beaucoup de peine, et la dame Marcelle sur le balcon, occupée à détacher l'échelle de soie, dont le comte ne s'était pas si bien servi pour descendre que pour monter. Il se frotta les yeux, et prit d'abord ce spectacle pour une illusion; mais, après l'avoir bien considéré, il jugea qu'il n'y avait rien de plus réel, et que la clarté du jour, toute faible qu'elle était encore, ne lui découvrait que trop sa honte. Troublé de cette fatale vue, transporté d'une juste colère, il descend en robe de chambre dans l'appartement de Léonor, tenant son épée d'une main et une bougie de l'autre. Il la cherche, elle et sa gouvernante, pour les sacrifier à son ressentiment. Il frappe à la porte de leur chambre, ordonne d'ouvrir; elles reconnaissent sa voix; elles obéissent en tremblant. Il entre d'un air furieux; et montrant son épée nue à leurs yeux éperdus : « Je viens, dit-il, laver dans le sang d'une infâme l'affront qu'elle fait à son père, et punir en même temps la lâche gouvernante qui trahit ma confiance. » Elles se jetèrent à genoux devant lui Tune et l'autre, et la duègne prenant la parole : « Seigneur, ditelle, avant que nous recevions le châtiment que vous nous préparez, daignez m'écouter un moment. — Eh bien ! malheureuse, répliqua le vieillard, je consens de suspendre ma vengeance pour un instant; parle, apprends-moi toutes les circonstances de mon malheur : mais que dis-je, toutes les circonstances! je n'en ignore qu'une, c'est le nom du téméraire qui déshonore ma famille. — Seigneur, reprit la dame Marcelle, le comte de Belflor est le cavalier dont il s'agit. — Le comte de Belflor! s'écria don Luis. Où a-t-il vu ma fîUe? par quelle voie l'a-t-il séduite? Ne me cache rien. — Seigneur, repartit la gouvernante, je vais vous faire ce récit avec toute la sincérité dont je suis capable. » Alors elle lui débita avec un art infini tous les discours qu'elle avait fait accroire à Léonor que le comte lui avait tenus. Elle le peignit avec les plus belles couleurs : c'était un amant tendre, délicat et sincère. Gomme elle ne pouvait s'écarter de la vérité au dénoûment, elle fut obligée de la dire; mais elle s'ttendit sur .les raisons, que l'on avait eues de faire à son insu
ce mariage secret, et elle leur donna un si bon tour qu'elle apaisa la fureur de don Luis. Elle s'en aperçut bien, et pour achever d'adoucir le vieillard : « Seigneur, lui dit-elle, voilà ce que vous vouliez savoir : punissez-nous présentement, plongez votre épée dans le sein de Léonor. Mais qu'est-ce que je dis? Léonor est innocente, et elle n'a fait que suivre les conseils d'une personne que vous avez chargée de sa conduite; c'est à moi seule que vos coups doivent s'adresser; c'est moi qui ai introduit le comte dans l'appartement de votre fille ; c'est moi qui ai formé les nœuds qui les lient. J'ai fermé les yeux sur ce qu'il y avait d'irrégulier dans un engagement que vous n'autorisiez pas, pour vous assurer un gendre dont vous savez que la faveur est le canal par où coulent aujourd'hui toutes les grâces de la cour; je n'ai envisagé que le bonheur de Léonor, et l'avantage que votre famille pouvait tirer d'une si belle alliance; l'excès de mon zèle m'a fait trahir mon devoir. » Pendant que l'artificieuse Marcelle parlait ainsi, sa maîtresse ne s'épargnait point à pleurer; et elle fit paraître une si vive douleur que le bon vieillard n'y put résister. Il en fut attendri; sa colère se changea en compassion; il laissa tomber son épée: et dépouillant l'air d'un irrité : « Ah! ma fille, s'écria-t-il les larmes aux yeux, que l'amour est une passion funeste! Hélas! vous ne savez pas toutes les raisons que vous avez de vous affliger; la honte seule que vous cause la présence d'un père qui vous surprend excite vos pleurs en ce moment. Vous ne prévoyez pas encore tous les sujets de douleur que votre amant vous prépare peut-être. Et vous, imprudente Marcelle, qu'avez-vous fait? Dans quel précipice nous jette votre zèle indiscret pour ma fille? J'avoue que l'alliance d'un homme tel que le comte- a pu vous éblouir, et c'est ce qui vous sauve dans mon esprit; mais, malheureuse que vous êtes, ne fallait-il pas vous défier d'un amant de ce caractère? Plus il a de crédit et de faveur, plus vous deviez être en garde contre lui. S'il ne se fait pas de scrupule de manquer de foi à liéonor, quel parti faudrat-il que je prenne? Implorerai-je le secours des lois? Une personne de son rang saura bien se mettre à l'abri de leur sévérité. Je veux bien que, fidèle à ses serments, il ait envie de tenir parole à ma fille; si le roi, comme il vous l'a dit, a dessein de lui faire épouser une autre dame, il est à craindre que ce prince ne l'y oblige par son autorité. — Oh! pour l'y obliger, seigneur, interrompit Léonor, ce n'est pas ce qui doit nous alarmer. Le comte nous a bien assuré que le roi ne fera pas une si grande violence à ses sentiments. — J'en suis persuadée, dit la dame Marcelle; outre que ce monarque aime trop son favori pour exercer sur lui cette tyrannie, il est trop généreux pour vouloir
causer un déplaisir mortel au vaillant don Luis de Gespédes, qui a donné tous ses beaux jours au service de l'État. — Fasse le ciel, reprit le vieillard en soupirant, que mes craintes soient vaines! Je vais chez le comte lui demander un éclaircissement là-dessus. Les yeux d'un père sont pénétrants; je verrai jusqu'au fond de son âme. Si je le trouve dans la disposition que je souhaite, je vous pardonnerai le passé : mais, ajouta-t-il d'un ton plus ferme, si dans ses discours je démêle un cœur perfide, vous irez toutes deux dans une retraite pleurer votre imprudence le reste de vos jours. » A ces mots il ramassa son épée, et, les laissant se remettre de la frayeur qu'il leur avait causée, il remonta dans son appartement pour s'habiller.
Asmodée, en cet endroit de son récit, fut interrompu par l'écolier, qui lui dit :
— Quelque intéressante que soit l'histoire que vous me racontez, une chose que j'aperçois m'empêche de vous écouter aussi attentivement que je le voudrais. Je découvre dans une maison une femme qui me paraît gentille, entre un jeune homme et un vieillard. Ils boivent tous trois apparemment des liqueurs exquises; et tandis que le cavalier suranné embrasse la dame, la friponne, par derrière, donne une de ses mains à baiser au jeune homme, qui sans doute est son galant.
— Tout au contraire, répondit le boiteux, c'est son mari, et l'autre son amant. Ce vieillard est un homme de conséquence, un commandeur de l'ordre militaire de Calatrava. Il se ruine pour cette femme, dont l'époux a une petite charge à la cour : elle fait des caresses par intérêt à son vieux soupirant, et des infidélités en faveur de son mari par inclination.
— Ce tableau est joli, répliqua Zambullo. L'époux ne serait-il pas Français?
— Non, repartit le Diable, il est Espagnol. Oh! la bonne ville de Madrid ne laisse pas d'avoir aussi dans ses murs des maris débonnaires; mais ils n'y fourmillent pas comme dans celle de Paris, qui, sans contredit, est la cité du monde la plus fertile en pareils habitants.
— Pardon, seigneur Asmodée, dit don Cléophas, si j'ai coupé le fil de l'histoire de Léonor; continuez-la, je vous prie, elle m'attache infiniment : j'y trouve des nuances de séduction qui m'enlèvent.
Le démon la reprit ainsi :