LIVRE HUITIÈME
iiHK'usc COU lie un innocent qui n'a point encore vu la lumière. Tu ne peux devenir son bourreau sans offenser le ciel et la terre. Pour moi, je te pardonne ma mort; mais n'en doute pas, la sienne demandera justice d'un si horrible forfait!
Quelque déterminé que fût don Anastasio à ne faire aucune attention à ce que pourrait lui dire Estéphanie, il ne laissa pas d'être ému des images affreuses que ces derniers mots présentèrent à son esprit. Aussi, comme s'il eût craint que son émotion ne trahît son ressentiment, il se hâta de profiter de la fureur qui lui restait, et plongea son poignard dans le côté droit de sa femme. Elle tomba dans le moment. Il la crut morte; il sortit aussitôt de sa maison et disparut d'Antequerre.
Cependant cette épouse infortunée fut si étourdie du coup qu'elle avait reçu, qu'elle demeura quelques instants à terre comme une personne sans vie. Ensuite, reprenant ses esprits, '^lle fit des plaintes et des lamentations qui attirèrent auprès : elle une vieille femme qui la servait. Dès que cette bonne . leille vit sa maîtresse dans un si pitoyable état, elle poussa des ris qui dissipèrent le sommeil des autres domestiques, et même 'les plus proches voisins. La chambre fut bientôt remplie de monde. On appela des chirurgiens. Ils visitèrent la plaie, et n'en •nirent pas mauvaise opinion. Ils ne se trompèrent point dans leur conjecture; ils guérirent même en assez peu de temps Estéphanie, qui accoucha fort heureusement d'un fils trois mois après cette cruelle aventure; et c'est ce fils, seigneur Gil Blas, que vous voyez en moi; je suis le fruit de ce triste enfantement. Quoique la médisance n'épargne guère la vertu des femmes, elle respecta pourtant celle de ma mère; et cette scène sanglante ne passa dans la ville que pour le transport d'un mari jaloux. Il est vrai que mon père y était connu pour un homme violent et fort sujet à prendre trop facilement ombrage. Hordalès jugea bien lue sa parente le soupçonnait d'avoir troublé par des fables l esprit de don Anastasio; et, satisfait de s'être du moins à demi vengé d'elle, il cessa de la voir. De peur d'ennuyer Votre Seigneurie, je ne m'étendrai point sur l'éducation qu'on m'a donnée. Je dirai seulement que ma mère s'est principalement attachée à me faire apprendre l'escrime, et que j'ai longtemps fait des armes lans les plus célèbres salles de Grenade et de Séville. Elle attentait avec impatience que je fusse en âge de mesurer mon épée à elle de don Huberto, pour m'instruire du sujet qu'elle avait de -•; plaindre de lui; et, me voyant enfin dans ma dix-huitième innée, elle m'en fit confidence, non sans répandre des pleurs abondamment ni paraître saisie d'une vive douleur. Quelle impression ne fait pas une mère en cet état sur un fils qui a du
3â HISTOIRE DE GIL BLAS DE SANTILLANË
courage et du sentiment? J'allai sur-le-champ trouver Hordalès; je l'attirai dans un endroit écarté, oii, après un assez long combat, je le perçai de trois coups d'épée, et le jetai sur le carreau.
Don Huberto, se sentant mortellement blessé, attacha sur moi ses derniers regards, et me dit qu'il recevait la mort que je lui donnais comme une juste punition du crime qu'il avait commis contre l'honneur de ma mère. Il confessa que c'était pour se venger de ses rigueurs qu'il s'était résolu à la perdre. Puis il expira en demandant pardon de sa faute au ciel, à don Anastasio, à Estéphanie et à moi. Je ne jugeai point à propos de retourner au logis pour informer ma mère de cet événement; j'en laissai le soin à la renommée. Je passai les montagnes et me rendis à la ville de Malaga, où je m'embarquai avec un armateur qui sortait du port pour aller en course. Je lui parus ne pas manquer de cœur; il consentit volontiers que je me joignisse aux enfants de bonne volonté qu'il avait sur son bord.
Nous ne tardâmes guère à trouver une occasion de nous signaler. Nous rencontrâmes aux environs de l'île d'Albouran un corsaire de Melilla qui retournait vers les côtes d'Afrique avec un bâtiment espagnol qu'il avait pris à la hauteur de Garthagène, et qui était richement chargé. Nous attaquâmes vivement l'Africain, et nous nous rendîmes maîtres de ses deux vaisseaux, où il y avait quatre-vingts chrétiens qu'il emmenait esclaves en Barbarie. Alors, profitant d'un vent qui s'éleva, et qui nous était favorable pour gagner la côte de Grenade, nous arrivâmes en peu de temps à Punta de Helena.
Comme nous demandions aux esclaves que nous avions délivrés de quel endroit ils étaient, je fis cette questions un homme de très bonne mine et qui pouvait bien avoir cinquante ans. Il me répondit en soupirant qu'il était d'Antequerre. Je me sentis ému de sa réponse sans savoir pourquoi ; et mon émotion, dont il s'aperçut, excita en lui un trouble que je remarquai. Je suis, lui dis-je, votre concitoyen. Peut-on vous demander le nom de votre famille? H^las! me répondit-il, vous renouvelez ma douleur en exigeant de moi que je satisfasse votre curiosité. Il y a dix-huit années que j'ai quitté le séjour d'Antequerre, où l'on ne doit se souvenir de moi qu'avec horreur. Vous n'avez peutêtre vous-même que trop entendu parler de moi. Je me nomme don Anastasio de Rada. Juste ciel! m'écriai-je, dois-je croire ce que j'entends? Quoi! vous seriez don Anastasio! serait-ce mon père que je verrais? Que dites-vous, jeune homme? s'écria-t-il à son tour en me considérant avec surprise. Serait-il bien possible que vous fussiez cet enfant malheureux qui était encore dans les flancs de sa mère quand je la sacrifiai à ma fureur? Oui, mon