‹ Œuvres: Gil Blas de Santillane; illustré d'un port. de LesageChapitre 20 sur 146 · LIVRE HUITIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE HUITIÈME

raison, reprit-il; je ne dois pas te regarder d'un autre œil (|u'à l'ordinaire, quoique tu sois devenu riche; mais, ajouta-t-il, je t'avouerai ma faiblesse; en m'annonçant ton heureux sort, tu m'as ébloui; par bonheur mon éblouissement se passe, et je ne vois plus en toi que mon ami Gil Blas.

Notre entretien fut troublé par quatre ou cinq commis qui arrivèrent. Messieurs, leur dis-je en leur montrant Nunez, vous souperez avec le seigneur don Fabricio, qui fait des vers dignes du roi Numa S et qui écrit en prose comme on n'écrit point. Par malheur je parlais à des gens qui faisaient si peu de cas de la poésie que le poète en pâlit. A peine daignèrent-ils jeter les yeux sur lui. Il eut beau, pour s'attirer leur attention, dire des choses très spirituelles, ils ne les sentirent pas. Il en fut si piqué qu'il prit une licence poétique. Il s'échappa subtilement de la compagnie, et disparut. Nos commis ne s'aperçurent pas de sa retraite, et se mirent à table sans même s'informer de ce qu'il était devenu.

Comme j'achevais de m'habiller le lendemain matin, et me disposais à sortir, le poète des Asturies entra dans ma chambre. Je te demande pardon, mon ami, me dit-il, si j'ai hier au soir rompu en visière à tes commis : mais, franchement, je me suis trouvé parmi eux si déplacé, que je n'ai pu y tenir. Les fastidieux personnages avec leur air suffisant et empesé! Je ne comprends pas comment toi, qui as l'esprit si délié, tu peux t'accommoder de convives si lourds. Je veux dès aujourd'hui t'en amener de plus légers. Tu me feras plaisir, lui répondis-je, et je m'en fie à ton goût là-dessus. Tu as raison, répliqua-t-il. Je te promets des génies supérieurs et des plus amusants. Je vais de ce pas chez un marchand de liqueurs où ils vont s'assembler dans un moment. Je les retiendrai de peur qu'ils ne s'engagent ailleurs; car c'est à qui les aura à dîner ou à souper, tant ils sont réjouissants.

A ces paroles il me quitta; et le soir, à l'heure du souper, il revint accompagné seulement de six auteurs, qu'il me présenta l'un après l'autre en me faisant leur éloge. A l'entendre, ces beaux-esprits surpassaient ceux de la Grèce et de l'Italie; et leurs ouvrages, disait-il, méritaient d'être imprfinés en lettres d'or. Je reçus ces messieurs très poliment. J'affectai même de les combler d'honnêtetés; car la nation des auteurs est un peu vaine et glorieuse. Quoique je n'eusse pas recommandé à Scipion d'avoir soin que l'abondance régnât dans ce repas, comme il savait

1. Les vers obscurs, que chantaient les Prêtres saliens dans leurs processions, avaient été composés par Numa. (Note de Lesage.)

(luelle sorte de gens je devais ce jour-là régaler, il avait fait renforcer les services.

Enfin nous nous mîmes à table fort gaiement. Mes poètes commencèrent à s'entretenir d'eux-mêmes et à se louer. Celui-ci, d'un air fier, citait les grands seigneurs et les femmes de qualité dont sa muse faisait les délices. Celui-là, blâmantle choix qu'une académie de gens de lettres venait de faire de deux sujets, disait modestement que c'était lui qu'elle aurait dû choisir. Il n'y avait pas moins de présomption dans les discours des autres. Au milieu du souper, les voilà qui m'assassinent de vers et de prose. Ils se mettent à réciter à la ronde chacun un morceau de ses écrits. L'un débite un sonnet, l'autre déclame une scène tragique, et un autre lit la critique d'une comédie. Un quatrième, voulant à son tour faire la lecture d'une ode d'Anacréon, traduite en mauvais vers espagnols, est interrompu par un de ses confrères qui lui dit qu'il s'est servi d'un terme impropre. L'auteur de la traduction n'en convient nullement; de là naît une dispute dans laquelle tous les beaux-esprits prennent parti. Les opinions sont partagées, les disputeurs s'échauffent; ils en viennent aux invectives : passe encore pour cela; mais ces furieux se lèvent de table et se battent à coups de poing. Fabrice, Scipion, mon cocher, mes laquais et moi, nous n'eûmes pas peu de peine à leur faire lâcher prise. Lorsqu'ils se virent séparés, ils sortirent de ma maison coipme d'un cabaret, sans me faire la moindre excuse de leur impolitesse.

Nunez, sur la parole de qui je m'étais fait de ce repas une idée agréable, demeura fort étourdi de cette aventure. Eh bien, lui dis-je, notre ami, me vanterez-vous encore vos confrères? Par ma foi, vous m'avez amené là de vilaines gens! Je m'en tiens à mes commis, ne me parlez plus d'auteurs. Je n'ai garde, me répondit-il, de t'en présenter d'autres; tu viens de voir les plus raisonnables.

X. — Les mœurs de Gil Blas se corrompent entièrement à la cour. De la commission dont le chargea le comte de Lemos, et de l'intrigue dans laquelle ce seigneur et lui s'engagèrent.

Lorsque je fus connu pour un homme chéri du ducdeLerme, j'eus bientôt une cour. Tous les matins mon antichambre se trouvait pleine de monde, et je donnais mes audiences à mon lever. Il venait chez moi deux sortes de gens; les uns pour m'engager, en payant, à demander des grâces au ministre, et

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