LIVRE NEUVIÈME 8b
plus la protection du duc de Lerme. Mon courage s abattit; et, quelque chose qu'on me pût dire pour le relever, je redevins là proie des plus vifs chagrins, qui me causèrent insensiblement une maladie aiguë.
Le seigneur châtelain, qui s'intéressait à ma conservation, s'imaginant ne pouvoir mieux faire que d'appeler des médecins à mon secours, m'en amena deux qui avaient tout l'air d'être dé grands serviteurs de la déesse Libitine*. Seigneur Gil Blas, dit-il en me les présentant, voici deux Hippocrates qui viennent vous voir, et qui vous remettront sur pied en peu de temps. J'étais si prévenu contre tous les docteurs en médecine, que j'aurais certainement fort mal reçu ceux-là pour peu que j'eusse été attaché à la vie; mais je me sentais alors si las de vivre, que je sus bon gré à Tordesillas de me vouloir mettre entre leurs mains.
Seigneur cavalier, me dit un de ces médecins, il faut avant toute chose que vous ayez de la confiance en nous. J'en ai une parfaite, lui répondis-je; avec votre assistance, je suis sûr que je serai dans peu de jours guéri de tous les maux. Oui, Dieu aidant, reprit-il, vous le serez. Nous ferons du moins ce qu'il faudra faire pour cela. Effectivement, ces messieurs s'y prirent à merveille, et me menèrent si bon train, que je m'en allais dans l'autre monde à vue d'oeil. Déjà don André, désespérant de ma guérison, avait fait venir un religieux de saint François pour me disposer à bien mourir : déjà ce bon père, après s'être acquitté de cet emploi, s'était retiré; et moi-même, croyant que je touchais à ma dernière heure, je fis signe à Scipion de s'approcher de mon lit. Mon cher ami, lui dis-je d'une voix presque éteinte, tant les médecines et les saignées m'avaient affaibli, je te laisse un des sacs qui sont chez Gabriel, et te conjure de porter l'autre dans les Asturies à mon père et à ma mère, qui doivent en avoir besoin s'ils sont encore vivante. Mais, hélas ! je crains bien qu'ils n'aient pu tenir contre mon ingratitude. Le rapport que Muscada leur aura fait sans doute de ma dureté leur a peutêtre causé la mort. Si le ciel les a conservés malgré l'indifférence dont j'ai payé leur tendresse, tu leur donneras le sac de dou* blons, en les priant de me pardonner si je n'en ai pas mieux usé avec eux; et, s'ils ne respirent plus, je te charge d'employer cet argent à faire prier le ciel pour le repos de leurs âmes et de la mienne. En disant cela, je lui tendis une main qu'il mouilla de ses larmes, sans pouvoir me répondre un mot, tant le pauvre garçon était affligé de ma perte. Ce qui prouve que les pleurs
1. C'était la déesse qui présidait aux funérailles. (Note de Lesage.)
d'un héritier ne sont pas toujours des ris cachés sous un masque.
Je m'attendais donc à passer le pas; néanmoins mon attente fut trompée. Mes docteurs m'ayant abandonné, et laissé le champ libre à la nature, me sauvèrent par ce moyen. La fièvre, qui, selon leur pronostic, devait m'emporter, me quitta comme pour leur en donner le démenti. Je me rétablis peu à peu, par le plus grand bonheur du monde : une parfaite tranquillité d'esprit devint le fruit de ma maladie. Je n'eus point alors besoin d'être consolé. Je gardai pour les richesses et pour les honneurs tout le mépris que l'opinion d'une mort prochaine m'en avait fait concevoir, et, rendu à moi-même, je bénis mon malheur. J'en remerciai le ciel comme d'une grâce particulière qu'il m'avait faite; et je pris une ferme résolution de ne plus retourner à la cour, quand le duc de Lerme voudrait m'y rappeler. Je me proposai plutôt, si jamais je sortais de prison, d'acheter une chaumière, et d'y aller vivre en philosophe.
Mon confident applaudit à mon dessein, et me dit que, pour en hâter l'exécution, il prétendait retourner à Madrid pour y solliciter mon élargissement. Il me vient une idée, ajouta-t-il. Je connais une personne qui pourra vous servir; c'est la suivante favorite de la nourrice du prince, une fille d'esprit. Je veux la faire agir auprès de sa maîtresse. Je vais tout tenter pour vous tirer de cette tour, qui n'est toujours qu'une prison, quelque bon traitement qu'on vous y fasse. Tu as raison, répondis-je. Va, mon ami, sans perdre de temps, commencer cette négociation. Plût au ciel que nous fussions déjà dans notre retraite!
IX. — Scipion retourne à Madrid. Comment et à quelles conditions il fit mettre Gil Blas en liberté. Où ils allèrent tous deux en sortant de la tour de Ségovie, et quelle conversation ils eurent ensemble.
Scipion partit donc encore pour Madrid; et moi, en attendant son retour, je m'attachai à la lecture. Tordesillas me fournissait plus de livres que je n'en voulais. 11 les empruntait d'un vieux commandeur qui ne savait pas lire, et qui ne laissait pas d'avoir une belle bibliothèque, pour se donner un air de savant. J'aimais surtout les bons ouvrages de morale, parce que j'y trouvais à tout moment des passages qui flattaient mon aversion pour la cour et mon goût pour la solitude.
Je passai trois semaines sans entendre parler de mon négociateur, qui revint enfin, et me dit d'un air gai : Pour le coup,