LIVRE DIXIEME
plus sage et la plus raisonnable; aussi lui ai-je fait réponse que j'étais surpris qu'elle me fît l'honneur de me proposer sa main, elle qui avait toujours persisté dans la résolution de soutenir jusqu'au bout son veuvage. A quoi elle a reparti que, ayant des biens considérables, elle était bien aise, de son vivant, d'en faire part à un honnête homme qu'elle chérissait. Vous êtes apparemment, repris-je, déterminé à sauter le fossé? En peux- tu douter? me répondit-il. La marquise a des biens immenses, avec les qualités du cœur et de l'esprit. Il faudrait que j'eusse perdu le jugement pour laisser échapper un établissement si avantageux pour moi.
J'approuvai fort le dessein où mon maître était de profiter d'une si belle occasion de faire sa fortune; et même je lui conseillai de brusquer les choses, tant je craignais de les voir changer. Heureusement la dame avait encore plus que moi cette atïaire à cœur; et bien loin de la négliger, elle donna de si bons ordres, que les préparatifs de son hyménée furent bientôt faits. Dès qu'on sut dans Cordoue que la vieille marquise d'Alménara se disposait à épouser le jeune don Manrique de Medrano, les railleurs commencèrent à s'égayer aux dépens de cette veuve; mais ils eurent beau s'épuiser en mauvaises plaisanteries, ils ne la détournèrent point de son entreprise; elle laissa parler toute la ville et suivit son chevalier à l'autel. Leurs noces furent célébrées avec un éclat qui fournit une nouvelle matière à la médisance. La mariée, disait-on, aurait du moins dû par pudeur et par bienséance supprimer la pompe et le fracas, qui ne conviennent point du tout aux vieilles veuves qui prennent de jeunes époux.
La marquise, au lieu de se montrer honteuse d'être à son âge femme du chevalier, se livrait sans contrainte à la joie qu'elle en ressentait. Il y eut chez elle un grand »epas accompagné de symphonie, et la fête finit par un bal où se trouva toute la noblesse de Cordoue de l'un et de l'autre sexe. Sur la fin du bal, nos nouveaux mariés s'échappèrent pour gagner un appartement où ils s'enfermèrent avec une femme de chambre et moi; ce qui fournit à la compagnie un nouveau sujet d'accuser la marquise d'avoir du tempérament; mais cette dame était dans une disposition bien différente de celle où ils la croyaient tous. Aussitôt qu'elle se vit en particulier avec mon maître, elle lui adressa ces paroles : Don Manrique, voici votre appartement; le mien est dans un autre endroit de cette maison; nous passerons la nuit dans des chambres séparées, et le jour nous vivrons ensemble comme une mère et son fils. Le chevalier y fut trompé d'abord : il crut que la dame ne parlait ainsi que pour l'engager à lui faire
une douce violence; et, s'imaginant devoir par politesse paraître passionné, il s'approcha d'elle et s'offrit avec empressement à lui servir de valet de chambre ; mais, bien loin de lui permettre de la déshabiller, elle le repoussa d'un air sérieux, et lui dit : Arrêtez, don Manrique; si vous me prenez pour une de ces tendres vieilles qui se remarient par fragilité, vous êtes dans l'erreur : je ne vous ai point épousé pour vous faire acheter les avantages que je vous fais par notre contrat de mariage; ce sont des dons purs de mon cœur, et je n'exige de votre reconnaissance que des sentiments d'amitié. A ces mots, elle nous laissa, mon maître et moi, dans notre appartement, et se retira dans le sien avec sa suivante, en défendant absolument au chevalier de l'accompagner.
Après sa retraite, nous demeurâmes, don Manrique et moi, fort étourdis de ce que nous venions d'entendre. Scipion, me dit mon maître, te serais-tu attendu au discours que la marquise vient de me tenir? Que penses-tu d'une pareille dame? Je pense, monsieur, que c'est une femme comme il n'y en a point. Quel bonheur pour vous de l'avoir! C'est posséder un bénéfice sans être tenu d'acquitter les charges. Pour moi, reprit don Manrique, j'admire une épouse d'un caractère si estimable, et je prétends compenser par toutes les attentions imaginables le sacrifice qu'elle fait à sa délicatesse. Nous continuâmes à nous entretenir de la dame, et nous allâmes ensuite nous reposer, moi sur un grabat dans une garde-robe, et mon maître dans un beau lit qu'on lui avait préparé, et où je crois que, au fond de son âme, il ne fut pas fâché de coucher seul, quoiqu'il se sentît assez reconnaissant pour oublier l'âge d'une femme si généreuse.
Les réjouissances recommencèrent le jour suivant, et la nouvelle mariée parut de si belle humeur, qu'elle donna beau jeu aux mauvais plaisants. Elle riait toute la première de ce qu'ils disaient; elle excitait même les rieurs à s'égayer, en se prêtant de bonne grâce à leurs saillies. Le chevalier, de son côté, ne se montrait pas moins content que son épouse ; et l'on eût dit, à l'air tendre dont il la regardait et lui parlait, qu'il était dans le goût de la vieillesse. Les deux époux eurent le soir une nouvelle conversation, où il fut décidé que, sans se gêner l'un l'autre, ils vivraient de la même façon qu'ils avaient vécu avant leur mariage. Cependant il faut donner cette louange à don Manrique, qu'il lit, par considération pour sa femme, ce que peu de maris eussent fait à sa place : il abandonna une petite bourgeoise qu'il aimait et dont il était aimé, ne voulant pas entretenir un commerce qui eût semblé insulter à la conduite délicate que son épouse tenait avec lui.