‹ Œuvres: Gil Blas de Santillane; illustré d'un port. de LesageChapitre 91 sur 146 · LIVRE ONZIEME · texte numérisé non relu

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de Lerme en pareil cas, et de quelle façon je m'en étais tiré; ce que je pratiquai encore fort heureusement, c'est-à-dire que dans ma narration j'adoucis les endroits rudes, et passai légèrement sur les choses qui me faisaient peu d'honneur. Je ménageai aussi le duc de Lerme, quoiqu'en ne l'épargnant point du tout j'eusse fait peut-être plus de plaisir à mon auditeur. Pour don Rodrigue de Galderone, je ne lui fis grâce de rien. Je détaillai tous les beaux coups que je savais qu'il avait faits dans le trafic des commanderies, des bénéfices et des gouvernements.

Ce que tu m'apprends de Calderonne, interrompit le ministre, est conforme à certains mémoires qui m'ont été présentés contre lui, et qui contiennent des chefs d'accusation encore plus importants. On va bientôt lui faire son procès; et, si tu souhaites qu'il succombe dans cette affaire, je crois que tes vœux seront satisfaits. Je ne désire point sa mort, lui dis-je, quoiqu'il n'ait point tenu à lui que je n'aie trouvé la mienne dans la tour de Ségovie, où il a été cause que j'ai fait un assez long séjour. Comment! reprit Son Excellence avec étonnement, c'est don Rodrigue qui a causé ta prison? voilà ce que j'ignorais. Don Baltazar, à qui Navarro a raconté ton histoire, m'a bien dit que le feu roi te lit emprisonner pour te punir d'avoir mené la nuit le prince d'Espagne dans un lieu suspect, mais je n'en sais pas davantage, et je ne puis deviner quel rôle Calderone a joué dans cette pièce. Le rôle d'un amant qui se venge d'un outrage reçu, lui répondisje. En même temps je lui fis un détail de l'aventure, qu'il trouva si divertissante, que, tout grave qu'il était, il ne put s'empêcher d'en rire, ou plutôt d'en pleurer de plaisir. Catalina, tantôt nièce et tantôt petite-fille, le réjouit infiniment, aussi bien que la part qu'avait eue à tout cela le duc de Lerme.

Lorsque j'eus achevé mon récit, le comte me renvoya, en me disant que le lendemain il ne manquerait pas de m'occuper. Je courus aussitôt à l'hôtel de Zuniga pour remercier don Baltazar de ses bons offices, et pour rendre compte à mon ami Joseph de l'entretien que je venai#d'avoir avec le premier ministre, et de la disposition favorable oii Son Excellence était pour moi.

V. — De l'entretien secret que Gil Blas eut avec Navarro, et de la première occupalion que le comte d'Olivarès lui donna.

D'abord que je vis Joseph, je lui dis avec agitation que j'avais bien des choses à lui apprendre. Il me mena dans un endroit particulier, où, l'ayant mis au fait, je lui demandai ce qu'il

iOO HISTOIRE DE GIL BLAS DE SANTILLANE

pensait de ce que je venais de lui dire. Je pense, me répondit-il, que vous êtes en train de faire une grosse fortune. Tout vous rit : vous plaisez au premier ministre; et, ce qui ne doit pas être compté pour rien, c'est que je puis vous rendre le même service que vous rendit mon oncle Melchior de la Ronda quand vous entrâtes <à l'archeyéché de Grenade. Il vous épargna la peine d'étudier le prélat et ses principaux officiers, en vous découvrant leurs différents caractères; je veux, à son exemple, vous faire connaître le comte, la comtesse son épouse, et dona Maria de Guzman leur fille unique.

Commençons par le ministre : il a l'esprit vif, pénétrant, et propre à former de grands projets. Il se donne pour un homme universel, parce qu'il a une légère teinture de toutes les sciences; il se croit capable de décider de tout. Il s'imagine être un profond jurisconsulte, un grand capitaine, et un politique des plus raffinés. Avec cela, il est si entêté de ses opinions, qu'il les veut toujours suivre préférablement à celles des autres, de peur de paraître déférer aux lumières de quelqu'un. Entre nous, ce défaut peut avoir d'étranges suites, dont le ciel veuille préserver la monarchie! J'ajoute à cela qu'il brille dans le conseil par une éloquence naturelle, et qu'il écrirait aussi bien qu'il parle, s'il n'affectait pas, pour donner plus de dignité à son style, de le rendre obscur et trop recherché. Il pense singulièrement; et, comme je crois vous l'avoir déjà dit, il est capricieux et chimérique. Tel est le portrait de son esprit; faisons celui de son cœur. Il est généreux et bon ami. On le dit vindicatif, mais quel Espagnol ne l'est pas? De plus, on l'accuse d'ingratitude pour avoir fait exiler le duc d'Uzède et le frère Louis Aliaga, auxquels il avait, dit-on, de grandes obligations; c'est ce qu'il faut encore lui pardonner : l'envie d'être premier ministre dispense d'être reconnaissant.

Dona Agnès de Zuniga è Vélasco, comtesse d'Olivarès, poursuivit Joseph, est une dame à qui je ne connais que le défaut de vendre au poids de l'or les grâces qu'elle fait obtenir. Pour dona Maria de Guzman, qui sans contredit est aujourd'hui le premier parti d'Espagne, c'est une personne accomplie et l'idole de son père. Réglez-vous là-dessus; faites bien votre cour à ces deux dames, et paraissez encore plus dévoué au comte d'Olivarès que vous ne l'étiez au duc de Lerme avant votre voyage de Ségovie : vous deviendrez par ce moyen un homme comblé d'honneurs et de richesses.

Je vous conseille encore, ajouta- t-il, de voir de temps en temps don Baltazar mon maître; quoique vous n'ayez plus besoin de lui pour vous avancer, ne laissez pas de le ménager. Vous êtes bien dans son esprit; conservez son estime et son amitié; il peut dans

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