‹ Œuvres: Gil Blas de Santillane; illustré d'un port. de LesageChapitre 94 sur 146 · LIVRE ONZIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE ONZIÈME

me serait possible au-dessus de la simplicité ordinaire de mon style, pour donner plus de noblesse à mes phrases. Cela suffit, monseigneur, lui dis-je; Votre Excellence veut du sublime et du lumineux, elle en aura. Je m'enfermai dans le même cabinet où j'avais déjà travaillé; et là je me mis à l'ouvrage, après avoir invoqué le génie éloquent de l'archevêque de Grenade.

Je débutai par représenter qu'il fallait garder avec soin tout l'argent qui était dans le trésor royal, et qu'il ne devait être employé qu'aux seuls besoins de la monarchie, comme étant un fonds sacré qu'il était à propos de réserver pour tenir en respect les ennemis de l'Espagne. Ensuite je faisais voir au monarque, car c'était à lui que s'adressait le mémoire, qu'en ôtant toutes les pensions et les gratifications qui se prenaient sur ses revenus ordinaires, il ne se priverait point pour cela du plaisir de récompenser ceux de ses sujets qui se rendraient dignes de ses grâces, puisque, sans toucher à son trésor, il était en état de leur donner de grandes récompenses : qu'il avait pour les uns des vice-royautés, des gouvernements, des ordres de chevalerie, des emplois militaires; pour Jes autres, des commanderies ou des' pensions dessus, des titres avec des magistratures; et enfin toutes sortes de bénéfices pour les personnes consacrées au culte des autels.

Ce mémoire, qui était beaucoup plus long que le premier, m'occupa près de trois jours; mais heureusement, je le fis à la fantaisie de mon maître, qui, le trouvant écrit avec emphase et farci de métaphores, m'accabla de louanges. Je suis bien content de cela, me dit-il, en me montrant les endroits les plus enflés; voilà des expressions marquées au bon coin. Courage, mon ami, je prévois que tu me seras d'une grande utilité. Cependant, malgré les applaudissements qu'il me prodigua, il ne laissa pas de retoucher le mémoire. Il y mit beaucoup du sien, et fit une pièce d'éloquence qui charma le aoi et toute la cour. La ville y joignit son approbation, augura bien pour l'avenir, et se flatta que la monarchie reprendrait son ancien lustre sous le ministère d'un si grand personnage. Son Excellence, voyant que cet écrit lui faisait beaucoup d'honneur, voulut, pour la part que j'y avais, que j'en recueillisse quelque fruit; elle me fit donner une pension de cinq cents écus sur la commanderie de Castille : ce qui me parut une récompense honnête de mon travail, et me fut d'autant plus agréable que ce n'était pas un bien mal acquis, quoique je l'eusse gagné bien aisément.

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VII. — Par quel hasard, dans quel endroit et dans quel état Gil Bias retrouva son ami Fabrice, et de l'entretien qu'ils eurent ensemble.

Rien ne faisait plus de plaisir à monseigneur que d'apprendre ce qu'on pensait à Madrid de la conduite qu'il tenait dans son ministère. Il me demandait tous les jours ce qu'on disait de lui dans le monde. Il avait même des espions qui, pour son argent, lui rendaient un compte exact de tout ce qui se passait dans la ville. Ils lui rapportaient jusqu'aux moindres discours qu'ils avaient entendus; et, comme il leur ordonnait d'être sincères, son amour-propre en souffrait quelquefois, car le peuple a une intempérance de langue qui ne respecte rien.

Quand je m'aperçus que le comte aimait qu'on lui fît des rapports, je me mis sur le pied d'aller l'après-dinée dans des lieux publics, et de me mêler à la conversation des honnêtes gens, quand il s'y en trouvait. Lorsqu'ils parlaient du gouvernement, je les écoutais avec attention ; et s'ils disaient quelque chose qui méritât d'être redit à Son Excellence, je ne manquais pas de lui en faire part. Mais il faut observer que je ne lui rapportais rien qui ne fût à son avantage. Il me semblait que j'en devais user ainsi avec un homme du caractère de ce ministre.

Un jour, en revenant de l'un de ces endroits, je passai devant la porte d'un hôpital. Il me prit envie d'y entrer. Je parcourus deux ou trois salles remplies de malades alités, en promenant ma vue de toutes parts. Parmi ces malheureux, que je ne regardais pas sans compassion, j'en remarquai un qui me frappa; je crus reconnaître en lui Fabrice, mon ancien camarade et mon compatriote. Pour le voir de plus près, je m'approchai de son lit, et ne pouvant douter que ce ne fût le poète Nunez, je demeurai quelques moments à le considérer sans rien dire. De son côté, il me remit aussi et m'envisagea de la même façon. Enfin, rompant le silence : Mes yeux, lui dis-je, ne me trompent-ils point? Est-ce en effet Fabrice que je rencontre ici? C'est lui-même, répondit-il froidement, et tu ne dois pas t'en étonner. Depuis que je t'ai quitté, j'ai toujours fait le métier d'auteur, j'ai composé des romans, des comédies, toutes sortes d'ouvrages d'esprit. J'ai fait mon chemin; je suis à l'hôpital.

Je ne pus m'empêcher de rire de ces paroles, et encore plus de l'air sérieux dont il les avait accompagnées. Eh quoi! m'écriai-je, ta muse t'a conduit dans ce lieu! elle t'a joué ce vilain tour-là! Tu le vois! répondit-il; cette maison sert souvent

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