PL. X
Lorsque nous avons à expliquer les légendes des médaille et des jetons du xvi® siècle, nous pouvons craindre de nous montrer trop ingénieux, de trouver parfois à Tâme et au corps des devises un sens auquel les contemporains n'avaient pas songé. Parfois aussi nous pouvons reculer devant la signification recherchée que semblent nous indiquer des inscriptions d'un tour obscur accompagnant des images compliquées. C'est au XVI" siècle même que nous devons, je le pense, demander la lumière qui nous manque pour éclairer un sujet difficile. Si nous pouvions, par une opération rétrospective, assister aux délibérations de ceux-là qui ont conçu l'idée des types qui nous embarrassent et fait exécuter les monuments qui les portent, le problème ne serait-il pas résolu; n'aurions-nou pas le meilleur des guides? Je m'adresse donc au xvi" siècle titre d'essai, et je suis étonné de n'avoir pas été devancé dan cette voie, lorsque j'entreprends de mettre sous les yeux d mes confrères des extraits que j'ai depuis longtemps le proje de réunir aux dessins de quelques jetons d'Henri IV. Le passages des Œconomtes royctUes d' Estât qu'on va lire nou montrent Sully composant des médailles historiques, à un époque où, suivant l'expression des cardinaux de Joyeuse e
du Perron, « il se rencontrait rarement des personnes de qualité qui s'adonnassent aux gentillesses des lettres. )>
Nous y voyons aussi comment le grand roi Henri, à qui le brave et honnête La Gaucherie avait enseigné plus de morale pratique que de latin, indiquait à son ministre, le sens qu'il fallait donner aux devises de Tannée, son contentement lorsqu'il reconnaissait que Sully avait bien réussi à exprimer sa pensée. « Il faut que je confesse, disait-il, que nuls de tous ceux qui se meslent d'en faire ne rencontrent point si heureusement et selon mon gré comme vous faites. » Et en parlant de la sorte le roi Henri n'avait pas tout à fait tort. Sans doute M. de Rosny avait le goût des allusions un peu trop raffinées et des emblèmes un peu trop précieux pour Tintelligence du vulgaire. Il fallait pour comprendre le sel de ses devises, le rapport du corps avec l'âme, savoir plus d'histoire sacrée et profane, plus de mythologie que cela n'était donné communément en ces temps de guerres et de troubles. Mais cependant nous devons admirer les principes sur lesquels il se fondait pour composer des jetons qui sont de véritables monuments historiques. Il serait à souhaiter que ceux qui, de nos jours, président à la confection des médailles voulussent bien se pénétrer de ces principes, et choisir surtout pour légendes « de belles et briefves paroles qui ayent une bonne cadence. » C'est un point important, souvent mis en oubli.
On sait que Sully avait fait imprimer dans son château, sous la rubrique d'Amstelredam, un récit de tous ses actes jusqu'en l'année 1605. Ces premiers mémoires forment deux volumes in-folio. La suite ne fut publiée qu'en 1662. C*est dans ces recueils intitulés : Mémoires des sages et royalles OEconomies d* Estât ^ domestiques, politiques et militaires de
Henry le Orafid l'exemplaire des Roy s, Le prince des vertus, des armes et des loix, Et le Père en effet de ses peuples François,
et des servitudes utiles, obéissances convenables et administra^ lions loyales de MaximiUan de Bétlume, Fuii des plus confidens,
ue
familiers et tttiles soldats et serviteurs du grand Mars des çois, que j'ai puisé rexplication assurément bien authenti de quelques beaux jetons.
César, dans ses Commentaires, parle de lui-même à la trc^^*' siëme personne. Sully fait parler ses secrétaires qui lui ra ^' pellent tout ce qu'ils sont sensés avoir vu ou entendu, plutôt ce qu'il leur avait rapporté. C'est de cette façon q nous apprenons comment le célèbre ministre travaillait po les numismatistes de l'avenir.
Chaque année, au premier jour de janvier, Sully offrait a^ roi et à la reine des bourses de jetons qu'il leur porlaît d^ bon matin, et il s'ensuivait des. petites scènes dont le réci naïf est véritablement fort amusant.
Le roi ne voyait dans les légendes de ses jetons que le sens politique; il voulait s'en servir comme d'avertissements l'adresse des partis qui divisaient le royaume ou des étran gers qui le menaçaient. C'est là un fait avéré, et celte circons tance donne un très haut prix aux instruments numismatique^^ de la politique d'un si grand prince.
Sully, tout en se conformant aux vues d'Henri IV, songeai* à déployer son érudition, et administrait de temps en temps 1 preuve de son savoir classique. Il se plaisait à montrer qu'i avait lu Hérodote, Pline, Dion, Virgile, Horace, Plutarque e même Julien.
Quoique protestant, il use modérément du texte de l Bible ; les grands écrivains de l'antiquité lui tenaient au cœur car il avait fait d'assez fortes études, et peut-être ain>ait-il se rappeler celte robbe d'escolier qui lui avait sauvé la vie a 24 août 1572.
Armé des renseignements qu'il nous fournit, j'ai voul relire les auteurs qui l'avaient inspiré. J'ai noté les passager auxquels se rapportent les légendes de jetons, et il m'a sembl
que quelques-uns de nos confrères en numismatique vou
draient bien accepter le résultat de ce petit travail.
Malheureusement, sur les vingt et un jetons composés p» Sully je n'en ai encore pu retrouver qu'une dizaine. J'espèr*
JETONS COMPOSÉS PAR SULLY. , 2îl
f.«ulefois que la publication de ces pièces si peu nombreuses <30iilribuera à faire découvrir le reste.
A la suite des passages extraits des (économies royalles, j'ai m nlercalé entre parentliëses mes observations personnelles. .J'en avertis ici le lecteur soigneux de son temps qui pourra 1 aisser de côté un commentaire peu récréatif, et suivre en Coule liberté 1c cours de la bonue vieille prose mieux faite ;^Oiir le captiver. i
«< Becueil des devises baillées au Roy pour mettre dam ses jeltons en chacune année, depuis l'année 1589 jasques en la présente 1601 (1).
« Premièrement, sur la fin do l'année iS89, ii cause que le
Soy avbiC esté recognu pour tel sur une montagne attribuée
à un sainct, en faisant allusion k ce qui est dit au second
IPseaume touchant David figure de Jésls-Crrist, vous bail-
lastes à sa Majesté en corps de devise pour l'année 1S90 un
haut mont sur lequel il tombait du Ciel une Couronne et pour
ame ces paroles : CONSTITVTVS REX SVPER SION. »
(Allusion à un pfissaj^ du Psaume II, r. 6 : Ego aulem cojislitiUm sum rex nb eo super Sinn montem sanclum cjut. Henri IV avait été salué roi ù Saint-CIoud, au momenl où Henri III venait d'expirer. Le château est, comme on sait, situé au sommet d'une colline. Un sonnet, publie en léle du second volume des (Economies royatles contient un parallèle d'Henri IV et de David :
X Ruvs
Je n'ai pas encore retrouvé lejeton de 1590, ni ceux des quatre années suivantes.)
1591. t< Plus à la fm de l'année 1S90, à causes des grandes oppositions que le Roy avoit trouvées à son commencement et des combats qu'il luy avoit fallu faire et des batailles qu'il avoit gagnées, vous luy baillastes en corps de devise pour l'aunéc {591 une espée Royale envirotmée de branches de Lys
raijaltes tt'Eatjl, t. Il, p. U.
^t de Palmes, et pour ame ces paroles prises du même second Psaume : IN VIRGA FERREA CONFRINGVNTVR. » -
(La devise est encore empruntée au Psaume ÎI (v. 9) : Reges cos in virgn ferrea,ettanquam vas figuli vonfringes eos, La légende du jeton fait entendre que la promesse du Seigneur est accomplie.)
1592. « Plus à la fm de Tannée 1591, à cause que le Roy publioit à haute voix qu'en tous ses heureux succez il estoil conduit de Dieu, vous luy baillastes en corps de devise pour Tannée 1592 une estoille brillante faisant allusion à celle qui apparut aux trois Roys d'Orient qui vindrent adorer Jésus- Christ, et pour ame ces paroles : DVCTVS REGVM. »
(Saint Matthieu, II, 1, 2, 7, 9 : Magi ab oriente venerunt lerosolymam... et ecce Stella qitam viderant in Oriente anteeedebat eos* II est assez singulier que Sully ait accepté la tradition étrangère au texte de TÉvangile, qui donne le titre de rois aux trois mages qui vinrent saluer Jésus-Christ; II n*a sans doute pas voulu comparer son maître à un mage, et a fait passer les commentateurs avant le livre.)
1593. « Plus à la fin de Tannée 1592, à cause de tant de contradictions que le Roy avoit trouvées en icelle, chacun s'émancipant aux moindres mauvais succez, à faire le Roy; et faisant allusion à ce qui apparut sur les tentes de Octavius César, Antonîus et Lepidus, lorsqu'ils s'assemblèrent pour diviser le monde entr eux, vous baillastes à sa Majesté pour corps de devise en Tannée 1593, trois soleils dont les deux estoient fort pasles et blafarts, et celuy du milieu iufininnent rouge et brillant, et pour ame ces paroles : AFFVLGET CESARI NOSTRO. »
(Le miracle romain n'est pas exactement rapporté; ce n*est pas au moment où les triumvirs se réunirent pour se partager le pouvoir souvél*ain qu'il eut lieu ; c'est lorsque Octave vint à Rome pour y recueillir Théritage paternel, sous le consulat d'Hirtius et de Pansa (an 43 av. J.-C), suivant Dion Cassius, et sous M. Antoine et Dolabella (an 44), suivant Jqlius Obsequens Dion s'exprime ainsi : Tb, Te çcùc toO T|Xtou iXaTToOffOat te acà «SiwjoOat, tori ôè Iv xùiaX xOxXot; çavxàCto^at sSoxéi* xot\8voiYe orjt&v oflçaVo; OTaix^cdvinipcadr,^ icEpté<rxev [Hh. XLV, 17],
Jul. Obsequens emploie les mêmes termes : « Soles très fulserunt, circaque solem imum corona spicœ similis in Urbem emicuitj et postea in
num circulum sole redacto, muUis mensibus languida lux fuit » [De pro- ^^ig., 128].
Suétone n'avait pas parlé des trois soleils ; il dit seulement : « Ingrediente ^0 Urbem, repente liquido ac puro sereno, circulus ad speciem cœlestis arcus orbem solis ambiit » [Oct,, 95].
Pline [lib. II, 28, 31] mentionne et la couronne d'épis et les trois soleils : « Cemuntur et stellsD cum sole totis diebus; plerumque et circa solis orbem, ceu spiceaî coron® et versicolores circuU : qualiter Augusto Cœsare in prima juventa Urbem intrante, post obitum patris, ad nomen ingens capessendum... Trinos soles antiqui sœpius videre : sicut... M. Antonio, P. Dolabella coss.)
1594. « Plus à la fin de Tannée 1593, à caufee que le Roy se rclevoit de courage, plus les difficuUez à pacifier son Royaume sembloient se multiplier, vous luy baillastes en corps de devise pour Tannée 1594 un feu allumé sur une haute montagne soufflé des quatre vents du Ciel, et pour ame ces paroles,
AGITATVS CRESCO. »
1595. (( Plus à la fin de Tannée 1594, à cause de tant de "Villes qui se remirent en Tobeyssance du Roy, nonobstant les menées du Roy d'Espagne et de la Ligue, vous luy baillastes en corps de devise pour Tannée 1598, une mer tempeslueuse, battue des vents, lesquels faisoient eslever ses ondes iusques aux nues, et pour ame ces paroles : TVRBANT SED EXTOL- LVNT. (PI. X, ml. Bibliothèque impériale, et collection de M. d'Affry de la Monnoye.)
1596. « Plus à la fin de Tannée 1895 à cause de tant de pertes de villes et d'actions glorieuses cntremeslécs dans cette année 1595, vous baillastes au Roy en corps de devise pour Tannée 1596 une flame de feu au milieu de la mer, laquelle jettoit des estincelles fort luisantes, nonobstant Tagitation des ondes, et pour ame ces paroles : RERVM IMMERSABILIS VNDIS.
(Horace, parlant d'Ulysse [1 Epist., II, v. 22] dit :
... Aspera muUa Pêrtulflf adversis rerum immei'sabilis undis.
Les Collections que j'ai pu examiner ne renferment ni le jeton de 1596, ni ceux des trois années suivantes*)
1597, « Plus k la fin de Î596 à cause que nonobstant tout- ^es les pertes des années passées le Roy avoit remis ses affaîr-^^s, estably un bon Conseil, assemblé quelque argent et faisoit préparatifs pour faire florir ses armes dans l'Artois et assié: Arras vous luy baillastes en corps de devise pour Tannée 1 une lance entortillée d'un Lys , faisant allusion à celle Cadmus et ceux de sa race portaient emprainte à la cuissi pour ame ceis paroles : GENERIS INSIGNIA NOSTRL »
(C'est Tempereur Julien qui dans son second discours [édition Spanh 1696, p. 81] nous a conservé la tradition que Sully a utilisée. Voici les pa de ce grand écrivain : Aoyx'l ^^ XéyeTai «Epi ttjv Botwn'av xoî; Sicapxtoïc iccdO^voti Tcapà Tr,; xexouo^c, xat Ops^/otiilvr^; «vtouc pwXoy ' xoci xb evxeOOs icoXu dtaercoO^vai xoOxo xm yêvet av{i.6oXov.
Oi voit avec quelle adresse Maximilien de Béthune savait présente faits, (i Cadmus et ceux de sa race » ont tout à fait grand air. Tandis eût été fort inconvenant de dire tout simplement les choses, et de com ^a maison de Bourbon à des Béotiens.)
1598, « Plus à la fin de Tannée 1597, à cause de larepr^ glorieuse d'Amiens et que le Roy contreignit TArchidac de^
retirer honteusement et que ces heureux succez furent cai
que Ton commença de toutes parts k rechercher sa Majesté paix, voui^ luy baillastes pour corps de devise en Tannée 15 une plante de Laurier couronnée de branches d'Olivier to bant du Ciel, et pour ame ces paroles PAX IN ARMIS. )>
1399. « Plus à la fin de 1398, à cause que le Roy ayante quis toute la Bretagne et réduit le Roy d'Espagne à faire p avec luy^ il projetla de se marier, de restablir son Royau de délivrer le peuple de toutes oppressions et le soulager d excessives impositions tolérées à cause des guerres. Vous 1 baillastes en corps de devise pour Tannée 1S99, un chesne gnifiant les sujets et citoyens, tout parsemé de couronnes branches de Laurier et d'Olivier entrcmeslées, faisant allusi à ce que le Peuple Romain fit envers Auguste, lors qu'il pacifié l'Empire , et pour ame ces pai'oles : SALVVS POP MlHI LAVRVS [sic), »
(C'est en vertu dun décret de l'an 727 de Rome que des lauriers fur placés devant le palais d'Auguste, et qu'une couronne de chêne fut s
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pendue au faîte de sa demeure. Suivant Dion, cet honneur était rendu « au -vainqueur perpétuel des ennemis, au sauveur des citoyens » [lib. LUI, 16] :
Kai yotp TÔ, xe Ta; ôâçva; itpb twv paoïXescov «vtoO icpOTÎÔe«i6ai, xa\ to tov c7T£9avov TOV fipuVvov y«sp ocOtûv ocpTà^ott, TOTe oî, w; xai àci tou; Te icoU{j,îov; vixfùvTt xat Tou; noXtTa; 9(oÇovti, e4'Y}9^o0y}.
Pline [lib. XVI, 3] dit : « Dédit banc Augustus coronam [rostratam] -Agrippai : sed civicam a génère humano accepit ipse. »)
1600. « Plus à la fin de Tannée 1599, à cause que parle bon ordre estably par le Roy (en quoy vostre soin et travail à le Faire observer et en tirer les utilitez désirées estoient admirâbles) toutes sortes d'allégresses et seuretez de condition se multiplioient de jour à autre, vous baillastos à'sa Majesté pour corps de devise en Tannée 1600, un Arc en Ciel faisant allusion surceluy donné de Dieu à Noé pour seureté contre toutes innondations et pour ame ces paroles : SOLVVNT FORMIDINE TERRAS. "
(Légende empruntée à la IV" églogue de Virgile [vers 14] : ItTÎta perpétua solvent formidine terrai.
L'arc-en-ciel donné à Noé est mentionné dans la Genèse/ IX, 13, 14. Je ne trouve pas le jeton de i'an 1600 avec la légende indiquée; elle se lit sur jne pièce de 1602 (pi. X, n«>2), dont plusieurs exemplaires sont conservés à la Bibliothèque impériale, chez M. d'Affry de la Monnoye et chez M. Duleau. On a des exemples de légendes reproduites pendant plusieurs ^innées ; et d'ailleurs il me manque jusqu'à présent tant de pièces qui ont évidemment existé, qu'il me paraît prudent, au lieu de hasarder une conjec- :ure, d'attendre que les antiquaires aient cherché à leur tour les jetons de Sully.)
1601. ^« Plus à la fin de Tannée J600 à cause que Monsieur de Savoye lors que voulant profiler des troubles de la France eut pris le Marquisat de Saluées, choisit pour devise un Centaure foulant aux pieds une Couronne Royale avec ces paroles, * Opportune, et que le Roy eut conquis la Bresse et la Savoye, ^ous lui baillastes pour corps de devise de Tannée 1601 un Hercule renversant un Centaure et relevant une Couronne et pour ame ces paroles : OPPORTVNIVS. (pi. X, n" 3, Bibliothèque impériale).
Uuict jours après que vous eustes présenté au Roy les jet-
Ions de Tannée 1601 , vous receustes une lettre de Monsieur de Biron »
(Charles-Emmanuel, duc de Savoie, avait fait frapper en 1588 un grand ècu sur lequel on voit, au droit, le buste de ce prince en armure, accompagné de la légende : CAR.EM.D.G.DVX.SAB.P.PED. et au revers, un centaure lançant une flèche ; dans le champ, une couronne qui tombe, et au-dessus, le mot OPPORTVNE [Promis, Beali di Savoia, t. II, pi. XXXI, n" 27]. La riposte de Sully était fort légitime ; mais le jeton de 1601 est un de ceux que la postérité aurait eu le plus de peine à expliquer si Fauteur même n'avait point pris soin de nous donner le mot de l'énigme.)
« En commençant nostre second livre nous luy donnerons entrée par vos emplois tous pacifiques qui furent, qu'ayant dès la fin de Tannée 1600 dressé cinq projets des Estais généraux dependans de vos charges ;
« A savoir, etc.
« Tous lesquels projets d'Eslals ayant fait voir au Roy dès le mois de décembre de Tannée 1600 vous les lui vinstes apporter mis au net dans des livres bien reliez lors que le premier jour de Tannée 1601, suivant la coutume, vous luy apportasles pour ses estrenes et à la Reine aussi à chacun deux bourses de jetions , dont les uns estoient d'or et les autres d'argent avec les devises de sa Maiesté telles qu'il vous avoii donné le sujet de les devoir faire , de laquelle devise le corps estoit un nid d'Alcions qui avoient tranquilisé la mer pour y eslever leurs petits et avoit pour ame ces paroles : NOSTRI DANT OTIA TERRIS, laquelle devise nous ayant fait ressou- 'venir que nous avions oublié d'insérer en nostre premier livre toutes les autres que le Roy avoit prises chacune année depuis son advenement à la couronne , nous avons estimé que vous ne trouverriez point mal à propos ny ceux qui liront ces recueils que nous vous les représentions icy telles que nous les avons pu recouvreret qu'elles s'ensuivent. » {Œc.R.yi. II, p. 6-)
(Nous venons de voir que le jeton de 1601 avait pour légende OPPOR- TVNIVS, et voici qu'au commencement du second tome des (Economies roy ailes nous trouvons la description d'un autre type que nous ne rencontrons pas dans les collections. Il y a là une contradiction que des découveries ultérieures feront sans doute disparaître.
Les anciens croyaient que les flots de la mer se calmaient au moment de la naissance des jeunes alcyons.
Théocrite l'assure :
X' àXxuiveç ffTope^EvvTi xà xv^axa, xav xs OctXavaav, Tov xe N6xov, x6v x'Eupov.
[Idyll. VIT, V. o7-58.]
JSXitïi le dit plus clairement encore : Kuou(rr,; os oc>.xu6vo; roxaxai pièv xà itEXayY), elpi^vT.v 8a xat ^OJav e^ouaiv àv6{iot. [Deflmmfl/.,I,36. — Cf.lib. IX,17.]
Pline [II, 47,] le répète à son tour : « Ante brumam autem septem diebus iotidemque postea sternitur mare halcyonum fœtunc, unde nomen hi dies traxere. »)
1602. « Nous commencerons ces mémoires de Tannée 1602 par le bon iour et le bon an que vous allastes donner au Roy le matin du permîer iour de Janvier, pour porter à luy et à la Rciné leurs bourses de jetions d'or, dont vous aviez formé la devise sur ce que le Roy voyant les broùilleries qui se minutoicnt par aucuns des plus grands du Royaume, et discourant d'icelles avec vous, lorsqu'il fut question de résoudre Testât des gens de guerre à la campagne, yous dit : Ne me parlez point de rien retrancher à mes Régimens entretenus, ny à mes garnisons, ny aux compagnies de cavallerie, car tant s'en faut que j'estime mes affaires eiï^ Testât de le pouvoir faire que je suis résolu de demander une levée de six mille Suisses, que nous ne ferons néantmoins marcher si le besoin ne s'en offre, si bien que cela nous couslera peu; les succez des affaires et diverses expériences m' ayant appris que comme par les armes , les Empires se forment, que sans icelles aussi nulles Dominations ne se sçauroient bien maintenir , surquoy je veux que vous me dressiez une devise pour Tannée mil six cens deux, à quoy vous aviez satisfait au moins mal que vous aviez pu, le corps d'icelle estant un dard fiché en terre, lequel y ayant pris racine, reverdissait et jettait des branches faisant allusion à celuy de Romulus, lequel ayant jette un dard de Cormier de dessus le Mont Palatin tant qu'il avoit pu pour désigner la grandetir en circonférence de la ville qu'il vouloit bastir, dont le lieu où il estoit de voit estre le centre, ce dard s'estant fiché en terre y prit racine , verdoya et devint arbre qui a duré
iusques sous Caligula, et le lenoit on comme pour l'une < — ^-v<^^ fatalitez à la grandeur de TEmpire , et pour ame à ce co^kl rpt ces paroles: NI VIGEANT ARMA LABITVR IMPERIVM. »
« Le Roy trouva cette devise. a^sez bien et selon son int^ en
lion, la monàtra à ceux de qualité ou de sçavoir qui vindr* en
à son lever et leur en fit'cas. » {Œc. M., t. II, p. 39.)
(Plutarque, dans la Vie de Romulus [XX, 9 à 13], rapporte Fhistoire^ du dard de cormier qui, lancé par le fondateur de Rome et fiché en terre-, se coi^vrit de feuillage et ne périt qu*au tempe où des ouvriers, réparant par ordre de Caius Cœsar les degrés de Tenceinte qui protégeait cet arbre précieux, mirent ses racines à découvert.
Ce jeton manque aux collections que j'ai pu consulter.)
1603. « Suivant l'ordre que nous avons tenu les dernières années passées, nous commencerons le premier Chapitre de celle cy par la devise que vous fistes apposer aux j(^ttons d'or que vous portastes au Roy le premier iour de lanviôr, fondée sur ce que voulant donner une éducation vrayment Royale à ses enfants, il en vouloit prendre le loisir par le moyen d'une bonne Paix qu'il cultivoit soigneusement, tant pour le dehors que pour le dedans de son royaume. Estant bien résolu d'achever d'estoufier toutes semences de troubles et mouvemens qui pouvoient encore rester, par le moyen de ceux qui avoient trempé dans la faction du Duc de Biron, ne restant plus que Messieurs de la Trimoiiille et de Bouillon qui fussent en quelque sorte considérables. Le Corps de cette devise donc fut un nid d'Alcyons au milieu de la mer, lesquels ont cette vertu de la tenir tranquille pendant qu'ils couvent et nourrissent leurs petits, ou bien la cognoissance que de sa nature elle doit estre telle en cette saison là, et pour ame y mistes ces paroles : NOSTRI DANT OTIA TERRIS. » {Œc. R. t. U, p. 62.)
(On a déjà vu plus haut que la légende Nostri dont olia terris était attribuée à Tannée 1601. D*un autre côté, nous trouvons dans le médaîUier de la Bibliothèque impériale un jeton représentant des alcyons et portant la date de 1603. N'en doit-on pas conclure qu'il y a confusion causée par Tanalogie des types? La légende HALCYONIVM AB ARMIS ne s'accordet-elle pas mieux avec le dessein qu'avait le rei d'achever d'étouffer les semences de troubles, que la simple promesse de paix, nostri dont olia
terris? J'ai fait graver [pL X, n» 4] le jeton de 1603 qui me paraît fournir «jn moyen de résoudre la question. H ne semblera pas probable que Sully ^t été assez à court d'invention pour employer la même légende à deux reprises.)
1604. « Jetions (For portez au Roy aux Estreines et propos ternis sur la devise diceux.
... Commençant cette année mil six cent quatre par le premier iour du mois de lanvier que vous vous en allastes dès Ve matin donner le bon iour et le bon an au Roy et à la Reine, Lesquels vous trouvastes encor tous deux au lict. Et comme vous entriez dans la chambre (car à toute heure que vous arriviez les portes vous estoient ouvertes) le Roy oyant faire des révérences tira le rideau, demanda qui c'estoit, et vous ayant apcrçeu, dit à la Reine : — Mamie voicy Rosny, lequel îe m'asseure rious vient apporter nos Estreines. — Il est vray, Sire, dites vous, mais celles cy sont un peu plus belles i^ue les ordinaires du passé, car outre les bourses des jettons i'argent, ie vous en apporte à chacun deux bourses d'or. — Ces jettons devroient estre bçaux, monsieur, dit la Reine au Roy. — Je le crois, mamie (dit-il), mais Rosny vous serez vous souvenu d'y approprier une devise sur le sujet que j e vous dis en présence de Monsieur de Mont-pensier et du Cardinal de Joyeuse, lors qu'ils me parloient des broûilleries :1e Messieurs de Bouillon, de la Trimouille et de leur séquelle :jue nous cognoissions tous dont l'on bioiyoit lors et bruit on encores à présent et que je leur respondis que mes sujets ^voient grand tort de vouloir ainsi traverser mon règne d'inquiétudes, veu que je n'avois nul plus grand désir que de leur Paire du bien à tous et d'estrc aussy aymé de tous, et vous ordonnay d'essayer à me faire upe devise qui spécifiast tout oela, car il faut que je confesse que nuls de tous ceux qui se meslent d'en faire ne rencontrent point si heureusement et selon mon gré comme vous faites. — Ouy, Sire, respondites ^ous, je m'en suis fort bien souvenu, encore que ce ne soit pas chose facile que de bien exprimer tant de conceptions, donner un corps agréable qui en signifie une partie, soit par
sa figure, sa nature et ses propriétez, en réservant lo surp ^Vîv% à de belles et brîefves paroles qui ayent une bonne caden> .^ce, dequoy je m'estois acquitté le mieux qu'il m'avoit esté p^-^oossible : mais les louanges que vostre Majesté me vieut de don^ j^ner me mettent en plus de peine et d'appréhension que je n'est,:*^ lois auparavant, tant j'ay de peur de luy faire perdra cette boir^^ nne opinion qu'elle a tesmoigné d'avoir conceûe de moy. —
Or bien, dit le Roy, cette discrétion ne vous est que b séante : mais voyons un peu ce qui en est afin d'en dire advis. — La simple vetie ne vous en sçauroit assez instnKz aiire ny suffisamment satisfaire, Sire, lui dites vous, encor mon advis le corps n'en soit pas trop laid ny les paroles agréables, y ayant une Grenade ouverte qui monstre grande quantité de ses grains de rubis, car je les ay fait es'mailler et ces mots à Tentour : TOT VOTA MËORVM, j'estime que l'histoire vous en plaira encor davantage et vous la trouverez rencontrer assez bien sur l'amour d'un envers ses Sujets et d'eux envers luy, et lors vous raconta: l'histoire du Monarque Darius et de son loyal serviteur Zc^^pirus, laquelle pour eîstre trop longue et assez commune n— o*is ne réciterons point icy, mais dirons seulement que depr:^"'* cette prise de Babilone comme quelques uns magnifias^^^^^^^ une si haute conqueste, l'empereur respondit : J'ayme^*'^** mieux mon Zopirus sain et entier que la possession de vi "S^ Babilones. Et une autre fois ayant cueilly une grosse Gren^^^"^ dans ces magnifiques jardins de Sémiramis, laquelle com -^^^ celle de vostre devise. Sire (dites vous au Roy) monstr""^^^ grande quantité de grains de rubis et que ses familiers ^^'^^ eussent demandé de quelles choses il desireroit avoir au" ^
qu'il y avoit de grains en cette Grenade, il respondit : Auti^^^^.
de Zopirus. Mais au lieu de ce nom j'ay mis Vota meorum^ ^^^^ .
signifie d'amour et de vœux de vos Suiets ainsy que V. }IL^\^^^ ''^,^ m'avoit dit estre le plus grand de ses désirs. — Il est vray, le Roy, et je trouve cette devise dautant meilleure que Th toire en exprime aussi le cas qu'un bon maistre doit faire d' excellent serviteur qui s'expose à tous p'ërils pour îuy, ce q
dit
peut estre n'y avez vous pas mis sans penser à voqs. Il se passa ensuitte plusieurs autres discours sur ce sujet entre le Roy, la Reine, Vous et Messieurs de Roquelaure, Frontenac et la Varenne qui entrèrent en mesmes temps dans la Chambre, lesquels seroient trop longs à reciter.
Le lendemain le Roy vous envoya pour vos Estreines une boëte de diamans où estoit son portraict : la Reine unechesne .de parfum enrichie de diamans et des bracelets 'fort riches à Madame vostre femme. » (QEc. R., t. II, p. 189.)
(Le jeton de 1604 existe en argent à la Bibliothèque impériale, en cuivre chei MM. d'Affry de la Monnoye e^t Duleau [pi. X. n^ 5]. Malheureusement nous ne connaissons pas l'exemplaire d'or émaillé.
On trouve des jetons de deux métaux ; j'ai vu aussi un piéfort dur XIV* siècle soigneusement émaillé. Mais la grenade aux grains couleur de rubis nous manque.
Voilà assurément un type et une légende qui ont besoin, pour être bien compris, des révélations de leur illustre inventeur. Si, à défaut d'une pareille autorité, un antiquaire proposait de faire intervenir Zopyre et Darius dans l'explication de la grenade d'Henri IV, que de voix s'élèveraient pour lui reprocher sa trop ingénieuse et abusive érudition !
Le dévouement de Zopyre, fils de Mégabyse, est raconté en détail par Hérodote [lib. HI, J53 à 158]; et c'est aussi à cet auteur que Sully devait le mot de Darius, déclarant qu'il eût mieux aimé voir Zopyre intact que de prendre vingt Baby|one, car Diodore a écrit dix Babylone [X, 19, 2. — Comparez la mention faite par Lucien, XLIV, Jup, iragœd,, 53.]
L'anecdote relative à la grenade est aussi rapportée par Hérodote, qui ne dit point que la scène. se passa à Babylone, et qui, d'ailleurs, ne nomme pas Zopyre en cet endroit. La gratitude exprimée par Darius s'appliquait à Mégabaze : Aapetoc 6è eTice Meyaêa2|ouc av ol to(Totjtouc àpiO|x.bv yevéoOai poO- Xsa6ai |xS>.Xov 9; tyiv 'EXXaôa Ûtct.xoov [lib. IV, 143].
Peut-être Sully ne l'avait-il pas oublié, et avait-il cette raison de substituer vota meonim au nom de Zopyre, tout en désirant raconter au roi l'histoire d'un serviteur dévoué qui ne s'était point épargné pour le service de son souverain, et q^e celui-ci appréciait avec tant de gratitude. Henri IV, qui était très fin, avait facilement saisi l'allusion.)
1605. « Nous commencerons ce deuxiesme chapitre de Tannée 1608, suivant nostre ordre accoustumé par les estrennes de lettons d'or que vous portastes au Roi le premier iour de Tan, et vous ramentevrons comme le Roi vous ayant entretenu sur la fin de Tannée 1604 du bon ordre qu'il vouloit continuer de mettre à ses affaires, tant pour bonifier son Royaume,
rendre ses peuples riches et en repos , et faire provision de toutes sortes d'armes et munitions nécessaires pour l'exécution de plusieurs hauts et magnifiques desseins, sur les particularitez desquels il vous fit de grands discours conformes à ce que nous estions près de voir esclorre en l'année 1610, s'il n'eust été malheureusement assassiné , vous lui baillastes en ces iettons, pour corps de devise, une plante de lys, ayant deux branches fleuries, et au bout de l'une d'icelles, une estoille, signifiant le Pôle Septentrional, et au bout de l'autre branche une autre cstoille signifiant le Pôle Austral, et pour ame ces deux paroles : Hl FINES, pour tesmoigner l'espérance qu'il avoit de donnei* pour bornes à sa réputation et renommée et celle des fleurs de lys, tout le rond de la terre. Geste devise fut trouvée très excellente par le Roi et par tous ceux qui la virent tant en son corps, qu'en son intelligence exprimée en si peu de mots. » (QBc. R., t. H, p. 319.)
(Ce jeton n'a point encore été retrouvé : je n*ose pas dire qu'il était resté à Tétat de projet ; mais ce qui est certain, c'est que pour cette même année 1605 nous avons la devise Hoc mihi plebis amor^ que les (Economies royalies attribuent à Tannée suivante [voy, pi. X, n^ 6].)
1606. « Parlans des choses de l'année 1606, nous vous dirons comme le premier iour du mois de Janvier, vous fustes dès le matin donner le bon jour et le bon an au Roy et à la Reine, et leur porter leurs bourses de gettons accoustumées , desquels les deuises estoient une large ou bouclier d'or sur une touffe de lauriers verdoyans avec ces paroles alentour : MIHI PLEBIS AMOR, suivant ce que le Roy vous avoit dit estre ^e son intention , pour montrer que nonobstant tant de cons* pirations des malins, l'amour de ses peuples qu'il s'estoit en* tièrement concilié, seroit son asseurée defence. Vous vous en allastes au Louvre menant avec vous trois de vos secrétaires dont j'estois l'un , et nous baillastes àchascun un grand sac de velours à porter. Dans celui de l'aisné Ârnaut, il y avoit trois bourses de gettons d'or, et dix bourses de gettons d'argent. Dans le sac du jeune Arnaut, ilyavoit vingt-cinq bourses de gettons d'argent, et dans le troisième sac, que l'un de nous
deux qui faisons ces Mémoires portoit, il y avoit trente sacs de chascun cent escus en demi francs tout neufs faits au moulin. Et outre cela vous aviez laissé dans vostre carosse, à la garde du Gendre, deux grands sacs de dousains tout neufs faits au moulin. Lorsque vous vinstes en la grande chambre du Roy, Lozeraj^ et Armagnac vous dirent qu'il n'avoit point quasy dormy de toute la nuit, et qu'à présent il étoit couché avec la Reine dans sa chambre, où à leur ad vis ils dormoient encore tous deux. Ce qui ne vous empescha pas de continuer vostre voyage pour en apprendre davantage de nouvelles de la Renoulliere ou de Catherine ; mais si tost que vous commençastes à gratter tout doucement la porte, deux voix toutes ensemble vous demandèrent qui c'estoit : a quoy leur ay^nt respondu et dit vostre nom, vous ouïstés ces mêmes voix respondre : — Sire, C'est monsieur le Grand Maistre : et lors vous ayant ouvert, vous vistes que c'estoient Messieurs de Roquelaure, de Frontenac et Beringuen qui avoient parlé, et aussi-tost vous entendistes la voix du Roy vous criant : — Venés, venés Rosni, venés, car je me doute bien que vous ne
manquerés pas de dire que je suis bien paresseux Mais en
attendant que tant de gens soient sortis , voyons un peu en leur présence tout ce que vous nous apportez pour nos estrennes, car je voy que vous avés là trois de vos secrétaires avec des sacs de velours. — Cela est vray, luy repondistes vous, Sire, car me souvenant que la dernière fois que je vous av veus vous et la Reine ensemble , vous estiés tous deux en merveilleusement bonne et gaye humeur, et moy croyant que je vous trouverois encore, sur l'espérance d'avoir bien tost encore un fils , je vous estois venu apporter diverses sortes d'estrennes pour vous faire rire de la joie en laquelle entreront ceux et celles ausquelles je les feray distribuer en vostre nom..... — « Or bien, dit le Roy, je vous entends à demy mot, comme vous montrés quelquefois de faire moy; mais voyons vos présens sans plus parler de ce que vous entendes. »
— Sire, respondites vous lors, en premier voilà Arnaut laisné qui a mon sac des papiers du Conseil, dans lequel il y a
trois bourses de gettons d'or à la devise de vostre asseurance en l'exquise amour qu'en général tous vos peuples, vous portent véritablement dont Tune est pour vous, Tautre pour la Reine, et l'autre pour monsieur le Dauphin, mais qui seroit pour Menmenga (l) si la Reine ne la retenoit point comme elle l'a tousjours fait. Il y a aussi huit bourses de gettons d'argent à la mesme devise , deux pour vous, deux pour la Reine, et quatre pour la Renouillière, Catherine Selvage, et telle autre qu'il vous plaira qui couche en la chambre de la Reine. Voila un autre sac que porte le jeune Arnaut, dans lequel^ il y a vingt-cinq bourses de gettons d'argent pour distribuer à monsieur le Dauphin, madame de Montglat, madame de Dron, mademoiselle Piolant, les nourrices et autres femmes de chambre de vos e^fans, et filles de la Reine. Et dans le troisième sac que porte le Gendre il y a trente sacs de cent escus chascun tous en demi francs tous neufs faits au moulin^ et si larges qu'ils paraissent des francs entiers pour bailler les estrennes à toutes les filles et femmes de chambre de la Reine et des enfans de France, suivant ce que vous m'auez ordonné. Et puis dans mon carrosse où j'ay laissé un autre de mes gens , il y a deux grands sacs de dousains aussi tous neufs et faits au moulin de chascun cent escus qui font douze mille sols pour estre distribués en estrennes aux pauvres invalides qui se trouveront sur les quais delà rivière, proche du Louvre, qui en sont à ce que l'on m'a dit desja quasi tous remplis , où j'ay envoyé douze hommes de la Ville des plus aumosmers pour les faire ranger et leurdistribuer en conscience, etde- ^ mènent tous ses pauvres gens et les filles et femmes de chambre de la Reine plus de joye de ces petites estrennes de villages en pièces toutes neuves, que vous ne sçauriés croire, disans tous ne pas le faire tant pour la valeur du don que pour ce que c'est un tesmoignage que vous vous souvenez d'eux et les aymés. (QBc. roy. T. m, p. 1.) ,
(J'ai déjà fait observer que le jeton Eoc mihiplebis amor porte la date 1605. (1) M^^ de MoQtglas, gouyernante du jeune dauphin Louis.
— Od remarquera le passage relatif aux idemi-francs si larges qu'ils paraissent des francs entiers. Ce sont là des pièces de plaisir précieuses pour les collectionneurs, car on saurait exactement à quelle occasion elles ont été frappées. Notons ce fait en passant.)
1607. « Sa Majesté vous envoya quérir ce nous semble par monsieur de la Varenne tin jour si matin que vous la Irouvasles encore au lict, mais sitôt qu'elle fut habillée, elle vous prit par la main et vous dit (car nous y étions présents) — mon amy, j*ay bien des choses d'importance à vous conter, et partant allons nous en au cabinet des livres où ie vous enlretiendray tout au long »
Henri IV se plaint des menées de ses ennemis, et il jure s'ils le pressent davantage par pratiques dans son royaume de leur faire maudire l'heure d'avoir voulu troubler son repos. Il ajoute :
« Et partant préparez y toutes choses le plus que vous pourrez, et surtout abondance d'armes, artilleries, munitions et argent qui est celuy qui donne vigueur aux autres, d'autant que pour le surplus je m'en charge. Et voyez si "pour cette prochaine année 1607 vous me pourriez point trouver une devise qui exprimast quelque chose de ce que nous avons discouru, car au lieu qu'ils nous font la guerre en renards , nous la leur ferons en lyons.
« Vous sortistes d'avec le Rôy ayant le visage et l'humeur toute gaye, dequoy nous ayans demandé la cause, vous nous contastes tout ce que nous vous remettons icy en mémoire, au moins s'il nous en est bien souvenu. Tant y a que nous vous vismes toujours depuis plus soigneux de bonifier tous les revenus du Roy, et d'augmenter ses trésors et ses magasins, et que le premier jour de l'année présente estant venu, vou« luy portastes à l'accoustumée des bourses de gettons d'or qui avoient pour corps de devise un Temple de Janus avec une plante de lys à la porte qui le tenoit clos, et pour ame ces troisparoles CLAVSI CAVETE RECLVDAM , pour signifier par la closture de ce temple qu'il avoit donné la paix et que Ton prist garde par l'ouverture d'iceluy qu'il ne déclarast la guerre;
laquelle devise le Roy Irou^va fort bien inventée pour expliquer son inlei;itîon. » {Œc. roy., t. III, p. 76, 77.)
(Le jeton à la légende Clausi cavete, recludam ofTre la date i606 [pi. X, n« 7], peut-être a-t-il reçu, comme le précédent, Tindication de Tannée vers la fin de laqyelle il fut fabriqué.
On ne voit point sur cette pièce la plante de lis qui tenait clos le templ de Janus, et ce temple est un édifice de fantaisie qui n*est ni Varc de Janu gravé par B. Cellini au revers d'une médaille du pape Clément VII [1534] ni le temple véritable tel que nous le montrent les monnaies de Néron, et te que J. P. Poggini Tavait avec beaucoup d'intelligence représenté au revers d'une médaille de Philippe II, roi d'Espagne [1559], Nous avons donc encor besoin ici du témoignage de Sully pour expliquer un type si peu conform aux idées reçues.)
1608. « Et commencerons cette année 1608 ainsi que nous^ avons fait quelques unes des précédentes, par la devise de gettons d'or que vous présentastes au Roy le premier jour d TAn, de laquelle suivant le dessein que le Roy à la fin de Ta née derpiere vous avoit dit de vouloir imiter Auguste lorsqu' eut mis le monde en paix, qui fut de régner non plus par force mais par l'amour, le cdrps estoit un exaim d*abeill en l'air avec leur Roy au milieu sans aiguillon, et pour an ces mots : iCQVITATE NON ACVLEO. Vous le trouvasti comme il entroit dans sa petite gallerie pour passer à grande , et de là aux Thuilleries où il vous mena promen Nous n'avons point sceu ce qu'il vous dit sur cette devise d'à tant qu'en vous baillant les bourses de gettons, vous nof^ renvoyastes à l'Arsenac quérir vostre sac de velours. » (OéS /?.,t.II,p. 180).
(Le jeton de 1608 que possède la Bibliothèque impériale [pi. X, n présente bien exactement le type indiqué; mais la légende A MORE N TERRORE n'est qu'une traduction de celle qui vient d*étre mentionna- Il est fort possible que la légende adoptée définitivement ait paru de meill goût; mais que le premier projet, demeuré dans les archives de Sully, a servi de guide à ses secrétaires.)
1609. « Nous vous ramentevrons la devise des jettons ^:^- ^ Roy pour cette année laquelle vous ayant faite aussi bien q^ ^m. ^ celles des précédentes par commandement du Roy, selon l^ sujet qu'il vous avoit proposé, le corps estoit une plante i^
lys ayant plusieurs branches de fleurs, sur chascune desquelles il toraboit du Ciel une couronne d'olive, dont toute la ten*e se trouvoit après couverte, avec ces pat'oles au dessus : C^LVM LILIO LILIVMQVE TERRIS. Et avoit le Roy pris le sujet de celle devise sur ce qu'il cstoif intervenu quasi comme arbitre en la composition des différends d'entre le Pape et les Vénitiens, leHoy d'Espagne, les Archiducs et les Provinces unies, et plusieurs autres princes, peuples et potentats, tant en la Chreslienlé que hors icelle, voulant dire que comme le Ciel luy avoit donné la paix il en remplissoit le monde. Lorsque vous luy apportastes ces gettons d'or où estoit cette devise, après quelques propos sur icelles et autres choses communes, il vous lira un peu après à part dans le creux de la feneslre de sa chambre. » Œc. R., t. III, p. 27t (Voy. pi. X, n** 9. Bibliothèque impériale).
1610. « Nous commencerons dor^c cette année 1610 ainsi que plusieurs des précédentes, par le bon jour et le bon an que vous allastes donner au Roy, en lui portant des bourses de jettons d'or, avec leur devise sur le sujet qu'il vous avoit prescrit, qui estoit d'un globe terrestre se soustenant en l'air par sa propre gravité, sans s'ébranler au milieu des vents et des vagues, comme faisoit sa Majesté entre tant de traverses et d'affaires diverses par sa seule vertu, y ayant ces mots escrils sur le corps de la devise : SVO SE PONDERE FVLCIT, laquelle ayant trouvée fort à son gré , et très bien exprimant ses conceptions, il mit une couple de ses jettons dans sa pochette et l'après disnée les fit voir à Messieurs le Comte de Soissons, Cardinaux de Joyeuse et du Perron qu'il trouva ensemble en son cabinet des livres au sortir de table, lesquels louèrent fort voslre esprit et vostre jugement, disant qu'il se rencontroit rarement des personnes de qualité, intelligensaux affaires, propres à la guerre, et qui s'adonnassent aux gentillesses des lettres. » Œc. R,, t. III, p. 453 (Voy. pi. X, n*> 10. Bibliothèque impériale).
Il est à regretter que Sully ne nous ait fait connaître le nom
d*aucun des artistes auxquels il coufiaii la gravure de ses jetons. Ceux-ci ne portent pas de signature. Mais ils n'en présentent pas moins un intérêt singulier. Oq comprend leurs types avec certitude; on sait dans quelle intention ils ont été frappés; ils deviennent en quelque sorte des moniteurs et des pierres de touche pour Tinterprétation des monuments du même temps; leurs types et leurs légendes ont été le sujet des entretiens de deux de nos plus grands hommes d'État.
Quel est l'ami de notre histoire, de nos souvenirs nationaux, qui ne serait pas heureux de posséder la série des jetons composés par Sully?
FRAPPEES A SAVONE.
( Extrait du tome IX (nouvelle série) de la Reviie numismatique,
1864, pp. 205-21 1.)