AU XII° SIÈCLE
(Extrait du tome X (nouvelle série) de la Revue numùnialique, 1863,
pp. 311-321.)
Le rare denier de Renaud de Sidon a été décrit et figura * diverses reprises. Les antiquaires qui se sont occupés de ^^* classification n'ont pas, je le crois, cherché à expliquer s(^ ^ type. Autrement, il est bien probable qu'ils auraient facilemei^ , trouvé le sens qti'il faut lui donner, C/t que je vais proposer ici ^
On sait que cette pièce porte d'un côté un petit château^ autour duquel on lit RENALDUS, et de Tautre une flèche avec la légende SIDONIA (1). Sidonia est un adjectif qui s'applique à la contrée dont Sidon était la capitale; c'est ainsi que^ Justin a pu dire : « Insignis prœtcr caUoros fuit Abdolonymus, rex ab Alexandro Sidoniœ constitulus (2). » C'est de cette^ forme, vraisemblablement, plutôt que de Sidon qu'est venu le nom français employé au xiii'' siècle. Par exemple, dans la chronique attribuée à Beaudouin d'Avesnes, nous lisons : <« Or dirons dou roi Loeys de Franche qui estoit demorés outre mer.
Il fist grant despens en refremer Acre, Kayfas, Yaffé et Sydoine (3). » Ou encore dans la Vie de Saint Louis, par le confesseur de la reine Marguerite : « Et aussy fist fermer une
(1) Cousinéry. Dissertation insérée à la fin du tome V de ï Histoire des croisades de Michaud, éd. de 1822, pi. UI, u» 7. — Lelewel, Num, du moyen tige, t. n, p. 29, pi. XWy n» 23. — Saulcy, Num. des croisades^ p. 71, pi. VIII, n*» 10.
(2) Justini Histor. Philipp., lib. XI, 10, 8,
(3) Rec. des hisl. de France, t. XÎîI, p. 170.
MONNAIE DE SIDON AU Xll« SIÈCLE. 255
cité qui a non Jopen et Sydoine (1). » « El tens de son premier passage en la cité de Sydoyne. »
Cela est tout simple : Sidonit^ avait produit Sydoine y comme Babylonia donnait Babyloine et Antonius Antoine,
Mais les Arabes/ lors de la conquête de la Syrie et de la Palestine, avaient fait dû nom antique de Sidon (p'Tï), Saîda. Les Français des croisades^ suivant leur habitude, altérèrent cette dernière forme, qui devient simultanément Saete, Séete, Saiete, Sayette et Sagette, avec cette orthographe flottante dont le moyen âge nous fournit tant d'exemples.
l^" « Si vos dironz de Sàlabadin qui estoit devant Sur
Si ala asseger une cité qui estoit à XY milles de Sur et a nom Saete (2). »
« Quand Balian de Saete et le cuens Tomaz furent venus à Naples(3). »
2° a Icesiui Balian seignor de Séete, il fut fis dé la fille Balian (4)r »
c< Et quant (li rois) fut venu en Acre, Madame de Séete qui était cousine germaine dudit Messire Gautier, etc. (S). »
3* « Il dona au Seignor de Saiete une bone ville à quatre mille de Sur (6). >>
c< Un chastel que l'en apele Biaufort qui avoit esté le Sei^ gneur de S^ete. Quant li Soudanz de Damas envoia sa gent pour randre le chastel au Seigneur de Saiete (7). »
« Et fut fait évesque de Saiete Adam de Romecy qui estoit baillis du patriarche e doens de celé meismes yglise de Saiete (8). »
«Vers les Tartarinz que l'en disoit qu'il estoient yevzSaiete{9y »
(1) Recueil des fùst. de France, t. XX, p. 68, 81, 99.
(2) Rec. des hisL des croisades ^ t. II. Estoire de Eracles, p. 71.
(3) Ihid., p. 372.
(4) Ihid., p. 111, col. 2.
(5) Joinville, Hist de saint Louis, éd. Dacange. 1668, p. 88. (11 faut lire Sééte au lieu de Secte, foute d'impression.)
(6) Rec, des hist, des ci^isades, t. II, p. 199, note 4.
(7) Ibid., Cont. de la chron. de Guill, de Tyr, p. 552.
(8) ïhid,, Estoire de Eracles, p. 466.
(9) îbid,, p. 638.
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4** « Ensi fu li rois en la liere de Surie, et fist freiner Cesarîé, et Saieite, et Mont-Musart, etc. (1). »
« Laquelle dame de Soiette prit les os au conte Gautier (2). »
5** « Il oîrent dirent que le roy fesoit^fermer la cité de Sayete (3). »
« Aavant qu'il alast k Sayete (4). »
« Quant ces nouvelles vindrent en Tost de Sayetle (S). »
6* « Qui de forz murs ot fiait parfaire
Acre, Cayphas, et Cesaire Japhet, Sagette la cité, etc, (6). »
J'ajoute que pour la forme Séete, nous avons non seulement Tautorité des textes, mais encore une monnaie qu'il ne faut pas oublier de mentionner. Cette monnaie, publiée par M. de Saulcy, a pour types :
D'un côté : + DENIER. Croix.
De l'autre : + D€ S€€T€. Château.
Le denier de Séete est une pièce du xu** siècle (7).
Or nous savons que les Français ont surtout altéré les noms qui offraient quelque ressemblance avec des mots de leur langue, et qu'ils procédaient en comblant sans scrupule la dis- /lance qui séparait le mot du nom. Cela est si connu qu'il devient tout à fait inutile d'en citer ici des exemples.
Le mot français qui avait bien certainement amené les premiers croisés à défigurer le nom Saïda, c'est le dérivé de Sagitta. On disait Saete, Seete, Saiete, Saiette. et l'on a dit aussi Sayette.
1® « Il le fereit d'une saete et le tuerait (8). »
2** « Qui dars et séete portoient (9). »
(i) Rec. des hist. de Frawce,fragm. d'une chron. dite de Roiujs, t. XXII, p. 315.
(2) Ibid.. t. XX, JoinvUle, Hist. de saint Louisy p. 261.
(3) Ibid., p. 273.
(4) ii/rf., p. 276.
(o) îbid., p. 274.
(6) Rec. des hist. de France^ t. XXII, La Branche des royaux lingnages^ p. 192, V. 10295.
(7) Saulcy, Num. des croisades^ pi. XIX, n<» 8.
(8) Rec. des hist, des croisades^ t. II. Estoire de Brades, p. 20.
(9) Roman de Perceval. — lloqueforl, Ghss. de fa langue romane, l. II, p. 530.
MO.NNAIE DE SIDON AU XII» SIÈCLE. '2o7
« Quanl lenfant ot levée une des séetes (1). »
3* « Et à traire saietes et quarriaux que pluie ne grésil ne
peust pas faire greigneur oscurité (2). »
« Quant li Turc qui tenoient les ara turquoiz orent trait
grand planté de saietes (3). »
« Là veissiez un riche pongneis
Le conte Huon trestorner et guenchir,
Voler Saietes f à la terre chair (4). »
« Mais le dieu d'Amours m'a suivi
Me regardant et espiant, Corne le veneur fait la beste Pour me férir de sa saiele (5). »
Ainsi donc un point essentiel demeure bien établi, les Français donnaient le même nom à la ville de Saïda et à Farme de^ trait qu'aujourd'hui nous appelons exclusivement /lèche. Dès lors, en tenant compte de la coutume qu'ils avaient de peindre sur leurs écus des armes parlantes, et de placer aussi assez souvent sur leurs monnaies des types parlants, hésiterat-on à reconnaître l'origine d'une image dont la présence sur une monnaie française est si insolite, et qui s'explique néanmoins tout naturellement par le rapprochement que j'indique?
Ici nous n'avons pas seulement une de ces allusions par voie d'allitération si estimées des gens des xn® et xm® siècles, et qui sont encore chères aux Orientaux; car elles forment, pour ainsi dire, la base de la poésie persane et arabe. Nous rencontrons un type composé d'un objet qui portait exacleitient le nom de^a ville sur la monnaie de laquelle il figure.
Les croisés avaient altéré le nom de Saïda, parce qu'il leur rap{)elait saete, Tarme qu'ils maniaient continuellement. Voilà l'effort d'imagination dont nous pourrions nous étonner;
(1) Rec. des hist. de France^ t. XX, Histoire de saint Louis^ par Joinville, p. 263. {2)Estoire de Eracles, p. 544.
(3) Ibid., p. 345.
(4) Li Romans de Garin le Loherain^ éd. de Pauliu Pafis, 1833, t. !«', p. 175. Ci) Roman cfe la Rose, — Roquefort, Gloss, de la langue romaney t. H, p. 507.