‹ ŒuvresChapitre 84 sur 145 · INSCRIPTION MÉTRIQUE · texte numérisé non relu

INSCRIPTION MÉTRIQUE

DU XTI'» SIKCLE.

(Extrait du toQifi XIII (nouvelle série) de la Rerue archéofogique,

1866, pp. Vt-49.)

Lorsque je visitai Grenade, il y a quelques années, j'allai voir la collection de don Manuel Cano, amateur d'antiquités, qui possédait un grand nombre de médailles et d'objets curieux. Parmi ceux-ci, je remarquai une grande planche de bois gravée en relief pour la typographie, et paraissant fort ancienne. Don Manuel me dit qu'elle reproduisait le fac-similé d'une inscription du pays, et il voulut bien m'en donner une épreuve. La forme des caractères qui composent cette inscription, le style des vers léonins, indiquent au premier coup d'oeil un monument du xn' siècle. Et, en effet, la date qui se lit à la onzième ligne ne laisse pas de doute à cet égard. Voici le texte et sa transcription, réduction faite des ligatures et abréviations, qui sont fort nombreuses :

XPISTI COLE CVLTVMSPECTANS MEMORANSQVE SEPVLTVM DVM MEMORANDO CARIS :QVEM TEGAT ISTE LAPIS OCCVRRVNT PVLCRI TIBI SCRIPTA LEGENDA SEPVLCRI NA»* PATET EX TITVLO : QVIS TEGITVR TVMVLO MORIBVSET VITA:VERVS FVIT ISRAELITA PRESBITER EGREGIVS : VIR BONVS ATQVE PIVS CLARVS STIRPE'SATIS:N0TVSQVE NOTA BONITATIS HIC ZAVAAB DICTVS:CVI MORS ENSIS FVIT ICTVS PVLVIS ET OSSA lACENT : TVMVLO QVEM CERNIS HVMATA SPIRITVS AD CELOS:MIGRAVIT SORTE BEATA SEX TANTVM DEMPT1S: ANNIS DE MILLE DVCENTIS INSPICE QVOT RESTANT ERAM QVEM MANIFESTANT

202 INSCRIPTION MÉTRIQIE - — ,.,,

Si on retranche, çn se conformant au conseil du rédacteur, six années de douze cents, on pbtient pour date H94. Mais il est essentiel de remarquer qu'il s'agit ici d'une année de l'ère d'Espagne, qui, excepté pour la Catalogne, fut en usage jusqu'au xiV siècle. L'inscription appartient donc en réalité k Tannée H56 de Jésus-Christ.

Ce texte peut donner lieu à quelques observations.

Le personnage pour lequel l'épitaphe a été rédigée était chrétien et prêtre; mais son nom, Zavaab, indique qu'il était d'origine arabe ou juive (1). Cela n'a rien de bien étonnant pour l'Espaè^ne, où le sort des batailles avait une si grande influence sur les professions de foi religieuses. Cependant, qu'on embrassât l'islamisme ou le christianisme, Tusage était qu'on changeât de nom le plus généralement. Il y a cependant des noms orientaux qui ont été conservés. Ainsi, dans une charte donnée en 812 à Aix-la-Chapelle par Charlemagne, on remarque parmi les noms des quarante chrétiens espagnols réfugiés en Septimanie, et dont l'empereur accueille les plaintes, ceux de Zoléiman et du prêtre Solomo (2).

L'épitaphe dit bien, en parlant de Zavaab : Verns fuit Israelita. Mais cette expression, emprunté^ au Nouveau Testament, était devenue tout à fait chrétienne.

Dans l'Évangile de saint Jean (cap. I, vers. 47), on lit :

Eîîsv 'Irjîsuç TGV NaOavaYjX gp;(C|Aîviv îrpsç «jtov y.al Xr^s'. T,îf\ ajTsO- "lîs àXYjôo)^ 'IffpaYjXiTTj; âv w îdXôç cjy. Ittiv.

Et saint Paul, dans son épître aux Romains (cap. IX, 6), s'exprime ainsi : Non enim omnes qui ex Israël^ ii sunt Israelitœ. Cette assertion de l'apôtre avait une grande portée, et i^ervait de commentaire presque indispensable aux paroles du

(1) Notre savant confrère, M. le baron de Slanc, pense qu'on doit idenUfier ce nom ayec celui de Sawwabah, S^Ay^a, cité à propos de Sawwabah ibn abi

Sofyan, par M. de Gayangos, dans son édition de Maickart, d'après le manuscrit d'Ath*Tbalebi (Brit, mus., ms. arab. n° 9558, fol. il verso). -^ Y, Malclcari^ Hist. ùf the Moham. dyn. in Spairif 1840, vol. i, p. 334. — En effet, en Espagne le Z a un son très ferme qui exprime celui du faef arabe. D'ailleurs, en français même, le nom de la Sicile a été écrit Sézilc.

(2) Baluze, Capit. reg.^ 1. 1, p. 500,

DU XÎK SIKCLE. 263

Christ. On conçoit combien les chrétiens avaient d'intérêt à se les appliquer.

Au moyen âge, Texpression était consacrée. Si, par exemple, Oderic Vital raconte une bataille gagnée sur les Turks ortokides par des troupes chrétiennes, il ajoute : Omnipotent Emmanii/ipl intacirV Virr/iim /ilim féliciter suos israhelitas confortavitySupemtis hostihus (1).

Dans une inscription vraisemblablement du xu® siècle, relevée à Saînt-Augustin-lez-Limoges, on voit exactement comme dans le texte conser\'é à Grenade :

MORIBVS ET VITA VERVS FVIT ISRAELITA GAVZBERTVS CVIVS CERNITVR HIC TVMVLVS

El enfin sur un grand fragment de sarcophage en serpentine verte trouvé à Uzerche et transporté au musée de Limoges, on lit en caractères du xu** siècle ou plutôt du xi* :

MORIBVS Ë

tronçon de vers, à ce que nous supposons, et d'un vers pareil à celui que nous avons déjà signalé deux fois (2).

Au xv" siècle, ce vers n'était pas encore oublié; dans Tépi-

taphe d'Etienne, vingt-troisième abbé de Sainte-Geneviève ' de Paris, mort en 1405, on en retrouve une imitation presque servile (3) :

MORIBVS ET VITA LAVDENDVS VT ISRAELITA

Revenons à Tépitaphe du prêtre Zavaab. A la onzième ligne, on remarque la date ainsi formulée :

SEX TANTVM DEMPTIS ANNIS DE MILLE DVCENTIS

L'épitaphe de Ximena Nunez, femme d'Alphonse VI de Castille, tracée sur le mur claustral du monastère de àSan Andres

(i; Oder. Vital. Utic. monachi Ecclesiast. hist.y Hb. XI, edlt. Ouchesne, p. 829. - (2) Bulletin d^e la Soc, des antiquaires de France, 1858; séance du 18 août, p. 136. — P. 11 du présent volume.

(3) Gnll. chHst,, t. VIT, p. 758.

Page 1