‹ ŒuvresChapitre 14 sur 15 · SOIXANTE -SIXIEME CONFERENCE · texte numérisé non relu

SOIXANTE -SIXIEME CONFERENCE

DE LA RÉPÀBÀTION

Monseigneur , Messieurs,

Si je vous demande : L'homme étant déchu par sa faute, Dieu Tabandonnera-t-il à lui-même? lui retirera-t-il le gouvernement de sa providence ? le laissera -t- il aller à son sens propre et à la destinée qu'il voudra et pourra se faire ? j'estime que vous me répondrez tous : Non, si coupable que soit l'homme , Dieu ne l'abandonnera point , parce qu'il a été victime dans sa chute d'une puissance supérieure , et qu'il porte dans son sein une postérité unie sans doute à sa faute , mais qui ne l'a point commise pourtant par un acte propre de sa libre volonté. Ce

sentiment, qui est le vôtre, a été celui de Dfeu. Dieu a voulu réparer l'homme , il a voulu lui rendre avec sa vocation première les dons et l'assistance sans lesquels cette vocation ne serait qu'un appel trompeur suivi d'un effort impuissant. Mais comment cette réparation devait -elle avoir lieu? Suffisait -il que l'homme fût replacé dans le paradis terrestre revêtu de son innocence primitive , au hasard de recommencer la même tragédie où il avait si misérablement péri? La loi de réparation pouvait-elle être la même que la loi de la création? ou bien la sagesse de Dieu exigeait-elle de lui un nouvel ordre plus fort que le premier, plus profond, plus capable de se maintenir à travers les ruines que la liberté de l'homme ne manquerait pas de susciter? Voilà, Messieurs, ce qu'il nous faut savoir, et l'intérêt en est grand. Car, si à toutes les époques le monde a ressenti sa chute et a eu besoin d'en connaître le remède, plus que jamais peut-être penché vers le mal, il aspire à retrouver le ^lut. Apprenons donc. Messieurs, ce que c'est que réparer un être déchu, ce que c'est que revivre après s'être retranché de la vie. Et si les nations, chancelantes sur-les vieux fondements que le christianisme leur avait donnés , ne veulent plus ou ne peuvent plus recevoir de Dieu l'ordre et la paix , nous les élus de la vérité, enfants de la science dispersés au milieu des "ténèbres, ne trahissons pas notre devoir, qui est de porter la lumière à ceux mêmes qui la refusent, et de dire le chemin à ceux qui lui préfèrent l'abîme.

Il n'y avait pas de difficulté pour Dieu dans la création ; car Dieu était seul à créer, il était Tunique puissance et l'unique vouloir. Mais une fois Thomme tiré du néant avec le monde , il y avait en présence de la souveraineté divine un être actif, libre , profond , capable de mêler une œuvre à l'œuvre de son créateur, et qui, en effet, avait produit quelque chose d'impossible à Dieu : le mal. Le mal était; Dieu ng l'avait pas fait, il avait été fait malgré lui, et par conséquent l'infinie sagesse se trouvait en face d'un obstacle et dans un état nouveau. Jusque-là toutes ses opérations avaient eu pour principe et pour règle la bonté ; la bonté seule avait tiré Dieu de son repos et lui avait inspiré l'univers. Maintenant que l'ingratitude et la révolte avaient été le prix de son œuvre, un autre sentiment s'élevait en lui, sentiment éternel comme son essence , mais qui n'avait pas encore trouvé d'application : la justice. La justice est l'aversion du mal. S'il existe une différence réelle entre le bien et le mal , il est impossible que le mal cause à Dieu la même impression que le bien. Supposez que cette impression fût la même , il est manifeste que Dieu serait indifférent à l'un et à l'autre, et son indifférence étant la vérité, parce que tout ce qui est en Dieu est vrai , il s'ensuivrait que le mal ne diffère pas du bien. Or il en diffère : le bien est la conformité à la nature divine en tant qu'elle est bonté ; le mal est l'opposition à cette bonté qui fait partie de la nature divine. C'est la bonté que le mal attaque en Dieu , et Dieu ne fait que la dé-

fendre en se défendant contre le mal par la justice. La justice est le sentiment de la bonté outragée , et Farme qui la protège contre la méchanceté. Si Dieu n'était pas juste ^ il cesserait d'être bon; il hait le mal 9 parce qu'il aime le bien. Mais le mal^ ce n'est pas seulement un acte contraire à la bonté qui est en Dieu et qui est Dieului-même , c'est aussi l'être qui le commet librement , et qui par lui se sépare de la source unique du bien. Le mal, c'est le méchant. Dieu bail donc le méchant , parce qu'il hait le mal.

Nous retrouvons en nous, Messieurs, cette double aversion. Faits à l'image de Dieu, aucun des sentiments qu'il éprouve ne nous est étranger ; comme lui le mal nous est odieux, comme lui nous repoussons l'être raisonnable qui s'y abandonne, et cet invincible éloignement ne naît pas en nous du tort que nous causent le mal et le méchant : non, même quand nous ne sommes pas atteints par eux, notre cœur se révolte contre eux. La justice n'est pas un mouvement de l'intérêt qui se replie sur soi-même , elle est un élan de la bonté qui se sauve de la méchanceté. C'est pourquoi Dieu , qui n'a rien à perdre, mais qui est souverainement bon, ressent plus qu'aucun autre cette grande commotion de la justice.

D'où il suit que, dans la loi de réparation, la justice ne pouvait pas être sacrifiée ; il fallait qu'elle y trouvât sa place, une place éclatante et digne de Dieu. Il fallait que l'aversion de Dieu pour le mal et son auteur y fût manifestée en traits ineffaçables, et qu'une crainte salutaire apprît aux plus lointaines

générations qu'il vient une heure où la bonté se change , par la force même de sa nature , en un autre et formidable attribut. Il fallait, en un mot, que la loi de réparation , pour sauver Thomme , sauvât la justice.

Mais tout en haïssant le coupable , à cause du mal qui est en lui, Dieu cependant ne laisse pas de Taimer sous un autre rapport. Le coupable est son ouvrage; c'est lui qui l'a mis au monde , qui l'a doué d'intelligence , qui l'a prédestiné à vivre en lui éternellement , qui a voulu en être aimé et qui l'a été en effet, ne fût-ce qu'un jour. Le coupable est un enfant rebelle, mais c'est un enfant : son corps, son âme sont quelque chose de précieux, un chef-d'œuvre de sagesse et de grâce. Dieu, en voyant cette ruine, y découvre encore des beautés qui n'ont pas péri, un reste de grandeur apercevable et doux à l'œil d'un père , quelques vertus peut-être d'un ordre inférieur, et par-dessus tout l'espérance de le ramener à force d'amour. Tout est-il perdu parce qu'il a péché? Son cœur ne s'ouvrirait-il pas, s'il était cherché une seconde fois? Et puis ce coupable , si digne d'aversion qu'il soit, il n'est pas seul, il porte en lui une postérité qui va périr sans avoir péché comme lui. L'amour crie au cœur de Dieu en même temps que la justice , et si ce n'est plus cet amour vierge et premier qui se donne avant l'outrage , c'en est un autre exalté par l'ingratitude , et qui veut aller au delà de lui-même pour s'ôter tout remords de ne pas réussir. La loi de réparation, qui doit manifester la justice,

manifestera donc aussi l'amour; elle le manifestera en une manière supérieure à la création, sous une forme nouvelle, indicible, qui ne laissera plus rien à espérer, parce que l'amour, en s'y surpassant , y consumera son ardeur et son pouvoir.

Mais pour que l'homme retourne à Dieu dans cette seconde épreuve, pour qu'il réponde à son amour en satisfaisant sa justice, il faut qu'il demeure libre, et que l'œuvre de sa réparation ne s'accomplisse pas sans son concours. Privé d'y prendre part, il ne serait plus que la victime de son salut, ou du moins son salut ne lui étant pas imputable serait une œuvre d'amour et non de justice ; elle manquerait à l'une des conditions de la loi dont nous exposons lesmotift. A la différence donc de la création , où Dieu avait agi seul parce qu'il était seul, celte fois il aura l'homme pour coopérateur, et la loi de réparation, Ipi de justice et d'amour, le sera aussi de liberté.

Vous le voyez , Messieurs , l'œuvre était grande et compliquée : tandis que Dieu , au jour de la naissance universelle, n'avait eu qu'à mettre sa puissance au service de sa bonté, et à dire ce mot aussi simple qu'infaillible : Fiat! maintenant il lui fallait mener de front trois choses pleines de résistances et de contradictions : la justice, qui renferme l'aversion du coupable ; l'amour, qui rapproche de lui ; la liberté, qui peut fouler aux pieds la justice et mépriser l'amour. Il lui fallait rencontrer un point où ces trois choses se réconciliassent, un je ne sais quoi qui les réunît dans un seul acte capable de sauver

le genre humain. Ce je ne sais quoi était-il possible? Existe-t-il?.Le connaissez- vous? Connaissez-vous un nom, une idée, une réalité qui soit tout ensemble la plus haute manifestation de la justice qui frappe, de l'amour qui pardonne , de la liberté qui consent à la justice et y adore Tamour? Levez les yeux au ciel , et parmi tous ces astres qui Téclaircnt, cherchez s'il en est un qui vous révèle le secret de votre salut , qui vous nommera la chose que Dieu pouvait faire et qui devait tout purifier, tout régénérer, tout attirer à lui. Hélas I moi qui la sais, j'hésite à vous la dire , tant elle est profonde et vulgaire , tant vous l'avez vue sans la comprendre I Cette chose souveraine , incomparable , la plus belle que Dieu ait faite, la rédemptrice du monde , qui est tout ensemble le glaive de la justice, le sourire de l'amour et le choix d'un cœur libre... baissez la tête et saluez- la : c'est la mort 1 Je vous ai dit la mort , ce quelque chose dont Dieu avait menacé l'homme avant sa prévarication en lui disant : Tu ne mangeras point de V arbre de la science du bien et du mal, car au jour où tu en auras m^ngé, tu mourras de mort (1). Prophétie sublime, qui, en contenant le pressentiment de la chute , annonçait déjà la voie par qù Dieu ferait passer l'homme pour le ressusciter de s» faute et le faire plus grand qu'il ne l'avait créé.

Mais je le sens. Messieurs , je dois vous expliquer tout ce que je viens de dire , de peur que vous ne

(1) Genèse , chap. ii , vers. 17.

m'accusiez de sacrifier la raison à la poésie dans un si grave sujet. Étudions donc avec sang-froid cette grande figure de la mort qui vient de nous apparaître pour la première fois , et voyons si elle renferme tous les éléments dont la rencontre était nécessaire à l'accomplissement de notre salut par la loi de réparation.

Cette loi exigeait d'abord que satisfaction fût donnée à la justice en manifestant l'aversion de Dieu pour le coupable : or rien ne remplissait mieux que la mort ce redoutable ministère. La mort est la séparation violente et contre' nature de l'âme et du corps , une scission opérée dans notre personnalité par la rupture des deux éléments qui la composent et hors desquels nous sommes à un état incomplet, où nous nous cherchons nous-mêmes sans nous trouver. Ne vous figurez pas que la mort délivre l'âme du joug des sens , comme si elle était leur prisonnière et abaissée par eux ; les sens ont prévalu contre elle par le péché , mais cette usurpation n'a point détruit leur caractère primitif, qui est de former avec l'intelligence une association nécessaire à la plénitude réciproque de leur vie et de leurs fonctions. La mort brise ces rapports sacrés; elle isole l'âme en dissolvant le corps , elle fait de l'un une poussière insensible et de l'autre une lyre qui n'anime plus ses cordes , parce qu'une main barbare les a retranchées. C'est donc un supplice que la mort, et le plus grand de tous, mais un supplice correspondant à la nature du péché. Par le péché nous

nous séparons de Dieu , qui est le principe de la vie ; nous prétendons nous suffire à nous-mêmes et trouver dans les ressources de notre être la perfection et la béatitude auxquelles nous fûmes destinés. Si Dieu, touché de cette ingratitude , obéissait à la démence qu'elle contient, il n'aurait qu'à faire comme nous, à se retirer ; aussitôt notre souffle , épuisé par l'absence du sien, se tairait dans nos entrailles desséchées, et notre vie tout entière en s'évanouissant paierait à sa justice le prix de notre apostasie. Mais Dieu nous a faits immortels, et ses dons ne connaissent pas le repentir ; il nous laissera donc vivre , il ne tarira pas dans notre sein, tout ingrat qu'il est, la flamme divine de l'immortalité ; il dénouera seulement les ressorts de notre existence pour nous punir de notre éloignement, et nous donner dans une mort imparfaite le goût de l'anéantissement que nous avons mérité. Sa justice se signalera dans les angoisses de notre trépassement, et des ombres du tombeau sortira la lumière qui éclairera toutes les postérités du genre humain sur le crime et la folie qu'il y a de se séparer de Dieu. Nulle créature humaine n'échappera dans sa personne aux terribles clartés de cette révélation; la plupart verront la mort avant de la recevoir, ils entendront sa voix, ils en compteront les pas, ils jugeront du péché par le châtiment, et, maîtres de Dieu dans l'instant fugitif de leur puissance , ils connaîtront la borne où se brisera le char de leur orgueil et de leur témérité. Stipendium enim peccati mors. — La mort est

la solde du péché (1) : cette parole est de saint Paul, elle ne laisse plus à la mienne que le silence , et à vous le saisissement et le respect d'une sainte peur. Mais si la mort est le chef d'œuvre de la justice de Dieu, elle ne Test pas moins de son amour. A côté de cette parole de TÉcriture qui dit : La mort est la solde du péché, il en est une autre qui dit : L'amfiour est fort comme la mort (2). L'amour, en efifet, vit de dévouement, et, tout horrible qu'est la mort, il nous inspire le courage de la braver et de mourir pour ce que nous aimons. L^amour est au-dessus de la mort comme le ciel est au-dessus de l'Océan, et Dieu , en nous l'imposant comme un supplice , nous l'a donnée aussi comme une faculté sublime, par où nous pouvons recouvrer l'innocence et la surpasser. Immortels, nous n'étions capables du bien que dans la mesure de la vie; mortels, nous aimons, nous obéissons, nous servons jusqu'à la mort, et le sacrifice volontaire de tout notre être nous fait une grandeur qui n'a pas son modèle en Dieu, et qu'un jour peut-être Dieu nous enviera jusqu'à souhaiter de se l'approprier. Dieu donc , au lieu de désespérer l'homme dans un châtiment qui n'eût fait que l'avilir, lui créa ce magnifique supplice de la mort qui ouvrait à son cœur des voies plus larges, et préparait à la terre des vertus impossibles jusque-là. Le sang, corrompu par le péché, au lieu de couler

(i) Épître aux Romains, chap. vi, vers. 23.

(2) Cantique, ciiap. viii, vers. 6.

dans des voluptés honteuses, pouvait désormais sortir à flots dans la gloire du sacrifice, et la vie, source de toute action et, semblait-il, de tout bien, se trouvait vaincue et découronnée par la mort, ou plutôt recevait d'elle un faîte illustre dans un dernier et héroïque dévouement. Elle devenait la mesure de rhomme en devenant la mesure de son âme. Un sage avait dit à Crésus, heureux jusque-là sur le trône : « Ne parlez point de votre bonheur avant de mourir. » Il eût mieux dit encore : Ne parlez point de votre gloire avant de mourir. Mais le monarque, amolli dans les délices , ne l'eût pas mieux compris; arrivé à ce moment suprême dont lui avait parlé Solon comme de l'épreuve décisive, il s'écria douloureusement sur le bûcher où l'avait appelé l'arrêt des batailles : « Solon I Solon 1 » L'infortuné croyait perdre son bonheur en perdant la vie; il se livrait en esclave, lorsque, roi d'un peuple vaincu, il pouvait finir comme une magnanime immolation de la destinée nationale. Il ne savait pas quel don c'est de Dieu qu'un grand malheur envoyé du Ciel à une grande fortune , et que la Providence ne peut mieux clore une carrière qu'elle veut honorer, qu'en lui faisant d'une mort éprouvée un immortel trépied. Tout ce qui est généreux. Messieurs, tout ce qui arrive à la perfection d'une mémoire sans ombre se signale là ultérieurement et finalement. Malheur à vous, si vous ne m'entendiez pas 1 Malheur au siècle qui ne comprend plus le don de la mort! Malheur aux princes, aux hommes d'État, aux écrivains, aux

prêtres, aux nations qui ne songent plus qu'à mourir dans leur lit, qui se préparent de loin par des lâchetés cachées ce qu'ils appellent une mort tranquille ! Infortunés, que leur reste-t-il de la science du bien et de la science de la gloire? Que leur reste-t-il de ce qui est dans Tàme du dernier soldat épargné par le sort, et qui, mourant loin des fanfares et des silences des batailles, regrette, en priant Dieu, de n'être pas tombé au champ de l'honneur?

La mort est le puits mystérieux d'où jaillissent les hautes vertus, et c'était sous ce rapport un divin présent fait par l'amour à l'humanité déchue : mais, par un autre côté non moins profond , la mort venait encore à notre secours. Le péché avait pénétré jusqu'aux entrailles et aux os de l'homme, jusqu'à ce point inexprimable où l'âme s'unit au corps et en reçoit, comme l'airain en feu jeté dans un moule d'argile, l'indestructible empreinte. Par la force de cette union , le péché s'était incorporé à la nature humaine, et devait en transmettre l'opiniâtre vestige à.toute chair issue d'Adam. Pour le vaincre jusqu'au fond , pour en extirper la racine dans le granit vivant où elle s'était incarnée, il fallait que la main de Dieu s'avançât jusqu'aux ligaments invisibles de l'âme et du corps , et brisât le moule impur où le péché même absous ferait encore sentir des restes de son efficacité. Il fallait que, sous cette main toutepuissante, l'âme rejetât son corps, et ne le reprît un jour qu'après qu'il aurait perdu, dans les angoisses

de cette séparation et dans les ravages d'une dissolution complète, la trace et Tactivilé du mal. La mort, en ramenant Tâme à Dieu et le corps à la terre, accomplissait ainsi en notre faveur un acte souverain de délivrance, et semait en nous le germe d'une renaissance totale et sans tache par la résurrection. // faut naître une seconde fois (1) : telle est la parole que le Sauveur du monde disait au pharisien venu dans la nuit pour l'interroger. // faut naître une seconde fois : et , bien que la grâce , par une effusion intérieure , dût suffire à nous remettre le péché , il convenait à l'amour non moins qu'à la justice de nous préparer pour l'âme et le corps le triomphe final de cette seconde naissance , qui sera la résurrection.

Dès maintenant, Messieurs, nous ressentons ce bienfait de délivrance qui est dans la mort ; car, bien qu'il ne nous soit pas permis de tuer le corps pour nous affranchir, cependant il nous est permis de le mortifier, selon l'énergique expression de l'Évangile, c'est-à-dire d'en diminuer la puissance corruptrice en le sevrant des forces vitales qui ne lui sont pas nécessaires pour subsister. Et, sous un autre point de vue encore, la mort est, dès aujourd'hui, notre libératrice , dès aujourd'hui , la plus précieuse garde de notre conscience et de notre liberté. Que restait-il au chrétien persécuté pour sa foi et paraissant devant les maîtres du monde comme coupable

(1) Saint Jean, chap. m, vers. 3.

d'obéir à Dieu? La mort. Que restait-il à Caton contre César, à Lucrèce contre l'adultère tout-puissant? La mort. Je ne les cite pas comme sans reproche : ils ont hâté la mort par un crime au lieu de l'attendre comme une vertu, moins heureux que Socrate, qui reçut la ciguë de ses juges , et leur dut de mourir innocent de sa mort, et libre par elle. L'homme abuse de la mort comme de tout le reste ; mais elle n'en est pas moins l'arme dernière du juste contre la tyrannie. A ceux qui veulent le contraindre au mal par un usage sacrilège de la puissance , il oppose cela même qui est l'efiFort suprême de la puissance , et en tire sa gloire avec son salut. Mourons dans notre simplicité (1) ! disaient les Machabées , et ce cri sacré n'eût-il pas sauvé leur patrie , eût toujours sauvé leur conscience , leur honneur et leur liberté. Car c'est la vertu demeurant maîtresse qui fait la liberté , et la vertu demeure maîtresse quand le juste peut dire à ses bourreaux: Tuez -moi, si vous le voulez ; je prendrai mon âme, et je m'en irai ; je ne vous verrai plus, je ne vous entendrai plus, je ne vous retrouverai qu'en Dieu pour vous plaindre, vous pardonner et vous aimer.

Telle est la force qui est dans la mort, et comment elle satisfait à la fois la justice et l'amour, la justice qui l'imposait comme châtiment, l'amour qui la donnait comme moyen de dévouement, de délivrance et d'héroïque réintégration dans le bien. Mais elle ne

!•' livre des Mftcbabées, chap. ii, vers. 37.

pouvait prendre ce dernier caractère que par un acte de concours de la liberté humaine. En dehors de cet acte, elle n'était plus qu'une nécessité fatale et de justice imposée par la volonté de Dieu. C'était à l'homme de lui prêter son aide pour la transfigurer et pour se transfigurer lui-même dans sa vertu. C'était à lui de faire de la mort lâchement subie un simple et terrible supplice, ou bien, en l'acceptant comme une expiation méritée , d'en faire le trône de l'amour, de la gloire et de la résurrection. Ainsi l'élément de la liberté apportait son tribut à la loi de réparation : mourir, même quand on n'est pas le maître d'un quart d'heure de plus, mourir était l'acte d'un homme libre. Sans doute, la séparation matérielle de l'âme et du corps n'a point ce caractère , et je ne le dis pas ; je le dis de la séparation morale, de l'âme criant à Dieu : « J'y consens, frappez la victime. » Les anciens eux-mêmes n'ont pas ignoré que la mort était susceptible de cette grande transfiguration, et c'est pourquoi , dans la loi des Douze Tables, la formule de la condamnation suprême était celle-ci : Saceresto, dévolus esto. — Qu*il soit sacré, qu'il soil dévoué aux dieux/ Le supplice , même dans l'idée de l'antiquité , se changeait en sacrifice. L'homme condamné pour ses crimes entendait dans les expressions de la loi la révélation de sa grandeur; il se savait libre d'honorer Dieu dans la justice, et de s'honorer lui-même en Dieu par l'acceptation volontaire de sa mort; il pouvait enfin entendre au fond de sa conscience la ré-

ponse de réternel amour au péché pardonné : c Fils de Dieu , montez au ciel. y>

La loi de réparation vous est maintenant connue , Messieurs, dans son essence abstraite et générale, comme loi de justice, d'amour et de liberté. Il nous reste à la considérer dans son application , c'est-àdire dans la manière dont il plut à Dieu de l'accomplir pour le salut du genre humain.

L'homme, mis en présence de la mort comme châtiment et comme moyen de réintégration dans le bien, pouvait- il l'accepter, et en supposant qu'il l'eût acceptée , cette immolation volontaire eût- elle suffi pour donner à la justice et à l'amour de Dieu une pleine satisfaction ? Je ne le pense pas. Mourir en victime dévouée , c'est le suprême effort du bien, de la vertu, de l'amour; or l'homme était dépossédé du bien , de la vertu , de l'amour. Il n'aimait plus Dieu ; le péché l'avait dépossédé de la source vive des sentiments surnaturels , et même, à un point de vue inférieur, l'image de Dieu s'était obscurcie dans son cœur et dans son entendement. La chair s'était emparée de lui ; il vivait dans l'abaissement où sont plongés sous nos yeux tant d'infortunés qui ont hérité de lui sa déchéance et renié le bienfait de leur régénération. Demandez-leur de mourir pour Dieu, pour effacer leurs péchés , ils ne vous comprendront même pas. L'orgueil cache à leurs regards les plaies de leur âme , et s'ils ont conscience de leur misère , ils la portent comme un fardeau naturel à l'humanité , dont la mort est le terme fatal , et non la libre

réparation. L'homme ne pouvait donc pas par luimême se réintégrer dans le bien , à la condition de s'humilier et de se relever jusqu'à mourir; car, pour qu'il mourût volontairement en expiation de sa faute, il eût fallu qu'il recouvrât dans son cœur l'amour de Dieu, et, pour qu'il recouvrât cet amour, il était pécisément nécessaire qu'il mourût. C'était, selon la langue de l'école , un cercle vicieux.

Mais n'en tenons pas compte : supposons l'homme sentant son crime , résolu à l'expier, et s'offrant à Dieu comme un holocauste déjà immolé par l'ardeur du repentir et de l'amour. Le voilà mort. Dieu, du haut du ciel, assiste à ce spectacle ; il reçoit le sang du coupable , il le pèse dans sa justice et sa charité : est-ce assez pour l'une, assez pour l'autre? Le croyez-vous? Dieu, étant infini dans son essence, a des besoins infinis, c'est-à-dire que rien de borné, en quelque matière que ce soit, ne saurait suffire à la plénitude de sa pensée , de son cœur et de son vouloir. Sans doute , parce qu'il trouve en lui-même sa béatitude , rien du dehors ne lui est nécessaire , et il est libre d'accepter du dehors ce qu'il veut, plus, moins, rien ou beaucoup. Il pouvait donc, dans la supposition que l'homme fût mort pour rentrer en grâce avec lui, ne rien exiger davantage, et voir dans ce sacrifice le terme extrême du regret et du dévouement d'un être créé. Mais si aucune nécessité proprement dite ne l'obligeait à demander une plus haute réparation, il était libre aussi d'en vouloir une plus parfaite et de ne s'arrêter que là où se ren-

contrerait une manifestation infinie de la justice et de l'amour, capable de rassasier ses attributs et de lui faire dire : Consummatum est, — Il n'y a rien au delà (i). Or telle fut sa résolution. Au Heu de s'arrêter devant la déchéance de l'homme , et de s'avouer en quelque sorte vaincu dans sa bonté, il lui plut de tirer de cette bonté outragée une œuvre qui surpassât toute pensée du ciel et de la terre , et qui fût à jamais sa justification d'avoir créé l'homme , sa preuve de l'avoir aimé, sa consolation de n'avoir pas obtenu de tous l'amour qu'il portait à tous , et enfin une inépuisable source de prodigieuses vertus. Cette loi de réparation dont il était l'auteur métaphysique par la combinaison intérieure de ses attributs, il résolut d'en être l'exécuteur réel, la victime et le héros, mais de manière à ce que le mérite en rejaillît sur l'humanité, et que l'homme fût sauvé par un acte infiniment supérieur à lui sans lui être cependant étranger. Or deux choses étaient nécessaires à ce dessein : que Dieu se créât la possibilité de mourir, et qu'il établît entre lui et le genre humain une solidarité. Deux choses précisément les plus éloignées de la nature divine , qui d'une part est immortelle , et de l'autre exclut l'idée de toute communauté substantielle et morale avec quelque créature que ce soit , et par conséquent de solidarité. Mais l'amour, quand il ne connaît pas de limites , ne connaît rien d'absurde et d'irréalisable. Une pensée

(1) Saint Jean, chap. xix, vers. 30.

venue du cœur répondait en Dieu à toutes les difficultés que se forme notre impuissance ; il n'avait pas fait l'homme sans le connaître, sans se connaître lui-même , sans savoir s'il était impossible à l'incréé de s'unir le créé, à l'éternel de revêtir le mortel, à Dieu de devenir homme, à la justice et à l'amour d'avoir dans une mort divine la satisfaction infinie de leurs contraires droits. Que cela vous étonne , je le comprends ; mais que cela n'ait point étonné Dieu, je le comprends mieux encore. Car je suis homme, et dans la nature que Dieu m'a faite il entre un peu d'amour, amour faible et timide, et cependant, à cause de ce peu d'amour, je n'ai pas vécu sans souhaiter de mourir* pour quelque chose d'aimé. Mon être a tressailli de cette pensée comme d'un rêve de béatitude : et vous voudriez que Dieu n'eût pas été capable d'aimer jusqu'où aime une créature ! Vous voudriez qu'il n'eût pu aimer jusqu'à mourir lorsque l'homme le peut !

Du reste, quoi que vous pensiez , oui ou non , voici le fait, un fait qui a tout dominé et tout vaincu. Un jour, pendant que les peuples offraient des sacrifices aux dieux, pendant que l'encens et la parole redisaient aux échos de l'humanité ce nom d'immortels qui leur avait été donné comme le plus auguste et le plus vrai de leurs noms , au milieu de cette unanime acclamation des hommes, tout à coup, sous le chaume du pauvre et sous les frontons du Palatin, une voix descendit, voix inouïe qui apportait au monde cette étonnante nouvelle : Dieu est mort! Dieu est mort!

Il est mort hier, à tel lieu , de telles mains ; on Ta vu, on Fa entendu, il a parlé, il est mort! Ne jurez plus par les dieux immortels, ne dites plus que Dieu est le Dieu vivant : c'était la plus haute expression de la foi, ce ne Test plus aujourd'hui : car Dieu est mort ! Il est mort ! Il a des amis qui lui survivent , et qui jurent par cette mort de leur Dieu. Tout est changé , rien n'a plus sa forme ni sa valeur, rien ne dit plus ce qu'il disait, rien n'est plus vrai de ce qui était vrai : Dieu est mort! voilà la vérité. Que toute sagesse se taise, que tout front s'incline, que tout temple s'écroule , que toute politique se transforme, que toute la terre tressaille et joigne les mains : Dieu est mort I

Et comme la cause était inouïe, l'effet pareillement fut inouï. On avait vu des révolutions d'empires, des trônes changer de maîtres, et c'était là, dans ces jeux de fortunes passagères, qu'avait éclaté le génie des plus grands d'entre les hommes. César, au Rubicon , s'était arrêté pensif; la main dans sa poitrine et le regard au delà d'un ruisseau , il s'était dit à luimême : « Moi , César, je fais une chose qu'aucun Romain n'a faite encore, je désobéis au sénat romain. D'une république, maîtresse du monde, en passant ce ruisseau , je fais un empire : passons-le. » Peut-être encore avait-on vu des révolutions de l'esprit, quelques sages incliner la pensée d'une génération , et comme César avait passé le Rubicon de la république, ceux-ci passer le Rubicon de la vérité et substituer leur règne d'un jour au règne d'un

autre jour. Je ne sais s'il en fut ainsi, je Taccorde si vous voulez, je crois à cette puissance de Thorame; mais il se fît par cette parole : Dieu est mort , une révolution que l'homme n'avait pas encore faite et qu'il n'a point imitée depuis, une révolution dans le cœur humain. L'homme n'aimait pas Dieu, il aima Dieu; l'homme n'aimait pas l'homme, il aima l'homme ; l'amour fut fondé sur la terre , et lui qui n'y était qu'une passion, y devint une vertu. Au culte de la beauté sensible succéda le culte de l'éternelle beauté, qui est en Dieu, et qui de Dieu descend invisiblement sur les âmes. Il y eut des âmes , un royaume des âmes, un service des âmes, une vie et une mort en faveur des âmes. La mort changea de physionomie par l'amour, et ces deux choses étroitement embrassées firent du cœur de l'homme, où leur union s'opérait, un miracle qui subsiste et qui est devant vous.

Le Dieu mort se suscite après dix-huit siècles des apôtres , des martyrs , des vierges , des serviteurs de son humanité dans la nôtre , et si vous demandez à tous les possédés de cette folie d'où leur vient l'idée et le courage de leurs vertus , ils vous répondront avec la simplicité de la certitude : Dieu est mort pour nous. Ce sépulcre où fut Dieu contient leur âme , et chacun de leur dévouement répond à une plaie du Dieu qui souffrit et mourut.

Après cela , que me direz-vous qui me touche et qui ébranle ma foi? A un point donné de l'histoire , une régénération morale s'est accomplie dans l'hu-

manité ; elle a pris naissance sur la montagne du Calvaire, au pied d'une croix où fui attaché nu, misérable et abandonné , celui qui se disait le Fils de Dieu et le fils de l'homme , vrai Dieu et vrai homme, envoyé dans la chair pour expier les péchés du monde et le ramener par ce sacrifice à la crainte et à l'amour de Dieu. Quiconque a détourné la tête de ce drame sanglant est demeuré ce qu'il était, un homme d'orgueil et de volupté; quiconque le regarde après tant de siècles y puise une vertu de transformation qui l'incline à devenir humble, doux, chaste, saint, ami de Dieu et serviteur de ses frères, détaché de ce monde qui passe comme une figure , et l'œil ouvert avec une sereine joie sur l'aube blanchissante de l'éternité. Que peut le raisonnement contre une semblable expérience? Tant qu'une autre source de régénération morale ne s'ouvrira point sur la terre, la mort de Dieu restera ce qu'elle est, une idée subUme démontrée par une plus sublime réalité. On ne la fuira que pour y revenir ; on ne la blasphémera que pour le mieux adorer. Pendant que les passants crieront à la victime : Va^ si tu es le Fils de Dieu, descends de la croix, le Romain frappera sa poitrine en disant : Celui-là était vraiment le Fils de Dieu (1). Une vertu se chargera de répondre à chaque insulte, une certitude à chaque objection, et la terre changera de face sans que la

(i) Saint Matthieu, chap. xxvii, vers. 40 et 54.

croix ait senti d'autre mouvement que celui de sa force et de son immutabilité.

Me demanderez-vous encore : Gomment Dieu s'estil fait homme ? Je vous répondrai : Il s'est fait homme pour mourir, et vous sauver dans sa mort. Eh quoi ! vous êtes un esprit dans une chair, vous êtes par votre nature propre une incarnation , et vous disputerez contre l'incarnation divine ! Votre personnalité résulte du concours de deux substances distinctes , entre lesquelles la pensée ne saisit rien de commun , et vous refusez à Dieu d'opérer en lui la merveille qu'il opère en vous ! Il vous suffit de respirer pour vous répondre ; car votre respiration est un acte unique où vous avez conscience de l'union de votre âme et de votre corps en une seule personne.

Me demanderez-vous comment l'innocent pouvait expier pour le coupable, comment Dieu pouvait être à la fois l'objet et l'instrument de la satisfaction qu'il se donnait par le mystère de sa mort? Je vous l'ai déjà dit, le genre humain n'avait péri que par voie de solidarité, c'est-à-dire par l'effet de sa communauté substantielle et morale avec Adam, son premier auteur; il était donc juste qu'il pût être sauvé dans la mesure et selon le mode de sa perte , c'està-dire par voie de solidarité. Or Dieu, en prenant notre nature au sein d'une femme, s'était incorporé le sang, la forme et la vie d'Adam , et rendu par eux un membre effectif de la famille humaine, ri était d'autant plus capable de l'investir d'un mérite soli-

daire que ce mérite était plus parfait , étant pur de tout péché. Où Dieu ne voyait auparavant que ruines et séparation, il voyait désormais, par l'incarnation et la mort de son Fils, un spectacle digne de le ravir. Le Fils de Dieu fait homme couvrait l'humanité, et chaque homme, en l'acceptant pour frère, puisait dans son innocence et son sacrifice , devenus le patrimoine commun , plus de droits à la bonté de Dieu qu'il n'avait trouvé de titres à sa colère dans l'héritage primitif du genre humain. Où le péché avait abondé, dit saint Paul, la grâce a surabondé (1). Où la solidarité du mal avait tout perdu, la solidarité du bien a tout rétabli.

Quant à cette contradiction qu'il y aurait à être à la fois l'objet et l'instrument d'une satisfaction, il est difficile de lui donner un sens qui exige de le réfuter. Quoi ! on ne peut pas mourir par amour, de peur d'être à la fois l'objet et l'instrument de sa propre satisfaction ; on ne peut pas expier pour un autre , de peur d'être encore à la fois l'objet et l'instrument de sa propre satisfaction! Oui, Dieu était la victime du péché, et il a voulu être la victime qui en a réparé l'offense et l'effet. Sa justice, en se manifestant , s'est satisfaite ; son amour, en se livrant, s'est rassasié. Il a trouvé en lui tout ce qui était nécessaire pour sauver l'homme , mais non pas cependant sans le concours de l'homme ; la loi de réparation, même accomplie par Dieu, est demeurée

(1) Épître aux Romains, chap. y, vers. 20.

une loi de liberté. Il faut que Thomme la rende efficace en s'appropriant les mérites de son libérateur par une personnelle coopération, et s'il est des âmes à qui cette coopération n'est pas directement demandée , parce que la mort prévient l'acte de leur libre arbitre , cependant l'homme intervient encore dans l'œuvre de leur salut par une prière ou un sacrement, qui met à leur félicité conquise le sceau du vouloir et du faire humains.

Et de là vient. Messieurs, qu'au pied de la croix, devant la mort de Dieu , il s'est formé immédiatement deux races d'hommes : la race de ceux qui acceptent cette mort , et la race de ceux qui ne l'acceptent pas ; la race du péché originel et la race de la réparation. La race du péché originel dit : Dieu est vivant; la race de la réparation dit : Dieu est mort. La race du péché originel, c'est le monde; la race de la réparation, c'est l'Église. Le monde est l'ensemble des hommes qui ne cherchent point Dieu , mais qui se cherchent eux-mêmes dans les voluptés de l'orgueil et des sens ; l'Église est l'ensemble des hommes qui, malgré leur misère native et les restes inéteints de la déchéance , recherchent Dieu de préférence à eux-mêmes, et se le proposent comme le principe, la règle et la fin de leur être. La race du péché originel est une source inépuisable de guerre et d'anarchie ; car, les biens visibles où elle met son bonheur étant bornés, leur partage inégal et précaire en fait nécessairement un champ de bataille que ne cessent de se disputer les passions, tan-

dis que la race des enfants de Dieu trouve la paix en Celui qui leur prodigue Tinfini de sa vie après leur avoir prodigué Tin fini de sa mort. Le résultat du péché originel perpétué en ceux qui en demeurent volontairement la victime, est une dégradation progressive et indéfinie ; le résultat de la réparation en ceux qui se la rendent propre par un travail personnel, est un perfectionnement progressif et indéfini, fondé sur la parole du Sauveur : Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait (1). De telle sorte qu'il y a dans l'humanité à la fois déchue et réparée deux progrès qui n'ont aucun terme absolument assignable, le progrès du mal et le progrès du bien, le progrès du mal dans le monde et par le monde, le progrès du bien dans l'Église et par l'Église. Et, comme tout le christianisme roule sur ces deux vérités, la chute et la réparation, l'une évidente et vivante dans le monde, l'autre évidente et vivante dans l'Église , il s'ensuit que le christianisme est visible dans sa démonstration à tout œil qui voit le monde et l'Église, ces deux parts collatérales et toutes deux prophétiques du genre humain. Mais le monde et l'Église ne sont pas seulement hors de nous, ils sont encore en nous-même; nous trouvons dans notre cœur la chute et la réparation, le progrès du bien et le progrès du mal , aux prises ensemble depuis le jour de notre naissance jusqu'au jour de notre mort, et nous révélant dans un langage intime plus

(1) Saint Matthieu , chap. V , vers. 48. . , ..

fort que tout le reste la vérité des deux dogmes où le christianisme prend avec tous ses replis toutes ses clartés.

Maintenant qui vaincra? Qui vaincra, de la nature humaine déchue ou de la nature humaine réparée? Ni Tune ni l'autre complètement ici-bas, parce que la loi de réparation, en nous laissant le libre arbitre, nous a laissé le choix de rester dans la vieille humanité ou de nous rattacher à la nouvelle, de profiter de la mort de Dieu pour nous réintégrer dans la vie, ou de la rejeter comme une démence incapable de porter remède aux dépravations de notre cœur. Mais, bien que la nature humaine réparée ne puisse l'emporter complètement ici -bas sur la nature humaine déchue, néanmoins elle est la plus forte, et il ne sera pas donné aux puissances de l'enfer de prévaloir jamais contre elle, pour deux raisons que je vais vous dire : parce que l'œuvre de Dieu est supérieure à toute œuvre de l'homme , et parce que le mal lui-même a besoin du bien pour subsister. Séparé du bien , le mal se consumerait dans son propre délire en poussant tout à la mort physique autant qu'à la mort de l'âme. C'est le bien qui donne au mal, en soutenant tout ce qu'il détruit, sa passagère immortalité, et le mal, par l'instinct de sa propre conservation, servira jusqu'à la fin des siècles au: triomphe du bien.

Quoi que vous fassiez donc. Messieurs, soit que vous choisissiez de demeurer unis au premier Adam, fidèles à son sang et à ses ruines ; soit que vous vous

retrempiez dans le sang régénérateur du Dieu fait homme et devenu le centre fécond de Thumanité réparée, dans l'un et l'autre cas, quoique différemment, vous aiderez à l'œuvre et à la victoire de Dieu- Soldats opiniâtres de votre corruption native, vous manifesterez dans vos actes à tous les yeux le vice originel dont vous avez reçu la tradition avec la vie , et le christianisme s'appuiera de vous pour asseoir le premier fondement de sa doctrine, qui est la transmission du péché d'Adam à toute sa postérité. Enfants de Dieu , au contraire , captifs bénis de la croix qu'il a portée pour nous sauver, vous serez une preuve vivante de la vertu qui est en ce sacrifice prodigieux, et le christianisme s'appuiera de vous pour asseoir le second fondement de sa doctrine , qui est la délivrance et la sanctification du genre humain parla mort de Dieu. Et si tour à tour vous avez appartenu au mal et au bien, si des rangs de l'infidélité vous avez passé à ceux de la foi , le christianisme en appellera bien mieux encore à votre témoignage ; car vous aurez la double science d'Adam et du Christ, de la première et de la seconde vie , par une épreuve complète , et ce double aspect de votre cœur sera la révélation totale des deux vérités qui résument le christianisme et qui lui ont assuré l'empire du monde. Jusqu'au dernier âge, tout sera là. Jusqu'au dernier âge, tout sera la lutte du bien et du mal , du bien prenant sa source au Calvaire dans la mort de Dieu, du mal prenant sa source en Adam par une première prévarication. Entre ces

deux extrêmes , il n'y aura rien qu'une sagesse stérile et des efforts impuissants. vous donc tous, fils de ce siècle tourmenté et cherchant des causes à son salut, ne vous méprenez pas : il n'y a de salut qu'en Jésus-Christ mort pour nous; qu'en sa croix, d'où nous parlent avec une égale éloquence la justice et l'amour de Dieu ; qu'en la vertu d'abnégation qui découle comme un baume de cet arbre de vie et panse intérieurement les deux blessures de notre âme, l'orgueil et la volupté. Hors de là vous ne ferez rien, et, si vous l'essayez, un jour viendra que, comme le comte de Strafford abandonné à ses ennemis par le roi dont il avait été le ministre et le confident, vous répéterez mélancoliquement ces paroles de David : Ne vous œnfiez pas aux princes, aux eivfants des hommes, en qui n'est pas le salut (1). Portez plus haut vos regards et plus loin vos espérances; mourez avec Dieu pour vivre avec lui. Enseignez à tous par vos œuvres l'acceptation volontaire de la souffrance, la résignation, la douceur, l'humilité, la pauvreté, la chasteté, le service des humbles et des petits : tout cela est descendu de la croix du Fils de Dieu, et cela seul sauve le monde.

Vous entendrez, Messieurs, vous porterez avec courage cette voix terrible et consolante qui tombe du Calvaire; elle ne vous dégoûtera point des enseignements de cette chaire à laquelle vous vous êtes toujours montrés si fidèles, et où je vous con-

(1) Psaume cxlv, vers. 3.

voque pour une autre année avec la même certitude qu'autrefois. Une année , c'est un siècle; mais Dieu ne compte pas les siècles, et Thomme qui croit en lui ne les compte pas non plus.

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