‹ ŒuvresChapitre 9 sur 15 · SOIXANTE ET UNIÈME CONFÉRENCE · texte numérisé non relu

SOIXANTE ET UNIÈME CONFÉRENCE

DE L^éPREUVE

Monseigneur, Messieurs,

Le plan de la création vous est maintenant connu sous toutes ses faces, et Thomme en particulier, rhomme primitif, vous est apparu tel que Dieu l'avait doué , appartenant par son corps au monde inférieur de la matière , par son âme à la nature et à la destinée des esprits , par la grâce à la région au delà de laquelle il n'y en a point , c'est-à-dire à la région divine elle-même. Et dans tous ces ordres , Adam , le père du genre humain , avait été créé parfait. Son corps, impassible et immortel, ne connaissait aucune des misères qui accablent le nôtre ,

et qui finissent par le conduire au lamentable repos du sépulcre ; son intelligence, miroir resplendissant de la création , avait reçu la clef de toutes les lois qui régissent l'univers sensible et l'univers moral, et la grâce , versant dans son âme le trésor de la vérité et de la charité divines , avait achevé cette créature bénie qui était à la fois le premier des sages, le premier des prophètes , le premier des saints. Et Dieu, comme s'il eût craint que la terre ne fût pas suffisamment préparée pour un si grand hôte, l'avait placé dans un lieu de prédilection que l'Écriture appelle du nom de Paradis de volupté ; nom qui étonne nos oreilles, parce que nous ne pouvons plus parler la langue sans tache des temps qui n'étaient point corrompus. « Là , dit Milton , se promenaient « nos premiers pères, Adam et Eve, Adam te plus « beau d'entre les hommes qui furent ses fils, Eve « la plus belle d'entre les femmes qui furent ses « filles ; ils se promenaient en se tenant par la main, « et le silence était ravi. »

Cependant, Messieurs, c'est là même, dans cette perfection et dans cette félicité , que va s'ouvrir le drame sanglant de nos destinées, drame qui n'est pas achevé, dont vous faites partie, et qui, tout jeune encore après soixante siècles , se compose dans la postérité d'Adam des mêmes scènes par où il commença. Vous l'allez voir naître; et si légère que vous soit restée l'impression de cette lutte dans une jeunesse trop peu éclairée de la lumière divine , cependant instruits par le cours même des choses où vous

prenez part et dont vous dépendez, peut-être vous sera-t-il possible d'entendre le mystère dont je vais vous présenter le spectacle et l'histoire , le spectacle et l'histoire de la première épreuve à laquelle rhomme fut soumis. Maispourquoi l'épreuve? Pourquoi l'homme, destiné de Dieu à la perfection et à la béatitude, avait -il une épreuve à subir? Il nous faut l'apprendre avant tout, et de là vient que je pose ces deux questions : Qu'est-ce que l'épreuve? Quelle est l'épreuve à laquelle Adam , le père commun de l'humanité , fut assujetti ?

L'épreuve a pour but de faire connaître avec certitude la valeur d'un être. Tout être est une puissance qui demeure obscure et inappréciable tant qu'elle ne s'est pas manifestée par ses actes , et c'est répreuve qui lui donne lieu de se manifester. Cela est vrai même des êtres matériels qui n'ont aucune liberté d'action. On les éprouve par des moyens chimiques, afin d'arracher à leur substance inerte et silencieuse le secret de leurs propriétés. Combien plus l'épreuve sera-t-elle nécessaire pour démêler le fond d'une intelligence libre, pour savoir ce qu'elle pense, ce qu'elle veut, ce qu'elle peut ! Aussi l'Écriture dit- elle : Qui non est tentatus, quid soit? — Vhomme qui n'a pas été éprouvé, que sait-il (1)? Il ne sait rien , parce qu'il ne se sait pas lui-même.

Le duc de Grillon était renfermé dans une place assiégée qu'il avait charge de défendre. Un jeune

(I) Ecclésiastique, chap. xxxiv, vers. Q.

homme de sa maison pour lequel il avait des bontés entre un matin dans sa chambre en criant : c Monseigneur, tout est perdu, l'ennemi est dans la place.» Grillon se lève à la hâte , prend son épée , et il descendait précipitamment Tescalier, lorsqu'il entend derrière lui un éclat de rire. Il se retourne, et dit au jeune homme : « Jeune homme, vous avez joué gros jeu ; car si vous m'aviez trouvé faible, à l'heure qu'il est vous seriez un homme mort. » Ainsi Grillon, ce capitaine auquel il avait été dit : < Nous avons combattu , et tu n'y étais pas ! » Grillon , mis à répreuve du courage, tremblait à la pensée qu'il aurait pu faillir, et il avertissait un enfant, qui s'était amusé de son grand cœur, qu'il avait joué gros jeu. En effet. Messieurs, tout homme qui en éprouve un autre joue gros jeu, et plus qu'il ne pense. G'estlà recueil où périssent tant de gloires et échouent tant d'amitiés, comme c'est aussi le phare d'où se répand sur la vertu la consécration d'une dernière et souveraine clarté.

Qu'est-ce donc que l'épreuve? L'épreuve est l'occasion offerte à un être libre de se sacrifier au devoir, ou de sacrifier le devoir à soi-même. Par où vous voyez qu'il entre dans la notion qui la constitue plusieurs éléments , dont le premier de tous est la liberté morale. Sans la liberté morale, en effet, l'être ne se possède pas lui-même , il est instrument passif d'un autre que lui , et manquant ainsi de toute valeur personnelle , il devient inutile de l'éprouver. Il n'est rien, parce qu'il ne peut rien. G'est pour-

quoi, nous Tavons dit, Adam était libre, il était libre pour avoir une valeur devant sa conscience et devant Dieu ; et vous , ses héritiers , vous êtes libres aussi, pour avoir aussi votre valeur. Vous êtes libres, afin de tirer de vous - mêmes une succession d'actes qui soient votre dot éternelle , qui forment le patrimoine inaliénable de votre immortalité ; qui subsistent à jamais dans votre souvenir et dans le souvenir universel des intelligences dont Dieu est le chef, comme étant votre part dans l'œuvre que Dieu a commencée seul, et que vous achevez avec lui. S'il vous eût donné le corps sans l'âme , et l'âme sans la liberté , vous seriez des étoiles sans doute , et les plus belles du firmament ; mais vous ne seriez que l'œuvre sans être l'ouvrier, et Dieu en vous regardant ne connaîtrait que sa puissance et que son propre prix. L'épreuve alors ne vous fût pas venue, ni au premier de vos pères : à quoi bon éprouver ce qui ne peut ni descendre ni grandir, et dont la réponse est infaillible comme le son que rend l'airain sous le fer qui le meurtrit?

La seconde idée contenue dans la définition de l'épreuve est celle du devoir. Car, s'il n'existe pas de devoir pour les intelligences libres , tous les actes sont indifférents : les uns ne sont pas justes, honorables, grands, héroïques, ni les autres honteux et abjects. Ils sont également indignes de blâme et d'estime, et par conséquent incapables d'épreuve. C'est le devoir qui est le principe du mérite et du démérite , et qui donne lieu de sonder les âmes pour

en faire jaillir le sacrifice et la vertu. Gar l'idée du devoir entraîne l'idée du sacrifice , comme Tidée du sacrifice est celle même de la vertu. Je sais bien qu'on a prétendu confondre le devoir avec l'intérêt, et qu'il y a toute une sagesse morale qui repose sur cette assimilation. Mais, dans la doctrine du christianisme , un abîme les sépare l'un de l'autre. Car, bien qu'il y ait à remplir son devoir un intérêt lointain et final, c'est un intérêt invisible, discutable, auquel on n'est libre de ne pas croire , et auquel la passion ne croit pas. Ce qui est clair pour elle, c'est l'objet présent qui la sollicite ; tout le reste s'évanouit, pour ne laisser aux prises dans l'âme fascinée que la jouissance et le sacrifice ; et si la passion est vaincue , elle ne l'est que par un acte de foi douloureux à l'idée du devoir. C'est mon devoir : tel est le mot suprême de la conscience. Jamais la conscience n'a dit : C'est mon intérêt. Si elle le disait, elle serait perdue , parce qu'elle se désarmerait en substituant une idée basse à ime idée généreuse , un calcul susceptible d'illusion à une certitude dogmatique absolue. Tout ce qui s'est fait de grand dans le monde s'est fait au cri du devoir ; tout ce qui s'y est fait de misérable s'est fait au nom de l'intérêt. L'histoire de l'homme aussi bien que son cœur ne permettront jamais de confondre deux mobiles qui sont plus que dissemblables, puisqu'ils sont ennemis, et au jour même où Dieu couronnera les bons, rien ne brillera plus sur leur tête récompensée que la naïveté de leur dévouement.

Faut-il être pauvre ? En vain me direz-vous que c'est mon intérêt, que tout le monde ne peut pas être riche , qu'en voulant sortir de ma position , je donne à ceux qui sont plus pauvres que moi le droit de sortir de la leur et de me dévorer. Ce raisonnement , fût-il irréprochable , il me semble , à moi pauvre, une dérision. Pourquoi ne maudirais-je pas mon sort? Pourquoi, fut-il sans remède, n'accuserais-je pas la société , la nature , et Dieu , qui les institua? Pourquoi m'interdirais-je l'envie et la haine contre les favoris du hasard? Ahl voulezvous me loucher, prenez -moi par le côté généreux de mes entrailles. Dites-moi que la pauvreté est un grand sacrifice , que je suis un soldat aux frontières de la société, que j'y dois mourir, s'il le faut; que c'est ma vocation , ma gloire ; que la vertu , et non la terre, est le bien de l'homme; que Dieu luimême, venu parmi nous, est né dans la cabane du pauvre, qu'il a vécu avec eux, qu'il en a partagé les travaux et les humbles joies. Dites-moi que le temps n'a qu'une heure , et que le témoignage d'une bonne conscience a l'éternité. Je vous entendrai peut-être par le seul effort du cœur, et si j'ai la foi, je vous entendrai par tous les pores de mon âme. Je bénirai la place où Dieu m'a mis ; j'y démêlerai des grandeurs, et j'y susciterai des joies. L'çspérance aussi planera par-dessus le sacrifice ; mais, toute divine qu'elle est , et différente d'un intérêt visible et terrestre , elle ne viendra pourtant qu'après l'amour, à la seconde place, fille de la vertu, et non pas sa mère.

Vous donnerais-je d'autres preuves ? Dites-moi , si , pris de compassion et d'amitié pour vos secrètes blessures , jd^ voulais vous persuader d'être chastes, oserais-je bien vous dire que c'est votre intérêt? VoUre intérêt ! Sans doute , vous savez bien qu'en vous abandonnant sans mesure à la soif des sens, vous appellerez sur vous des infirmités honteuses suivies d'une mort prématurée. Mais de même qu'il y a un art de diriger l'acquisition d'une fortune injuste , n'y a-t-il pas aussi un art de diriger le nécessaire et le luxe des passions? N'y a-t-il pas un art d'épargner ses sens en les satisfaisant, de conserver sur ses lèvres et dans ses yeux la dignité d'un homme pur, tout en goûtant les délices du mal ? Le monde ne dit pas au jeune homme : « Vautre-toi dans la fange ; » il lui dit : Aie la sagesse du vice. Sache que le plaisir est une plante rare et délicate qui s'épuise vite : ne commets pas la faute de la flétrir en un jour; ménage-la comme une divinité que la nature a mise en toi ; bois avec mesure ^ en faisanl une libation aux dieux, afin de t'arrêter au point où l'infamie succède à la jouissance , et où la mort punit l'excès de la vie. » Voilà le langage du monde, et comment il couvre de voiles et de fleurs et du bandeau nuptial toutes les corruptions et tous les périls de la volupté. Mais moi, si quelque jeune âme a touché mon cœur de tendresse , et que je veuille faire tomber de ses mains la coupe trompeuse du mal, je lui dirai : « Ami, enfant de ta mère et frère de ta sœur, enfant de ta mère qui t'a mis au monde

dans la continence sacrée du mariage , frère de ta sœur dont tu gardes et dont tu respires la vertu , ah ! ne déshonore pas en toi-même ce grand bien qui t'a fait homme. Sois chaste, ami, conserve dans une chair fragile l'honneur de ton âme , la source religieuse d'où s'épanche la vie et où fleurit l'amour. Prépare à ta couche future des amitiés saintes, des embrassements que le ciel et la terre puissent bénir ; sois chaste pour aimer longtemps et pour être aimé toujours. 11 y a au monde , entre ta mère et ta sœur, entre tes aïeux et ta postérité , une frêle et douce créature qui t'est destinée de Dieu ; cachée à tous les regards, elle nourrit en silence la fidélité qu'elle te promettra ; elle vit déjà pour toi qu'elle ignore , elle t'immole ses penchants, elle se reproche tout ce qui pourrait déplaire un jour au moindre de tes désirs: ah! garde-lui ton cœur comme elle te garde le sien; ne lui apporte pas des ruines en échange de sa jeunesse; et puisqu'elle se sacrifie pour toi par un amour anticipé, fais à ce même amour, dans les replis de tés passions, un juste et sanglant sacrifice. »

Voilà, Messieurs, voilà le langage que peut susciter la vertu; et que serait-ce si je vous parlais de la vertu poussée jusqu'à l'héroïsme? Quel intérêt, par exemple, animait ce martyr chinois à qui le bourreau demandait quelque argent pour lui abattre la tête d'un coup , et qui répondait : « Abats-la en autant de coups qu'il te plaira ; pourvu qu'elle tombe, cela suffit ; quant à mon argent, j'aime mieux

le laisser aux pauvres ! » Quel intérêt animait Regulus, lorsque, ramené de Carthage à Rome sur sa parole , il conseillait au sénat de ne pas signer la paix après une défaite, sûr qu'en donnant ce conseil il se vouait à un supplice inexorable et lâche? Mais je me lasserais, Messieurs, et je vous lasserais par ces questions. Périsse donc une fois pour toutes cette idée de l'intérêt appliquée à l'accomplissement du devoir ! Entre le devoir et l'intérêt il existe le même rapport qu'entre Régulas et ses bourreaux , entre Rome et Carthage : Carthage était une boutique, Rome était le Capitole, maître du monde?

Et maintenant il vous est aisé de comprendre le but suprême de l'épreuve. Ce but est de connaître par un acte irrécusable la quantité de sacrifice qui est contenue dans une âme. La connaissez- vous, Messieurs, votre quantité personnelle de sacrifice? Savez- vous jusqu'où vous iriez dans l'abnégation de vous-mêmes en présence d'un devoir? Vous ètesvous mesurés avec la pauvreté, l'exil, la torture, la mort, le déshonneur? Et pourtant vous ne valez quelque cho^e que par cette quantité, qui gît obscure et inconnue au fond de votre âme. Ce n'est ni le génie, ni la naissance, ni la fortune, qui déterminent la valeur réelle d'un homme : ce sont là des dons de Dieu dont on peut user ou abuser, et qui d'eux-mêmes conduisent indifféremment à l'opprobre ou à la gloire. Le génie oblige, la naissance et la fortune aussi; et à quoi obligent-ils, si ce n'est

à de plus héroïques dévouements? Cest pourquoi, si vous tenez à connaître ce que vaut un homme, mettez-le à l'épreuve, et s'il ne vous rend pas le son du sacrifice, quelle que soit la pourpre qui le couvre , détournez la tête et passez : ce n'est pas un homme.

Mais comment mettre à l'épreuve? comment, pour me servir du langage algébrique, dégager cette grande inconnue du sacrifice au sein d'une âme qui s'ignore elle-même.

Je ne sais. Messieurs, si les anciens avaient fait un dieu de l'occasion ; je le crois , car il n'est guère de chose puissante à laquelle ils n'eussent accordé le vêtement de la divinité. Or l'occasion est une chose puissante : sans elle tout avorte, avec elle tout réussit. Auguste, né au temps de Scipion, n'eût été qu'un homme vulgaire ; né avec la décadence de la république, il eut ce qu'il fallait de vices et de vertus pour inaugurer l'empire romain. Et toute vie en est là. Il n'est pas un de nous qui, regardant en arrière dans sa destinée, n'y découvre des accidents dont la rencontre a été souveraine : c'est l'occasion. Et de même qu'il y en a dans l'ordre de la fortune, il y en a aussi dans l'ordre du bien et du mal ; de même qu'un champ de bataille fait le grand capitaine, un autre champ de bataille fait un autre genre de héros. Un pâtre enlevé sur mer par des pirates devient saint Vincent de Paul ; Louis XVI , en rencontrant l'échafaud, dérobe l'âme d'un martyr. Et ainsi l'épreuve morale n'est autre chose qu'une occasion de

sacrifice qui nous est offerte par la Providence, afin qu'en l'acceptant ou la refusant, nous manifestions le degré de faiblesse ou de vertu qui est en nous, ou plutôt afin que nous saisissions dans la difficulté même la raison d'un élan vers Dieu par l'obéissance au devoir.

Ne vous étonnez donc pas, Messieurs, qu'Adam, noire premier ancêtre, ait été soumis à l'épreuve, et que la vie de l'humanité se soit inaugurée par une situation qui n'a pas cessé d'être la nôtre. Aujourd'hui comme alors la vie de l'homme est une épreuve, et les sages eux-mêmes, en considérant l'étrange variété des choses dont nous subissons la loi , n'ont pu s'empêcher d'y reconnaître le dessein d'une Providence qui essaie nos forces dans la lutte, et prend plaisir à nos vertus. Voici, disait Sénèque, un spectacle digne de Dieu, un hormne aux prises avec Vadversité. — Ecce par Deo spectaculum, vir cum adversis composiius. C'était la même chose que disait saint Paul , dans un langage encore plus grand : Spectaculum facti smnus mundo et Angelis et hominibns. — Nou^ avons été donnés en spectacle au monde, aux anges et aujx hommes (1). Ce spectacle dure encore, et il ne finira qu'avec la vie présente du genre humain. Toujours sur sa route l'homme rencontrera des circonstances qu'il n'aura pas choisies, et qui le mettront dans la nécessité de se prononcer par un acte entre le bien et le mal , entre le devoir et la

(1) !'• Épitre aux CorinUiiens, chap. iv, vers. 9.

passion. Et plus la Sagesse divine prendra intérêt à rélever, plus elle tracera autour de lui la sublime circonvallation de l'épreuve, lui tendant des pièges proportionnés à sa force, et l'aidant par le péril à la joie du dévouement. Encore qu'il n'y eût en cela aucune volonté expresse de la Providence , la chose naîtrait d'elle-même, par le seul entrelacement des activités libres, et les vicissitudes inévitables qui doivent en résulter ; mais Dieu l'a voulu formellement, avant même que le cours naturel des générations eût amené sur la scène du monde les tragédies innombrables qui nous éprouvent, les uns dans le bruit, les autres dans l'obscurité, mais tous efficacement. Je vous en ai dit la raison, et nous n'avons plus qu'à savoir quel genre particulier d'épreuve Dieu prépara au premier homme dans les solitudes fortunées de l'antique Éden.

L'incrédulité n'a rien omis pour appeler le ridicule sur cette page de l'histoire religieuse. Elle a feint de croire, peut-être même a-t-elle cru sincèrement, que les rapports primitifs de l'homme avec Dieu, tels que le christianisme les expose, avaient eu pour base un commandement arbitraire donné par Dieu sans motifs, et violé par l'homme sans raison. C'est confondre d'abord le devoir avec l'épreuve. Le devoir d'Adam, la loi naturelle et divine dont la lumière formait sa conscience , c'était la loi même qui fut promulguée au Sinaï et renouvelée dans l'Évangile : Tu aimercks le Seigneur ton Dieu de tout ion codfwr, de toute ton âmfie, de tout ton esprit, et

ton prochain comme toirméme (1). Entre Dieu et les intelligences libres il n'y a pas d'autre loi; car toutes les autres découlent de celle-là, et celle-là est l'ordre éternel, nécessaire, absolu, qui règle les rapports de tous les êtres moraux entre eux et avec leur Créateur. Quiconque arrive à la vie dans une substance pensante , tombe sous le coup de ces deux mots qui éclairent l'éternité : Tu aimeras! Adam les avait lus dans son àme dès qu'il s'éveilla du néant; il les avait lus en Dieu à la lueur de la grâce : son devoir était d'y être fidèle en aimant Dieu, qui l'avait aimé le premier. Voilà quelle était entre eux la question , et sur quoi se jouaient les destinées du genre humain.

Mais le devoir appelle l'épreuve, je l'ai montré tout à l'heure, et il l'appelle surtout quand le devoir est l'amour. Car l'amour suppose le dévouement, et le dévouement ne se produit qu'à l'aide d'une occasion qui lui est donnée. Il fallait donc qu'Adam rencontrât dans les joies de l'Éden quelque chose qui, sans détruire sa félicité, lui permît de s'élever jusqu'au sacrifice. Et que pouvait- ce être? Sinous le regardons du côté du corps, il était impassible et immortel. Du côté de la nature, il en était le roi obéi et respecté. Du côté de l'intelligence, il savait tout, et les mystères dont il n'avait pas l'intuition directe à cause de leur profondeur surnaturelle, Dieu lui en avait donné prophétiquement la révélation. Du côté

(1) Saint Matthieu , chap. xxii , vers, 37 et 39.

de l'âme , il était heureux de tout le bonheur d'une innocence sans tache, d'un amour sans nuages, d'une plénitude sans vide , et d'une espérance infinie. Il était, en un mot, par nature et par grâce, en dehors de toute occasion de sacrifice , et par consé* quent de toute épreuve ; car le libre arbitre n'est pas l'épreuve à lui seul, il n'en est qu'un élément. C'était donc une nécessité qu'il intervînt quelque circonstance étrangère qui , sans diminuer en rien l'intégrité de ses dons, lui donnât lieu de choisir entre le bien et le mal. Dieu y pourvut en plaçant au centre même du paradis terrestre une réalité symbolique qu'il appela d'un nom mystérieux, l'arbre de la science du bien et du mal , et auquel il défendit au premier homme de toucher sous peine de mort. Je dis une réalité symbolique pour vous épargner d'un seul mot la tentation de vous méprendre , et de ne voir là qu'un arbre et un fruit propres tout au plus à éprouver le cœur d'un enfant. Eh! Messieurs, estce que vous ne savez pas que l'idée change tout? Est-ce que vous ne savez pas que la première chose venue se transfigure sous le burin qui la symbolise? Est-ce que l'Helvétie du quatorzième siècle eut un caprice d'enfant, lorsque, ayant abattu la domination de Gésier, elle choisit l'arbre auquel ce gouverneur avait attaché le signe de sa tyrannie pour en faire un signe d'affranchissement et le symbole glorieux du triomphe national? Est-ce que vous croyez qu'alors un arbre est un arbre? Est-ce que vous ignorez qu'un drapeau est une nation, et que la main

qui le porte le retiendra au prix de mille morts plutôt que de laisser dans la boue d'une bataille ce signe de rhonneur? Allez donc , pour le plaisir de blasphémer contre le christianisme , allez dire à un régiment qui est en bataille devant Tennemi d'abaisser son drapeau ; allez dire au peuple de Guillaume Tell d'abattre son arbre , de le coucher par terre et de le brûler 1 Otez aussi, ôtez de vos places, de vos palais, de vos temples , les symboles nationaux qui rappellent aux regards et à la pensée les saintes tra* ditions du passé et les promesses de l'avenir! Je vous le demande , y a-t-il un homme sensé capable de tels actes , et qui ne sache respecter l'idée dans sa forme extérieure?

Vous-mêmes, Messieurs, qu'est-ce que vous êtes? N'êtes-vous pas de la terre pétrie, du sang, de la chair? Quoi donc vous fait grands? Ce qui vous fait grands , c'est l'idée vivante qui habite en vous. Eh bien ! de même que Dieu a jeté une âme dans un corps, vous aussi, imitateurs de sa puissance, vous jetez une âme dans un morceau de bois ou d'étoffe. Un drapeau, c'est de la toile au bout d'un bâton, mais un bâton qui vit, une toile qui parle, et où l'âme de trente millions d'hommes a passé avec toute son histoire et toute sa vertu. Ainsi en était-il, au paradis terrestre , de cet arbre fameux où Dieu avait résumé sous un nom significatif tout le mystère du bien et du mal. Il était une idée, un symbole, la limite morale que Dieu avait posée à la souveraineté de l'homme, pouréprouverdansson obéissance

la vérité de son amour. Là, en ce seul point, Adam rencontrait l'occasion de se souvenir qu'il n'était qu'une créature, et que, roi du monde visible, il était le sujet de Dieu.

Il y rencontrait encore un autre genre d'épreuve. Sans diminuer la perfection et la félicité de son intelligence, l'arbre symbolique de l'Éden lui parlait d'une sorte de science mystérieuse et terrible dont il n'avait pas la clef. Adam connaissait le bien directement; il ne le connaissait pas, heureusement pour lui, par Texpérience de son contraire, par l'expérience du mal. Or c'est une grande science que le mal. Elle est la seconde révélation , celle que Dieu a préparée aux aveugles qui refusent de voir la première, et son éclat ténébreux ne contribue pas moins que la lumière divine à maintenir sur la terre le règne de l'ordre et de la vérité. Après Dieu, il n'y a pas de plus grand révélateur que l'âme d'un scélérat; après l'enseignement de l'Église fondée sur Jésus-Christ, il n'y a pas de plus salutaire enseignement que celui des sectes qui trament dans l'ombre par leurs doctrines et leurs actes le renversement du monde moral. .Esprits superbes, vous n'écoutez pas l'Évangile du bien , vous entendrez tôt ou tard l'Évangile du mal. Vous ne voulez pas croire à Dieu qui vous manifeste la loi de la société , vous croirez aux ruines qui vous rediront un jour la même loi. C'était de cette révélation que Dieu menaçait le premier homme en mettant sous ses yeux, au centre de sa demeure , l'arbre prophétique de la science du bien et du mal. Et par là , en même temps

qu*il ravertissait de soumettre son intelligence à Tintelligence divine , il le mettait à l'épreuve d'une seconde limite, la limite deTinconnu en face de Tesprit. Derrière ce voile, qu'il pouvait déchirer, qu'y avait-il? Nous le savons, Messieurs, nous ne le savons que trop pour notre malheur : il y avait l'histoire de l'humanité déchue , la révolte de nos sens contre la raison, l'obscurcissement de la vérité, la séparation des hommes en races ennemies, la guerre, la servitude, le sang, les larmes, la mort. Nous le savons, Adam l'ignorait. La clarté de ses yeux lui montrait tout le bien , parce que le bien était partout devant lui; elle ne lui montrait pas le mal, parce que le mal n'était nulle part. Ou, s'il le voyait, c'était d'une vue abstraite, par voie de conclusion, et son intelligence n'était pas moins sollicitée par cette science mystérieuse , que Dieu lui cachait derrière le symbole interdit à sa souveraineté.

Enfin , une troisième épreuve y était encore renfermée, d'un ordre inférieur, il est vrai, mais nécessaire pour que l'homme tout entier eût part au mérite et au. démérite de son choix. L'arbre de la science du bien et du mal, bien qu'étant une idée et un symbole , était aussi une réalité , et en tant que réalité ir correspondait aux sens de l'homme, dont il limitait la jouissance par le devoir. C'était là le côté accessoire de l'épreuve et son complément, tandis que l'incrédulité a voulu en faire la chose principale, afin de jeter une couleur puérile sur le drame qui a décidé du cours de nos destinées. Vu à son rang,

cet accessoire était dans Tensemble de l'épreuve ce qu'est le corps dans l'organisation totale de notre Tie, et, pour s'en moquer, il faudrait auparavant avoir séparé notre âme de l'enveloppe qui la retient. La beauté morale des choses lient à leur harmonie, et il est aisé de les défigurer, en ne regardant que la face par où elles regardent elles-mêmes le monde inférieur. Tant que l'homme contiendra le limon dont il fut pétri , tant que le ver de terre aura le droit d'y reconnaître sa pâture, il y aura en nous une parenté avec la plus profonde misère, et cette misère faisant contraste avec notre côté sublime, nous serons facilement la proie des esprits qui, à l'imitation de Cham, voudront lever le voile de notre nudité. Oui, cela est vrai; même au jour de notre création, dans la splendeur de notre premier soleil, lorsque nous étions vierges, saints, rois, immortels et presque déjà divins , il y avait en nous des sens que la beauté d'un fruit pouvait séduire , et notre âme, toute grande qu'elle était par son essence, pouvait se rendre complice d'un vil désir et en accepter la lamentable solidarité. En doutez-vous? Si vous n'en doutez pas, respectez les desseins de Dieu, qui vous en a crus capables, et n'attribuez pas à l'épreuve qu'il nous fit la bassesse, qui n'est qu'en nous. Cette épreuve devait nous toucher, et elle nous touchait par tous les points vulnérables de notre être : elle était sublime à l'endroit où nous sommes sublimes, petite à l'endroit où nous sommes petits. Elle nous traitait en dieux et en enfants, parce que nous

sommes des dieux et des enfants. C'est pourquoi la divine Providence, qui nous connaissait bien, afin de maintenir dans l'épreuve Téquilibre entre le bien et le mal, avait placé en face de Tarbre représentatif du péché et de la mort un autre symbole représentatif du devoir et de l'immortalité, qu'il avait appelé l'arbre de la vie. Parallèle touchant, qui avait pour but de ne jamais laisser l'homme en présence d'un attrait sensible pour le mal, qu'en lui offrant le secours d'un attrait sensible pour le bien.

Tel était donc en Éden l'état de la question; telle l'épreuve à laquelle avait été soumis le père du genre humain. Et si vous vous en étonnez encore, mettant de côté l'Écriture et la raison, j'en appellerai au spectacle même qui est sous vos yeux.

L'Éden n'est plus, mais l'homme vit. Il a emporté de son berceau, à travers les siècles, les ruines de tout ce qui lui avait été donné, son corps, son âme, son Dieu, et aussi son épreuve. Rien n'est changé en lui et autour de lui substantiellement; il est tout luimême avec un coup de foudre. Regardez -le donc, et dans l'homme déchu reconnaissez l'histoire de l'homme virginal. Il n'y a pas deux drames dans l'humanité, il n'y en a qu'un. Gomme une limite avait été posée à la souveraineté, à la science et à la jouissance d'Adam pour l'éprouver, ainsi subsiste t-elle pour vous éprouver aussi. Il y a une limite à votre souveraineté : pouvez- vous tout? à votre science : savez -vous tout? à votre jouissance : jouissez- vous de tout? Vous n'oseriez le dire. Et vous souffrez de

cette triple limite, elle vous importune, elle est la cause sans cesse renaissante ou de votre soumission à Dieu ou de votre révolte contre lui. Humblement acceptée, comme une situation voulue du plus légitime et du meilleur des Maîtres, elle produit en vous l'ordre et la paix, qui retombent ensuite autour de vous , dans la société domestique et civile , en fruits heureux d'une paix et d'un ordre plus grands. Rejetée par l'orgueil , elle vous livre aux hasards d'une convoitise sans frein du corps et de l'esprit , et prépare au monde les bouleversements dont se compose l'histoire de l'humanité. Votre épreuve est donc la même que celle d'Adam : elle part des mêmes idées et touche aux mêmes points de l'âme. Et si vous y regardez de plus près, vous y discernerez aisément sur vos têtes les rameaux entrelacés de l'arbre de la vie et de l'arbre de la science du bien et du mal, tous les deux organisés, actifs, immortels, et se disputant dans une guerre implacable la direction de vos facultés. N'entendez -vous pas une voix du dehors qui vous dit: La souveraineté vous appartient? L'homme est le terme le plus élevé de la vie universelle, qui se résume en lui, et sa volonté est le seul principe du juste et de l'injuste , la seule loi de ses actes, et leur seule sanction. Quiconque reconnaît une autre autorité est un esclave , et quiconque l'établit, un tyran. Arrière aussi les ombres du sanctuaire, les dogmes que la raison n'a pas faits, et qu'on voudrait lui imposer au nom d'une vérité supérieure et mystérieuse. La raison çt la vérité ne

sont qu'une chose; la raison voit tout ce qui peut être vu , et tout ce qu'elle ne voit pas n'est pas. Arrière encore la tempérance et la retenue, ces autres entraves de la nature humaine trompée , par où on lui ravit le libre essor de ses désirs. L'homme peut tout, il sait tout, il doit jouir de tout.

Cette voix, Messieurs, quelque nom de secte ou de système que vous lui donniez, cette voix antique qui précède et qui suit tous les crimes , qui les précède pour y exciter, qui les suit pour les justifier, cette voix , c'est l'arbre de la science du bien et du mal. Elle rencontre trop souvent un complice au dedans de vous, mais elle n'est pas vous-mêmes. Elle vient du dehors , elle est une puissance assise qui prend volontiers toutes les autres à son service , et, s'il n'en était une austère et incorruptible qui la tient en échec, il y a longtemps que la terre ne serait plus qu'un cloaque, et l'homme une débauche. Mais, heureusement, l'arbre de la vie n'a pas cessé non plus d'étendre sur vous ses rameaux protecteurs. Il oppose ses leçons et ses fruits aux leçons et aux fruits de son terrible rival. Il nous invite à respecter les conditions divines de notre sort , qui sont la dépendance de Dieu , la foi en sa parole et ses promesses, le règlement des désirs par l'esprit de sacrifice. Ici même. Messieurs, vous entendez cette seconde voix. Les deux réalités qui se disputaient le cœur d'Adam au paradis terrestre se disputent le vôtre ; l'arbre de la vie est à votre droite ; l'arbre de la science du bien

et du mal à votre gauche, et votre destinée personnelle, unie à celle du monde, dépend du choix que vous ferez.

Je ne vous en dis pas davantage. Il y a un siècle, mes paroles fussent tombées sur une génération trop loin de Dieu pour reconnaître son histoire dans ces mots de la Genèse : Vovs ne toucherez point à l'arbre de la science du bien et du mal, sous peine d'en mourir (1). C'était l'heure de l'ignorance et du mépris. Mais le livre de la révélation, ce livre où Dieu écrit toujours, a tourné une de ses feuilles, et le monde a vu dans le sang les vérités qu'il ne voyait pas dans la joie. Fils aînéâ de cette grande instruction, elle se poursuit en vous, et si elle ne vous donne pas encore la foi , elle vous approche au moins du respect. Je vous en félicite. Le voyageur inexpérimenté qui traverse les sables du Nil rencontre quelquefois sous ses pieds une pierre qui le frappe par sa forme ou sa solitude ; il s'incline et la soulève, pensant y trouver peut-être un vestige d'antiquité. L'imprudent I il ne sait pas qu'elle couvre un céraste dont un seul mouvement peut lui causer la mort. Ainsi en est-il du christianisme. C'est une pierre gisant dans les sables du monde, et que le premier venu insulte aisément comme un débris : mais elle contient la mort avec la vie , et la main qui la touche avec imprudence y reçoit une leçon qui rejaillit en bienfaits sur de plus respectueux scruta-

(1) Ghap. II, vers. 17.

leurs. Vous serez de ceux-ci, Messieurs; les malheurs de vos pères vous ont mûris pour la vérité. Vous souffrirez vous-mêmes, parce que vous avez touché vous-mêmes à Tarbre de la science du bien et du mal ; mais vos souffrances ajoutées à celles de vos pères combleront en vous l'abîme de l'erreur. Vous vivrez, vous reconnaîtrez votre place dans le monde, et, renonçant à une indépendance stérile et chimérique , vous attendrez de Dieu qui vous a lout donné la révélation dernière de vos destinées. Le regard tourné vers lui, quelle que soit l'épreuve qu'il vous envoie, richesse ou pauvreté, gloire ou jours obscurs, vous aurez le courage de votre vocation , parce que vous en aurez le dévouement. Et si jamais les vicissitudes d'un siècle agité vous préparaient des périls et des devoirs plus grands que ceux d'une vie commune, si moi-même avec vous je devais rencontrer l'occasion de vous donner l'exemple en m'aidantdu vôtre, j'espère que la même foi nous inspirerait la même vertu , et qu'on trouverait par terre le corps du prêtre à côté du corps du jeune homme , tous les deux ensevelis dans la communauté d'un seul âge, l'âge du sacrifice, qui est l'âge même de l'éternité.

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