GENÈSE DE SAINT DOMINIQUE
Dans une vallée de la Vieille-Castille, qu'arrose le Duéro , presque à égale distance d'Aranda et d'Osma, est un simple village appelé Galaruéga dans la langue du pays, et Calaroga dans la langue plus douce d'un grand nombre d'historiens. C'est là que naquit saint Dominique, l'an 1170 de l'ère chrétienne. Il dut la vie, après Dieu, à Félix de Gusman et à .Jeanne d'Aza. Ces pieux seigneurs avaient à Calaruéga une habitation dans laquelle saint Dominiqua vint au monde, et qui jusqu'à présent n'a point péri tout
(1) On trouvera à la fm du volume la liste des auteurs contemporains où j'ai puisé les faits qui composent la vie de saint Doniinique. Je ne les nomme en marge que lorsque je cite leur texte même. Pour la vérification, facile du reste, on peut recourir au premier volume des Annales de l'ordre des Frères Prêcheurs, par le père Mamachi. Son travail , imprimé à Rome en 1756j est le plus complet qui existe sur la vie de saint Dominique.
entière. Alphonse le Sage, roi de Caslille, y fonda en 1266 un monastère de religieuses dominicaines, de concert avec sa femme, ses fils, et les principaux grands d'Espagne. On voit dans ce monastère des appartements plus anciens que le corps de l'édifice, et étrangers à l'architecture d'un couvent; une tour de guerre du moyen âge où sont incrustées les armes des Gusmans, une fontaine qui porte leur nom, et beaucoup d'autres vestiges appelés par le peuple, organe de la tradition , le Palais des Gusmans. La branche castillane de cette illustre famille avait sa demeure principale à quelques lieues de là, au château de Gusman; le lieu de sa sépulture, pareillement voisin de Calaruéga , était à Gumiel d'izan, dans la chapelle d'une église appartenant à l'ordre de Cîteaux. Félix de Gusman et Jeanne d'Aza furent portés à cette chapelle après leur mort, et couchés sous deux cryptes l'un à côté de l'autre. Mais la vénération même dont ils étaient l'objet ne tarda pas de les séparer. Vers 1318, l'infant de Caslille Jean- Emmanuel transféra le corps de Jeanne d'Aza au couvent des dominicains de Pennafîed, qu'il avait bâti. Félix resta seul dans le tombeau de ses ancêtres , pour y être un témoin fidèle de la splendeur du sang qu'il avait transmis à saint Dominique, et Jeanne alla rejoindre la postérité spirituelle de son fils, pour jouir de la gloire qu'il avait acquise en préférant la fécondité qui vient de Jésus-Christ à la fécondité de la chair et du sang (1).
(1) Voir une disserlalion laline du père Brémond, qui a pour
Un signe célèbre précéda la naissance de saint Dominique. Sa mère vit en songe le fruit de ses entrailles sous la forme d'un chien qui tenait dans sa gueule un flambeau, et qui s'échappait de son sein pour embraser toute la terre. Inquiète d'un présage dont le sens était obscur, elle allait souvent prier sur la tombe de saint Dominique de Silos, autrefois abbé d'un monastère de ce nom, qui n'était pas loin de Galaruéga, et, en reconnaissance des consolations qu'elle y avait obtenues, elle donna le nom de Dominique à l'enfant qui avait été l'objet de ses prières. C'était le troisième qui sortait de ses flancs bénis. L'aîné, Antoine, consacra sa vie au service des pauvres, et honora par une grande charité le sacerdoce dont il était revêtu; le second, Mannes, mourut sous l'habit de Frère Prêcheur,
Quand Dominique fut présenté à l'église pour y recevoir le baptême, un nouveau signe manifesta la grandeur de sa prédestination. Sa marraine, que les historiens ne désignent qu'en l'appelant une noble dame , vit en songe sur le front du baptisé une étoile radieuse. Quelque vestige en demeura toujours depuis sur le visage de Dominique, et l'on a remarqué, comme un trait singulier de sa physionomie, qu'une certaine splendeur jaillissait de son front, et attirait
titre: De Gusmana slirpe sancti Dominici ; Romœ, 1740. Les continuateurs des Actes des Saints de Bollandus avaient mis en doute si réellement saint Dominique était issu des Gusmans; le pore Brémond leur répondit dans cet ouvrage. Les monuments dont il abonde ont décidé par voie de critique une question qui Tclait déjà par une tradition immémoriale.
à lui le cœur de ceux qui le regardaient. Le vase de marbre blanc où il avait été lavé de l'eau sainte fut transporté, en 1605, au couvent des Frères Prêcheurs de Valladolid , par les ordres de Philippe III, qui voulut que son fils y fût baptisé. Il est aujourd'hui à Saint-Dominique de Madrid , et plusieurs infants d'Espagne y ont été initiés à la vie qui est en Jésus- Christ , notre bien-aimé Seigneur.
Dominique ne fut point nourri d'un lait étranger; sa mère ne permit pas qu'un autre sang que le sien coulât dans ses veines ; elle le garda sur un sein où il ne pouvait puiser qu'une nourriture chaste, et sur des lèvres où il ne pouvait entendre qu'une parole vraie. Tout au plus, dans ce commerce maternel, avait- il à redouter la mollesse involontaire de ses langes, et cette abondance de soins que la tendresse la plus chrétienne ne sait pas toujours contenir. Mais la grâce qui était en lui se révolta de bonne heure contre ce joug. Dès qu'il put remuer ses membres de lui-même, il sortait en secret de son berceau et se couchait par terre. On eût dit qu'il connaissait déjà la misère des hommes , la différence de leur sort ici-bas; et que, prévenu d'amour pour eux, il souffrait d'avoir un lit meilleur que le dernier d'entre ses frères ; ou bien qu'initié aux secrets du berceau de Jésus-Christ, il voulait se faire une couche semblable à la sienne. On ne sait rien de plus des six premières années de sa vie.
A sept ans commencés il quitta la maison paternelle , et fut envoyé à Gumiel d'Izan , chez un oncle qui remplissait dans cette église les fonctions d'ar--
cliiprêlre. Ce fut là, près de la sépulture de ses aïeux, et sous la double autorité du sang et du sacerdoce . que Dominique passa la seconde partie de son enfance. « Avant que le monde, dit un historien, eû( 'i touché cet enfant, il fut confié, comme Samuel, y aux leçons de l'Église, afin qu'une discipline salui< taire prît possession de son coeur encore tendre ; (' et il arriva, en effet, que, posé sur ce fondement u solide, il croissait en âge et en esprit, s'élevant ' chaque jour, par un progrès heureux, à une plus >< haute vertu (1). »
L'université de Palencia au royaume de Léon, la seule que possédait alors l'Espagne, fut la troisième école où se forma Dominique. Il y vint à quinze ans, et se trouva pour la première fois abandonné à luimême, loin de l'heureuse vallée où, sous les murs de Calaruéga et de Gumiel d'Izan, il avait laissé tous ces doux souvenirs qui rappellent l'àme au lieu natal. Le séjour qu'il fit à Palencia fut de dix années. Il consacra les six premières à l'étude des lettres et delà philosophie, telles qu'on les enseignait alors. « Mais, dit un historien, l'angélique jeune homme K Dominique, bien qu'il pénétrât facilement dans les « choses humaines, n'en était cependant pas ravi, i< parce qu'il y cherchait vainement la sagesse de u Dieu, qui est le Christ. Nul des philosophes, en « effet, ne l'a communiquée aux hommes; nul des « princes de ce monde ne l'a connue. C'est pourquoi, « de peur de consumer en d'inutiles travaux la fleur
(1) Conslanlin d'Orvieto, Vie de naml Dominique, u. 3.
« et la force de sa jeunesse , et pour éteindre la soif « qui le dévorait, il alla puiser aux sources profon- « des de la théologie. Invoquant et priant le Christ, i< qui est la sagesse du Père, il ouvrit son cœur à la (( vraie science, ses oreilles aux docteurs des saintes « Écritures ; et cette parole divine lui parut si douce, « il la reçut avec tant d'avidité et de si ardents dé- « sirs, que, pendant quatre années qu'il l'étudia, u il passait des nuits presque sans sommeil, donnant i< à l'étude le temps du repos. Afin de boire ce fleuve « de la sagesse avec une chasteté plus digne encore u d'elle, il fut dix ans à s'abstenir de vin. C'était « une chose merveilleuse et aimable à voir que cet u homme en qui le petit nombre de ses jours accui( sait la jeunesse, mais qui par la maturité de sa « conversation et la force de ses mœurs révélait le u vieillard. Supérieur aux plaisirs de son âge, il ne « recherchait que la justice ; attentif à ne rien perdre « du temps, il préférait aux courses sans but le sein « de l'Église sa mère, le repos sacré de ses taber- « nacles , et toute sa vie s'écoulait entre une prière « et un travail également assidus. Dieu le récom- « pensa de ce fervent amour avec lequel il gardait « ses commandements, en lui inspirant un esprit de « sagesse et d'intelligence qui lui faisait résoudre « sans peine les plus difficiles questions (1). »
Deux traits nous sont restés de ces dix années de Palencia. Pendant une famine qui désolait l'Espagne,
(1) Thierry d'Apolda, Vie de sai7U Dominique, ch. i, n. 17 :l IS.
Dominique, non content de donner aux pauvres tout ce qu'il avait, même ses vêtements, vendit encore ses livres annotés de sa main, pour leur en distribuer le prix, et, comme on s'étonnait qu'il se privât des moyens d'étudier, il prononça cette parole , la première de lui qui soit arrivée à la postérité : « Pource rais-je étudier sur des peaux mortes , quand il y « a des hommes qui meurent de faim (1) ? » Son exemple engagea les maîtres et les élèves de l'université à venir abondamment au secours des malheureux. Une autre fois, voyant une femme, dont le frère était captif chez les Maures, pleurer amèrement de ne pouvoir payer sa rançon , il lui offrit de se vendre pour le racheter : mais Dieu , qui le réservait pour la rédemption spirituelle d'un grand nombre d'hommes, ne le permit pas.
Quand le voyageur passe, à la fin de l'automne, dans un pays dépouillé de toutes ses moissons, il rencontre quelquefois pendant aux arbres un fruit échappé à la main du laboureur, et ce reste d'une fertilité disparue lui suffit pour juger les champs inconnus qu'il traverse. Ainsi la Providence, en laissant dans l'ombre du passé la jeunesse de son serviteur Dominique, a voulu cependant que l'histoire en sauvât quelques traits, révélations incomplètes, mais touchantes, d'une âme où la pureté, la grâce, l'intelligence, la vérité et toutes les vertus étaient l'effet d'un amour de Dieu et des hommes mûr avant le temps.
(1) Actes de Bologne, clôposilion ilo frère Etienne, n. 1.
Dominique louchait à sa vingt-cinquième année sons que Dieu lui eût encore manifesté ce qu'il souhaitait de lui. Pour l'homme du monde, la vie n'est qu'un espace à franchir le plus lentement possible par le chemin le plus doux ; mais le chrétien ne la considère point ainsi. Il sait que tout homme est vicaire de Jésus-Christ pour travailler par le sacrifice de soi-même à la rédemption de l'humanité , et que, dans le plan de cette grande œuvre, chacun a une place éternellement marquée qu'il est libre d'accepter ou de refuser. Il sait que s'il déserte volontairement cette place que la Providence lui offrait dans la milice des créatures utiles, elle sera transportée à un meilleur que lui, et lui abandonné à sa propre direction dans la voie large et courte de l'égoïsme. Ces pensées occupent le chrétien à qui sa prédestination n'est pas encore révélée, et, convaincu que le plus sûr moyen de la connaître est de désirer l'accomplir, quelle qu'elle soit, il se tient prêt pour tout ce que Dieu voudra. Il ne méprise aucune des fonctions nécessaires à la république chrétienne , parce qu'en toutes peuvent se rencontrer trois choses d'où dépend leur valeur réelle : la volonté de Dieu qui les impose, le bien qui résulte de leur fidèle exercice, et le dévouement du cœur qui en est chargé. 11 croit même fermement que les moins honorées ne sont pas les moins hautes , et que la couronne des saints ne tombe jamais plus droit du ciel que sur un front pauvre, blanchi dans l'humilité acceptée d'un dur service. Peu lui importe donc où Dieu marquera sa place; il lui suffît d'apprendre quelle est sa volonté.
Or Dieu avait préparé au jeune Dominique un médiateur digne de lui , qui devait non-seulement lui manifester sa vocation , mais lui ouvrir les portes de sa carrière future , et le conduire par des voies imprévues sur le théâtre où l'attendait la Providence.
Parmi les moyens de réforme auxquels avaient recours ceux qui s'efforçaient de relever la discipline ecclésiastique, il en était un particulièrement recommandé parles souverains pontifes, je veux dire l'établissement de la vie commune dans le clergé. Les apôtres avaient ainsi vécu , et saint Augustin , leur imitateur, avait laissé, à ce sujet, la fameuse règle qui porte son nom. La vie commune n'est autre chose que la vie de famille et d'amour à son plus haut degré de perfection, et il est impossible qu'elle soit fidèlement pratiquée sans inspirer à ceux qui s'y dévouent les sentiments de fraternité, de pauvreté, de patience, d'abnégation, qui sont l'âme du Christianisme. Depuis un siècle et demi environ , on donnait aux prêtres qui se soumettaient à ce genre de vie le nom de chanoines réguliers. Ils ne formaient pas un seul corps sous un même chef; mais chaque maison avait son prieur, qui ne relevait que de l'évêque. Il faut exceplcr toutefois l'ordre des chanoines réguliers de Prémontré, fondé en 1120 par saint Norbert. Or l'évêque d'Osma, Martin de Bazan, jaloux de contribuer à la restauration de l'Église, avait récemment converti les chanoines de sa cathédrale en chanoines réguliers, et, instruit qu'il y avait à l'université de Palencia un jeune homme d'un rare mérite, originaire de son diocèse, il avait conçu l'espérance
de l'attacher à son chapitre ainsi qu'à ses desseins de réformation. Il chargea de cette aiïaire l'iiomme qui avait été son principal appui dans l'œuvre difticile qu'il venait d'accomplir, iiomme illustre dès lors par sa naissance, son génie, sa science et la beauté vénérable de sa vie, mais qui joignit plus tard à ces qualités, communes à d'autres, un titre que nul ne partage avec lui. Il y a six siècles que l'Espagnol dom Diego de Azévédo est couché sous une pierre que je n'ai pas même vue , et pourtant je ne prononce son nom qu'avec un respect qui m'émeut. Car ce fut le médiateur choisi de Dieu pour éclairer et conduire le patriarche d'une dynastie dont je suis l'enfant, et quand je remonte la longue chaîne de mes aïeux spirituels, je le rencontre entre saint Dominique et Jésus-Christ.
L'histoire ne nous a pas conservé les premiers entretiens de dom Diego avec le jeune Gusman ; mais il est facile de les deviner par leur résultat. A vingtcinq ans, une âme généreuse ne cherche qu'à donner sa vie. Elle ne demande au ciel et à la terre qu'une grande cause à servir par un grand dévouement ; l'amour y surabonde avec la force. Et, si cela est vrai d'une âme qui n'a reçu sa trempe que d'une nature heureuse, combien plus de celle où le Christianisme et la nature coulent ensemble comme deux fleuves vierges dont pas une goutte ne s'est épanchée en de vaines passions! Je me représente donc sans peine l'entretien de dom Diego avec le noble étudiant de Palencia. Il lui apprit en peu de moments ce qui ne s'apprend pas dans les livres et les uni-
versités : l'état de la lutte du bien et du mal dans le monde, les plaies profondes faites à l'Église, la pente générale des affaires, et enfin tout ce qui forme le nœud secret d'un siècle. Dominique, initié aux maux de son temps par un homme qui les comprenait , éprouva sans doute le besoin d'apporter le tribut de son corps et de son âme à la chrétienté souffrante. Il vit d'un seul trait sa place et son devoir : il les vit dans le sacerdoce selon l'ordre de Mclchisédech, à la suite de Jésus-Christ, seul Sauveur du monde, source unique de toute vérité, do tout bien, de toute grâce, de toute paix, de tout dévouement, et dont les ennemis sont les éternels ennemis du genre humain, quelque nom^u'ils prennent. Il vit que ce divin sacerdoce, avili par trop de mains indignes de sa consécration, avait besoin d'être relevé devant Dieu et devant les peuples, et qu'il ne pouvait l'être que par la résurrection des vertus apostoliques en ceux qui en étaient ornés et chargés. Et le premier pas de toute rénovation étant de faire soi-même ce qu'on veut voir faire aux autres , l'héritier des Gusmans voua sa vie à Dieu dans le chapitre réformé d'Osma , sous la direction de dom Diego , qui en était le prieur.
« Alors, dit le bienheureux Jourdain de Saxe, il « commença de paraître entre les chanoines, ses « frères, comme un flambeau qui brûle, le pro- « mier par la sainteté, le dernier de tous par l'hu- « milité de son cœur, répandant autour de lui une « odeur de vie qui donnait la vie, et un parfum séni- « blahlc à l'encens dans les jours d'été. Ses frères
-I admirent une si sul)lime religion : ils rélahlissont << leur sous-prieur, afin que, placé plus haul , ses t' exemples soient plus visibles et plus puissants. " Pour lui , comme un olivier qui pousse des rejc- (' tons, comme un cyprès qui grandit, il demeurait '< jour et nuit dans l'église, vaquant sans relâche à >i la prière , et se montrant à peine hors du cloître , '■ de peur d'oter du loisir à sa contemplation. Dieu '( lui avait donné une grâce de pleurer pour les pé- >< cheurs, pour les malheureux et les affligés; il K portait leurs maux dans un sanctuaire intérieur « de compassion, et cet amour douloureux, lui « pressant le cœur, s'échappait au dehors par des w larmes. C'était sa coutume, rarement interrompue, « de passer la nuit en prière, et de s'entretenir avec K Dieu, sa porte fermée. Quelquefois alors on en- « tendait des voix, et comme des rugissements , sor- <( tir de ses entrailles émues, qu'il ne pouvait conu tenir. Il y avait une demande qu'il adressait souvent K et spécialement à Dieu, c'était de lui donner une X vraie charité, un amour à qui rien ne coûtât pour (( le salut des hommes, persuadé qu'il ne serait vrai- « ment un membre du Christ que lorsqu'il se coni< sacrerait tout entier, selon ses forces, à gagner (' des âmes, à l'exemple du Sauveur de tous, le (' Seigneur Jésus-Christ, qui s'est immolé sans ré- « serve à notre rédemption. Il lisait un livre qui a <( pour titre : Conférences des Pères, lequel traite « à la fois des vices et de la perfection spirituelle , (( et il s'efforçait, en le lisant, de connaître et de « suivre tous les sentiers du bien. Ce livre, avec le
'( secours de la grâce , l'éleva à une difficile purelti ( de conscience, à une abondante lumière dans la ( contemplation , et à un degré de perfection fort < grand (1). »
La Providence ne se pressait pas à l'égard de Dominique , quoique sa vie dût être courte. Elle le laissa pendant neuf années, à Osma, se préparer à la mission encore inconnue qu'il devait remplir. Dans cet intervalle, en 1201 , dom Diego de Azévédo succéda sur le siège épiscopal à Martin de Bazan. A peu près à la même époque, Dominique commença d'annoncer au peuple la parole de Dieu , mais sans s'éloigner beaucoup d'Osma , et continua vraisemblablement ce ministère, sur lequel on ne possède aucun détail, jusqu'en 1203, moment solennel où il quitta l'Espagne, et s'achemina, sans le savoir, à l'âge de trente-quatre ans, vers le lieu de ses destinées.
Ici finit la genèse de saint Dominique, c'est-à-dire la suite des choses qui ont formé son corps et son âme , et l'ont préparé pour la fln providentielle qu'il devait librement accomplir. Tout homme a sa genèse particulière, proportionnée à son service futur dans le monde, et dont la connaissance seule peut bien expliquer ce qu'il est. L'amitié nous ouvre ces replis profonds où. sont ensevelis les mystères du passé et de Tavenir; la confession nous les révèle dans un autre but ; l'histoire cherche à y descendre , afin de saisir les événements dans leurs sources premières ,
(1) Vie de saint Dominique, chap. i, n. 8 et suiv
ot d'en rattacher le fil à la main de celui qui crée les germes , et y dépose le bien sous des formes sans nombre. Dominique, appelé de Dieu à fonder un ordre nouveau qui édifiera l'Église par la pauvreté, la prédication et la science divine, eut une genèse dont le rapport est manifeste avec cette prédestination. Il naît d'une famille illustre , parce que la pauvreté volontaire est plus frappante en celui qui méprise une fortune et un rang tout acquis. Il naît en Espagne, hors du pays qui sera le théâtre de son apostolat, parce qu'un des plus grands sacrifices de l'apôtre est d'abandonner sa patrie pour porter la lumière à des nations dont la langue même est ignorée de lui. Il passe au sein d'une université les dix premières années de sa jeunesse, afin d'y acquérir la science nécessaire aux fonctions évangéliques, et d'en transmettre l'estime et la culture à son ordre. Pendant neuf autres années, il se plie aux pratiques de la vie commune, afin d'en connaître les ressorts, les difficultés et les vertus, et de n'imposer un jour à ses frères que le joug qu'il aura lui-même longtemps porté. Dès son berceau, Dieu lui donne l'instinct et la grâce de l'assujettissement du corps à une vie dure : car comment l'apôtre supportera-t-il la fatigue des voyages, le chaud, le froid, la faim, la prison, les coups, la misère, s'il n'a de bonne heure soumis son corps au plus rude apprentissage? Dieu lui donne aussi un goût précoce et ardent de la prière : car la prière est l'acte tout-puissant qui met les forces du Ciel à la disposition de l'homme. Le Ciel est inaccessible à la violence ; la prière le fait descendre jusqu'à nous.
Mais, par-dessus tout, Dominique reçoit le don sans lequel les autres ne sont rien, le don d'une immense charité qui le presse nuit et jour de se dévouer au salut de ses frères, et le rend sensible jusqu'aux larmes à toutes leurs afflictions. Enfin Dieu lui envoie, pour l'initier aux mystères de son siècle, un homme de forte trempe, qui devient son ami, son évêque , et , comme nous Talions voir, son introducteur en France et à Rome. Ces faits peu nombreux , mais suivis et profonds, s'entrelacent lentement dans un cercle de trente-quatre années, et Dominique, formé par eux, arrive sans tache à la plus belle virilité que puisse souhaiter un homme qui connaît Dieu.