IV
gieuses par des spectacles, des triomphes, des jeux, des combats. Mais, au lieu d'instruire et d'élever l'homme, rien n'a servi davantage à le dégrader; les passions les plus honteuses venaient chercher là des assouvissements applaudis. Le sang et la volupté s'y donnaient rendez-vous devant les saintes images de la patrie , et la publicité , mère de la pudeur, n'y était pour la multitude qu'une débauche de plus. C'est qu'en effet les plaisirs de la foule tournent aisément vers tous les vices. Un politique célèbre a dit : « Qui assemble le peuple l'émeut. » On pourrait dire avec non moins de vérité : Qui amuse le peuple le corrompt. Dans les temps modernes, on a vu des législateurs rationalistes essayer de créer des fêtes pour remplacer celle du septième jour qu'ils avaient abolie. Ils n'ont réussi qu'à inventer des imitations de l'antiquité , avec le ridicule de plus et le peuple de moins. Le sens public était devenu trop juste et trop profond sous l'inspiration du christianisme pour accueillir ces puériles rénovations. Il a donc fallu , dans les grandes occasions de la vie civile, se borner à des divertissements vulgaires , et Dieu seul est demeuré en possession de donner au genre humain des solennités graves, qui le rassemblent, le remuent, l'améliorent et le reposent.
En est-il un seul parmi vous, Messieurs , qui n'ait été quelquefois touché du spectacle que présente une population chrétienne dans le jour consacré à Dieu? Les voies publiques se couvrent d'une multitude ornée de ses meilleurs habits; tous les âges y paraissent avec leurs espérances et leurs peines , les
unes et les autres tempérées par un sentiment plus haut de la vie. Une joie fraternelle anime les yeux qui se rencontrent; le serviteur est plus proche de son maître; le pauvre est moins éloigné du riche; tous , par la communauté du même devoir accompli et par la conscience de la même grâce reçue, se sentent plus étroitement les fils du même Père qui est au ciel. Le silence des travaux serviles, compensé par la voix joyeuse et mesurée des cloches , avertit des milliers d'hommes qu'ils sont libres , et les prépare à supporter pour Dieu les jours où ils ne le seront pas. Rien d'austère n'obscurcit les visages; l'idée de l'observance est modérée par celle du repos, et l'idée du repos est embellie par l'image d'une fête. L'encens fume dans le temple , la lumière brille sur l'autel, la musique remplit les voûtes et les cœurs, le prêtre va du peuple à Dieu et de Dieu au peuple ; la terre monte, et le ciel descend. Qui ne sortira plus calme? Qui ne rentrera meilleur? Ohl pour moi, Messieurs, jamais ce jour ne m'a laissé sans attendrissement, et même ici, dans cette capitale où tant d'âmes ne la respectent pas, je n'en vois jamais l'effet populaire sans m'élever vers Dieu par une aspiration de reconnaissance et d'amour.
Tel est donc le sens , tel est le résultat de cette grande loi du travail que Dieu a voulu promulguer et consacrer dans l'acte même de la création. Après vous l'avoir interprétée , pourrais-je retenir un sentiment douloureux qui m'oppresse? Pourrais-je ne pas me plaindre à vous qu'il y ait un peuple chrétien qui méprise cette loi , et que ce peuple soit le
nôtre? Est-ce bien la France qui méconnaît à ce point les devoirs les plus sacrés de l'homme envers l'homme? Est-ce elle qui déchire le pacte fondamental de l'humanité, qui livre au riche l'âme et le corps du pauvre pour en user à son plaisir, qui foule aux pieds le jour de la liberté, de l'égalité, de la fraternité, le jour sublime du peuple et de Dieu? Je vous le demande, est-ce bien la France? Ne l'excusez pas en disant qu'elle permet à chacun le libre exercice de son culte, et que nul, s'il ne le veut, n'est contraint de travailler le septième jour; car c'est ajouter à la réalité de la servitude l'hypocrisie de l'affranchissement. Demandez à l'ouvrier s'il est libre d'abandonner le travail à l'aurore du jour qui lui commande le repos. Demandez au jeune homme qui consume sa vie dans un lucre quotidien dont il ne profite pas, s'il est libre de respirer une fois par semaine l'air du ciel et l'air plus pur encore de la vérité. Demandez à ces êtres flétris qui peuplent les cités de l'industrie s'ils sont libres de sauver leur âme en soulageant leur corps. Demandez aux innombrables victimes de la cupidité personnelle et de la cupidité d'un maître , s'ils sont libres de devenir meilleurs , et si le gouffre d'un travail sans réparation physique ni morale ne les dévore pas vivants. Demandez à ceux-là mêmes qui se reposent, en effet, mais qui se reposent dans la bassesse des plaisirs sans règle , demandez-leur ce que devient le peuple dans un repos qui n'est pas donné et protégé par Dieu. Non, Messieurs , la liberté de conscience n'est ici que le voile de l'oppression ; elle couvre d'un manteau d'or
les lâches épaules de la plus vile des tyrannies, la tyrannie qui abuse des sueurs de l'homme par cupidité etparimpiété. Si la liberté de conscience étaitici pour quelque chose, apparemment l'Angleterre protestante s'en serait aperçue ; apparemment la démocratie des États-Unis d'Amérique s'en serait avisée : et dans quels lieux du monde le droit du septième jour fut-il plus respecté? Sachent donc ceux qui l'ignorent , sachent les ennemis de Dieu et du genre humain, quelque nom qu'ils prennent, qu'entre le fort et le faible, entre le riche et le pauvre, entre le maître et le serviteur, c'est la liberté qui opprime, et la loi qui affranchit. Le droit est l'épée des grands, le devoir est le bouclier des petits.
Il en est temps, Messieurs, arrachons de la France cette lamentable erreur qui n'a que trop duré. Aussi bien les tempêtes nous avertissent qu'il n'est pas bon de violer les commandements qui furent promulgués avec la création , renouvelés dans les foudres du Sinaï , et retrempés dans le sang du Calvaire. Qui est contre Dieu est contre l'humanité, et si quelques malheureux, armés de ce qu'ils appellent la raison, ne craignent pas de se faire ces deux ennemis , nous pouvons nous fier de la vengeance à l'avenir tout seul, à cet avenir qui est déjà le présent, et qui nous avertit tous de penser à nos fautes et de les combattre généreusement dans une salutaire réparation. La France le fera ! Oui , mon Dieu , la France le fera! Nous en avons l'augure dans le respect qu'elle vous porte au milieu des ruines qu'elle vient si soudainement d'accomplir. Elle écoutera les pro-
phéties de l'expérience, elle se relèvera vers vous par les difficultés de s'asseoir d'elle-même; elle reconnaîtra pour principe de son salut cette belle parole que vous avez dite à tous les peuples du monde par Jésus -Christ, votre Fils unique : Cherchez d'abord le royaume de Dieu et sa justice, et le reste vous sera donné par surcroît (1). Entendez , mon Dieu, cette voix qui vous parle delà France, et lorsqu'une année descendue de votre éternité sur notre courte vie nous ramènera dans ce temple, faites que nous y trouvions debout, plus fortes et plus glorieuses que jamais , la patrie et la vérité.
(1) Saint Matthieu , chap. vi , vers. 33.