DOCTRINE DE SAINT THOMAS SUR L USAGE DE LA PHILOSOPHIE
DANS l'Église
« Parmi toutes les occupations des hommes, la « plus parfaite, la plus sublime, la plus utile et la « plus agréable , est l'étude de la sagesse. Elle est (( la plus parfaite, parce que l'homme qui cultive la {( sagesse possède déjà quelque chose de la vraie « félicité ; c'est pourquoi le Sage a dit : Heureux (( Vlioinme qui s'applique à la sagesse. Elle est la (( plus sublime, parce que c'est elle qui donne à (( l'homme le plus de ressemblance avec Dieu, qui « a tout fait sagement; et, comme la ressemblance « est la cause de Tamour, c'est l'étude de la sagesse (( qui unit principalement à Dieu ; d'où vient que le « Sage a dit : La sagesse est pour les hommes un « trésor infini, et tous ceux qui l'ont possédée ont « été les amis de Dieu. Elle est la plus utile, parce « qu'elle conduit au royaume de l'immortalité : Le
« désir de la sagesse, a dit le Sage, mène au royaume (( éternel. Enfin elle est la plus agréable, parce que, « selon le Sage , sa conversation n'est point amère , {( mais pleine de joie et de contentement. Ayant (( donc reçu de la miséricorde divine la confiance de « m'adonner aux offices de la sagesse, quoiqu'ils « surpassent mes forces , je me propose de rendre (( manifestes autant que je le pourrai les vérités (( qu'enseigne la foi catholique, en écartant les er- « reurs qui leur sont opposées. Car, pour me servir « des paroles d'Hilaire, je sens que le principal de- (( voir de ma vie est de rendre gloire à mon Dieu « dans tous mes discours et dans tous mes travaux. « Mais il est difficile de combattre chaque erreur en « particulier, pour deux raisons.
a Premièrement , les écrits de ceux qui ont blas- « phémé la vérité ne nous étant pas assez connus , « nous ne pouvons chercher dans leurs raisonne- « ments mêmes la ruine de leurs erreurs, comme (( ont fait les docteurs anciens à l'égard des gentils , « dont ils pouvaient connaître la situation, soit qu'ils « eussent eux-mêmes partagé leurs égarements, soit « que du moins, ayant vécu parmi eux, ils eussent « été instruits dans leurs doctrines.
« En second lieu, plusieurs des ennemis de la « vérité, tels que les mahométans et les païens, ne (( s'accordent pas avec nous sur l'autorité de quelque « écriture sacrée qui serve à les convaincre , comme « sert à l'égard des Juifs l'Ancien Testament, et le « Nouveau à l'égard des hérétiques : ceux-ci, au « contraire , rejettent l'un et l'autre. Il est donc né-
« ccssaire pour les combattre de recourir à la raison « naturelle, qui est la loi de tous les esprits, mais « qui, dans les choses divines, n'est pas capable « d'atteindre le vrai tout entier
« En effet, dans les vérités qui regardent Dieu et « que la foi confesse, il en est de deux sortes : les « unes , qui surpassent toutes les facultés de l'en- « tendement humain, telles que l'unité de Dieu en « trois personnes ; les autres , qui sont accessibles à (( la raison naturelle, telles que l'existence de Dieu, « son unité et plusieurs dogmes semblables, que les (( philosophes eux-mêmes, aidés des seules lumières « de la raison naturelle, ont établis par des démons- (( trations
« D'où il suit évidemment que le sage doit s'oc- « cuper de ces deux sortes de vérités divines, l'une « où peut atteindre l'investigation de la raison , « l'autre inaccessible à toute son industrie, et dé- « truire les erreurs qui leur sont opposées. Je dis « deux sortes de vérités divines , non pas par rap- (( port à Dieu, qui est la vérité une et simple, mais « par rapport à nous , qui saisissons diversement la {( nature de Dieu. Or, on procède à la manifestation « du premier genre de ces vérités par des démons- « trations qui convainquent les adversaires; quant « aux autres, comme elles ne peuvent être établies « par des raisonnements , il ne faut pas chercher à (( les établir de cette façon, mais résoudre seulement « les objections que les adversaires proposent, et « qui peuvent être résolues, puisque, ainsi que u nous l'avons montré ailleurs, la raison naturelle
(f n'est pas opposée à la foi. La seule manière di- « recte de convaincre les esprits de ce genre de vé- « rites est l'autorité de l'Écriture sainte, conflrmée « par des miracles ; car nous ne croyons les choses « qui sont au-dessus de la raison humaine qu'à « l'aide de la révélation. Cependant il est possible « de les éclairer de quelques lumières vraisem- (( blables, qui sont utiles à l'exercice et à la conso- « lation des fidèles, mais qu'il ne faut pas employer (( contre ceux qui ne le sont pas, de peur que l'in- « suffisance de ces lumières ne les confirme dans « l'erreur, et ne leur persuade que nous n'avons pas « d'autres motifs de consentir à la vérité de la foi.
« J'ai donc l'intention de procéder comme il vient « d'être dit. Je m'efforcerai d'abord de rendre mani- (( [estes les dogmes que la foi professe, en même « temps que la raison les découvre. Je les établirai (( sur des démonstrations y dont quelques-unes se- (( ront tirées des livres des philosophes et des saints, « et qui, en confirmant la vérité, convaincront ses « adversaires. M'élevant ensuite des choses plus « claires aux choses les plus obscures, j'arriverai « à la manifestation des dogmes qui surpassent les « forces de la raison, et je montrerai la vérité de la « foi, en résolvant les objections de ses adversaires, « autant que Dieu le permettra, au moyen de rai- (( sonnements et d'autorités. Ainsi sera accompli « notre dessein , de rechercher par la voie de la rai- « son tout ce que l'esprit humain peut découvrir sur u Dieu (1). »
(1) Saint Thomas, Contre les nations, chap. ii, m et ix.
On vient de voir, dans ce résumé si simple et si clair, l'emploi que les écoles chrétiennes faisaient de la philosophie et de révidcncc avant Descartes, et l'emploi qu'elles en font encore aujourd'hui. Si l'on substituait dans nos écoles le livre de saint Thomas Contre les nations aux traités de philosophie qu'on y enseigne, il n'y aurait de changé que quelques démonstrations particulières; car l'Eglise profite de toutes les méditations nouvelles que le temps inspire au génie de ses amis et de ses ennemis , et les paroles de Clément d'Alexandrie n'ont pas cessé d'être les nôtres : « Ce que nous appelons « la philosophie n'est pas celle des stoïciens, de ({ Platon, d'Épicure ou d'Aristote, mais le choix « formé de ce que chacune de ces sectes a pu dire « de vrai, de favorable aux mœurs, de conforme à (( la religion. » La seule différence qui existe sous ce rapport entre l'époque présente et les siècles antérieurs, c'est qu'auparavant les noms de Platon et d'Aristote dominaient {'éclectisme chrétien , tandis que, depuis Descartes , aucun philosophe n'a été assez puissant pour que son nom fût dans l'Église le nom même de la philosophie. Ni Descartes, ni Mailebranche, ni Leibnitz, ni M. de Bonald, les quatre grands philosophes chrétiens des temps modernes, n'ont élevé un monument assez complet, n'ont acquis un ascendant assez universel pour devenir les pères du troisième âge philosophique. Ils ont rendu tous quatre de mémorables services à la vérité : Descartes, en abolissant les abus de la philosophie péripatéticienne , et en tirant du doute
même des clémonslralions de l'âme et de Dieu, qui sont ce qui a été fait de plus beau contre le scepticisme; Mallebranche , en développant avec un art infini les causes de nos erreurs; Leibnitz, en honorant les mystères chrétiens par des explications auxquelles son génie et sa vaste science imprimaient un sceau que nul ne pouvait mépriser; M. de Donald, en démontrant que le langage, instrument nécessaire de la pensée , avait été donné de Dieu aux hommes, et que la société, dépositaire de la parole, l'est aussi des vérités primordiales et invincibles sur lesquelles repose la vie des nations. Les ouvrages de ces grands hommes, en mettant à part les erreurs que le Saint-Siège a entendu noter dans Descartes, comptent parmi les plus beaux dons que Dieu ait faits à la vérité; ils ne peuvent être assez lus par ceux qui cherchent Dieu; et, si les noms de Platon et d'Aristote représentent dans le passé une plus vaste unité de doctrines , rappellent une gloire plus générale, ils le doivent peut-être moins au génie qu'au temps.
Aujourd'hui la philosophie ne peut plus enfanter d'école; elle pénètre sourdement dans quelques intelligences isolées : elle va çà et là trouver les esprits, comme la graine mûrie au soleil se détache de la plante, et, emportée par le hasard des vents, va germer sous mille cieux divers, tandis que la tige qui la porta meurt loin de ses filles, et n'en a pas une pour orner de près son tombeau. Si M. de Ronald avait vécu dans l'antiquité, sa vieillesse eût été entourée d'une postérité nombreuse; il eût élevé sa
tête avec gloire au-dessus de ses enfants : mais il a vécu dans notre âge, où l'Eglise seule rassemble ses petits sous ses ailes; et l'homme qui a dit à son siècle de si profondes vérités , qui a tiré tant d'intelligences des routes perdues, vit solitaire dans les montagnes, et ne recevra que de la main de Dieu la double couronne du génie et de la vertu.
La grande erreur de M. de la Mennais , après l'exemple de tous ces hommes éminents , sa grande erreur, quelle que fût d'ailleurs sa philosophie, a été de vouloir fonder une école philosophique, et d'espérer que cette école serait le lien des esprits, la base de la religion, le salut de la société. Il n'y a pas eu depuis Jésus- Christ une erreur plus décevante que celle-là. Jusqu'alors , comme on vient de le voir, la philosophie n'avait été dans l'Église qu'une préparation à la foi par la démonstration des vérités religieuses accessibles à la raison, et qu'une confirmation de la foi par l'explication vraisemblable des vérités inaccessibles à la raison. Jamais la philosophie n'était allée plus loin dans l'Église; et elle ne le pouvait pas, puisque tous les Pères et tous les docteurs chrétiens démontrent de concert l'impuissance de la philosophie et la nécessité d'une parole divine transmise et enseignée par l'autorité de l'Église catholique. M. de la Mennais le premier a voulu établir la foi par la philosophie même, unir par elle les intelligences divisées. Il a rassemblé toutes les forces de son esprit et de son caractère pour fonder sur une école philosophique la paix du monde, le salut de l'avenir. Eh bien ! qu'a-
vons-nous recueilli de tant de travaux? Ne pourrions-nous pas nous arrêter ici, et nous contenter d'en appeler à ce gémissement qui sort de tous les cœurs? Mais il faut, après que nous aurons résumé ce qui précède, examiner de plus près de quel secours pouvait être à la défense du christianisme la nouvelle philosophie.