‹ Œuvres (volume 5)Chapitre 5 sur 27 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

QUE LA NECESSITE D UNE AUTORITE ENSEIGNANTE ET INFAILLIBLE A TOUJOURS ÉTÉ LA BASE DE LA DÉFENSE DU CHRISTIANISME , MAIS qu'on PLAÇAIT CETTE AUTORITÉ DANS l'ÉGLISE , ET NON DANS LE GENRE HUMAIN.

« Je veux vous dire, comme je le pourrai, la route « que j'ai suivie lorsque je cherchais moi-même la « vraie religion, dans l'esprit où j'ai exposé qu'elle « devait être cherchée. J'étais déjà plein de troubles « et d'hésitation , quand je me séparai de vous, en « passant la mer; je ne savais quelle doctrine re- « tenir ou abandonner. Cette incertitude était de- « venue plus grande en moi chaque jour, depuis « que j'avais entendu cet homme (1) qui nous avait « été annoncé , comme s'il fût venu du ciel dissiper « nos doutes , et que j'avais trouvé semblable aux « autres en tout, sauf une certaine éloquence. « Arrivé en Italie, j'eus au dedans de moi-même

(1) Fauste le manichéen.

une grande délibération et de grands combats , non pour savoir si je resterais dans la secte où je me repentais de m'être engagé, mais pour discerner le chemin de la vérité, à laquelle j'aspirais, vous ne l'avez pas ignoré, avec tant d'amour et de gémissements. Souvent il me paraissait impossible de la découvrir, et j'étais emporté par le flux et le reflux de mes pensées vers le scepticisme de l'Académie. Souvent je considérais, autant qu'il était en moi, l'esprit humain si vif, si investigateur, si pénétrant, et je ne comprenais pas que la vérité lui demeurât cachée, si ce n'est parce que le mode convenable pour la chercher était lui-même caché en elle, et je pensais qu'il fallait apprendre ce mode secret de quelque autorité divine. Restait à savoir où était cette autorité, puisque, au milieu des dissensions de l'hérésie, chacun l'invoquait en sa faveur. C'était une forêt inextricable où je craignais d'entrer, et cependant mon âme était agitée sans aucun repos par la passion du vrai; je me détachais toujours de plus en plus de ceux que j'avais déjà résolu d'abandonner. Dans un péril si grand, qu'avais-je à faire , qu'à prier avec des larmes et avec la voix d'un homme malheureux la divine Providence de venir à mon secours? Je le faisais assidûment. Quelques discussions publiques de l'évêque de Milan m'avaient presque ébranlé , au point que j'avais un désir, mêlé d'espérance, de proposer des questions sur l'Ancien Testament, que ma secte avait en exécration, comme vous le savez.

(( Je" m'étais aussi résolu d'être catéchumène dans « l'Église à laquelle mes parents m'avaient donné « dans mon enfance, jusqu'à ce que j'eusse trouvé « ce que je voulais, ou que je me fusse persuadé « qu'il était inutile de le chercher désormais. J'é- « tais donc dans un état de docilité très -favorable « pour être enseigné, en cas qu'il y eût quelqu'un (( chargé du pouvoir de l'enseignement. C'est pource quoi si vous avez été agité longtemps comme « moi par le souci de votre âme , si vous êtes las (( d'être ballotté en vain, et que vous vouliez mettre « un terme à ce dur travail, suivez comme moi la « voie de la discipline catholique, qui, venue du « Christ jusqu'à nous par les apôtres, ira de nous à (( la postérité.

« Car la vraie religion ne peut s'introduire dans « l'âme que par le commandement et avec le poids « de l'autorité , en lui faisant croire d'abord les vé- (( rites qu'elle percevra plus tard, si elle s'en rend u digne par sa conduite.

« Peut-être demanderez- vous pourquoi il faut « être instruit par la foi avant de l'être par la raison. (( Vous le comprendrez facilement, si vous voulez « être juste... Pensez -vous que tous les hommes « soient capables de saisir les raisonnements qui « conduisent l'esprit humain à l'intelligence des « choses divines? Est-ce le plus grand nombre qui « en est capable, ou seulement un très-petit nombre « d'hommes? C'est un petit nombre, dites -vous. « Pensez-vous être de ce petit nombre? Ce n'est pas « à moi, dites-vous, de l'affirmer...

« Supposons donc que vous cherchiez la vraie re- « ligion avec un désir sincère de la recevoir, et que « vous soyez du petit nombre d'hommes capable « de comprendre les raisons par lesquelles la force (( divine de l'esprit s'élève à une connaissance cer- « taine de la vérité, dites-moi, que ferons-nous des « autres hommes qui ne sont pas doués d'un génie « aussi perçant? N'y aura -t- il pour eux aucune ({ religion, ou bien faudra-t-il les mener pas à pas, « de degré en degré, dans les hauteurs infinies du (( vrai? Vous voyez tout de suite le parti le plus (( religieux; car vous ne pouvez exclure un seul (( homme de cette grande espérance qui vous anime, « vous ne pouvez en abandonner un seul. Mais alors (( ne pensez-vous pas qu'il leur est impossible d'en- « trer en possession de la vérité, s'ils ne croient (( d'abord pouvoir y parvenir, s'ils n'y tendent avec « un esprit suppliant, par une vie conformée des (( préceptes nécessaires qui doivent les purifier? « Vous le pensez certainement. Si donc ceux du « nombre desquels vous êtes, à ce que je crois, qui « peuvent pénétrer facilement par la raison les se- « crets divins, suivaient aussi cette voix de l'obéis- « sance et de la foi, quel mal en souffriraient- ils? « Aucun, ce me semble. Mais, dites-vous, pourquoi ({ la suivraient-ils? Pourquoi les retarder dans leur (( marche? Parce que, bien qu'ils ne se nuisissent « pas à eux-mêmes, ils nuiraient aux autres par « leur exemple. Peu d'hommes sentent la mesure « véritable de leurs forces : les uns se croient trop « faibles, il faut les encourager; les autres se croient

« trop forts, il faut les arrêter, afin que les premiers « ne périssent pas par le désespoir, les seconds par « leur audace. Or il est facile de pourvoir à ce ({ double danger, si ceux-là mêmes qui seraient « capables de prendre leur vol sont contraints de u marcher dans la voie commune, de peur qu'ils « n'excitent les autres à une périlleuse imitation. « Voilà la providence de la vraie religion; voilà v( l'ordre établi de Dieu, tel qu'il nous est venu de (( nos bienheureux ancêtres, et qu'il a été conservé i( jusqu'à nous. Vouloir le troubler et le pervertir, « c'est chercher la religion par un chemin sacrilège, « et ceux qui le tentent, même quand on leur accor- « derait tout ce qu'ils veulent, n'arrivent pas où ils « prétendent. Quelle que soit l'excellence de leur (( génie, si Dieu ne les aide, ils rampent à terre. Or « Dieu aide les hommes qui le cherchent, lorsqu'ils « ont eux-mêmes pitié du genre humain. On ne « trouverait pas dans le ciel un chemin plus sûr « pour arriver à lui...

« C'est pourquoi Dieu, nous apportant le remède « qui devait guérir nos mœurs corrompues, s'acquit (( l'autorité par des miracles, mérita la foi par l'au- « torité, s'attira la multitude par la foi, obtint de la « multitude l'antiquité , et consoUda par cette anti- « quité la religion, de telle sorte qu'elle ne fût ébranw lée ni par la nouveauté inepte et frauduleuse des « hérétiques , ni par l'erreur léthargique et violente « des peuples païens...

« C'est là, croyez- moi, l'autorité d'où vient le « salut, la cause qui suspend d'abord notre âme au-

« dessus de son habitation terrestre, et qui, l'arra- « chant ensuite à l'amour de ce monde , la convertit « à Dieu. C'est l'autorité seule qui ébranle les « hommes ignorants, et les porte à la sagesse. Sans « doute, pour ceux qui ne peuvent atteindre par « eux-mêmes le vrai, ce serait un malheur d'être « trompé par l'autorité , mais c'en serait un bien « plus grand de n'être pas touché par elle. Car, ou « la providence de Dieu ne préside pas aux choses « humaines , et alors il est inutile de s'occuper de « religion; ou elle y préside, et soit par l'ordre de ({ la création, qui découle apparemment de quelque « source ineffable de beauté, soit par je ne sais (( quelle voix intérieure de la conscience, elle aver- (( tit publiquement, comme en secret, les meilleurs « esprits de chercher Dieu et de le servir, et alors « il ne faut pas désespérer que Dieu lui-même ait « établi une autorité qui nous soit un chemin sûr a pour nous élever jusqu'à lui. Cette autorité, en « mettant à part la raison, dont la foule des hommes, « comme nous l'avons dit, ne peut user avec assez « de discernement, ébranle notre conviction de deux « manières, en partie par les miracles, en partie par « la multitude de ses sectateurs. Le sage n'a pas « besoin de ces deux choses : qui le nie ? mais il (( s'agit précisément de devenir sage, c'est-à-dire « de connaître la vérité, sans laquelle il n'y a pas « de sagesse , et qu'une âme souillée ne connaîtra « jamais. J'entends par une âme souillée, pour « m'expliquer brièvement, celle qui aime autre « chose que l'âme et Dieu. Plus elle devient pure,

(( mieux elle regarde et voit la vérité. Vouloir donc (( voir la vérité pour purifier l'âme , tandis qu'il (( faut purifier l'âme pour voir la vérité, c'est le « renversement de l'ordre, et c'est l'autorité qui le « rétablit, en aidant l'homme à devenir pur, et <( capable par conséquent de la contemplation du « vrai (1). »

Les passages de saint Augustin qu'on vient de lire renferment précisément les éléments principaux de la défense du christianisme, telle qu'elle avait été conçue dans toute la suite des siècles jusqu'à M. l'abbé de la Mennais. Ces éléments se réduisent à trois: l'impuissance de la philosophie, c'est-à-dire du raisonnement, pour unir les hommes dans la vérité; la nécessité d'un enseignement divin par voie d'autorité pour arriver à ce but; l'existence de cette autorité enseignante et infaillible dans l'Église catholique seule.

L'impuissance manifeste des sages de l'antiquité soit pour rassembler les esprits supérieurs dans une école unique et universelle, soit pour tirer les peuples de l'abîme des superstitions, servait aux écrivains catholiques d'une éternelle preuve pour établir la nécessité d'un autre enseignement de la vérité. A moins qu'aucune Providence ne gouvernât le monde , à moins que l'homme ne fût condamné à l'ignorance de ses destinées et de ses devoirs , il était impossible qu'il n'y eût pas sur la terre un autre enseignement que celui des philosophes , une autre voie que celle

(1) Saint Auguslin, Lellre à Volusien.

du raisonnement pour pénétrer le secret des choses invisibles , puisque avec un temps si long, avec des esprits si divers, avec l'Orient et l'Occident môles ensemble par la guerre et les voyages on n'avait abouti qu'à créer des disputes stériles , qu'à semer gà et là dans les solitudes du doute quelques noms célèbres, qui portassent jusqu'à la dernière postérité le magnifîque témoignage de l'impuissance humaine. Du temps des Pères de l'Église , ce témoignage brillait de tout son éclat; on vivait dans les restes de la société antérieure au Christ; on savait par expérience la vanité des efforts philosophiques, et il était peu d'écoles dont les débris n'eussent escorté la marche créatrice de l'Église à travers la décadence des temps, afin que toute la terre, en voyant passer les vivants et les morts, jugeât où était le souffle éternel de la vérité. Plusieurs d'entre les Pères de l'Éghse avaient eux-mêmes porté le manteau de philosophes; ils avaient poursuivi le vrai d'école en école, et quand ils répétaient au monde, après saint Paul : Les Grecs cherchent la sagesse , "mais pour nous, nous annonçons le Christ crucifié , la puissance infinie de Dieu prenait sur leurs lèvres un accent d'indicible conviction, et les nations s'écriaient avec eux : Où sont les sages'? Où sont les docteurs? Où sont les investigateurs de ce siècle? Est- ce que Dieu n'a pas fait de la sagesse une folie? Car le monde n'ayant pas, avec la sagesse, reconnu Dieu, dans la sagesse de ses œuvres, il a plu à Dieu de sauver les croya^its par la folie de la prédication (1). (1} 1" Épîlre aux Corinthiens, chap. i, vers. 20 et l\.

Aujourd'hui nous commençons à comprendre de nouveau la force de cette démonstration , et elle ira toujours croissant dans les intelligences, à mesure que la philosophie ressuscitée achèvera de nous donner le spectacle agrandi de son néant. Car chaque fois qu'une expérience se répète avec le même succès, elle acquiert plus de droits à l'empire des esprits; et cette fois Texpérience philosophique a eu des caractères particuliers , plus propres encore à jeter la sagesse humaine dans le désespoir. En effet, les philosophes n'avaient plus comme autrefois à chercher péniblement le vrai. Éclairés par la lumière de l'Evangile, il ne s'agissait que de dépouiller le christianisme, que de se partager entre eux la robe de Jésus-Christ. Et pourtant ils n'ont égalé les philosophes anciens ni par l'élévation de leur génie, ni par la pureté de leur doctrine, ni par la durée de leurs écoles ; ils n'ont point eu de Socrate mourant pour une vérité plus grande que tout son siècle. Esprits envieux du christianisme, ils ont mis leur gloire à descendre au-dessous de leur temps, et leurs cendres étaient à peine refroidies, que l'humanité, vengeresse du christianisme, a passé en sifflant sur leur tombe. Leurs successeurs, qui les dédaignent, ne savent eux-mêmes que faire ; ils n'ont pas une école proprement dite dans toute l'Europe; le dernier curé do viflage est plus puissant qu'un philosophe , et l'on entend partout du fond des âmes, avides de doctrines, sortir un cri plaintif, semblable au cri de l'oiseau qui cherche au bord des mers ses petits enlevés par les flots.

La philosophie n'ayant pu détruire ni remplacer le christianisme, le christianisme a plus que jamais le droit d'affirmer que, s'il n'y a pas dans le monde un autre enseignement de la vérité, la vérité n'est qu'un nom sacré, impuissant pour guérir l'âme et pour unir les hommes. Le christianisme ne fait pas, en tenant ce langage, une profession de scepticisme, comme on le lui a reproché; il ne prétend pas qu'il n'y a rien de certain, il remarque seulement que jamais les intelligences n'ont été guéries et unies par voie de démonstration. On démontre philosophiquement l'existence de Dieu, sans doute; mais cette démonstration, si belle qu'elle soit, n'unira jamais deux hommes entre eux. C'est que le raisonnement, quelque puissant qu'il soit pour établir, est mille fois plus actif encore pour diviser; et nulle part il n'occupe la première place sans tout perdre. Laissez-le, dans l'étude de la nature , détrôner Texpérience , et aussitôt vous n'aurez plus de corps savants, vous n'aurez plus de science, mais un vain amas de mystères contradictoires. Laissez -le gouverner la société, et, au lieu de nations unies comme une famiUe, vous n'aurez plus que des partis armés pour s'anéantir, et parmi lesquels l'expérience seule ramènera çà et là sur le champ de bataille une apparence de paix. L'expérience est, en toutes choses, le fondement de l'ordre, et voilà pourquoi Dieu n'a pas sauvé le monde par le raisonnement, mais par l'expérience de la croix , la plus belle et la plus concluante qui ait été faite ici-bas.

Si maintenant l'on cherche pourquoi l'expérience

est le fondement de la science, de la société, de la religion, de l'ordre, en un mot, on trouvera peutêtre que le raisonnement est une œuvre tout humaine, l'expérience une œuvre en partie divine; que l'homme, en raisonnant, veut tirer la vérité de luimême, et qu'en expérimentant, il la tire du sein de Dieu ; que, dans le premier cas, il veut se donner luimême à lui-même plus que la vie, la vérilé; que, dans le second , il n'aspire qu'à recevoir encore le vrai de la main qui lui a tout donné ; que le raisonnement, considéré en lui-même, indépendamment de toute expérience sur laquelle il s'appuie , est donc un acte d'orgueil, tandis que l'expérience, où l'esprit ne fait que constater ce qui est hors de lui et malgré lui, est un acte d'humilité; qu'enfin l'orgueil divise les hommes, et que l'humilité les unit. Le savant se soumet à Dieu en interrogeant la nature, le politique en étudiant les lois indestructibles de la société dans les événements du monde, le chrétien en cherchant et en adorant les traces du passage de Dieu sur la terre : le philosophe ne se soucie ni de la nature, ni de l'histoire, ni de la parole divine, il cherche en lui par le raisonnement comment les choses doivent être, et il prononce qu'elles sont ou qu'elles ne sont pas. Faut- il s'étonner que Dieu le frappe d'impuissance, et que ses lèvres rendent stérile jusqu'à la vérité? Quoi qu'il en soit, il est incontestable, par le fait, que la philosophie n'a pu réunir les hommes autour des plus heureuses démonstrations; il est incontestable encore qu'à une certaine, hauteur, la philosophie perd la trace de la vérité , et

n'est plus qu'une science augurale où la pensée s'évanouit, selon Texpression de saint Paul. Si donc les choses invisibles n'ont pas été abaissées jusqu'à nous, si la terre et le ciel n'ont pas communiqué ensemble, si Dieu n'a pas fait dans le temps et dans l'espace quelque grande expérience de l'éternilé et de l'infini, il faut perdre l'espérance, la vérité n'est pas pour nous; elle passe loin au-dessus de nos têtes, semblable à ces astres profonds du firmament qui nous apparaissent la nuit, quand la lumière féconde du soleil n'éclaire plus nos yeux. L'homme qui marche, le soir, solitaire et accablé, s'arrête quelquefois, s'appuie sur son bâton fatigué comme lui, et, levant vers le ciel son front sublime, il regarde longtemps dans les airs l'armée du Seigneur ; il songe en son esprit à la distance effrayante d'où lui vient cette douce lumière, il sent le peu qu'il est, et, perdu dans la contemplation de ce mystère immense et lointain qui ne l'élève pas jusqu'à lui, il reprend sa route las et inconsolé.

Il y avait un homme appelé Zachée; c était un chef de publicains et un homme riche. Et il cherchait à voir Jésus pour le connaître; mais il ne le pouvait pas à cause de la foule y parce quil était petit. Et, ayant couru devant , il monta dans un sycomore pour le voir, parce qu'il devait passer par là. Et, comme Jésus était arrivé à cet endroit, levant les yeux, il aperçut Zachée, et lui dit : Zachée, hâtezvous de descendre , parce qu'il faut que je loge aujourd'hui dans votre maison (1). Ainsi fallait- il que

(1) Saint Luc, chap. xix, vers. 2 cl suiv.

la vérité descendît plus bas que l'homme, en quelque sorte, afin que le plus petit d'entre eux n'eût qu'à se baisser pour la reconnaître; et l'histoire de cet agenouillement de la vérité aux pieds de l'homme est une histoire si haute, si merveilleuse, que rien, dans l'univers, ne lui est comparable.

Dieu en a fait un miracle d'unité. Au lieu que les hommes ne peuvent, à cinquante ans d'intervalle, continuer une œuvre dans le même esprit; que le siècle qui vient détruit la pensée du siècle qui précède, il y a dans la parole divine, transmise par tant débouches diverses, une unité sans tache de soixante siècles, une conspiration de six mille ans, que chaque conspirateur a payée de sa tête , ou qu'il a sanctifiée par ses vertus.

Un miracle de certitude historique. D'ordinaire les peuples vivent ou meurent : nul d'eux, endormi dans ses ruines, n'a laissé autour de sa tombe une garde immortelle pour rendre témoignage à tout venant de son existence passée, de sa gloire, de sa honte, de ses malheurs, de ses traditions, de sa foi. Par une exception digne de remarque, l'histoire chrétienne, la seule qui soit vraiment antique, et qui remonte d'échelons en échelons, régulièrement coordonnés, au plus profond des âges, l'histoire chrétienne, attestée, depuis le Christ, par un peuple vivant, répandu dans tout le monde, est attestée, avant le Christ, par un peuple qui n'est ni vivant ni mort, sorte de spectre mystérieux, tout chargé de siècles et d'opprobres , et qui va , sans se lasser , aux quatre vents de la terre , uniquement pour dire

dans toutes les langues, à toute génération". Je fus.

Un miracle de puissance. Que n'a pas vaincu le christianisme? Il a résisté à l'ignominie, à la persécution la plus longue et la plus atroce qu'aucune doctrine ait essuyée, à la prospérité, à l'ignorance, à la barbarie, à la révolte des sens, aux passions humaines, à la science, au génie, au temps qui détruit tout, à l'homme qui n'a jamais respecté ses propres œuvres. Seul entre les diverses religions , le christianisme a supporté l'épreuve do la raison humaine; et la liberté de la presse, qui renverserait en trente ans les cultes de l'Asie et de l'Afrique, a combattu trois siècles l'Évangile et le pape, sans leur avoir rien ôté de cette force qui épouvante à l'heure de la mort tout homme qui n'est pas un ignorant.

Un miracle de science et de philosophie. Nulle science n'a pu réussir à mettre la Bible en contradiction avec elle : l'histoire, la chronologie, l'astronomie, la linguistique, les monuments, les antiquités de toute nature, ont déposé, malgré les savants, en faveur de la parole divine, et la première page de la Genèse était d'accord, il y a plus de trois mille ans , avec les secrets de la géologie découverts de nos jours.

Un miracle de civilisation. Quels sont aujourd'hui les peuples où le sort des femmes, des enfants, des pauvres, de tous les êtres faibles, est le plus heureux ? Quels sont les peuples où se cultivent les sciences et les arts? L'Europe ne tient- elle pas le sceptre du monde; et, si l'Amérique lui a échappé, n'est-ce pas parce que l'Amérique est devenue chrétienne?

Un miracle de sainteté. Un jour on verra le cœur des chrétiens ; on saura les actions de la droite ignorées de la gauche; mais en attendant la révélation du double mystère de la vertu et du crime en ce monde, il est déjà possible de comparer les mœurs chrétiennes aux mœurs antiques, et de juger la puissance ineffable de la cause qui a sanctifié le cœur de l'homme par la pureté.

Un miracle dans l'ordre du beau. Chez un petit peuple obscur, et que méprisaient les autres nations, il s'est trouvé un livre qui serait le plus grand mo^ nument de l'esprit humain, s'il n'était pas l'ouvrage de Dieu, et auquel ses ennemis mêmes ont été forcés de rendre cet hommage. Homère n'a point égalé le récit de la vie des patriarches dans la Genèse; Pindare est resté au-dessous de la sublimité des prophètes ; Thucydide et Tacite ne sont pas compa* râbles à Moïse comme historien; les lois de VExode et du Lévitique ont laissé bien loin d'elles la législation de Lycurgue ou de Numa ; Socrate et Platon avaient été surpassés, même avant l'Évangile, par Salomon, qui nous a légué, dans le Cantique des cantiques, le plus admirable chant de l'amour divin inspiré à des lèvres créées, et dans VEcclésiaste, l'hymne éternellement mélancolique de l'humanité déchue. Enfin l'Évangile, achevant la destinée de ce livre unique, y a mis le sceau d'une beauté inconnue auparavant, et qui, demeurée inimitable, n'a sur la terre, comme le christianisme tout entier, aucun terme de comparaison.

Les anciens disaient que le sage, au milieu du

silence des nuits, pouvait entendre la musique des sphères célestes accomplissant dans l'espace les lois harmonieuses de la création : ainsi le cœur de l'homme, quand les passions s'y taisent, peut entendre, au milieu du monde, la voix éternelle de la vérité. La religion est une lyre suspendue dans le ciel, et qui, agitée tout à la fois par le souffle divin et par celui des hommes, rend des sons tristes comme ceux d'une âme souffrante, et joyeux comme ceux d'un ange, mais toujours des sons supérieurs à l'humanité, et que l'ingratitude seule ne discerne pas.

11 y a donc sur la terre un enseignement qui sort de toutes les règles humaines, un enseignement divin. Quiconque croit à la Providence et sent le besoin d'être éclairé , jette naturellement les yeux sur le christianisme. Le christianisme est, en toutes choses, la première chose. 11 est à la raison de l'homme ce que l'horizon est à ses yeux : plus on s'élève, plus il devient grand. Mais la plus nombreuse partie des hommes étant incapable de s'élever vers la vérité par elle-même, et aucune ne l'étant dans l'enfance, il est nécessaire que la vérité nous soit donnée par voie d'autorité. Ce n'est pas nous qui devons chercher la vérité les premiers; c'est la vérité qui doit nous chercher d'abord. Et si, plus tard, quelques esprits fortifiés par le travail deviennent capables de philosopher, ils sont néanmoins soumis à la règle commune, afin que l'orgueil ne les enfle pas, et que les autres ne soient pas découragés par leur exemple. La science divine appartient à

tous ; tous ont le droit d'y puiser également, et la foi n'est pas autre chose qu'un niveau sublime qui rabaisse le petit nombre d'esprits supérieurs au rang des esprits médiocres, pour que l'autorité les élève ensemble vers Dieu , et que la vertu seule mette entre eux de la différence. Que les savants, les riches, les forts, conspirent contre la sainte égalité de la foi, à la bonne heure; mais qu'alors ils ne parlent pas si haut de leur philanthropie, et que le genre humain , composé , après tout, d'ignorants, de pauvres et d'inflrmes , entende cette parole de son Sauveur : Mon Père , Maître du ciel et de la terre , je vous rends gloire de ce que vous avez caché ces choses aux sages et aux prudents , et de ce que vous les avez révélées aux petits (1) !

Quelle est cependant l'autorité chargée d'enseigner la vérité aux hommes, de leur communiquer la parole divine? Est-ce le genre humain? Mais c'est le genre humain lui-même qui a besoin d'être enseigné. C'est lui que n'ont pu éclairer les philosophes, et qui n'a pu éclairer les peuples. L'Église catholique seule a réuni les sages et la multitude , non pas seulement dans les mêmes temples, mais dans la même foi ; seule elle a transmis à la postérité un monde éclairé; seule elle a remplacé les conjectures timides d'un petit nombre d'hommes par l'éducation générale qui soMve les peuples; seule elle s'est acquis V autorité par des miî^acles, elle a mérité la foi par l'autorité, elle s'est attiré la multi-

il) Sainl Matthieu, chap. xi , vers. 25.

tude par la foi y elle a obtenu de la multitude l'antiquité; seule elle a guéri et uni les âmes; seule , animée d'un autre esprit que l'esprit humain, dépositaire infaillible de la parole divine , organe visible de la vérité, elle conserve les sources de la foi et du salut, les répand sur le monde avec ses sueurs et son sang, allaite l'humanité , sans cesse renaissante, comme une mère, enseigne toutes les nations , en les baptisant au nom du Père, du Fils, et du Saint- Esprit; et seule, victorieuse, tôt ou tard, de toutes les doctrines opposées à la sienne, elle a obtenu icibas le comble de Vautoynté (1).

Telle est la doctrine de saint Augustin et de rÉglise par rapport à la défense générale du christianisme. J'en ai fait deux traductions , comme on vient de le voir: une traduction littérale, pour qu'on ne m'accusât pas de prêter à saint Augustin mes pensées; et une autre qui servît à montrer comment les idées chrétiennes, en restant toujours les mêmes, se confirment néanmoins par le seul progrès du temps , et acquièrent avec les siècles une nouvelle jeunesse. Que d'événements ont accru la force des démonstrations de saint Augustin , depuis treize cent quatre ans qu'il s'est éteint sur son siège d'Hippone, à la vue des barbares démolissant l'empire romain et la chrétienté ! Que de vicissitudes ont ébranlé et raffermi la foi des hommes ! Combien s'est étendue cette immense série de choses accom- IDlies avec tant d'ordre depuis le commencement (2) !

(1) Saint Augustin, Lettre à Volusien.

(2) Ibid.

Combien ressort davantage cette admirable liaison, des temps où le présent fait foi du passé (1) I Quelle puissance l'Église catholique a développée dans la bonne et la mauvaise fortune , et comme tout a changé , excepté elle ! Si saint Augustin pouvait recommencer sa vie avec nous , s'il revivait , ce grand homme (pour user des mêmes expressions qu'il a employées à l'égard des premiers platoniciens) , si ses cendres s'éveillaient sous le ciel d'or de Pavie, non loin des lieux où il fut converti, et dont il semble que la Providence ait voulu rapprocher ses reliques, qu'il dirait encore, avec plus d'éloquence qu'autrefois : Toutes ces choses sont lues dans le passé, vues dans le présent , et le reste y qui n'est pas encore accompli , se vérifiera dans Vave^ nir (2) 1 Ainsi chaque siècle prophétise au siècle qui le suit; ainsi chaque siècle est fidèle au siècle qui l'a précédé, et des nuées obscures de l'avenir le passé sort toujours plus brillant.

On s'étonne quelquefois qu'il n'existe aucune défense complète du christianisme; c'est que, d'une part, le temps, qui ne s'arrête jamais, en multiplie sans cesse les preuves, et que, d'autre part, les objections que le raisonnement lui suscite, variables à rinfini, sont méprisées au bout de cinquante ans par l'esprit humain. Il y a donc nécessairement dans la défense du christianisme une partie qui demeure incomplète, et une partie qui devient inutile; mais

(1) Saint Augustin, LcUre à Volusien.

(2) Ibid.

c'csl en quoi précisément sa vérité paraît davantage. Car la partie devenue inutile prouve la vanité de la raison , qui , après un petit nombre d'années , ne comprend plus les objections qu'elle a faites ni les réponses qu'on lui a données, et la partie demeurée incomplète montre la vigueur logique d'une religion dont l'évidence croît avec le teirips.

Mais, soit dans sa partie changeante, soit dans sa partie progressive, la défense du christianisme a toujours porté sur les trois points fondamentaux qu'on a vus , savoir : l'impuissance du raisonnement pour unir les hommes dans la vérité; la nécessité d'un enseignement divin par voie d'autorité pour arriver à ce but; l'existence de cette autorité enseignante et infaillible dans l'Église catholique seule. La multitude infinie de considérations et de développements qui forment la suite de la controverse catholique, se range manifestement sous ces trois chefs , à quelque époque qu'on arrête ses regards, que ce soit sur les siècles primitifs, représentés par saint Augustin, sur les siècles du moyen âge, représentés par saint Thomas, sur les siècles du protestantisme, représentés par Bossuet et Pascal, ou enfin sur le dernier siècle, représenté par Bergier. Jamais l'autorité du genre humain n'a été invoquée par un docteur de l'Église, comme le fondement logique de la religion. Je n'ai pas besoin, pour l'établir complètement, d'une exposition plus longue que celle qui précède. M. l'abbé Gerbet , dans son Coup d'œil sur la controverse chrétienne , ouvrage d'érudition et de bonne foi, avoue formelle-

ment que, jusqu'à M. de la Mennais, la polémique du christianisme n'a pas dépassé les limites que nous avons nous-mêmes indiquées. « Si maintenant, « dit- il, nous réunissons dans un seul point de vue « les observations que nous venons de faire sur la (( polémique des docteurs chrétiens, nous reconnaî- « Irons qu'elle porte sur deux points principaux : « premièrement, que la voie du raisonnement, in- « suffisante pour procurer à l'homme la possession « certaine de la vérité, conduit au chaos des doc- « trines et par là même au doute; secondement, « qu'il est nécessaire de croire par voie de révéla- « tion et de tradition, et que le chrislianisme, ainsi (( que l'Eglise, qui en est dépositaire, renferment « dans leur vaste sein les éléments de la plus (( grande autorité. Telles sont les pensées domi- « nantes auxquelles l'analyse réduit cette mémoce rable controverse... Si quelques personnes soup- « çonnaient que , tout occupé de saisir dans la « polémique des Pères ses points de conformité « avec la doctrine que nous défendons , nous méc( connaissons les différences qui les distinguent « l'une de l'autre, ces personnes seraient dans l'er- « reur; car, loin que nous cherchions, dans l'in- « térêt de cette doctrine, à nous tromper sur ce « point, cet intérêt lui-même nous oblige aussi à « remarquer ces différences. Nous la concevons en « effet, ainsi que nous l'expliquerons ultérieure- « ment, comme un grand et puissant développe- (( ment des idées qui ont toujours été Vessence de (( la logique générale du chrnstianisme. Or, qui dit

« développement , dit à la fois rapports et diffé- « rences; de sorte qu'il faut montrer en même temps « et ces rapports, pour prouver qu'elle a toutes ses « racines dans l'antiquité, et ces différences, pour « expliquer comment, par sa nouvelle existence, si « je peux parler ainsi, qui a été provoquée par les <( questions remuées depuis trois siècles , elle se ï( trouve parfaitement appropriée aux nouveaux <( besoins des esprits (1). »

M. l'abbé Gerbet a soin de répéter cette observation plus tard et à plusieurs reprises , lorsqu'il résume la controverse catholique aux divers temps de saint Thomas, de Bossuet et de Bergier (2).

U infaillibilité du genre humain est une expression inouïe dans l'Église. On trouve à chaque page de ses écrivains, que l'Église est infaillible, que Dieu enseigne, éclaire, convertit par elle le genre humain; on ne trouve nulle part que le genre humain soit la source et l'oracle de la vérité.

Nous venons d'exposer, avec le plus de fidélité que nous avons pu, la marche suivie dans l'Église pour la défense générale du christianisme jusqu'à M. de la Mennais. Il est incontestable, avant tout examen intime de son systèmis, qu'il a embrassé une autre marche. Nos ancêtres dans la science chrétienne n'avaient attribué qu'à l'Église l'infaillibilité; M. de la Mennais, en l'attribuant au genre humain comme à l'Église, a changé l'axe de la discussion

(I) Coup cVœ'd sur la controverse chrélienne , p. GO, 01 cL 02. M (2] IbuL, p. 84, 114, 142.

catholique. Il a franchi le point où s'étaient arrêtés volontairement ses prédécesseurs, et, descendu aux fondements mêmes posés par la main de Dieu , il a cru sentir au-dessous une autre main étendue pour porter l'édifice. Que cette pensée soit utile, nous ne l'examinons pas encore; mais les ancêtres ne l'ont pas connue.

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