‹ Œuvres historiques inédites. 1Chapitre 3 sur 47 · LIVRE SEPTIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE SEPTIÈME

ERCHAMBAUD

QU\RAYFF.-DEtXIÉME ÊVÊQUB-COHTE DE STRASBOURG.

L'église de Strasbourg va prendre de nouveaux degrés de splendeur. L'histoire du dixième siècle n'offre qu'un petit nombre d'évoqués aussi célèbre qu'Erchambaud. Ce grand homme (ses vertus et ses talents avaient un caractère de grandeur qui justilie cette qualification) signala, dans un épiscopat de vingt-six ans, toutes les qualités d'un pontife , sans (pie son zèle apostolique l'écartàt jamais de la carrière littéraire qu'il avait illustrée longtemps avant son exaltation. Le mérite et les talents de ce prélat, célèbre dans la littérature, dans la législation et plus encore

HISTOIRE DE L'ÉGLISE

dans l'Eglise et l'Etat , assurent à sa mémoire l'admiration des savants, l'estime des gens de bien et la reconnaissance de la postérité. Comme évcque, comme législateur et comme poète, Erchambaud eut les premiers droits à la vénération de ses contemporains, et c'est sous ce rtiple objet que nous allons le considérer.

Erchambaud que d'autres nomment Erchenbald ou Erckamhald , mais que nous appellerons Erchambaud , parce que c'est ainsi que notre langue rend son nom latin Erclwmhaldus , prit naissance à Strasbourg vers l'an 037 ou 938. Il se nommait Altrich avant son élévation à l'Episeopat f.

Les historiens ne disent rien de sa famille, ce qui a fait que quelques écrivains, après Wimphelingue 2, ont avancé qu'il naquit dans la roture et dans l'obscurité. Ce n'est peut-être qu'une erreur de leur part, puisqu'Ekkehard, ce jeune prévôt de Saint-Cal, nous apprend que le moine Victor, issu d'une illustre famille de la Hhétie, était proche parent d'Ercbambaud 3. Ce qui a pu donner lieu à la méprise, c'est un trait d'humilité de ce prélat qui , dans une prière adressée à Dieu , avoue qu'il ne devait TEpiscopat

' S. Patrice d'Irlande, qui mourut vers l'an 464, se nommait d'abord Mann et il ne prit relui de Patrice qu'après «on sacre. C'est ce qu'atteste Kauniiis, abbé de Baugor dans son Histoire des Bretons, publiée par Thomas G au: cap. 55. S. Bonifaee , archevêque de Mayence portait le nom de Winfrid avant sa consécration épiscopalc. Voyez SElWAnius Rer. Mogunliacar. lib. 3, p. 467, édit. 1 , et p. 291, édit. 2. La coutume de changer son nom à l'Episcopat est fort ancienne. Dom Malienne, de Aniiquis eccles. ritibus, tom S, jwj. 8i , édit. in fui., en donne des exemples depuis l'an 696 jusque vers 1090. Cet usage n'a plus lieu qu'à l'égard des Papes, chez lesquels ce changement s'établit au dixième siècle, et passa en coutume a l'onzième. Nouveau traité de diplomatique, tom. 4, pan. S6f> et tom. 5, pan. 495.

* De episcop. argent, pag. 50.

1 Decasibus monaalerii S. Galli, cap. 9.

qu'à la seule bonté de Dieu, sans que sa science, son mérite et sa noblesse eussent contribué à l'y élever. Mais cet aveu ne prouve rien contre l'illustration de sa naissance : il dépose seulement en faveur de son humilité, et il fait voir qu'Erchambaud était bien éloigné d'avoir de lui et de ses talents l'idée avantageuse qu'ils lui assuraient. Dans tous les siècles, le vrai savant et l'homme vertueux ne furent jamais sans modestie.

Au reste, si Archambaud ne compta parmi ses ancêtres que des parents obscurs, ce serait un nouveau trait à sa louange. 11 ne devrait alors son élévation qu'à lui-même, qu'à ses talents et à sa capacité. Des vertus et des lumières auraient été pour lui des droits à l'Episcopat, dans un siècle où le mérite sans naissance était, pour ainsi dire, un titre d'exclusion pour toute espèce de faveur. Le jeune Altrich avait reçu de la nature un génie vaste, une âme grande et sensible. L'éducation et l'étude développèrent en lui ce don précieux; avec de tels avantages, il ne pouvait faire que de grands progrès dans les lettres. 11 étudia précisément dans le temps que, par le zèle de l'évêque Uthon , l'école de l'église de Strasbourg était devenue célèbre et florissante Ce fut là qu'il fut élevé dès sa première jeunesse. Il s'y appliqua avec tant de fruit aux lettres et aux sciences, que son érudition parut déjà prodigieuse dans un âge borné pour l'ordinaire à l'étude des premiers éléments. Altrich ne se livra pas à la sécheresse d'une science purement spéculative, que l'on ne connaissait point en ce tempslà , que la barbarie introduisit dans les écoles , et que le goût n'a pas encore entièrement bannie. La vivacité de son imagination fit qu'il s'attacha aux (leurs de la littérature, et lui donna du penchant pour la poésie. Il y con-

• Voyez le tome second de cette histoire, lit: sixième, pag. 385 et suiv.

niSTOIRE DE LÉGLISE

sacra les loisirs de sa retraite, et il y trouva tant de délices, qu'elles lui tirent oublier tous les plaisirs, dont l'état ecclésiastique, auquel il s était voué des son bas âge, nécessite la privation.

Les talents d'Altricb prévinrent le nombre et la maturité de ses années, et ses premières productions dans le genre poétique enlevèrent le suffrage de tous les connaisseurs. L'étude de la poésie n'était point un obstacle pour parvenir aux dignités ecclésiastiques , et plusieurs des contemporains d'Altricb trouvèrent leur fortune par la route des talents agréables. Mais le jeune poète, se souvenant qu'il était destiné aux fonctions graves du sacerdoce, ne lit que badiner avec les muses, et s'il composa encore dans la suite plusieurs vers , ce fut pour se garantir des mauvais effets d'une application trop forte , et pour empêcher qu'une grande et vaste lecture n'étouffât sa vivacité naturelle. Iniquement sensible au plaisir de s'instruire, pour être un jour utile, Altricb se lit respecter dans un âge où il suflit de plaire, et de donner des espérances. I thon, son évèque, ne put négliger les talents d'un jeune homme qui faisait la gloire de son clergé. 11 prit à cœur son avancement, et se bâta de l'élever au sacerdoce. Altricb fut ordonné prêtre en 903 1 et Uthon , pour mieux assurer la fortune de son protégé, voulut se l'associer dans le gouvernement de l'église de Strasbourg, en le choisissant pour son coadjuteur. Il n'était point alors extraordinaire de voir que des évêques en usassent de la sorte, soit pour procurer à leur église un grand bien par le choix d'un bon sujet, soit pour éviter les brigues et les incon-

• C'est Erehambaud lui-môme qui nous apprend ce fait ; il dit qu'A la mort d'Ullion, arrivée en 965, il y avait près de deux ans qu'il était piètre. Ferme duorum annorum pretbytero.

vénients des élections souvent peu tranquilles et peu régulières1. Mais ces sortes de coadjuteurs ne recevaient point l'ordination épiscopale , et il leur était défendu, par la discipline expresse du siècle, d'en porter les marques 2. Altrich servit ainsi le diocèse de Strasbourg l'espace de deux ans, sans avoir été ordonné éveque. 11 fit paraître dans cette place tant de vertus, que l'empereur Othon confirma le choix qu'avait fait l Uion. Altrich fut intronisé sur le siège de cette église vingt-deux jours après la mort de son hienfaiteur, le 17 septembre ÎM>5, et le vingt-quatre suivant, il reçut la consécration épiscopale de (iuillaume, son métropolitain 3, fils naturel de l'empereur Othon et archevêque de Mayeflce. Altrich changea de nom à son sacre et prit celui d'Erchambaud, que nous lui donnerons toujours dans la suite.

Quelques historiens * prétendent qu'Erchambaud gouvernait l'église de Strasbourg dès l'an 1)0 i. Us ajoutent qu'il fut du nombre des évoques, qui accompagnèrent celte année l'empereur Othon et son épouse Adélaïde dans le voyage d'Italie5. Mais le continuateur de Ueginon ne le

' Voyez le traite tic la discipline ecclésiastique du I\ Thomasshi , part. 2, chap. 59 et part, i , lie. 2 , chap. 'i-i.

1 Voyez Maiui.lo.n, im aclis Sunctoruin ord. S. Ilenedicli , Unit. 7 , in pnrful. sieculi quinti, pag. xvm; et Cellier , Histoire générale des auteur* sacrés et ecclésiastiques , loin. 19, pu<j. C96.

Les évoques du concile d'Ingellicim, tenu en 972, désapprouvent fortement la conduite d'Adalberon , neveu de St. -Ulrich , évoque d'Au^sboiii;.,' , eu laveur duquel son oncle s'était démis de son êvèché, et ijui portait publiquement de son vivant la férule , ou balon pastoral.

* Et non Guillaume , archevêque de Cologne, comme l'écrivent MM. de Ste-Marthe, Velus Gallia christ., tom. 2, pag. 209.

* Wïsn'MEUNUl s, de epis. Argent., pag. 52. Vkrtlr, in chrunicu /«*s. ilubcncensi, fol. 67. IIerzog , Edelsasischc Chronick , lib. i. pag. 7i, etc.

6 La bulle du pape Léon vin, du 10 novembre 961, pour l'Abbaye de Schut-

6 HISTOIRE DE L.' ÉGLISE

met pas dans cette liste et ne place le commencement de son épiscopat qu'à l'année 065. Guilliman 1 s appuyé sur sur une bulle du pape Léon VIII, par laquelle ce pape ratifie la consécration miraculeuse de la chapelle de Notre- Dame des Hermites en Suisse 2. Cette bulle, datée de Home du \ 1 novembre 964 , fut donnée en présence des deux Othon et de l'impératrice Adélaïde , du consentement de plusieurs prélats, entre lesquels est nommé particulièrement Ercbenbald de Strasbourg. Mais le style, la date, les formules qu'emploie Léon VIII et les noms des évéques qui y sont rappelés, rendent cette pièce suspecte. Les auteurs de la Gaule chrétienne 3 la regardent comme falsifiée et les plus éclairés des religieux dtinsidlen conviennent avec nous qu'elle est interpolée. Le pape y nomme entre # autres Hatton de Mayence, qui cependant ne commenta à occuper ce siège qu'en 908 4. On ne trouve pas même le nom d'Erchambaud de Strasbourg dans la copie de cette

teren , pièces justificatives , num. /. , fut donnée en présence de l'empereur Othon, d'Othon son fils, d'Adélaïde sa femme et de plusieurs évoques, entre lesquels on lit : coram Okkero Argenlinensis ecvlesie episcopo. Mais cet Okkcr est entièrement inconnu dans le catalogue des évéques de Strasbourg et la bulle , dans laquelle il est nommé , porte avec elle toutes les marques de fausseté , comme le prouvent les notes que nous y avons jointes.

' De episc. Argentin., pag. 158 et 159.

* Hermajj Contract, qui écrivait au milieu de l'onzième siècle, est le premier qui fassc mention de cette consécration miraculeuse en ces termes : e.v ipsocodice mss. augiensi coëtaneo à D. L. D. de Zurlauben descripto. « An. 918, capella in cœ- « nobio S. Meginradi cœlitus eonsecrata est xvni kal. octobris . . . an. 96i, rege n romac morante cum cœtcris principibus , idem pupa^Leu) consecrationcm ca- « pcllaï cœlitus faclam în cœnobio S. Meginradi coram principibus scriptis con- « (Irma vit. »

3 Tom. 5, pag. 666, ainsi que le P. La C.U1I.1.E, llist. d'Alsace, lom. 2, liv. f>, pag. H8.

* Voyez Brusch^s, de episc. germaniœ , pag. 7. Guillaume, fils de l'empereur

DE STHASnOl'KC. LIVKE SEPTIEME

bulle que le célèbre Tsehoudi tira sur l'original , vers Tan 1540 \ et qui est bien plus exacte que les éditions imprimées. Ces considérations nous déterminent à abandonner l'autorité de cette bulle, et à ne fixer le commencement de l'épiscopat d'Erchambaud qu'après la mort dTthon, son prédécesseur, armée, comme nous l'avons vu, le 20 août 905*. L'empereur Othon était venu quelque temps auparavant en Alsace, et ce fut le 0 mai de cette année, qu'il conlirma à Erstein les privilèges de l'abbaye de Laurisheim 3. Ce prince revint l'année suivante dans cette province : il y lit expédier pendant son séjour à Strasbourg, au mois d'août 0G0, deux diplômes en faveur de l'église de Magdebourg *.

Dès qu'Erchambaud fut établi en chef pasteur de lVglise de Strasbourg, il partagea son temps entre les devoirs de l'épiscopat et l'étude, qui lui servait de délassement. Il

Olhon, était archevêque do Mayence en 964. La chronique île Reginon apud Pislurium , tum. 1 , p. 8i et 8i , fait voir qu'il vivait encore en 965 cl 967. Les annales de llihlcsheiin apud Leibnitiittm, in script, rer. Brunswic. loin. 1 , paij. 119 , ne placent la mort de Guillaume qu'en l'an 968.

' Comme nous l'a fait remarquer M. le baron de Zurlaubcn, lieutenant-général des armées du roi et commandeur de l'ordre royal de st. -Louis. Ce savant militaire a . à Ziig, dans sa collection de mss. tomo 4 , nionumeiitorum helvelirotmjiensiunty la copie de la chronique mss. d'Knsidlen, composée vers 1510 par Gilles Tschudi, qui la poussa jusqu'en 153 V. L'original de celte chronique se trouve dans la bibliothèque de l'abbaye de St.-Call ; il y en a aussi une copie dans celle d'Engelberg.

' Tome 2 de celte Histoire, pag. 337. L'ancien nécrologc .le Sl.-Maximiu de Trêves, publié par M. de llouthcim, m prudrumn hht. Trcrir. part. 2. />«</. 98R, place la mort d llhon au 29 d'août, au lieu du 26. iv kal. sept. lUlo episcopus de Stra^burch.

* lltrenstein palatin , dit le diplôme.

* Othon étant à Strasbourg Slratburtjo, le 21 août 966, y soumit le mmi islère de Kcsseluheim à l'église de Magdebourg. Le lendemain, 25 août , il accorda aussi Strasburgo un nouveau diplôme à la môme église.

HISTOIRE DE L'ÉGLISE

n'avait qu'environ 27 a 28 ans, lorsqu'il succéda à rthon. C'était violer les canons, qui défendaient d'ordonner un évéquc avant l'Age de trente ans; mais Krchambaud s'était déjà fait connaître par ses lumières, comme par la pureté de ses mœurs ; et on ne craignit pas de se relâcher en sa faveur des sages règles que l'Eglise avait prescrites à cet égard. Le nouveau prélat se montra très-digne de remplir les fonctions du ministère apostolique ; il sut allier, par un accord heureux, le courage et l'intrépidité de l'âge mur, la prévoyance et la circonspection de la vieillesse. Sa jeunesse même ne servit qu'à faire paraître ces vertus plus aimables et qu'à les rendre plus éclatantes. « Krchambaud , dit un « auteur moderne !, porta sur le siège de Strasbourg les « qualités solides et brillantes des premiers pasteurs de « l'Eglise. H signala son zèle pour la réformation des « mœurs ecclésiastiques, le maintien de la discipline et le « progrès des lumières. » Il s'appliqua surtout à réprimer les passions, à redonner aux canons l'autorité qu'ils avaient perdue, à rendre la religion respectable par la régularité de ses ministres et par l'appareil auguste de ses cérémonies, capables d'en imposer dans un siècle barbare aux Ames les plus féroces. Il fit une visite générale dans toute l'étendue de son diocèse et il y consacra jusqu'à 122, tant autels que chapelles *. Son clergé recouvra la pureté de ses anciennes mœurs, les pratiques superstitieuses furent bannies du sein de son église, et le culte divin y reprit ce

• L'abbé, de LoxocilASlPS, tableau historique des y eu s des lettres, tom. î, p<uj, 18S.

* WmrilEMNGl'K , pay. .Vi , observe qu'il n'a pas voulu donner 1rs noms de toulrs les églises qu'Ercliambaud consacra, pour ne pas ennuyer son lo< leur. Peutêtre aurait-il bien fait d'en conserver la mémoire à la postérité. Ces noms nous auraient servi à faire connaître, en partie, quel était au dixième siècle l'étal géographique du diocèse de Strasbourg.

caractère de décence et de majesté qu'une longue suite de profanations avait anéanti.

L'émulation du clergé, l'étude des lettres, le renouvellement des études épiscopales et monastiques, furent un autre objet auquel Erchambaud donna ses soins et qu'il encouragea lui-même par son exemple. Il savait que l'ignorance et le désœuvrement enfantent la moitié des crimes, et que les progrès des vertus et des mœurs sont ordinairement en raison des progrès des sciences et des arts. Tne de ses occupations favorites fut d'amasser des livres et de faire copier ceux des anciens, pour continuer d'enrichir la bibliothèque de son église, quTthon son prédécesseur avait déjà considérablement augmentée. Il n'épargna rien pour se procurer une nombreuse collection des meilleurs ouvrages. On concevra aisément que cet assemblage exigeait une dépense considérable et des soins infinis , si l'on fait réflexion qu'on ignorait alors le secret de multiplier les livres par le secours de l'impression. Les connaissances humaines étaient, comme nous l'avons déjà dit ailleurs !, d'autant plus estimées qu'elles étaient plus rares. La multitude des manuscrits fut le seul moyen d'empêcher la perte ou l'entière destruction des précieux monuments de l'antiquité, ("est cette multiplicité qui lésa préservés des injures du temps et qui en a fait passer au moins une partie jusqu'à nous. On reconnaît cependant le goût du siècle dans le choix dos livres dont Erchambaud composa la bibliothèque de sa cathédrale. C'était, outre plusieurs originaux des saints pères, des commentaires de Saint-Ambroise sur les livres de Salomon 4, des ouvrages

' Tome soroml , pag. 336.

1 On Irouvc ilans la bibliothèque protestante de ITnivcrsito de Strasbourg un

iO IIISTOIIIE DE L'ÉGLISE

de Saint-Jérôme, des vies de plusieurs martyrs et saints évoques. On ne voit dans le catalogue de ceux qui existaient encore dans le temps qu'écrivait Wimphelinguc \ aucun ouvrage sur la pureté du langage, sur l'éloquence du discours, sur la politique, sur l'histoire, sur la géographie. C'est qu'alors le goût des honnes études était perdu. Erchamhaud aurait peut-être contribue à rendre aux lettres une partie de leur ancien lustre, s'il était dans la nature du bon goût de rétrograder vers la perfection , quand une lois il a franchi ses limites. Entre les manuscrits qu'Erchambaud avait déposés dans la bibliothèque de sa cathédrale, on doit regretter celui que Jean Henri Boeder eut le bonheur de découvrir vers l'an 1055*. Ce prélat le lit

mss. renfermant une partie des commentaires de St.-Ambroisc , avec ces mots écrits en téte du caractère du x» siècle : Erkanbald presul sancte dut doua Mariœ.

' De episcop. Argentin, pag. Si , prim. édit., et pag. 3S secundœ èdit.

* Ce savant professeur d'histoire en l'Université de Strasbourg, donne une notice de ce manuscrit in commentant) de rébus streuli a Christo nato l\ et x in ottone l operum ejus an. ilii, tom. 5, pag. 26* et 264. Il était en parchemin et incomplet vers la lin. La première feuille renfermait les vers suivants :

Utilis ecclesiir pins Erchanbaldus agiae

luciitus anlistcs libros pcrlcgcrat omnes ;

Intcr quos istum parili cum sorte libellum

Correxit per se studiosi dogmalis arte,

Falsa catus radeus et congrua sensibus addeus.

Hoc studium, factor, tenuit virtutis amator

Omnia discenti servantur posteiitati,

Mcnlio quo digni post ta lia facta patroni

Fulgeal in populis pollens per secla futuris,

Fundcre, qui domino sludeaiil oramina noslro,

Kjus pro requie permansura sine line

Hoc Iribuat Chrislus, qui constat trinus et unus.

On lisait à la seconde feuille du même manuscrit le distique suivant écrit en lettres majuscules :

Ercnanbald pra*sul francorum ruribus cxul Hoc nobis propius scribere jussit opus.

écrire dans le temps qu'il était absent de la Germanie, et qu'il avait accompagné en Italie l'empereur Othon. ï)e retour dans son diocèse, il s'occupa lui-même à le corriger et à y rectifier les fautes de ceux qui l'avaient transcrit; occupation bien digne d'un grand prélat dans un temps où les copistes, loin de connaître la pureté et la beauté du langage ancien, ignoraient très-souvent les règles de la grammaire *. Ce monument contenait les actes des apôtres, répitre de Saint-Jacques , les deux de Saint-Pierre, les trois de Saint-Jean , l'épitre de Saint-Jude et l'apocalypse de Saint-Jean avec le commentaire du vénérable Bede. Cette exposition fait voir quelle était au dixième siècle la doctrine de l'église catholique de Strasbourg, au sujet de l'authenticité des livres canoniques de l'Ecriture Sainte, sur laquelle l'église protestante de la même ville a tant varié *.

Ce distique indique qu'Erchambaud fit écrire cet ouvrage dans le temps qu'il était en Italie à la suite de l'empereur Othon. C'est ainsi que nous croyons devoir expliquer ces mots , francorum ruribus e.rul , qui désignent son absence de la Germanie , c;ir en ce temps la on donnait fréquemment le nom de France et de Francs à la Germanie et aux Germains.

M. Bœcler, observe aussi qu'on trouve à la marge de plusieurs feuilles quelques Gloses, avec le nom de l'évoque Krchambaud. Il serait intéressant de savoir ce qu'est devenu ce manuscrit après la mort de ce savant , arrivée à Strasbourg en

• Voyez les cléments de critique, par l'abbé Morel , ebap. 3, pag. 243 et suivantes.

* L'épitre de St. -Paul aux Hébreux, celle de St.-Jacques cl l'Apocalypse sont rejeté» dans la première bible de Luther comme des livres apocryphes. On lit dans la préface composée par Luther, et qui est à la tète du nouveau testament imprimé à Strasbourg, in-l'ol. 1528, chez Jean Knoblauch, que l'épitre de St. -Jacques est une lettre do paille, Slruhbrief. Cette épitre se lit cependant aujourd'hui comme canonique dans toutes les bibles luthériennes, et on a omis celle préface de Luther dans les dernières éditions de son nouveau testament. L'ancien Directoire de Strasbourg, ou Strasburgische Kirehenordnung , imprimé dans celle ville en

HISTOIRE DE EGLISE

Les écoles de la cathédrale, rétablies par Ulhon, acquirent, sous Erehambaud son successeur, une si grande réputation, que Strasbourg devint alors le vrai asile des savants. Celui qui y contribua le plus, fut Victor, son parent, que le prélat appela dans sa ville épiscopalc, pour lui confier le soin de ses écoles. Victor, issu d'une illustre famille de la 1 ihétie1 , avait fait profession de l'ordre monast ique dans l'abbaye de Saint-Gai 4. Ses progrès dans les sciences sacrée et profane le mirent en peu de temps au niveau des plus doctes solitaires. Ses condisciples s'indignèrent des talents de Victor, et son mérite ne lit qu'irriter leur jalousie. 11 excita surtout celle de Oalon , doyen de Saint- Gai et frère de l'abbé Thieton. L'envie de Cralon dégénéra en inimitié et lorsqu'il fut élu abbé en !)U , à la place de son frère3, Victor s'en vengea et trouva le moyen, par ses parents et par les amis qu'il avait dans l'abbaye, de le faire déposer en 953 *.

Cralon fut bientôt rétabli, et Victor devint sa première victime. Celui-ci, pour éviter les persécutions continuelles auxquelles il était exposé, prit le parti de se retirer à l'ab-

1605, place, fol. 6, entre les livres apocryphes l'épitrc de St. -Paul aux Hébreux, celles île St. -Jacques et de St.-Jude, et l'Apocalypse de St. -Jean. Cependant, ces mémos livres dans le nouveau Directoire, ou Kirchenordnunn der llerren Strasburtjer , imprimé a Strasbourg, en 1670, pag. 7, rentrent en grâce et y sont comptés entre les canoniques.

Blckun in HhfPtià sacra et profana, pmj. 199 et 202, et Ciu sirs , Annal, saeric. loin, i , part. 2, lib. 4, pmj. 122, disent que Victor était issu des comtes de la Rliétie.

* Mabu.lon, annal. Jknedirl. loin. 5 , lib. 45, paij. 45S.

3 KkKKiixnm s Jt'MoH, tfr msibus monasterii S. Galii , cap. 7, apud Goldnstutn, in seriplor. rrr. aleitvtn. t<»n. I , pari, 1 , pua. 5(1, é lit. an. 1661 et pn<j. 57, edit. Scnvkenbcnjii un. i750. Et Mamllox , Annal. Jknedirt. loin. 5, lib. îi , pag. 466.

* JoDoei s Mezlkri s, di' ciris illitxlribus monush-rii S. Galli , lib. 2, cap. '20, apud Dernardum l'aium , in thesauro aneedul. loin. 1 , part. 5, pag, 602.

bave de Pfeffers, où Ezelin, son frère, était abbé. Cralon fit poursuivre Victor par ses gens, qui l'atteignirent et lui crevèrent les veux !. II fut ramené à SainMial dans ce pitoyable état : le moine Notker, qui exerçait la médecine, le guérit de ses blessures, mais ne parvint pas à lui rendre la vue*. Son persécuteur mourut en 1)58. Hurchard, qui lui succéda dans l'abbaye , tacha de réparer les mauvais traitements que Victor avait essuyés sous Cralon. 11 ne le perdit qu'avec regret, lorsqu'Erchambaud lui demanda son parent pour le mettre à la tclc des écoles de Strasbourg. Burchard ne céda aux instances de cet éveque, que parce celui-ci lui avait demandé le plus savant et le plus érudit de son abbaye3. La réputation et les talents de Victor, quoiqu'aveugle , attirèrent tant de monde à Strasbourg, que les écoles de cette ville, selon l'expression d'un auteur presque contemporain *, y devinrent les plus florissantes de l'Allemagne. Ses lumières commencèrent à se répandre au dehors; leur éclat rejaillit sur plusieurs diocèses voisins, et les ténèbres de la barbarie semblèrent un moment s'éclaircir. Mais cette lumière fut étouffée après la mort d'Erchambaud. Victor se retira alors dans les montagnes de Hochfelden, entre Brumath et Saverne, où il consacra ses dernières années au silence et à la retraite, et où il mourut en odeur de sainteté sur la fin du dixième siècle

' Becelinus, in Rhœtiâ sucra et profana, pag. 199.

* Mabillon, annal, llenedivt. loin. 5 , lib. 43, pag. 525.

3 Mezlerus, opère suprà notatu, lib. 1 , cap. 52, apud Peiiiun , tomo citalo pag. 575.

* LKKEHARM S Jl'.MOn, de casibus tnonasterii S. Galli, cap. 9 , apud Goldaslum, inscript, rer. aleman. tom. 1 , part. 1 , \mj. 59, primie édit., et pag. 40 , sevundœ editionis.

« Argcntmensi* quidam Krcliinbaldus nomme sanguinis sui episcopus, suo m Buikliardo abbatc propter doclrinas et miseriae cousolationcm pcriuisso ips>ius ad

HISTOIRE DE L'ÉGLISE

dans une heureuse vieillesse K 11 laissa dans ses disciples, dit Dom François 2, comme dans ses écrits, de précieux monuments de ses talents et de son travail.

La vie des gens de lettres, est ordinairement peu variée et ne jette d'éclat que par leurs écrits et par la réputation de leur savoir. Celle que s'acquit Erchambaud s'était tellement répandue, que toute l'Allemagne était pleine de vénération pour lui. Chaque évcque ambitionnait l'honneur d'être sacré par celui de Strasbourg. On compte jusqu'à

« se hominem (Victorcm) traxit et urbem suam doclrinis cjus (loridam fecit. Tano dem aulem episeopn defundo oellam quamdam heromelicam inlra hochfcldinas « montes , longum marc vocalam (c'est peut-être Langen Sullztrcch) solilario de- « Tunclo ingressus |»er inullos annos tenuit , mullosque virtutes , ut iln célèbre rt est, in extremis 9uis faciens sauctissimus cirmmquaquc liabitus diem denen a ohiit. Veni auteni et ego ipse in loeum ad quendaru tune temporis magni noie mini» solitarium , vidensque inler rolloquia sepulcbram quoddam plus cuderis « honoratuin , cujusnam id esset quœsiveraui.

« Sancli Victoris esse ait. Et cum breviter mihi vilain ejus et oasus utique plu* « noli>s panderct, nilii! veneratuin super illuin tuiuulum vivons ingredi posse « aperuit. Serpentes aulem énorme» ibi viilere est plures et reptilia infonnia. »

Kkkehard était presque le contemporain de l'évoque Erchambaud , puisqu'il mourut en 1071.

' liilrà Ilochfeltliiias montes, dit Ekkeharu, tom. el paij. cit., qui assure avoir appris ces faits d'un solitaire qui avait remplacé Victor dans sa retraite , dit qu'il mourut eu odeur de sainteté. Mczlcr, pag. 575, ajoute qu'il s'opéra sur son tombeau plusieurs miracles qui lui valurent le titre de bienbeurcux. C'est aussi celui que lui donne le nécrologe de St. -Gai , qui place sa mort au 2R de février. Henri Murer in Helvelià sarrti , pag. 201 , le met aussi au nombre des bienheureux. Bollandus in actis S. S., tom. 3, februarii, pag. 717, lui refuse la qualité de saint, d'autant plus, dil-il, que Bucelin, d'ailleurs fort libéral sur cet article, quand il s'agit de quelque grand personnage de son ordre, ne lui accorde d'autre litre que celui de vénérable. Cependant, Bucelin in Rhœtid sarrà et profana , pag. 200 et 202, place Victor dans le nombre des principaux saints tulélaires de la Hbétie, qui se rendirent fameux par leurs miracles. Il lui donne le titre de bienheureux , pag. 206, en parlant de sa mort qu'il place vers l'an 986.

1 Bibliothèque générale des écrivains de l'ordre de St.-Benoil, tom. 3, pag. 194.

dix-sept évéques, auxquels Erchambaud imposa les mains1, entre lesquels on nomme Hatlon et Robert, archevêques de Mayence ; les abbayes de Marmoutier et de Sehutteren durent aussi leur l'établissement à cet évêque de Strasbourg a.

\ai première, désolée par les guerres précédentes, avait souffert des pertes qui en taisaient craindre la ruine, si Erchambaud n'avait songé à les réparer. Celle de Schutteren avait été consumée, en par un incendie, et ce prélat, en la faisant rebâtir entièrement, mérita d'être re-

' Voici les noms de ces évoques, lois qu'ils ont été rapportés par Wimphei.ingL'E et llf.HZor. in vhronica Alsatiœ , lih. i, jmhj. 7S. Nous y ajouterons l'année de leur consécration.

Erchambaud sacra : .

1. En 966 à Worms , Heginold, évêque d'Aichstett , assisté de Guillaume, archevêque de Mayence.

2. En 969, ou selon d'autres en 973 , Hildebald , évêque de Coire.

3. En 968 , Hatton, archevêque de Mayence, assisté de St. -Ulrich d'Augsbourg.

4. En 969, Eudolf, évêque d'Osnahruck , assisté de Folmar, archevêque de Cologne.

5. En 970 , Hubert, archevêque de Mayence, assisté de St.-lHrich d'Augsbourg.

6. En 970 , Balderic , évêque de Spire , assisté du même évêque.

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