‹ Œuvres historiques inéditesChapitre 108 sur 494 · CHAPITRE XC · texte numérisé non relu

CHAPITRE XC

Comment la royne d'Angleterre retomna en France , grandement accompaigniée ; lamentations snr le triste estât du roy et du povre pays de France.

^ Encoires se tenoit ledict roy anglois à Meaulx , quand nouvelles lui vindrent que la royne sa femme venoit devers luy et estoit arrivée àHarfleur, en la conduicte du duc de Bethfort , frère du roy , à main forte et armée. Lequel passant par Rouan , print le chemin devers le roy son frère qui estoit au bois de Vincennes. Et le roy anglois adverty de ce j avec ses princes et barons monta à cheval prestement et s'en alla devers le roy de France et devers la royne sa femme. Dont à l'abborder le conjoyssement fut grand à tous le^ , jà soit ce que le pourquoy n'y estoit point, sinon que Dieu souffroit à ce très cbrestien prince, le roy des Francs, faire feste et joye en sa propre honte et confusion, et porter à bruit et gloire au milieu du thronne françois par dessus luy ung tyrant et ung persécuteur de peuple par main violente. Si est bien* raison et juste chose de dire , qui le vray veultconsidér r, .[..elesconjoyssances leUes et «ntre semblables personnes , dolv«p^

CHRONIQUE DU DUC PHILIPPE

bien estre réputées folles et malbeurées touchant la part des Franchois , ou qu'elles doivent estre faintes ou de couvert semblant noa de meismes aux couraiges. Car tout premièrement, le roy anglois estoit venu descendre à force et puissance en Normandie, snbjugant peuple et pays en sa main, et à confusion grand du roy françois. Vint après à Troyes devers luy à force et à main armée pour avoir madame Catherine , laquelle par constrainte et paour luy fut baillée plus que par amour. Se fit après seul et vray héritier de la couronne , en repuise etdéshéritance du vrai hoir, seul fils du roy pour lors, le daulphin, par Taggréement de son père. Et à ce accorder et faire sortir à effect , constraindy et tira les nobles et les estats du royaulme,|et leur en fit donner promesses et scellés de perpétuellement ainsi Fentretenir, sans encoires le plus grand et le plus puissant opprobre de tout, c'estoit que soubs sa main , comme sous leflayau de Dieu, le noble sang de France succomba larmoyeusement à Azincourt. Dont à toujours mais, en perpétuité, les faces des vivans qui y avoient perdus leurs frères, parens et amis, se dévoient enflamber de yre et de venin , quand se trouvèrent ensemble , car la greigneur part des princes et nobles barons du royaulme y terminèrent tous ou par mort ou par prison. Or regardez doncques, vous qui cecy lisez et sentez , quelle matière icy y a de faire grand chière et grand feste à ce roy tyrant ,|et à ce roy qui va suppéditer, la gloire et la clarté de celluy qui le conjoyst, en faisant ung ydole de luy, une ciCTre qui riens ne porte d'eCTect. Soubs une fainte simulacion de lui porter honneur comme à son beau père roy de France , tant qu'il vivra , s'applique à luy parforcer, et par tyrannie et en contraire de tout humain droict et divin, toute la dominacion et seigneurie de ce royaulme. Certes, le personnaige avec le mistère qui en dépend valoit que François en feisent grand feste, et que Ton conjoyst haultement ceste fille qui avoit espousé le roy dont à France il ensuy ung tel fruict'; nonobstant que tout présentement cy après Francliois veirent bien autrement encoires leur malheurée despression par ce meismes *^ jour de la Pentbecouste à Paris i là oîi

GEORGE CHASTELLIIN.

les deux roys et les ropes entres à Paris , le roy d'Angleterre , après avoir conduit le roy des Francs à son hostel à Sainct-Pol , vint logier au chastel du Louvre, luy et sa femme ; et là, le jour delà Penthecouste, séant à table avec la t*oyne , portèrent couronne sur teste tous deux , et tindrent estât réal qui appertenoit au roy des Franchois, lequel en son simple estât* sansbeubans et sans quelconque magnificence , se maintenoit en son hostel de Sainct-Pol, non visite ny accompaignyé des nobles de son royaulme , ne encoires de la communaulté du peuple qui tout s'affuioit à Louvre devers le roy anglois pour veoir son triumphe. Mais làvenanset entrans, ame qui les recueillist ne qui offrit riens , ny boire ny autrement, comme ceulx qui estoicnt tenus en despection des Ânglois et de nulle cxlimc. Pe quoy toutesvoies les notables et saiges preud*hommes parisiens , qui auUresfois avoient veus les estats du royaulme et de leur roy, où là et on leur souloit faire amour bonne chière et offrir vins à tous venans, conceurent une dure amertume en cuer, et jugèrent bien eslre cccy une pugnicion dure que Dieu envoyoit au peuple françois et à ses princes , quand à leurs ennemis anciens il leur souffroit avoir et bouter dehors la corne de leur orgueil , si fière que meismes du roy françois , au milieu de son thronne , il n'en estoit nouvelles , ne de son peuple fait réputacion aucune , non plus que d'esclaves en la main des catellans. Si en vindrent les larmes aux yeulx des Parisiens pluiscurs, voyans ceci. Et n'est merveilles si la playe d'une telle douleur conceuc leur portoit une dure et amère cuisance de leur telle aventure, bêlas! et de quoy meismes le roy de son malheur ne faisoit compte ne exlime, ains le portoit doulx et s'en ryoit, comme non goustant son propre malheur. Parquoy il sembloit que Dieu proprement lui avoit osté lumière et condicion appertenant à roy, et donné cuer lâche etcndormy'en toute opprobre , pour humilier lui ou sou peuple, ou peut ostre tous deulx. Et au vray dire, bien estoit chose misérable de luv alors , car toute la gloire et la puiss:mce des nobles de son royaulme lui estoit fourtraicle lors, de son a(' e roy Henry , et entrée avec luy

en service , ou estoit contraire de luy avec son propre fils le daulphin , ou estoit morte en l'espée des Anglois, ou détenue en prison. Par lesquels trois points considérés, qui sont grans et pesans , n'est merveilles si Testât de luy estoit povre et sobre à ce jour solempnel, là où le chef de l'orgueil du monde , par présumption en sa fortune , porte couronne de vaine gloire , en dépression du thronne françois. Ja soit-il toutesvoies que je ne venlx , et n'est pas mon intencion, d'amendrir ny déprimer en nuls de mes termes l'honneur ny la gloire du vaillant prince , le roy anglois , en qui valeur et vertu maintes reluisoient , séant à hault conquéreur ; mais entens réprimer et restraindre François de leur desmeseurées présumptions en leur puissance , rabattue cqnfuséement et estourmie soubs aultrny orgueil et tyrannie , tout ainsi que Tung fer lime l'autre , et une petilte lime consume ung gros barreau de fer plus fort dix fois que n'est. Si ne souffisent point les choses naturelles estre seulement exemple de cecy , mais toutes histoires et escriptures du temps ancien , et souverainement de la ville , en font \Taye et vive figure.

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