L'HOMME MOYEN AGE
...Laudator (einporis acti.
— Horace. —
La cathédrale rugueuse était sa carapace. — Victor Hugo. —
Parmi les innombrables variétés de jeunes France, une des plus remarquables, sans contredit, est celle dont nous allons nous occuper. Il y a le jeune France byronien, le jeune France artiste, le jeune France passionné, le jeune France viveur, cbiqueur, fumeur, avec ou sans barbe, que certains naturalistes placent entre les pachydermes, d'autres dans les palmipèdes, ce qui nous paraît également fondé. Mais de toutes ces espèces de jeunes France, le jeune France moyen âge est la plus
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nombreuse, et les individus qui la composent ne sont pas médiocrement curieux à examiner. J'en chercherai un entre tous, ami lecteur, il pourra te donner une idée du genre, si tu n'as pas eu le bonheur d'en voir un vivant ou empaillé. Comme il est mort, je puis te dire son véritable nom; il se nommait Elias Wildmanstadius ; c'était un très-beau nom pour un homme moyen âge, d'autant que ce n'était pas un pseudonyme. Je vous prie, lecteur, de ne pas trop rire de lui ; car c'était mon ami, et il fut sincère dans sa folie, bien différent de tant d'autres, qui ne le sont que par mode et par manière.
J'espère que vous me pardonnerez l'espèce de teinte sentimentale répandue sur ce récit. Songez qu'Elias Wildmanstadius fut mon plus cher camarade, et qu'il est mort, et d'ailleurs j'ai besoin de faire reposer un peu mes lèvres, qui, depuis trois cents pages environ, se tordent en ricanements sardoniques.
L'ange chargé d'ouvrir aux âmes la porte de ce monde, par la plus inexplicable des distractions, n'avait livré passage à la sienne qu'environ trois cents ans après l'époque fixée pour son entrée dans la vie.
Le pauvre Elias Wildmanstadius, avec cette âme du quinzième siècle au dix-neuvième, ces croyances et ces sympathies d'un autre âge au milieu d'une civilisation égoïste et prosaïque, se trouvait aussi dépaysé qu'un sauvage des bords de l'Orénoque dans un cercle de fashionables parisiens.
Se sentant gauche et déplacé dans cette société pour laquelle il n'était pas fait, il avait pris le parti de s'isoler en lui-même et de se créer une existence à part. Il s'était bâti autour de lui un moyen âge de quelques toises
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carrées, à peu près comme un amant qui, ayant perdu sa maîtresse, fait lever son masque en cire, et habille un mannequin des vêtements qu'elle avait coutume de porter.
A cet effet, il avait loué une des plus vieilles maisons de S***, une maison noire, lézardée, aux murailles lépreuses et moisies, avec des poutres sculptées, un toit qui surplombe, des fenêtres en ogive, aux carreaux en losange, tremblant au moindre coup de vent dans leur résille de plomb.
Il la trouvait un peu moderne ; elle ne datait que de 1550 tout au plus. Quelques bossages vermiculés, quelques refends, quelques essais timides de colonnes corinthiennes, où le goût de la renaissance se faisait déjà sentir, gAtaient, à son grand regret, la façade de la rue et altéraient la pureté toute gothique du reste de l'édifice.
C'était d'ailleurs la maison la plus incommode de toute la ville.
Les portes mal jointes, les châssis vermoulus, laissaient passer la bise comme un crible. La cheminée au manteau blasonné, sous lequel toute une famille se fût assise, eût avalé un chêne entier à chaque bouchée de sa gueule énorme ; il eût fallu deux hommes pour changer déplace ses lourds chenets de fer, ornés de grosses boules de cuivre.
Les tapisseries de haute lisse, représentant des passes d'armes et des sujets de chevalerie, s'en allaient en lambeaux ; les murs suaient à grosses gouttes à force d'humidité. Quelques tableaux noirs et enfumés étaient pendus çà et là dans leurs cadres poudreux.
Pour compléter l'illusion, Elias Wildmanstadius avait
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rassemblé à grands frais les meubles les plus anciens qu'il eût pu trouver : de grands fauteuils de chêne à oreillettes, couverts de cuir de Cordoue avec des clous à grosses têtes, des tables massives aux pieds tortus. des lits à estrade et à baldaquin, des buffets d'ébène, incrustés de nacre, rayés de filets d'or, des panoplies de diverses époques, tout ce bagage rouillé et poussiéreux, qu'un siècle qui s'en va laisse à l'autre comme témoin de son passage, et que les peintres disputent aux antiquaires chez les marchands de curiosités.
Alin d'être assorti à ses meubles et de ne pas faire dissonance, il portait toujours chez lui un costume de moyen âge.
Rien n'était plus divertissant que de le voir, ce bon Elias Wildmaostadius, avec un surcot de samit armorié, des jambes mi-parties, des souliers à la poulaine, les cheveux fendus sur le front, le chaperon en tête, la dague et l'aumônière au côté, se promener gravement à travers les salles désertes, comme une apparition des temps passés. Quelquefois il se revêtait d'une armure complète, et il prenait un grand plaisir à entendre le son de fer qu'il rendait en marchant.
Cet amour de l'antiquité s'étendait jusque sur la cuisine : il fallait mettre sur sa table des drageoirs et des hanaps; il ne voulait manger que faisans avec leurs plumes, paons rôtis, ou tout autre viande chevaleresque. Dès qu'il voyait paraître quelques mets plus bourgeois et plus confortables, il entrait en fureur ; et il aurait presque battu Marthe, sa vieille gouvernante, lorsqu'elle lui versait du faro ou du lambick au lieu d'hydromel et de cervoise.
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Par le même motif, il n'admettait dans sa bibliothèque
aucun livre imprimé, à moins que ce ne fût en gothique;
car il détestait l'invention de Guttemberg, autant que
celle de l'artillerie.
En revanche, les rayons étaient chargés de force beaux
manuscrits sur vélin, aux coins et aux fermoirs d'argent,
à la reliure de parchemin ou de velours.
Il admirait avec une naïveté d'enfant les images des frontispices, les fleurons des marges, les majuscules ornées aux commencements des chapitres ; il s'extasiait sur les roides figures des saintes aux cils d'or et aux prunelles d'azur, les beaux anges aux ailes blanches et roses ; il avait peur des diables et des dragons, et croyait à toute légende, si absurde qu'elle fût, pourvu que le texte fût en bonne gothique ligaturée et le titre en grandes lettres rouges.
En peinture, ses opinions étaient fort étranges; au delà des tableaux du quinzième siècle, il ne voyait plus rien ; il n'aimait que Mabuse, Jacquemain Gringoneur, Giotto, Pérugin, et quelques peintres de ce genre. Raphaël commençait à être trop nouveau pour lui.
De la musique telle que l'ont faite Rossini, Mozart et Weber, il n'en connaissait rien; au lieu du di tanti palpiti, il chantait :
Tout est verlore
La tintelore
Tout est frelore, bei gottl
de la défaite des Suisses à Marignan, par Clément Janequin, ou quelque autre air d'Ockeghem, de Francesco
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Rosello, de Constantio Festa, ou d'Hobrecht : il n'allait pas plus loin.
Pour les instruments dont on se sert aujourd'hui, il n'en savait pas même le nom ; en récompense, il savait à merveille ce que c'était qu'une sambucque, des naquerres, des regales, une épinette, un psaltérion et un rebec : il en eût même joué au besoin.
En littérature, il eût cité juste le plus obscur roman : Parthénopex de Blois, Iluon de Cordeaux, Atys et Profilas, le Saint-Graal, Dolopathos, Perceforest, et mille autres; il ne se doutait pas de Byron et de Goethe. Il vous eût raconté de point en point la chronique de tel roitelet breton antérieur à Gràlon et à Konan, et vous l'eussiez fort surpris en lui parlant de Napoléon.
Lorsqu'il était forcé d'écrire à quelqu'un, c'était dans un style si plein d'archaïsme, avec un caractère si hors d'usage, qu'il était impossible d'en déchiffrer un mot, et qu'il fallait en déférer au charnier de la ville.
Sa conversation était hérissée d'expressions vieillies, de tours tombés en désuétude, si bien que chaque phrase était une énigme, et qu'il y fallait un commentaire.
Pourtant, avec tout cela, il avait une âme aimante et pieuse ; il comprenait Part, mais l'art naïf et qui croit à son œuvre, l'art gothique, patient et enthousiaste, qui fait des miniatures géantes, des basiliques travaillées en bijou, des clochers de deux cents pieds, finis comme des chatons de bague. Il sentait admirablement bien l'architecture ; il eût trouvé Notre-Dame et la cathédrale de Bourges, si elles avaient été à faire. Trois cents ans plus tôt, le nom d'Elias Wildmanstadius nous fût parvenu, porté par l'écho des siècles, avec ces quelques noms
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rares qui surnagent et ne meurent point; mais comme beaucoup d'autres, il avait manqué son entrée en ce monde, il n'était qu'une espèce de fou, il eût été un des plus hauts génies, sa vie eût été pleine et complète : il était obligé de se créer une existence factice et ridicule, et de se jouer lui-même de lui.
Choqué de la tournure bourgeoise et mercantile des habitants, de la monotonie anti-pittoresque des maisons neuves, il en était réduit à ne pas sortir; ou, s'il le faisait, ce n'était que pour visiter et pour fureter dans tous ses coins sa bonne vieille cathédrale. C'était le plus grand plaisir qu'il eût; il y restait des heures entières en contemplation. Le clocher déchiqueté à jour , les aiguilles évidées, les pignons tailladés en scie, les croix à fleurons, les guivres et les tarasques montrant les dents à l'angle de chaque toit, les roses de vitraux toujours épanouies ; les trois porches avec leurs collerettes de saints, leurs trèfles mignonnement découpés, leurs faisceaux de colonnes élancées et fluettes, les niches curieusement ciselées et toutes folles d'arabesques, les bas-reliefs, les emblèmes, les figures héraldiques, la plus petite dentelure de cette broderie de pierre, la plus imperceptible maille de ce tulle de granit, il aurait tout dessiné sans rien voir, tellement il avait présent à la mémoire jusqu'au moindre détail de son église bien-aimée. La cathédrale, c'était sa maîtresse à lui, la dame de ses pensées, il ne lui eût pas fait infidélité pour la plus belle des femmes : il en rêvait, il en perdait le boire et le manger; il ne se trouvait à l'aise qu'à l'ombre de ses vieilles ogives; il était là chez lui : le fond était en harmonie avec le personnage. A force de vivre avec les colonnettes fuselées,
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au milieu des piliers sveltes et minces, il en avait en quelque sorte la forme : à le voir si maigre et si long, on l'eût pris pour un pilier de plus, ses cheveux bouclés ne ressemblant pas mal aux acanthes des chapiteaux.
Il avait étudié à fond l'histoire de la basilique et de sa construction ; il vous eût dit précisément à quelle année avaient été bâtis le chœur et l'abside, le maître-autel et le jubé, la nef et les chapelles latérales : il avait constaté l'âge de chaque pierre ; il savait combien avait coûté la menuiserie des stalles, du banc de l'œuvre et de la chaire, ce qu'il avait fallu de temps pour poser la clef de voûte, suspendre la lancette et le pendentif; il lisait couramment les inscriptions de toutes les tombes ; il expliquait les blasons; il connaissait le sujet de tous les tableaux et de toutes les peintures des vitrages; il vous eût conté comment l'orgue , don d'un empereur d'Orient, était le premier qu'on eût vu en Europe ; et bien d'autres, si vous l'eussiez laissé faire, car il ne tarissait pas sur ce sujet ; et, quand il en parlait, sa figure s'animait singulièrement ; ses yeux, d'un bleu terne, brillaient d'un éclat extraordinaire.
Cette pauvre âme, oubliée dans un coin du ciel par son ange gardien, amoureux sans doute de quelque Eloa, et jetée ensuite dans un monde dont toutes ses sœurs s'en étaient allées, nageait alors dans une joie ineffable et pure, elle se croyait en 1500.
Pour tromper son ennui, le bon Elias \YiIdmanstadius sculptait, avec un canif, de petites cathédrales de liège, peignait des miniatures à la manière gothique, transcrivait de vieilles chroniques, et faisait des portraits de vierges avec des auréoles et des nimbes d'or.
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Il vécut ainsi fort longtemps, peu compris et ne pouvant comprendre. Sa fin fut digne de sa vie. Il y a deux ans, le tonnerre tomba sur la cathédrale, et y fit de grands ravages. Par l'effet d'une sympathie mystérieuse, le bon Elias mourut de mort subite , précisément à la même heure , dans sa maison (c'est elle qui fait l'angle du vieux marché, et où l'on voit une madone), assis dans un granJ fauteuil, au moment où il achevait un dessin de la cathédrale. On l'enterra, comme il l'avait toujours demandé, dans la chapelle où il avait passé tant d'heures de sa vie, sous la pierre qu'il avait usée de ses genoux. Il est maintenant là-haut, en compagnie des chérubins, de la Vierge et des saints, qu'il aimait tant, dans son beau paradis d'or et d'azur, et sans doute il ne manquerait rien à son bonheur, si l'épitaphe de son tombeau n'était pas en style et en caractères évidemment modernes.
L'orgie échevelée.
— De Balzac. —
L'orgie échevelée.
— Jlles Jamn. —
L'orgie échevelée.
— P.-L. Jacob. —
L'orgie échevelée.
— Eugène Sce. —
C'était une chambre singulière que celle de notre ami Philadelphe Elle avait bien , comme toutes les chambres possibles, comme la votre ou la mienne, quatre murs avec un plafond et un plancher; mais la façon dont elle était décorée lui donnait une physionomie étrangement incongrue.
Les peintures les plus bizarres étaient appendues aux
murs dans des cadres curieusement sculptés, des pastels de la régence , fardés et souriants, se pavanaient à côté de roides figures d'anges sur fond d'or dans la manière de Giotto ou d'Orcagna.
Les gravures , les eaux-fortes , se pressaient au long des lambris si serrées et si mal en ordre, qu'on ne pouvait en voir une seule , sans en déranger deux ou trois.
Rembrandt heurtait Watteau du coude, une fête galante de Pater couvrait la figure d'une sibylle de Michel- Ange , un tartaglia de Callot donnait du pied au cul au portrait du grand roi par Hyacinthe Rigaud, une nudité charnue et sensuelle de Rubens faisait baisser les yeux à un dessin ascétique de Morales , une gouache libertine de Boucher montrait impudemment son derrière à une prude madone du rigide Albert Durer; la muraille était hérissée d'antithèses, comme une tragédie du teftips de l'empire.
Sur toutes les tables, les consoles, les guéridons, les chaises, les fauteuils, et en général sur tout ce qui présentait une surface à peu près plane, étaient entassés une foule d'objets de formes baroques et disparates.
Dans une duchesse inoccupée au milieu de plats bosselés et d'émaux de Bernard de Palissy, une longue fiole flamande allongeait son col de cigogne.
Des pots bleus du Japon, des nids d'hirondelles salanganes, des carpes et des chats verts de la Chine, jonchaient des escabeaux vermoulus du temps de Louis XIII.
Une tête de mort, des besicles sur le nez, une calotte grecque sur le crâne, une pipe culottée entre les mâchoires, faisait la grimace à un magot de porcelaine placé à
l'autre bout de la cheminée ; des mandragores difformes se tortillaient hideusement pêle-mêle avec des pétrifications et des madrépores sur une rayon vide de la bibliothèque.
Sur la table du milieu, c'était bien autre chose : il était certainement impossible de réunir dans un plus petit espace un plus grand nombre d'objets ayant de la tournure et du caractère :
Une babouche turque,
Une pantoufle de marquise ,
Un yatagan ,
Un fleuret ,
Un missel,
Un arétin ,
Un médaillon d'Antonin Moine,
Du papel espanol para cigaritos;
Des billets d'amour,
Une dague — de Tolède — ,
Un verre à boire du vin de Champagne ,
Une épée à coquille ,
Des priapées de Clodion ,
Une petite idole égyptienne ,
Des paquets de différents tabacs (lesdits paquets largement éventrés et laissant voir leurs blondes entrailles),
Un paon empaillé ,
Les Orientales de Victor Hugo ,
Une résille de muletier,
Une palette,
Une guitare,
Un n'importe quoi d'une belle conservation.
Quesais-je! un fouillis, un chaos indébrouillable à
faire tomber la plume de lassitude au nomenclateur le plus intrépide, à Rabelais et à Charles Nodier.
Les chaises et les fauteuils avaient probablement été à Marignan avec les escabeaux de Saltabadil ; les unes étaient boiteuses et les autres manchots , pas plus de trois pieds et pas plus d'un bras.
Il n'est pas besoin de vous faire remarquer, judicieux lecteur, que cette description est véritablement superbe et composée d'après les recettes les plus modernes. Elle ne le cède à aucune autre, hormis celle de M. de Balzac, qui seul est capable d'en faire une plus longue J'ai attifé un peu ma phrase, jusqu'ici assez simple ; j'ai cousu des paillettes à sa robe de toile, je lui ai mis des verroteries et du strass dans les cheveux, je lui ai passé aux doigts des bagues de chrysocale , et la voilà qui s'en va toute pimpante, aussi fière et aussi brave que si tous ses bijoux n'étaient pas du clinquant et ses diamants des petits morceaux de cristal.
Je fais'cela parce que l'on croirait, à la voir aller humble et nue comme elle va, que je n'ai pas le moyen de la vêtir autrement. Pardîeu! je veux montrer que j'en suis aussi capable que si je n'avais pas de talent, et je dois supposer que j'en ai beaucoup, si j'ai eu l'art de vous amener, à travers trois cents pages, jusqu'à celte assertion audacieuse et immodeste. En deux traits de plume, je m'en vais lui faire une jupe d'adjectifs, un" corset de périphrases et des panaches de métaphores.
D'alinéa en alinéa , je veux désormais tirer des feux d'artifice de style; il y aura des pluies lumineuses en substantifs, des chandelles romaines en adverbes, et des feux chinois en pronoms personnels. Ce sera quelque
chose de miroitant, de chatoyant, de phosphorescent, de
papillotant, à ne pouvoir être lu que les yeux fermés.
Cette description, outre qu'elle est magnifique et digne d'être insérée dans les cours de littérature, l'emporte sur les descriptions ordinaires par le mérite excessivement rare qu'elle a d'être parfaitement à sa place , et d'être d'une utilité incontestable à l'ouvrage dont elle fait partie.
En effet, ayant entrepris d'écrire la physiologie du bipède nommé Jeune France , j'ai cru qu'après avoir constaté le nombre de ses ongles et la longueur de son poil, la couleur de son cuir, ses habitudes et ses appétits, il ne serait pas d'un médiocre intérêt de vous faire savoir où il vit et où il perche; et j'ai pensé que la description de cette chambre aurait autant d'importance aux yeux des naturalistes que celle du nid de la mésange des roseaux ou du petit perroquet vert d'Amérique.
Les sept ou huit personnages réunis dans cette chambre singulière n'étaient guère moins singuliers : les figures étaient en tout dignes du fond.
Leur costume n'était pas le costume français, et l'on eût été fort embarrassé de désigner précisément à quelle époque et à quelle nation il appartenait. L'un avait une barbe noire taillée à la François 1er, l'autre une pointe et les cheveux en brosse à la Sainl-Mcgrin , un troisième une royale comme le cardinal Richelieu. Les autres, trop jeunes pour posséder cet accessoire important , s'en dédommageaient par la longueur de leur chevelure; l'un avait un pourpoint de velours noir et un pantalon collant comme un archer du moyen âge, l'autre un habit de conventionnel , avec un feutre pointu de raffiné ; celui-ci,
une redingote de dandy d'une coupe exagérée , et une fraise à la Henri IV. Tous les autres détails de leur ajustement étaient entendus dans le même style, et l'on eût dit qu'ils avaient pris au hasard et les yeux fermés, dans la friperie des siècles , de quoi se composer tant bien que mal une garde-robe complète. Les occupations de ces dignes individus étaient tout à fait en rapport avec leur extérieur.
Le François Ier chantait faux , et avec un accent normand, une romance espagnole.
Le Saint-Mégrin jouait au bilboquet , ou lançait des boulettes avec une sarbacane.
Le Richelieu fumait gravement un cigare éteint.
Le conventionnel racontait d'une voix de Stentor une de ses bonnes fortunes à son ami le fashionable, et il lui recommandait le secret.
L'archer lisait le Courrier des Théâtres; le dandy guillotinait des mouches avec des queues de cerises.
Philadelphe, le maître de la maison, faisait de ses bras un Y et de sa bouche un grand 0, en bâillant de la façon la plus paternelle du monde. Bref, toute l'assemblée avait l'air de jouir médiocrement et de se souhaiter dans un autre endroit. Je crois, tant ils étaient désespérés et embarrassés d'eux-mêmes, qu'ils n'eussent pas refusé des billets d'Opéra-Comique ou de Vaudeville.
albert. — Par les cornes de mon père ! on s'ennuie ici comme en pleine académie.
Rodolphe. — On se croirait au Théâtre-Français.
Théodore. — Que faire pour couper le cou au temps? Si nous faisions des armes?
albert. — Le fleuret est cassé.
Théodore. — Si nous jouions aux dés?
albert. — Les dés de Thiladelphe sont pipes.
Théodore.— Si nous lisions un conte de M. de Bouilly, ce serait quelque chose de colossalement bouffon.
albert. — Autant nous faire avaler de la panade sans sel.
Théodore. — Si chacun racontait ses bonnes fortunes?
tous. — Allons donc ! Ponsif! Pompadour! ce serait bien 'amusant et bien varié ! A bas la motion ! à bas l'orateur !
roderick. — Si nous faisions de la musique?
tous, avec une expression de profonde terreur. — Non ! non ! non !
philadelphe. — Le piano n'est pas d'accord, et c'est d'ailleurs un plaisir très-médiocre que de voir un pauvre diable se démener sur un clavier comme le lapin savant qui tambourinait en l'honneur de Charles X.
Théodore. — J'aime mieux que Roderick ait la gueule remplie avec de la bouillie bien chaude qu'avec des sol et des ut, d'autant que très-souvent le sol e>t un ut et l'ul un sol, et que la bouillie est toujours de la bouillie, et le bâillonne hermétiquement.
rHiLADELrnE. — Cela aurait une belle tournure de chanter des romances de société comme des tartines qui sortent de pension.
tous. — Au diable la musique , et le musicien surtout !
roderick. — Qu'allons-nous faire, au bout du compte?
Rodolphe, du ton le ]>lus dithyrambique du monde. — Tète et sang, messieurs, vous mériteriez bien d'avoir des
membranes entre les doigts, car vous n'êtes, à vrai dire, que de francs oisons.
philadelphe. — L'oie est blanche comme le cygne et le cygne est palmé comme l'oie, et l'on court risque de s'y tromper quand on a la vue courte. 0 mon ami! l'on voit bien que tu as oublié de chausser tes lunettes ; frottes-en les verres au parement de ton habit, et regarde, lu verras que nous sommes de hauts génies et non des imbéciles, des cygnes et non des oies.
Albert. — Oie ou cygne, n'importe; de loin l'effet est le même. J'ai, en ce moment-ci, un avantage sur toi en particulier, et sur vous tous en général ; c'est que j'ai une idée, et que vous n'en avez évidemment pas.
Philadelphe. — Est-il fat, celui-là, avec sa prétention d'avoir une idée ! Tu n'as pas plus d'idées que de femmes.
Albert. — C'est en quoi tu te trompes, j'ai trois femmes et une idée ; différent en cela de toi, qui as peutêtre trois idées, et qui n'as certainement pas de femme.
Tous. — L'idée! l'idée! l'idée!
Albert. — Messeigneurs, la voici; elle est simple et triomphante. Je m'étonne que pas un d'entre vous ne l'ait eue avant moi.
Tous. — Voyons.
Albert, solennellement. — Faisons une orgie ! Une orgie est indispensable pour nous culotter tout à fait : il ne nous manque que cela. Nous nous compléterons, et nous passerons la soirée très-agréablement.
Tous, avec un enthousiasme frénétique. — Bravo ! bravo !
Albert. — Rien n'est plus à la mode que l'orgie. Cha-
que roman qui parait a son orgie : ayons aussi la nôtre. L'orgie est aussi nécessaire à une existence d'homme, qu'à un in-octavo d'Eugène Renduel...
En vérité, je ne sais trop pourquoi j'ai pris la forme du dialogue pour vous narrer ce conte véridique ; il est clair qu'elle s'y adapte fort mal, et la page précédente est un chef-d'œuvre de mauvais goût. Je ne crois pas qu'il soit possible d'écrire d'une manière plus prétentieuse et plus fatigante : chaque interlocuteur prend le dernier mot de l'autre, et le renvoie comme un volant avec une raquette.
Je pense que le seul motif qui m'a poussé à cette abomination, est le désir de faire le plus de pages possible avec le moins de phrases possible. Je souhaite de tout mon cœur que ce bienheureux conte, intitulé le Bol de Punch, aille jusqu'à la page 570, qui est la colonne d'Hercule où je dois arriver, et que je ne dois pas dépasser, parce que, dans l'un ou l'autre de ces deux cas, mon volume serait galette ou billot : écueil également à redouter.
Le dialogue a cela d'agréable qu'il foisonne beaucoup : chaque demande et chaque réponse étant séparées par le nom des personnages écrits en lettres majuscules, Ton peut, avec un peu d'adresse, composerune page sans y mettre plus de cinq ou six lignes, en ayant soin de hacher son style court et menu. Il y a, dans les Marrons du Feu, une feuille qui ne contient que treize syllabes; c'est le nec plus ultra du genre, et il n'est pas donné à beaucoup de s'élever à cette hauteur.
Vestigia pronus adoro
Quoiqu'il en soit, je renonce au dialogue, temporairement du moins, et le lecteur y gagnera une superficie de deux ou trois pouces carrés par feuillet de pensées exclusivement admirables, ainsi que je me suis engagé à les livrer à mon éditeur très-cher.
Cette grandeur d'âme est d'autant plus antique et digne qu'on la loue, qu'elle recule l'instant fortuné où je toucherai l'argent qui m'est dû pour ce merveilleux volume, destiné à opérer une régénération sociale, et à faire progresser l'humanité dans la route de i'avenir.
Et si vous désirez savoir, ami lecteur, pourquoi je veux avoir de l'argent, je vous répondrai primo, comme Gubelta à Lucrèce Borgia,
Pour en avoir,
ce qui est très-logique ; secundo, pour acheter des vieux pots du Japon et des magots de la Chine; tertio, pour manger du flan et des pommes de terre frites le long des quais et des boulevards, ce que personne ne pourra trouver subversif de l'ordre de choses, et provoquant au mépris du gouvernement.
Maintenant, au bol de punch.
Si vous n'avez pas de gastrite, ce que je souhaite de toute mon âme, ô vénérable lecteur ! tendez votre verre, que je vous verse de ce délectable breuvage. Et vous, ô charmante lectrice (il n'y a aucun doute que vous ne soyez charmante) ; avancez le vôtre, que je ne répande rien sur la nappe. Vous direz probablement qu'il est d'une force horrible, vous ferez, en disant cela, la plus jolie petite moue, et la plus adorable grimace que l'on puisse imaginer; mais vous n'en boirez pas moins le ca-
lice jusqu'à la dernière goutte, et vous vous en trouverez
on ne peut mieux, vous et vos chastes amies.
— Oui! oui! une orgie pyramidale, phénoménale, crièrent tous les drôles à la fois, une orgie folle, échevelée, hurlante, comme dans la Peau de M. de Balzac, comme dans le Barnave de M. Janin, comme dans la Salamandre de M. Eugène Sue, comme dans le Divorce du bibliophile Jacob.
— Non, non, à bas celle-là! c'est empire, c'est ponsifl
— Comme dans la Danse Macabre, du même.
— A la bonne heure, c'est moyen âge, au moins, cela a une tournure !
— Qu'est-ce. qui tient pour la Peau?
— Moi, — moi, — moi !
— C'est bien : passez par là, dit Philadelphie. Les Balzaciens se rangèrent à sa droite.
. — Qui pour Barnave?
— Nous quatre.
— A droite aussi ; vous êtes les aristocrates de l'orgie, et nous vous guillotinerons à la fin, entre la poire et le fromage.
Les Janinphiles, les Janinlâtres, ou les Janiniens, car ces trois mots sont d'une composition également régulière, allèrent se placer à côté des Balzaciens.
— Où sont les flambarts?
— Ici, — ici!
— A gauche les flambarts.
Et ils passèrent à gauche.
— Où sont les truands!
— Voilà, — voilà !
Et plusieurs mains se levèrent.
— A gauche, avec les flambarts; vous êtes les démocrates, c'est pourquoi vous chiquerez du caporal, tandis que ces messieurs fumeront du maryland ; c'est pourquoi vous boirez du vin bleu comme les filles de Barbier, tandis que les autres boiront du vin de Champagne. Vous vous râperez le gosier avec du rhum et du rack, avec le trois-six et le sacré-chien dans toute sa pureté, tandis qu'ils se l'humecteront avec les onctueuses liqueurs des îles. Ce qui vous prouve que les aristocrates vous sont aussi supérieurs, canailles que vous êtes, que le vin de Chypre est supérieur au vin de Brie.
Les truands se mêlèrent aux flambarts.
— C'est bien, maintenant, où ferons-nous la kermesse?
— Pas ici, c'est trop petit.
— Dans la maison de Théodore , dans la maison du faubourg, vous savez : il y aura plus de place. Que vous en semble? — C'est convenu. — A quand l'orgie? — Il est six heures. — A minuit ; il faut bien cela pour les préparatifs.
— A propos, comment nous arrangerons-nous pur la décoration de la salle?
— Je ne sais trop comment, à moins de faire plusieurs compartiments comme dans le Roi s'amuse. Il me paraît difficile de concilier la Salle à manger du Millionnaire de M. de Balzac avec la Cuisine de P. L. Jacob, la Petite Maison de M. Jules Janin avec l'Auberge de Saint-Tropez de M. Eugène Sue.
— Ceci est épineux. Et, d'ailleurs, le temps nous galope ; admettons pour cette fois-ci le lieu vague que pro pose Corneille dans les préfaces de ses tragédies, un lieu
qui n'est ni un cabinet, ni une antichambre, ni une maison,
ni une rue, mais qui est un peu de tout cela.
La chambre de Théodore sera tout à la fois cuisine, salon, auberge et boudoir. Nous y mettrons un peu de complaisance, et nous nous aiderons nous-mêmes à nous faire illusion. On établira une table en fer à cheval : à l'une des extrémités il y aura une belle nappe damassée, des assiettes de porcelaine, des cristaux et de l'argenterie ; à l'autre, un torchon de toile à voile, des plats de terre, des bouteilles de grès et des fourchettes en métal d'Alger.
— Et des filles, il nous faut absolument des filles !
— Des filles ! je m'en charge, fit Roderick; mais pour la partie fashionable seulement. Je connais tout ce qu'il y a de mieux de ce genre, et je vous amènerai ce qu'on peut nommer à juste titre l'élite de la société. Quant aux autres, les premières que vous rencontrerez, vous les enverrez ici ; plus elles seront laides et ignobles, mieux elles vaudront.
— Ainsi soit fait comme il est dit. Nous comptons sur sur toi, Roderick.
— Soyez tranquilles.
Après avoir échangé plusieurs poignées de mains, les dignes jeunes France se séparèrent pour vaquer aux préparatifs de ces mystères orgiaques. Théodore courut à sa maison, fit débarrasser la chambre de tout ce qui pouvait gêner, il envoya chercher de l'eau-de-vie, du rhum et plusieurs paniers de vin; il posa lui-même un chef et trois ou quatre marmitons auprès des fourneaux; et casseroles, poêles, marmites, d'entrer en danse, et de sif-
lier, et de chanter, et de faire flah-flah, et de faire flohfloh le plus joyeusement du monde.
Sancho, Falstaff, Panurge, et tous les moines goinfres de Rabelais, auraient eu la joie au cœur, et se fussent léché les babines rien que de manger leur pain à la fumée de cette cuisine.
Le lieu de réunion présentait l'aspect le plus étrange : d'un côté, des sièges élégants, un service splendide, des bougies dans des flambeaux dorés; de l'autre, des bancs de chêne, des tables sur des tréteaux, de grosses chandelles de suif ou de poix résine dans des chandeliers de fer-blanc : la plus complète opposition.
La maison, ainsi illuminée, jetait feux et flammes par toutes les ouvertures, et inondait d'une lueur dédaigneuse les autres maisons, ses voisines, qui s'étaient couchées à neuf heures, et avaient fermé l'œil pour jusqu'au lendemain matin, en bonnes rentières et en bourgeoises de la vieille roche qu'elles étaient effectivement.
Cependant les fiacres commençaient ù arriver : on criait, on jurait. D'étranges silhouettes se découpaient entre les portes des voitures et les portes de la maison. C'était tantôt des marquis poudrés en habit à la française, l'épée au côté, la poignée en bas, la pointe en l'air, tenant par le doigt des comtesses en panier, avec du rouge, des mouches, des paillettes et un éventail ; tantôt des marins, le chapeau ciré sur la tète, le poing sur la hanche, la pipe à la gueule, une catin au bras, ou bien des merveilleux haut cravatés, corsés, bridés, gantés, menant des dames chargées de panaches, de fleurs, de rubans et de bijoux, ou des truands et des mauvais gar-
çons avec le camail et le chaperon, la grande plume ronge, haute de trois pieds, la dague au poing, un jurement à la bouche, tous pêle-mêle avec des bohémiennes et des filles folles de leur corps, en jupes bigarrées etétincelanles de clinquant.
Au bruit que menait tout ce monde, les maisons les plus voisines commencèrent à se réveiller un peu, à se frotter les yeux, à mettre leurs lunettes sur leur nez, et le nez à la fenêtre, toutes surprises qu'elles étaient d'un pareil tapage à une heure aussi indue.
On entrevoyait, sous les jalousies, de vénérables bonnets de coton avec leur mèche patriarcale, de mystérieuses cornettes et de chastes fontanges. Plus d'un épicier retiré gagna celle nuit-là un rhume de cerveau, plus d'une grisette oublia de faire une corne à la page du roman commencé, plus d'un chat amoureux, ébloui de ces clartés et de ces rumeurs insolites, se laissa tomber du haut d'un toit dans la rue.
A chaque entrée, c'était un hurrah frénétique; tous les carreaux dansaient dans les châssis, les assiettes remuaient dans les buffets comme par un tremblement de terre.
Les honnêtes bourgeois du quartier, ne sachant à quoi attribuer ce tintamarre, s'imaginaient qu'on allait donner une seconde représentation des immortelles au profit de la république. Les bonnes vieilles édentées descendaient à la cave, persuadées que c'était la fin du monde, et que le bon Dieu nous punissait d'avoir renvoyé Charles X.
Un abonné du Constitutionnel, le même qui fait des remarques si ingénieuses au quatrième acte à'Antony, prétendit que c'était un conciliabule de jésuites, attendu
que plusieurs de ces messieurs avaient des cheveuxlongs; ce qui est éminemment jésuitique.
Un abonné de la Gazelle jura ses grands dieux que c'était le comité directeur qui s'assemblait secrètement pour se guillotiner lui-même et manger des petits enfants, ainsi qu'il en a contracté la vicieuse habitude.
Un lecteur de M. Jay, oui, un lecteur de M. Jay, quoiqu'au premier coup d'œil il puisse paraître fabuleux que M. Jay ait eu un lecteur, affirma que c'était des romantiques qui se réunissaient pour insulter aux bustes, et brûler les œuvres de ces morts immortels que la pudeur m'empêche de nommer.
Chacun prit place : les balzaciens et les janinlàtres au bout aristocrate, les autres plus bas ; mais ce qu'il y avait de plaisant, c'est qu'à côté de chaque assiette était posé un volume, soit de Barnave, soit de la Peau, soit de la Salamandre, ou de la Danse Macabre, ouvert précisément à l'endroit de l'orgie, afin que chacun pût suivre ponctuellement le livre et en garder consciencieusement la tournure.
Les premiers plats se désemplirent, les premières bouteilles se vidèrent, sans qu'il se passât rien de fort remarquable, sans qu'il se dît rien de tivs-superlatif. Un cliquetis de verres et de fourchettes, un bruit de déglutition et de mastication, coupé ça et là de quelques rires stridents, était à peu près tout ce qu'on entendait.
De temps en temps, une feuille du livre retombait sur une autre feuille avec un frissonnement satiné.
— Diable ! je ne suis encore qu'à la description du premier service, dit un balzacien. Ce gredm de Balzac
n'en finit pas ; ses descriptions ont cela de commun avec
les sermons de mon père.
— J'ai encore au moins dix pages pour arriver au bon endroit, cria un flambart de l'autre côté de la salle ; j'ai déjà bu deux ou trois bouteilles de vin, Frédéric en a bu autant, et aucuns des effets décrits dans la Salamandre n'a daigné se produire. Le nez de Rodolphe est toujours de la même couleur ; il n'est que rouge, quoique M. Eugène Sue ait dit formellement que, dans une orgie caractéristique, le rouge devenait pourpre, et le pourpre violet.
— Bah ! bah ! c'est que nous ne sommes pas encore assez gris, buvons.
— Buvons, reprit toute la troupe en chœur, et ces messieurs, quoique déjà passablement ivres, s'entonnèrent rasades sur rasades.
C'est une chose à remarquer, les descripteurs orgiaques et les faiseurs de livres obscènes outre-passent les proportions humaines de la manière la plus invraisemblable ; les uns font tenir dans le corps d'un misérable petit héros, qui a six pieds tout au plus, dix fois plus de punch et de vin qu'il n'en tiendrait dans la tonne d'Ileidelberg; les autres font accomplir à de minces freluquets de vingt ans des travaux amoureux qui énerveraient plusieurs douzaines d'Hercules. Je voudrais bien savoir quel but ont ces exagérations. Peut-être est-ce une flatterie indirecte adressée au lecteur, je penche à le croire. En tous cas, de pareils livres sont très-pernicieux ; ils nous font mépriser des marchands de vin et des petites filles, qui, en nous comparant à ces types grandioses, doivent nous trouver de tristes buveurs et de plus tristes amants.
Comme j'ai le malheur d'avoir petite poitrine et assez mauvais estomac, et que, par conséquent, je ne puis guère boire que de l'eau coupée de lait, je laisse mon verre plein à côté de moi. pendant que mes dignes camarades ne font que vicier le leur, et semblent, en vérité, plutôt des pompes ou des éponges, que des hommes ayant reçu le sacrement du baptême.
En attendant qu'ils soient tout à fait ivres-morts, je vais, pour passer le temps, vous faire, ami lecteur, une toute petite description qui, Dieu et les épithètes aidant, n'aura guère que cinq ou six pages. Je ne sais pas si vous vous en souvenez (pourquoi vous en souviendrez-vous? on oublie bien son chien et sa maîlre.sse); mais j'ai promis, quelques lignes plus haut, de vous régaler du beau style et des belles manières de dire, en usage aujourd'hui.
Vous devez être las de m'entendre jargonner, dans mon grossier patois, comme un vrai paysan du Danube que je suis, et que je serai probablement jusqu'à ce qu'il plaise à Dieu de me retirer de ce monde.
Cette description sera aussi belle que celle par où commence ce conte panthéistique et palingénésique. Si toutefois (ce dont je doute) elle ne vous satisfait pas complètement, j'espère, mesdames, que vous daignerez m'excuser, vu le peu d'habitude que j'ai de ces sortes de choses.
Certes, c'était un spectacle étrange à voir que tous ces jeunes hommes réunis autour de celte table; on eût dit un sabbat de sorciers et de démons...
Pouah ! pouah ! voilà un commencement fétide , c'est le ponsif de 1829. Cela est aussi bête qu'un journal
2'M LE BuL DE PUNCH,
d'hier, aus-i vieux qu'une nouvelle de ce matin. Si vuus n'êtes pas difficile, lecteur, moi je le suis, et, comme Catlios ou M: delon des Précieuses ridicules, il n'y a pas jusqu'à mes chaussettes qui ne soient de la bonne faiseuse, il n'y a pas jusqu'à mes descriptions qui ne soient dans la dernière mode : donc je recommence.
Oh! l'orgie! Laissant aller su vent sa gorge folle, toute rose de baisers; l'orgie, secouant sa chevelure parfumée sur ses épaules nues, dansant, chantant, criant, tendant la main à celui-ci et le verre à celui-là; l'orgie, chaude courtisane, qui fait la bonne à toutes les fantaisies, qui boit du punch et qui rit, qui tache la nappe et sa robe, qui trempe sa couronne de fleurs dans un bain de malvoisie ; l'orgie, débraillée, montrant son pied et sa jambe, penchant sa tête alourdie à droite et à gauche; l'orgie querelleuse, blasphématrice, prompte à chercher son stylet à sa jarretière ; l'orgie frémissante, qui n'a qu'à étendre sa baguette pour faire un poète d'un idiot, et un idiot d'un poète ; l'orgie, qui double notre être, qui fait couler de la flamme dans nos veines, qui met des diamants dans nos yeux et des rubis à nos lèvres; l'orgie, la seule poésie possible en ces temps de prosaïsme; l'orgie...
Ouf! voilà une phrase terriblement longue, plus longue que l'amour de ma dernière maîtresse, je vous jure. Ravalons notre salive et reprenons notre haleine. La rosse qui me sert de Pégase est tout essoufflée, et renâcle comme un âne poussif.
J'aurais pu la bâtir autrement, comme ceci, par exemple : L'orgie, avec ses rires, avec ses cris, avec, etc., etc., pendant autant de pages que j'aurais voulu; mais cette
forme de phrase, qui florissait la semaine passée, n'est plus déjà de mise celle-ci, et d'ailleurs l'autre est plus échevelée et plus dithyrambique.
Je crois, lecteur, que la partie lyrique de ma description est suffisamment développée. Je vais, avec votre permission, passer à la partie technique.
Je ne dirai pas que la nappe avait l'air d'une couche de neige fraîchement tombée, attendu que je ne suis pas assez poète pour cela, surtout en prose ; mais je prendrai sur moi d'affirmer qu'elle était d'un assez beau blanc, et qu'elle avait été probablement à la lessive.
Quant aux verres, ils avaient été sérieusement rincés, et les carafes mêmement. Chaque convive avait une assiette devant lui, et une serviette pour lui tout seul; il avait aussi la jouissance d'un couteau, d'une cuiller et d'une fourchette. Je ne sais si tous ces détails sont trèsutiles ; mais je me ferais un scrupule d'en priver les lecteurs de cette glorieuse histoire : dans un si grand sujet, il n'y a pas de petite chose.
Je voudrais bien vous raconter ici de quoi se composait le fantastique souper; mais je vous avoue, en toute humilité, que je suis d'une ignorance profonde en fait de cuisine. Je suis indigne de manger, car je n'ai jamais su distinguer l'aile gauche d'une perdrix de son aile droite, et, pourvu que du vin soit rouge et me grise, je l'avale pieusement, et je dis que c'est du bon vin. Pourtant il faut que vous sachiez, plat par plat, bouteille par bouteille, bouchée par bouchée, ce qu'ont mangé et bu les héros de cette mémorable soirée.
Je n'ai jamais de ma vie assisté à un grand dîner ; ma pitance habituelle se compose de mets très-humbles et
très-bourgeois, et vous ne vous figurez pas l'embarras où je suis pour trouver les noms d'une vingtaine de plais assez drolatiques, pour en composer la carte de ce merveilleux festin.
Quelle soupe leur ferai-je manger? Du riz au gras ou de la julienne? Fi donc ! c'est un potage de rentier, de marchand de bonnets de coton retiré. Il me faut un potage fashionable, un potage transcendant. Bon, j'y suis : de la soupe à la tortue. Avez-vous mangé de la soupe à la tortue, vous ? Je veux que le diable m'emporte si j'en ai mangé, moi, je n'en ai même jamais vu, ni flairé ; mais ce n'en doit pas moins être une merveilleuse soupe.
— Après?
— La tortue avec sa carapace et du persil dessous, en guise de bouilli.
— Après ?
— Après, après, yous croyez, vous autres, qu'un dîner se compose aussi facilement qu'un poème. Un cuisinier ferait plutôt une bonne tragédie, qu'un auteur tragique ne ferait un bon dîner.
Mais je vois que, si je continue ainsi, je cours grand risque de faire avaler à mes héros des côtelettes de tigre, des beefteaks de chameau et des filets de crocodile, au lieu de les régaler de mets congrus et approuvés par Carême. Que faire? Je ne sais qu'un expédient pour me tirer de ce mauvais pas.
— Mariette ! Mariette !
— Plaît-il, monsieur?
— Apportez-moi votre livre de cuisine.
— Voilà, monsieur.
— Je m'en vais tout bonnement transcrire un menu de
dîner de vingt-quatre couverts, au moins nous serons sûrs de ce qu'ils mangeront.
— Diable ! ce n'est que la Cuisinière bourgeoise ; je croyais que c'était le Cuisinier royal. Il n'y a pas de dîner de vingt-quatre couverts, et ces mets-là ne m'ont pas l'air anacréontiques. Ma foi, tant pis, vous vous en accommoderez pour cette fois-ci.
Je transcris littéralement.