‹ Œuvres humoristiquesChapitre 9 sur 25 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

Le paradis du bon Dieu.

le bon dieu. — Le temps vient de faire encore un pas, c'est un jour de plus qui tombe dans mon éternité : la millième partie d'un grain de sable dans la mer!

yirgo imm.vculata. — Les petits enfants dorment dans leurs berceaux et les colombes dans leurs nids. Les jeunes filles récitent mes litanies et les cloches bourdonnent mon Angélus.

christus. — Les moines sautent les versets du bréviaire pour arriver plus tôt à l'heure du souper. Tintinillus, dans cette seule journée, a rempli mille fois son sac des oraisons qu'ils écourtent, des syllabes qu'ils bredouillent et des antiennes qu'ils passe ît.

le bon dieu. — Azraël et son compagnon ne sont pas venus me rendre leurs comptes et faire signer leurs livres ; pourtant le souffle endormi des deux jeunes filles confiées à leur garde monte jusqu'au pied de mon trône comme un parfum et comme une harmonie. Ah! mes beaux anges, vous êtes des paresseux, et, sivous ne vous corrigez, je vous priverai de musique pendant deux ou trois mille ans.

virgo immaculata. — Azraël fait de la tapisserie; il brode un grand pavot rouge comme le sang qui sortit de votre plaie le jour de la Passion, ô Jésus! ô mon fils bien-aimé !

christus. — C'est avec mon sang, avec mon pur sang que celte soie a été teinte ; quelle pourpre va mieux au

dos du prêtre que le sang du Seigneur, du Seigneur Dieu!

azrael. — Père, nous voici.

le bon dieu. — Donne ton livre, Azraël. Mizaël, donnez le vôtre.

mizaël. — 0 maître ! voulez-vous la plume pour signer, la plume de l'aigle mystique?

le bon dieu. — Tout à l'heure ! Eh quoi ! la feuille des péchés, même des péchés véniels, aussi blanche que la tunique de mon fils lorsqu'il apparut sur le Thabor ! Mes anges , vous êtes trop distraits et vous êtes de mauvais espions. Vous, Mizaël, quand vous étiez l'ange gardien de sainte Thérèse, qui ne voulait pas que l'on médit du diable et le plaignait de ne pouvoir aimer, vous m'apportiez une liste encore assez honnête de péchés, et pourtant sainte Thérèse est une grande sainte. Vous, Azraël, qui avez été l'ange gardien de la Vierge, vous aviez le soir sur votre rôlet une ou deux mauvaises pensées; n'est-il pas vrai?

mizaël. — Père, sainte Thérèse était Espagnole.

azrael. — Père, la Vierge avait eu un enfant.

le bon dieu. — Je vois jusqu'au fond de vos cœurs ; vous êtes amoureux de ces deux jeunes filles ; je m'en vais faire une enquête sur elles, et, si elles sont aussi pures que vous le dites, je vous accorde leur àme en mariage; vous les épouserez aussitôt qu'elles arriveront ici. Qu'avez-vous à dire, Christus?

christds. — Rien qui ne leur soit favorable. Ce malin je me suis déguisé en mendiant, je leur ai demandé l'aumône ; elles ont déposé dans ma main lépreuse, chacune à leur tour, une grosse pièce de cuivre toute glacée de

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vert-de-gris. Saint Eloi, prenez-les, nettoyez-les, et forgezen un beau calice pour la communion de mes Chérubins. virgo immaculata. — Elles ont fait brûler dans ma chapelle plus de dix livres de cire et m'ont donné plus de vingt couronnes de filigrane et de roses blanches.

tuntinillus. — Je n'ai pas dans mon sac une seule ligne de prière passée par elles, pas même un seul amen.

l'étoile du matin. — En me levant je les regarde toutes deux par le coin du carreau et je les vois qui travaillent ou qui prient.

la fumée de la chemlnée. — Jamais je ne les ai entendues, comme les autres jeunes filles, parler de bals, de galants , sous le manteau de la cheminée en tisonnant le feu; jamais je n'ai emporté sur mes spirales bleues des rires indécents et des paroles mondaines de leur maison vers votre ciel.

l'étoile du soir. — Comme ma sœur matinale, je les ai toujours vues travailler ou prier.

sol. — Je me souviens a peine de les avoir rencontrées ; elles ne sortent que le dimanche pour aller à la messe ou à vêpres.

la brise. — J'ai passé à côté d'elles, l'une chantait; j'ai pris sa chanson sur sa bouche, la voici.

le bon died. — Il n'y a rien à dire.

luna. - Moi, je ne les connais pas. Je ne les ai pas aperçues une seule fois parmi les couples qui s'en vont le soir sous les tonnelles ; j'ai eu beau ouvrir mes cils d'argent et mes prunelles bleues, elles ne sont jamais sorties après leur mère couchée ; elles sont plus chastes que moi, que l'on appelle la chaste, je ne sais pas trop

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pourquoi, et qui ai prèle ma clarté à tant de scènes qui ne l'étaient guère.

le bon dieu. — Voilà qui est bien ; vous les épouserez; ce sont deux âmes charmantes. Allons, mes Trônes, mes Principautés, mes Dominations, entonnez le Cantique des cantiques et réjouissez-vous, puisque voici deux créatures aussi vierges que Maria ma bien-aimée.

une voix. — Ah! ah! ah!

le bon dieu. — Quel est le drôle qui ose ricaner dans mon paradis d'une manière aussi insolente?

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