‹ Œuvres illustrees d'Eugene Sue Arthur journal d'un inconnuChapitre 12 sur 59 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

L'album vftrt.

A qui connaît le monde on peut dire, sans crainte de sembler glorieux, que, pour un Itomtne convenablement placé, il n’esi pas absolument impossible. s'il le veut fermement, d’être, ou du moins de paraître distingué par une femme à b mode .

Singulière existence d’ailleurs que b vie d’une femme à b mode, vie tout entière de charmant dévouement à 1a plus égoïste et la plus ingrate partie du genre humain ! une fois quelle est â b mode, qu’il est bien reconnu quelle s'habille à ravir cl toujours du meilleur goût, qu elle a du charme ou de l'esprit, 1a pauvre femme ne s’appartient plus; il faut quelle soit un des brillants fleurons de cette couronne vivante que Paris porte au front chaque soir !

Pas une fête à laquelle il lui soit permis de manquer ; triste ou gaie, il lui faut être là, toujours b, avoir toujours b robe la plus élégante, la coiffure la pins fraîche, b figure b plus épanouie ; toujours être accessible. gracieuse, avenante ; le premier sol venu a sou droit rigoureusement établi à un accueil enchanteur.. . Car il y a lutte entre les femmes â la mode... lutte passive, mais acharnée, dont les Heurs, les rubans, les pierreries et sourires sont les armes; lutte muette et pourtant terrible, remplie d'angoisses cruelles, de larmes dévorées, de désespoirs inconnus... lutte dont les blessures sont profondes et douloureuses, car l'amour-propre sacrifié bisse des pbies incurables.

Mais qu'importe ! Si on veut un soir régner en souveraine sur cette élite de femmes choisies, ne faut-il pas se montrer plus gracieuse encore que celle-ci, plus coquette que celle-là, plus prévenante nue toutes? Puis enfin, pour fixer la foule autour de soi, ne faut-il pas laisser voir quelques préférences, afin que chacun s'empresse... dans l'espérance de paraître â son tour préféré?...

Mais il faut entendre le préféré, le dernier préféré, celui du jour, du soir, de la dernière valse, du dernier cotillon, le prix de cette lutte charmante et divine, dans laquelle les fleurs l'ont emporté sur les fleurs, les grâces sur les grâces; vêtu, lui préféré, tout dédaigneusement d'un frac noir, il faut l'entendre, s'étalant à souper, raconter, la bouche pleine, à d'autres préférés qui le lui rendent bien, toutes les provocantes agaceries qu'on lui a faites, son embarras de jeter le mouchoir parmi tant ue belles et inquiètes empressées, son joyeux mépris des rivalités qu’il cause. Aussi, eu entendant ces mystérieuses et surtout véridiques confidences, c’est à se demander quelquefois de qui on parle et où on se trouve, et à se remettre à admirer avec plus de ferveur que jamais b sublime abnégation des femmes qui sc vouent corps et âme à b mode; â cette brutale et cruelle divinité dont les hommes sont les prêtres, et qui paye en indifférence ou en dédain toutes ces belles et fraîches aimées, sitôt flétries et à jamais perdues à la servir.

Mais, comme je voulais néanmoins paraître aussi profiter de l’abnégation d une de ces charmantes victimes, parmi toutes les beautés qui rayonnaient alors, je m’attachai à une tresnolie femme, blonde, fraîche ! et rose, trop rose fini-être, mais qui avait de beaux grands yeux noirs, doux et brillants à la fois, des lèvres bien purpurines et de ravissantes

dents blanches, véritables petites perles enchâssées dans du corail

I qu’elle montrait toujours, et elle avait bien raison.

Seulement, ce qu'elle aurait dû cacher, c’était son adorateur, magnifique jeune homme on ne peut pas plus befatre, et qu'aussi malheureu- ■ sement pour lui (cl pour elle, la pauvre femme ! car ccb prouvait iw tre son non goût ), on appelait le beau Sainville. Celte épithète de beau est déjà un effroyable ridicule, et si malheureusement ou semble prendre ce sobriquet pour soi et y répondre en le justifiant par des prétentions sérieuses, on est à tout jamais perdu.

Certes, si j'avais eu plus de choix et plus de loisir, je ne me serais pas résigné â une apparence de lutte aussi peu flatteuse; mais les facilités et les convenances s'y trouvaient, le temps me pressait, cl je fus obligé de paraître disputer un cœur nu beau Sainville I

Aini aue le l’aval* prévu, ce dernier était très-sot ; et lorzqu’îl ne

ARTHUR

vit pié&euté à la femme dont il s'affichait l'intérêt, M. de Sain ville roaoifcsla presque aussitôt toutes sorte» de jalousies des plus sauvage*. Voulant prouver ce qu'il appe lait sam» doute ses droits, il se mil a user envers celle pauvre jeune femme des façons les plus dures cl les plus compromettantes, ce dont j'étais navré; car elle ne désirait nas et je n'aurais pu d'aillt tirs lui offrir une compensation. — Mais n y tenant plus, et justement froissée des ma ni ères bnitales de cet étrange adorateur, elle me fit, pour se venger, quelque» coqueUeflca de» pfos innocentes. Bientôt M. de Sainville me sertit au delà de mes souhaits : car, apres deux ou tiois scènes variées qui passèrent de la dignité blessée a l’ironie froide, et enfin à l'insouciance cavalière, il alla fjire la cour de toutes scs forces à une autre pauvre jeune femme qui ne s'attendait à rien.

Enfin, quoique ce fût à peu près faux, j'eus bientôt aux veux du moude la gloire d'avoir été préféré au beau Sain ville, ce fut la peine bien méritée de ma duplicité ; je la subis.

Quant aux preuves que le inonde donnait à l'appui de mon bonheur, elles étaient d’ailleurs de la dernière évidence, ainsi que celles qu 11 donne toujours. D'abord j'avais un jour demandé les gens de celle jolie lemnie. parce qu'elle n'avait eu personne pour les faire appeler; une autre fois elle m avait donné une place dans sa loge à un petit spectacle, puis je lui avais offert assidûment mou bras pour (aire quelques tours de salon dans un raoul où se trouvait tout Taris : enfin derniere et flagrante preuve!.., un soir qu’elle était restée chez elle au lieu d'aller à uii concert, on avait vu ires-lard ma voiture à sa porte.

En présence de faits aussi convaincants, aussi positifs, il fut donc bien cl dûment établi que j'étais le plus fortuné des mortels.

Au milieu de ce bonheur, j’appris par M. de Cernay le retour de madame de l'enâfiel. Pour gagner son par», le comte, à son insu, me ser* vit à merveille, soit que madame de (Vuàücl m'eût entendu la défendre, soit qu'elle lie m'eût pxs entendu.

Ainsi, dès quelle Int armée à Paris, chaque fois qu'il la vit, .M de Cernay s'exclama sur cette singularité de ma part de n avoir pas clierebé à me faire présenter chez elle : chose d'autant plus étrange, ajoutait N. de C'eruay, que je voyais absolument le même monde quelle, que je l'y rencontrais presque chaque soir, cl que je le savais, lui, le comte, assez des amis de madame de Pénafiel pour le prier de me pro- « urer un honneur dont fou» se montraient si jaloux. Mais, reprenait M. de Cerna y, il fallait dire aussi que j’étais fort sérieusement occupé d'une jeune femme charmante, et que »au$ doute on m'avait lait bien promettre de ne jamais approcher de l'hôtel de Pênàliel, sorte de palais d'Aleinc dont on ne pouvait sortir qu'cncbaulé, qu éperdument épris.

Enfin, M. de Ccrnay accumula tant de folies et de mensonges, et surtout revint »i im examinent sur ce sujet, que par impatience, ou pour des raisons que je ne pus pénétrer, madame de Pênàliel finit par sembler sinon piquée, du moins pre que choquée de mon insouciance apparente à lui être présenté. Dans sa fierté si habituellement flattée, elle eu vint sans doute à considérer cette indifférence de ma part comme un manque d'usage et d'égards. Un jour enfin que M. de Ccrnay se récriait de uouveau sur ma bizarrerie, clic lui dit Irès-impérieuseincut il avec une inconcevable naïveté de hauteur : «Qui» tout en sachant qu’il était difficile d être admis chez elle, c’eût toujours été une preuve de déférence respectueuse, et digne d’un homme bien né qui voyait le même monde qu elle, de témoigner au moius le dé-ir d'être présenté à l'hôtel de Pêuâfiel. «

Je demeurai sourd à ces insinuations qui ravissaient le comte : et madame de IVnèfiH, ainsi que toute femme habituée à voir chacun aller au-devant de ses moindres caprices, finit par s'impatienter tellement de nia réserve, qu'un jour, au milieu d'un grand cercle où je causai» avec une femme de ses amies, die vint prendre part à la conversation, et fit ce qu'il fallait . du moins je le crus, pour la généraliser : je ne dis pas un mot à madame de Pênàliel, et, des que je pu convenablement sortir de l'entretien, je saluai profondément et me retirai.

Quelque» jours apres elle se plaignit au comte, eu plaisantant à ce sujet, de mou manque de savoir-vivre. Il répondit qu'au contraire j'élai* extrêmement formaliste, et que je ne trouvais sans doute ni poli, ni convcuable d'adresser la parole à une femme à laquelle on n'avait pas eu l'honneur d’être présenté.

Madame de Pênàliel lui tourna le dus, cl de quinze jours je n'en entendis plus parler.

Bien que uia curiosité fût extrême, je ne voulais, pour les causes que j'ai dites, m'avancer davantage. Je m’en tin» donc à mon rôle, ci je continuai de laisser croire au comte que je trouvais un grand charme dans l'affection que je possédais, cl que, par faiblesse ou par attachement, j'avais promis de ne faire aucune déui indu» pour être présenté a une l'-fiuue aussi >éduisan!c et aussi dangereuse que madame de Pcnàfiel, démarche qui d'ailleurs pouv ait être couronnée d'un refus, que mon tardif empressement expliquerait du reste.

Environ quinze jours après ce dernier entretien avec M. de Cernay, don Lulz de Cabrera, le vieux parent de madame de Pênàliel, que j'avais souvent rencontré chez le comte et dans le monde, et nui peu à peu » était lié avec moi, m’écrivit pour m'avertir qu'une fort Mie collection

de pierres gravées qu'il faisait venir de Naples, cl (huit il m'avait poilu, loi était arrivée, et que, si je voulais veuir déjeuner avec lui un matin, nous pourrions examiner ces antiquités tout à notre aise.

Le chevalier don Lui/, de Cabréra, ainsi que je l'ai dit, demeurait à l'hôtel de Pênàliel : je ne sais pourquoi il me sembla voir daus celte circonstance , fort simple et fort naturelle d'ailleurs, une intention à laquelle madame de Pénafiel n'était peut-être pas étrangère.

J’allai donc chez le chevalier. Don l.uiz habitait un entresol de l'hôtel, où des occupations scientifique» le retenaient presque toujours, et il n’eu sortait que pour accompagner quelquefois sa parente dans le moude lorsqu’elle le lui demandait.

Le chevalier de Cubréra me parut un vieillard fin. secret, sensuel, qui, ne possédant qu’une fortune médiocre, trouvait bon et convenable d’acheter toutes les licences du luxe et do la vie matérielle la plus r.ifliiiiv par une sorte de Hiapcrmmage, assez peu gênant d ailleurs, auquel il s elai. voué en demeurant chez madame de Pênàliel.

Il est inutile de dire que cet immense hôtel était au inonde ce qu'on peut imaginer de plus somptueux et de plus élégant.

Le chevalier était très-grand connahseur en toutes sortes de curiosité» dont sou appartement était rempli. Il me montra sa collection de pierres gravées, qui, en effet, était fort remarquable, et nous causâmes tableaux et antiquités.

Il était environ une heurt», lorsqu'on frappa légèrement à la porte, et un valet de chambre de madame de iViiàtud vint do la part de sa maîtresse demander au vieux chevalier l'Album vert.

Don Lui/ ouvrit des yeux énormes, et dit qu’il n'avait pas l’Album vert : qu’il l avait rendu ‘depuis un mob à madame la marquise. Le domotique sortit, et nous réprimés notre entretien.

Bientôt ou heurta de nouveau ; le valet de chambre vint répéter que madame la marquise dem.md.iit son Album vert, celui qui était garni d’émaux, et qu’elle assurait monsieur le chevalier qu'il ne le lui avait pas rendu.

Don l.uiz, n’y comprenant rien, se donnait au diable; il prit une plutue, me demanda pardon, écrivit un mot pour sa cousine et le donna au laquais.

Nous nous remîmes à causer.

Mai» de nouveau nous fûmes distraits de notre entretien par une troisième interruption, causée celte fois par le valet de chambre de «Ion l.uiz, qui ouvrit u porte en annonçant : Madame 1 1 marquise !

Madame de l'enâfiel semblait habillée pour sortir : noua nous levâmes; je saluai profondément.

— En vérité, mon cher cousin, dit-elle au vieux chevalier, en répondant d'un air Ires-poli mais Ires-froid à mon salut; eu vérité, il faut que je tienne aut ml à cet album jK>ur avoir le courage de braver votre antre d'alchimiste; mais je suis sûre que \ou» devez avoir ce» dessins; je sors, j ni promis à madame de "* de les lui potier cc malin, et je dé sire remplir cot engagement.

Nouvelles proie-talions de don Luiz, qui assura avoir rendu l'album : nouvelles recherches qui n'amenèrent rien, sinon que le chevalier ne put s'empêcher de me présenter à madame de l'enâfiel.

fl me fui non moins impossible de ne pas lui dire qu’il v avait bien longtemps que je désirais cet honneur, ce a quoi Hic me répondit d’un très-grand air par j ette ha milité, qu’elle recevait les samedis, mai» qu’elle restait aussi chez elle tous les mercredis en prima-sera , cl que je voulusse bien ne pas l’oublier.

— A quoi je répoudis par un nouveau salut, et cette autre baualité, que cette invitation m'était une trop précieuse faveur pour ne pas m’en souvenir.

l'uîs le chevalier lui offrit son liras jusqu’à sa voiture, qui l'attendait sou» le péristyle, et elle partit.

Je n'ai jamais su si le chevalier était c implice iovol intaire de celte présentation ainsi brusquée.

Je l’ai dit, te samedi était le grand jour deréception à l'hôtel de Pcnàfiel : nui» 11»* mercredi» ét lient ce que la marquise appelait ses jours de priuu-sera ; ces soirs-là elle recevait jusqu'à dix ou onze heures un assez petit nombre de personnes qui venaient la voir avant d'aller dan» le inonde.

Le surlendemain était un de ces mercredis: j'attendis, je l'avoue, cc jour avec assez d'impatience.

J'oubliais de dire que j'envoyai t e joui -là à M, de Cernay les deux cent» louis de uolrc pari qu'il avait ainsi gagné.

ARTHUR

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