‹ Œuvres illustrees d'Eugene Sue AtarGullChapitre 3 sur 27 · U CODA TI CS · texte numérisé non relu

U CODA TI CS

Borné dans m future, infini dan* tes vœoi,

L’homme est un dieu tombé qui te souvient dot deux. Soit que, déshérité de ton antique gloire.

De tes destint perdus il garde ta mémoire.

Soit que de ses désirs f immense profondeur Lui présage de loin sa future grandeur

D* LiSiinn — Mtditaiion 11.

l<* commerce! ahl monsieur, k commerce* c’cat le lien des nations, la fraternité de la grunlc famille, la providence du pauvre, 1» sécurité du riche II . Ah !... monsieur, le commerce ! 1 1

Wasduvk, Sitôt d'Bconomit pohli-jv* pratique

Le soleil, se levant pur, radieux, caressait la surface de l’Océan, comme pour le consoler de la tempête de la nuit, cl le sourd murmure des vaguis. encore Agitées par un reste de houle, ressemblait aux derniers grondements d'iiu chien qui s'apaise à la vue de son maître.

La Caihnïne entra dans b rivière 'les Poissons, située vers le sud de la côte occidentale d'Afrique, et, remorquée par sa chaloupe, commença de remonter le courant pour gagner une petite Mise des-inée par un des coutours du fleuve. Ce fleuve coulait lentement au travers d'une majestueuse forêt, et ses eaux tranquilles reflétaient un ckt bleu, des arbres verts chargés d’oiseaux et de fruits de toutes couleurs.

Ici le mimosa aux feuilles grêles et dentelées, l ébénier avec ses élégantes girandoles jaunes, les sabris aux gousses rouges appuyé** sur des abricotiers sauvages; là des saules courbé* par le courant’ qui culminait leur longue chevelure lisse et argentée, tandis que de* lianes flexibles les entouraient d uo réseau de fleurs pourpre.

Quelquefois un large et brusque rayon de soleil, perçant ce souibrc feuillage, l'illuminait eu partie, de sorte qu'on pouvait voir la tête et le col orangé d'uodidrick briller vivement éclaires, pendant qu’une ombre capricieuse, venant durement trancher ce coloris éclatant, voilait d'une terne demi-teinle le reste de son corps et les longues plume- bbucites de sa queue.

Ainsi, lorsqu'un rapide jet do lumière, pénétrant par une étroite entrée, traverse une saUc obscure, on voit aussitôt tourbillonner au milieu de l’axe de ce rayon une foule d'atome» scintillants. Ainsi, tout ce qui dans le bois se trouvait inondé de cette nappe de clarté rcspleudissaulc étincelait de mille feux; c'étaient des per oquets rouges agita ut leurs ailes d un noir velonté, des flamands roses, de* colibris nuamés d'or et d'azur, et des cardinaux incarnats avec leur aigrette ondoyante et soyeuse.

Et puis le beau rayon s'arrêtait à b surface du fleuve, s'y réfléchissait, jouait un instant sur des nénufars blancs, de* campanules bleues, asiles parfumé* et flottants d'une myriade d insectes dont le* corselets diaprés chatoyaient comme autant de rubis et d émeraudes. Enfui il s'éloignait comme à regret, le beau laynu, eu laissant sur la surface du fleuve une éblouissante auréole qui contrastait avec les ombres vertes et transparente* projetée' par l'épaisseur des arbres de b rive.

Quand le brick eut atteint l'endroit désigné pour son mouillage , iiu petit canot, monté par trois marius, remonta plus à l'est le courant du fleuve, et arriva bientôt à une partie du rivage qui paraissait mieux frayée. • Sciez, sciez, mes garçons, » cria Benoit eu su levant du Iniiic de l’arrierr où il était assis, cl, donnant une légère impulsion à b barre, il profita du reste de l'air de l embarcation [mur accoster.

« Mouille un grapin , Eaiot , — dit-il ensuite à un jeuue quart icr-maitre, — et, si je ne suis pas revenu dans une heure, retourne à bord, et viens demain matin me prendre ici. »

fois, au moyen d'une plaudic jetée de la yole au rivage M. Benoit descendit à terre et se mil à suivre un sentier dont il paraissait cornu Ftre parbitement les détours.

m Pourvu, — pensait le digne homme en s'éventant avec les vastil bords de son chapeau de paille, — pourvu que ce diable de Yau-llop MH encore a son habil.itiou ; il doit pour Liul savoir que c'est l'époque a laquelle je ne manque jamais de venir... quinze jours plus tôt oa plu* lard. — C'est un drôle tic corps que ce pore Yan-llnp, il vit là au miliea des bois comme s'il était citez lui; il n'a ricu thaugé de ses aackoMI habitudes; ça faisait tant, tant rire ce pauvre Simon... Ab! enfin, d faut se faire une raison. »

AfAR-GULL.

On enlaidit aboyer un chien.

« Bon î — dit licuoil, — je reconnais la voix du vieux César, l'ancien doit être cucorc dans si raisiné. »

Les aboiements du chien sc rapprochèrent , et l’on distingua en outre une voix aigre et perçante qui üt^ait eu grondant : « Ici, Cé»ar, ici! ne vas-tu pas prendre un homme pour une panthère? »

U- Seillier que suivait le capitaine de la Cuthrrinc taisait en cet CQüroil un coude assez, brusque ; aussi se trou 'a-t-il tout à coup «les ant une iiiaison bâtie en pierre rougeâtre et recouverte d'un toit de brique : de fortes grilles de fer protégeaient les fenêtres, cl une large palissade semblait défendre rentrée de cette demeure.

« Eli bien! bonjour, bonjour, pivc Van- Hop, » criait Benoît en tendant aimealcnient la main au propriétaire de cet édifice ; mais celuici ne bougea , cl se recula au contraire d'un air maussade, comme pour barrer sa porte

Figurez-vous un petit homme sec, grêle, qui ressemMait à une fouine, mais propre, niais Miné, malt tiré, curante un dit, â quatre épingles, (Juaiid il ôta son chapeau de feutie, luisant de vétusté, on rit une petite perruque blonde mlnuliniscmenl peignée : il poitait une tui le de houppelande grise â collet, un gilet chocolat a I mutons de métal, rt une culotte de velours foncé; enfin des bottes à revers un peu poudreuses, du linge fort blanc et de volumineux cachets en graines d'Amérique complétaient sa parure.

Il restait là sur le seuil de sa porte, cahnc et sans crainte, je vous le •lire; seulement ii tenait par contenance un excellent fusil à deux coups. , avec lequel il badinait, tout eu armant et faisant craquer la batterie. Puis il siflla son chien, qui s'était mis en arrêt sur niailrr Benoit.

«Comment, — dit ce dernier, — cumulent, pere Vau-llop, vous ne me reconnaisse* pas? mai» c'est moi... c’est Benoit... votre ami Benoit... ch bigre... mettez donc vos lunettes... »

Ce que fil prudemment le vieillard; après quoi il s’écria avec un accent hollandais fortement prononcé...

« Eli! c’est vous, cnmperc Benoit... mais vous arrive/ bientôt... ce n’est pas un reproche au moins, au contraire, je mû» enchanté de vous rendre, nies devoir.-... Mais par quel hasard... — Un hasard... un hasard de nord-ouest, qui m'a démâté de mon grand mal, et qui m'a poussé chez vous connue si le diable eût soufflé dans ma voilure... — Désolé, mon cher capitaine, (lé»ulé ; mais ne restez nas à vous rôtir au soleil, entrez donc, entrez doue, vous prendrez quelque chose, un pied d’éléphant... une tranche de bo-se de bisou... on nu filet de girafe... Holà.,, nul a... » bain, Stnqqi, allons donc, paresseux, servez-nou». »

Et à ces cris, deux mulâtres qui dormaient sur une natte se levèrent lentement pour obéir à leur maître.

Après quelques laçons cérémonieuses, telles que — après vous... non, je suis chez moi... — je n’en ferai rien, etc., etc., — \ an-flop et Benoit entrèrent dans une maison parfaitement propre et ternie â l'européenne. Les deux vieux amis s'étant plac és devant une table de bots rouge soigneusement cirée et homiêtctncnt garnie, la conversation s’engagea.

« Vous dites donc, capitaine Benoit, que votre grand mit... — Absent, père Vau-llop, absent ; mais ce que je regrette plus que toute ma mâture, c’est ce pauvre Simon, vous savez... — Eh bien!... ce que vous appelez ce pauvre Simon est... — Mort à b mer... mort comme un brave marin, eu sauvant le brick... Ah!... »

Ici le père Van- Hop articula une espèce d’cxrlamation sourde et caverneuse, qu’on pourrait, je crois, formuler ainsi: — Penh! — mais qui exprimait la pins entière iudificremr ; c’était son habitude quand il avait entendu faire une question ou narrer ou fait qui ne méritait, â son avis, ni intérêt ni réponse.

« Penh ! — fil donc Van-llnp, — faute d'un homme , le navire ne reste pas en panne ; mais faute d'un grand mit. c’en différent. Aussi, ne pouvant remplacer votre Simon, je pourrais toujours, je le crois du moins, vous fournir un bon mât. Voyons un |xui. »

Et il tira lentement d'un grand casier un volumineux registre qu'il feuilleta quplqtie temps, puis il posa son doigt décharné sur une des pages et continua .

■ Oui, j’ai votre affaire, mon brave capitaine, c'est le bas mât d'une corvette anglaise mie Ve vent a Jetée à la côte fl y a quelque temps, je l'ai en magasin... Vous mettrons cela à mille franes... hein? c’eut donné...— Bigre! donné... donné... mais tons avez donc un magasin maintenant ? — Penh ! — reprit Van-Hop en souriant avec modeotie, — quand je dis an magasin... voyez -vous, je veux dire mon enclos, un rom où j’ai mis rc M j'ai pu retirer de ces débris; j'ai de l'ordre, von» le savet, cl riiez moi tout est casé et étiqueté, et puis j’ai priwé que quelqu'une de nies pratiques pourrait en avoir liesoin ; H ne faut pas songer qu’à soi. — C’est délicat, et en outre, dans l'occision, ça rapporte mêle franes... au moins. — Penh! — fil le courtier. — Mats, dites-moi, père Van-Hop, imc fois mon navire réparé, il ntr faut aussi un diargemenf. »

Alors les petits yeux fauves dn vieillard brillerez* <tc plaise, son ne* pointu sembla s’agiter d’«n mouvement de merveilleuse oftaction. H fut encore chercher un autre registre coté T. fl., 0*1, et, après l’avoir parcouru un instant, il dit en souriant :

■ J’ai ce qu’il vous faut, capitaine ; mais je ne voulais pas vous l'asmrer avant d avoir consulté mou carnet, car j’ai atis*i ptomi» un chargement à II. Drake, ou capitaine anglais, qui doit m'arriver dans une

quinzaine, cl je tiens à remplir mes engagements avec tout le monde. ., Vous ne connaissez pas M. Drake..., capitaine? — Non.... —C'est un fort aimahl garçon ; par exemple, il est roux, et il louche un peu ; mais le cœur sur la main, uu galant homme, qui ne regarde pas à deux noirs de plus ou de moins: il a do la fortune, et fait la traite en amateur.... parce qu'après tout il faut bien s’occuper à quelque chose... — Payer sa dette à son pays, — ajouta BonoÛ ; — mais revenons à mon cbargement. — Eli bien! digne capitaine, ce chargement est ta meilleure, la plus favorable occasion du monde ; depuis trois mois, les grands et petits Namaquois se font une gnerre continue, et le roi des grands Namaquois mon voisin, à qui j'ai parié de vous, et qui désire avoir l'avantage de faire voire connaissance, capitaine, — dit Van-Hop eu se levant de sa chaise et suluaul avec grâce. — Vous êtes trop honnête... à lui rendre mes devoir», — répondit Benoit, qui savait vivre. — Le roi Taroo donc a une admirable partie de petits Namaquois de b rivière Rouge, dont il se défera an meilleur marc lié possible ; ce sont des negres tout jeunes... pas trop jeunes pourtant, de vingt à trente... des épaules .. des poitrails... il but voir cela: et ensuite se nourrissant IfèHlieo, ce qui est rare, et pui» très-doux, ires-doux ; mou Dieu! on les mènerait avec mi fouet à lanières simples... île vrais agneaux... enfin c’est une affaire d'or... ça vous va, n’est-ce nas? — V aura-t-il une commission pour voits comme la dernière fois? — Penh! — fit le courtier, — comme je vous attend iis d’uu moment à l’autre, j'ai été au Kraal (village) de Taroo, et je l'ai engagé, dans notre intérêt commun, à bien diriger ses prisonniers, à los bien soigner, à Je» entretenir le mieux possible; et, vrai, j'ai été dernièrement les voir dans leurs parcs... ils «ont magnifiques, gras à lard, les compères; par exemple, j’ai engagé Taroo à les mettre aux bourgeons de calebasse; ça rafraîchit et donne un beau lustre à b peau. — Les bouigeom» de alelussc ne sont pas méprisables , mais voyez-vous, père Vau-llop , de temps eu temps deux ou trois ligues de Barbarie ut uu grand verre d’eau fraîche, ça vaut peut-être encore mieux... Mai* il faut surtout se pas oublier h* grand verre d'eau apres*, sans c ela, ça échauffe, horriblement; et puis a terre, il D'est pasm.il non plus de les faire suer, ça ôte la mauvaise graisse*, comme dit le proverbe, uc grc gra» ne va pas. — Possible, capitaine, chacun tond son ebieti coi unie il l'enU-iul. — reprit Van-Hop d'un air piqué. — OJi! père Van-llop... ce n'est pas que je veuille dire que votre recette est mauvaise: au contraire, vous vous y entendez... ci très-bien... vous êtes un malin... — Pculii... que voulez-vous, capitaine, le gouverneur du Cap ma * lassé pour nue misère . obligé, par b seutcuce, de m’en éloigner de cinquante lieues, je me »ui» établi dans celle habitation que j’ai achetée d'un colon qui redoutait l’entourage ; moi, au contraire, au moyen de quelques cadeaux, je suis parfaitement avec les hordes voisines; elles n’oul aucun iulirèt à me Caire du nul, puisque je les aide à se débar raser de leurs prisonniers, cl, après tout, je rends service â tout ce mondelà: autrefois ils se mangeaient comme des bêle» féroces, Ci les Namaquois de b ri vicie Bouge font encore de ces plaisanleries-là, parce qu'ils u 'ont aueuu moyen d’cxporlaliou, — Bien, se dit Benoit a parle, — j'ai furieusement envie de roder par b... C'est une terre promise, j'y aurai le Loi» débet C pour ricu, j’en suis sfir. »

El il reprit haut : « Comment, il» se mangent? brrr... brrr... ça fait frémir. — Je le croit bien; aussi il faut voir couuue les grand» Namaquois Se défendent, et se tuent même plutôt qiu* de se rendre à leurs ennemis.— H but pourtant espérer que lus petits .Namaquois liuirout par se civiliser, — observa judicieusement Benoit, — par sc vendre... — Parbleu ! au moins ça profile à quelqu'un... — C’est ce que je uie tue à leur expliquer; en E'urope, s'il» ne se veudaieul pas on n’eu achèterait pat... Sortez de là si vous pouvez. — Tenez, vuyez-vous, capitaine, dans votre Euro(»e ils sont cent fois plus sauvages que les nègres... Ah çà !... que m'apportez-vou* eu échange? — Comme à l'ordinaire : des quincailleries, des verroterie*, de b poudre, de* fu»ik, du plomb eu saumon et du 1er eu barre. — Très-hieu : alors, inou ami, nous nous occuperons d'abord de meure votre brick en étal, pendant ce Icuipsdà j’irai prévenir le roi Taroo d'amener ses noir». Ah çà ! vous aie restez à souper rt à coucher. Demain, au point Uu jour, vous reiouruerez à votre bâliuieut, et moi j'irai au kraal... Lest convenu... vous h: savez, je suis rond eu affaires. »

(es deux négociants causèrent longuement, soupcrciit bien, et furent se coucher uu peu ivre*.

ATA R -fi IÏX.

CUAPITRK IV.

la mm.

Qu'il» sont doux, mai» qu'ils sont rapide-*. ka iMdiiM-nU que le* frères cl le* scrur* pansent daus leui» j. iiucfl .muée*, réuni* sou* l'aile «lu leurs vieus lurent» ’ La fAmillede Ilwmine n’eii que d'un jour;

— le sou file de Dieu I» disperse comme une fumée: à peine le lils connaît-il le père, k frère et la scrur Le chêne «oit fermer m glands autour de lui : il n'en est pas ainsi do enfants des hommes1

CnAtE*fumu*c. — Rmi.

a Foi de. Dieu, compère, la finisse et le veau rînquant<x'érus marqué»? — Non, cinquante-cinq ..

— trinquante. — Cinquante-cinq... r'e»t donné — Cinquante... — Alluiu, nu-ttons-^u cinquante-deux, com|KTc, ei rompoiia la jiailk . Nous dcmandi rou* ensuite une cruche de vin et une galette de blé mur. — Tope. . compère.... ma ervix eu [heu. — Tope, ampère, ms croii en Dieu. — Paille rompue, marché fait, a

Covav-Hec. — Jf-eur* brttonnu.

Deux jours après l'entrevue du capitaine Benoît cl du respectable Van-Uop, la Ca'herine se balançait -ni les eaux tranquilles de la rivière aux Poissons; el, grâce au bas mât de la rorvclte anglaise, que le courant avait appor lé jusqu'à la bailleur du brick, qui fut ainsi remâlé au moyen de deux bigucs dressées sur les gaillards, il était impossible de retrouver à bord la trace «les ravages de l'ouragan.

Les caillebollis ci les panneaux avaient été enlevés, afin d'aérer et de unifier la cale, pendant que l'équipage remplissait les barriques cf udc eau pure et fraîche. On allait en consommer une si grande quautiiéü!

Il était environ midi, cl le capitaine Benoit, légèrement vêtu, s’occupait à remettre sa duueltc en ordre, à poser une foule de clous dont la destination était d'avance Invariablement fixée ; puis il s'arrêtait pour considérer uu Instant le portrait de Catherine et de Thomas, el recommençait à ranger, frotter, étiqueter. Malheureusement, le matelot de veille à l’avant du brick vint l'arracher à «vs touchantes el modestes occupations d’intérieur pour lui annoncer qu'une pirogue accostait h bâbord. L’était un des molaires de Van-IIop. qui. saluant Pcnoif. lui dit :

« Mon maître vous attend... capitaine... — Enfin... il esc dune arrivé le vieux serpent! je n’y complais plus. — Capitaine, il revient du Kraal au moment meme avec beaucoup ue noirs cl le roi Taroo qui les escorte; ils n'allendent que vous cl les marchandises, capitaine. — Caiof. — dit Benoit à son quartier-maille, grand cl beau garçon qui remplaçait le pauvre Simon comme lieutenant du capitaine... — Caiot, fais armer b chaloupe, ntels-y neuf hommes, cl embarque à bord les caisses et ballots que lu trouveras dans les soûles. — Ou est parc, — dit Caiot ail boul d’une demi-heure. — Ah ça! mon earçon, — reprit le capitaine, — je le laisse à bord , fais toujours bien aérer 1‘colre-pont, [«réparer les barres de justice, les fers, les menottes : qoe tout cela soit propre, convenable, décciii ; enfin qu’ils se trouvent ici comme cher eux... ou à peu après. — N’y a [ms de soin, capitaine, ç-i sera gréé à donner envie d’y fourrer les niods et les mains; je vais bire balayer le lit de ces messieurs, et il fauara qu’ils soient bien difficiles s'ils né sont [tas contents : car les draps ne feront pas de plis, je vous jure. — C’est cela, mon garçon; avant tout rhirmaiiiié, vois-tu, parce qu'eufîn ce sont des hommes comme nous, et une home action trouve tôt ou lard sa récompense... » ajouta Benoît de la meilleure lui du monde.

Quand les marchandises furent arrimées à bord de b chaloupe, et que plusieurs matelots s’y furent placés, M. Benoît descendit dans sa yole, et, devançant l'autic embarcation, arriva bientôt près de M. Van-Hopqui lut tendait à sa porte.

« Allons donc, allons doue, capitaine ; arrivez donc, flâneur. — C'est bien plutôt vous, père Vau— Hop ; deux jours... deux jours entiers... — Si vous croyez que les affaires vont vite avec ces gaillards— la. vous vous trompez; ils s ni plus adroits qu'on ne le pense, diable! mais enfin le roi Taroo est là dans ma case; vous allez h* voir et vous entendre avec lui... mais vos marchandises? — Ma chaloupe les apporte; i'ai laissé un homme dans b yole pour montrer le chemin aux antres el les conduire ici. — Avec les marchandas? — Sans doute.... soyez tranquille.... — Bien... très-bien... Maintenant je vais vous présenter à Sa Majesté... — Dites-inoi donc, compère, je lie suis guère en toilette pour me présenter devant Sa Majesté... j'ai Une barbe Je sapeur... et puis une veste. . — Allez donc, allez donc... ne voulez-vous pas lui donner dan* T œil... vieux coquet? — dit plaisamment ie courtier en poussant Benoit dans l'intérieur de b maison.

I-c roi Taroo, majestueusement assis sur la table (au grand déplaisir de Van-IIop), les jambes croisées comme un tailleur, fumait dans une grande pipe.

C’était un fort vilain nègre de qudqtte quarante ans, paré de son mieux, fièrement coiffé d'un vieux chapeau à trois cornes chargé «le petites plaques de cuivre et portant pour tout vêlement une grande canne à pomme argentée et un lambeau de ceinture rouge qui lui ceignait à peine les reins.

Comme le courtier parlait fort agréablement namaiiitois, il servit d'interprète; et, après une heure de vive el chaleureuse «lisrossion, ou convint de se fier aux lumières de Van-Uop, qui devait rédiger les bases du traité consenti «le jwrt et «l'autre : il lira donc une écritnire de corne d'un secrétaire de noyer, tailla soigneusement une pltune qu'il approcha vingt fois de se» yeux et qu il imbiba d'encre, à la grande satisfaction de Benoit, dont fa patience était à bout.

Puis il lut lentement ce qui suit à Benoit, après l'avoir préalablement traduit au roi Taroo.

« Sur l'habitation de l’Anse-aux-Prés, ce... etc. o Moi, Paul Van-flop, agissant au noui de... Taroo (nom de baptême en « blanc), chef du Kraal de Kanti-üpow, tribu des grand, Namaciuois, je « vernis au nom dudit Taroo, à M. Benoit... (Cbutfo-ltorromée-jlartial), « capitaine du brick la Catherine, savoir :

a Traite-deux nègres, race de petits A'amaquois, sains, vigoureux cl c Lien constitués, de l’âge de vingt à trente ans; ci -«nuire. 52 nègres. « / te .ri : Dix-neuf iiégrrsvs. à peu près «lu même âge, dont deux pleines « el une ayant uu petit «le quelques mois... que le vendeur donne uohle- « meut par-demi le marché; rinmin» 19 négirnire a Item : Onze négrillons cl négrilhtnnes de neuf à douze ans, ci-con-

■ Ire, 1 1 négrillons.

« Total : 52 nègres, 19 négresses. Il négrillons. »

El le courtier accentuait son addition comme s'il eût dit :

Total ; 52 livres 19 sous II deniers.

« la*squels il livre audit Benoit (riamle-Rorromée-Martial), moyeuoaut... »

Ici le courtier fut interrompu...

«i Mon bon Van-Hop, dit Je capitaine, ajoutez : et à «lame Calhcriue- Brigitte Loupo, son épouse, comme étant en communauté de bhms, meubles et immeubles... — Ce n’«*sl pas 1a peine... monsieur Benoît. — Si fait, car je dois bien ça... à ma pauvre épouse... — Comme vous voudrez... »

Le chef Taroo, s’étant bit expliquer par Van-Uop le sujet de b discussion, et n’y comprenant rien du tout, hui «leux verres de rhum.

Le courtier continua après avoir accédé au désir de Benoît, et mentionna dame Catherine-Brigitte Loupo; il reprit :

« Moyennant : Vingt-trois fusils complets, garnis de leur baguette, « batterie el baïonnette cinq «[uinlaux de poudre à tirer; vingt quiit- « Lux de fer eu barre; quiuze quintaux de plomb en saumon, et >ix « caisses de verroteries, colliers, bracelets en cuivre et eu fil de laiton,

■ qu’il s'oblige à remettre à moi, Van-llou (Paul), agissant aux nom el

■ place du chef Taroo. Item, pour mes frais de commission, dcpbcio tuent, etc., ledit Benoit s'engage à me remettre, dans les vingt-quatre « heures, b somme de mille livres en argent monnayé et ayant cours, « sans préjudu e du marché lait, pour lui avoir fourni les* matériaux « nécessaires pour radouber el reniât er sou brick. Fait double entre • nous, de. (I) »

Ceci lu et entendu, le chef Taroo agita la tête, el, levant uu bras en signe d'acquiescement, pinça le nez de l'époux «le Catherine, qui répondit à cette royale faveur par un salut fort courtois.

• Voici b plume, capitaine, dit Vau-llop, maintenant signez. — Tout ceh est bel et bon, mais, avant de signer, je voudrais voir nos messieurs et nos madames. — Bien de [dus juste, capitaine, je ne suis pas de c«-s gens «jui. comme on dit, conseillent d'acuetcr chat en poche... venez par k'L.. vous les examinerez tout à votre aise. »

Ils s’approchèrent alors de l'enclos où l'on avait provisoireinsnl renfermé les n«rirs.

Hommes, femmes, enfants, étaient étendus à terre, les mains liées derrière le dos par une cordc qui, leur eutouraiil au -.si les pied* de meuds assez làclus pour qu’ils pussent marcher, remontait encore faire le tour du cou el se rattachait enfin au gros palmier qu'on leur faisait porter en roule sur les épaules, par mesure de prudence.

Benoît examina ces noirs en fin conn tisseur. Il leur fit craquer leurs articulations pour juger de b souplesse des membres, puis ouvrir b bouche afin de voir l'étal des dents, du pabis el des gencives; élever cl abaisser les paupières dans le but de s’assurer si le globe de l'u*il était pur et limpide ; regarda b piaule de le«ir» pieds pour être certain qu'il n’y avait aucune trace de chiques ou inse«'les mal Elisants qui déposeut leurs oeufs sous l’épiderme, et causent ainsi de violentes maladies... quelquefois, h* tétanos... par exemple; leur frappa doucement le sternum et écouta si b poitrine résonnait bon cmur ; leur mit le gcuoii sur l’estomac, sans appuyer trop fort... (oh! non certes, le citer homme!) mais seulement pour juger si, malgré celle pression, b respiration s’éc happait facile et sonore... enfin il s’occupa encore longtemps d’appré*

Jl) Tout ce traité est historique el existe en double nu greffe du tribunal de Sunl-Pkrrc (Martinique), comme pièce à l’uppui d’un procès fait à un nègre.

ATAR-GULL

cler et (le découvrir une foule de définis oit de qualités qu’il nous est impossible d'énumérer irl.

Pendant ce long cl consciencieux examen, une nous venons de décrire en partie, IVnorT avait quelquefois souri uun air de satisfaction : deux fois même, à la vue d une belle et fui le nature d homme, il alkuiçe.t ses lèvres en faisant entendre uu léger sifflement admiratif; d’autres lois, uu contraire, m-s sourcil* s'étaient contracté», et un énergique hum, hum, ou une forte imlinaison de la tête sur la clavicule gauche avaieut témoigné de son nié- ontentemeut.

Pourtant, apres quelque réflexions, employées sans doute à supputer les chances probables de son marché, il dit a Yan-llop: » J'accepte, compère, et vous faites une affaire d'or... — Peu!»... mais, capitaine, avant de partir, examinez donc un peu, je vous prie, ce caillant que le chefïaroo nt'a donné pour éping'cs. C'est un des (dus beaux uegrts que j’aie vendus de ma vie; voyez, c’est lort comme un bison, grand comme une girafe; mais, par exemple, il est si têtu, si têtu, qu’apres l’avoir roué de coups |Kiur l’engager à se servir de set jambes, le roi Taroo a été réduit a le faire apporter ici comme un jeune taureau récalcitrant, tenez... plutôt... »

Kl il lui montrait un nègre qu'on pouvait juger d’une haute et puissante stature, quoiqu’il rat eourl>é eu deux, ayant les pieds et les mains joints ait «'hé* ensemble.

« C’est, je crois, continua Van-llop, le chef du Kraal ennemi, un petit Namaquofc : il s’entête, mais quinze jours «le régime du bord et des colonies, il deviendra doux comme une gazelle. »

Taroo, qui les avait suivis, apres s être ingéré de glorieuses rasades d’eau de-vie, s’approcha, e la vue de son ennemi rallumant sans doute sa colère et sa haine, il se mit à injurier et menacer bien grossièrement le petit Namaquois ; mais rdui-ci fermait les yeux avec une dignité stoïque , et ue répondait à ces invectives que par uu citant triste et doux.

Ce saug-froid irrita fort le chef Taroo , qui lança une pierre au malheureux noir; nuis, comme elle ue l’atteignit jus , il allait sans doute recommencer, lorsque Van-llop le prit par le bras cl lui dit en bon namaquois :

■ Ikmcemeul, doucement, grand chef, ce (trisonuicr est à moi maintenant, et vous allez me le détériorer... Ne confondons pas, s’il vous pbil. •

Taroo continu.» nés cris et scs menaces; ces mots surtout ; Atar- Gull, revenaient sans cesse au milieu de scs hmleiiMMils sauvages.

« Une diable citante— (-il là? — demanda Bcuott. — C'est sou nom.,, il s'appelle, à ce qu'il {tarait , Alar-tiull. — Drôle de nom! Le premier petit ( bat oui naitra de Moumoutb... c’est le chat angora de nia femme,

Cérc Van-llop... je l'appellerai... comment dites-vous? — Atar-Cull...

.ica comme moi. . tenez : Alar... — Alar... — Bien, très-bien... vMar... Gull. — Alar... Uull... Alar-liull... — Parfait... — Je le dirai comme ça jusqu'à demain : Alar-Gull... Atar-Citll. C’est égal, c’est un bien drôle de nom... Ah çâ, combien voulez- vous du comperc ?... — Voyons, pour vous, et à cause de votre épouse, mettons cent piastres. — Cent piastres !... d moi, que gagnerais-je donc ? Mou Dieu... cent piastres... cent piastres ! — Vous le vendrez trois cents à b Jamaique... Tenez, comme c’est bâti ! quelles épaules! quels bras! Il est un peu maigre, mais quand il aura repris... Vous verrez... d’abord je vous jure qu'il a du fond... — Quatre-vingts piastres, et c'est une affaire arrangée, père Van-llop. et vraiment c est une folie : mais tenez, pour le dire entre nous, j'emploierai mon gaiu à acheter des marabouts et un cachemire que je destine à madame benoit, et puis à faire construire un petit canot pour Thomas, qui est Tou de marine. — Allons... Ah !... vous faites de moi tout ce que vous voulez: mais vous êtes si bon mari, si bon père... qu'on ue peut rien vous refuser... Va pour quatre-vingts gourdes... C’est donné. » iùitin l'affaire conclue, les marchandises livrées à Van-llop, car Taroo. à force de goûter le rhum, était tombé ivre-mort, h'5 mgres rafraiebh), Benoit obtint que l’escorte du chef de Kraal se joindrait à scs huit matelots pour conduire par terre les nègres vendus jusqu'au mouillage de /« Catherine; là ils «levaient être embarqués ou hissés à bord, selon la bmiie volonté ou b résistance de chacun.

Quanta Atar-Cull, un lin MrjMiif. avait dit le chef Taroo, Benoit le lit porter à bord de b chaloupe , et le recommanda particuliérement à b surveilla nee du patron.

Toutes ces petites dispositions prises, l’argent compté, les échanges faits. Benoit «l Van-llop n’avaient plus qu’à se séparer, jusqu’à b première traite, d'autant plus «pic le capitaine voulait profiter de b marée et d’une bonne brise n’est; or, suivant ce sage axiome : « Que le vent "'attend personne, b il tendit cordialement b main au courtier :

• Allons, père Van-llop... au revoir. — Et Dieu fasse que ce soit bientôt, digne capitaine. — Encore une poignée de main ; c’est plaisir que de traiter avec vous, père Van-llop. — Ce bon capitaine, ça me fend le cœur de vous voir partir ; mais tenez, encore deux ou trois ans de séjour sur b rôle , et après vous m'emmencrez avec vous en Europe... — Bien vmi... ce sera une fameuse partir, nous rirons, allez.». Mat. je bavarde, et je «le vra»* déjà être à mon bord .. Adieu, adieu, tnou vieux... •

Et ils s’embrassèrent à s'étouffer; c’était à arracher des larmes, à attendrir un coeur de roche. *

« Tenez, pere Van-Uop , avec ce» bêtises-là vous me feriez pleurer

comme un veau... Adieu, — dit brusquement Benoît; et d’un saut il fui dans sa vole, qui descendit le courant du fleuve avec rapidité. — Encore adieu, digne capitaine, — criait Yan-llop en la saluant de b niain ; — bien des choses à madame Benoit, bon voyage... — ■ Au revoir, compère, » répondait Beuolt, qui de son côté agita" son chapeau de pétilla tant qn'il put apercevoir 1e courtier sur le rivage.

Deux heures apres, tous les noirs étaient dûnicul cmbanpiés, arfbué», encaqués dans le faux pont de la Catherine, les nègres à bâbord et U» négresses à tribord ; quant aux négrillons, on les bissa libres.

Atar-Cull fut séparément mis aux fers.

Il «‘St inutile de dire que , pendant tomes ces manœuvres, les noirs s'étalent laissé preudre, mener, hisser cl enchaîner à bord avec une insensibilité stupide : ne pensant pas qu'on pût avoir d’autre but que de les dévorer, ils mettaient, selon b coutume, tout leur courage à rester impassibles.

Avant de lever l’ancre, monsieur Benoit lit faire une bonne distribution de morue, de biscuit et d’e.iu un j>eu mêlée de rhum.

Mai» presque aucun nègre n'y voulut toucher , ce qui n'étonna pas le digne capitaine, car les noirs, on le sait, restent ordinairement les cinq ou six premiers jours du voyage à peu pris sans manger ; aussi c’est alors que le déchet est le |>lus à craindre ; ce moment jtassé, sauf quelques fa« beux résultats de b chaleur et de l'humidité, la pro|)Ortion des pertes est fort minime.

Eutiii il mit à b voile par uu joG veut frais de sud-est, vers les trois heures du soir, et à six heures... au coucher du soleil, b côte d'Afrique ne sc dessillait plus au loin que comme une ligne brumeuse et étroite.

IIVRE DEUXIÈME.

Page 1