MARIAGE
lc r.mrrc ne vAtwrr vr auyris ctuaus ne la jaiiu, a i*.ams.
t Ride de 111c de France, ÎW «epieoihre 17R2.
« Devine en eenl, en mille, en cent mille, ce qui m'est arrivé, Charles*... De qui crois-tu recevoir celte lettre?... Tu ne te troubles | pas; lu ne sens pas un saint respect le parcourir des ph-dsà h tête? Allons, préparez- a ou» tous :i léen rire, à bien me railler. J'entends déjà d'ici les jolies voix de mes charmantes ennemies former le plus aimable concert de souhaits maudits pour mon avenir... pendant
3 ue a mis applaudissez, misérables. en vous préparant à Taire mieux que es souhaits... Mais, en vérité, j'hésite encore presque à t'apprendre... que... oui... sur ma foi... j'hésite... C'est qu'aussi je me suis moi-même 1 si souvent moqué, j'ai laid plaisanté des .. des... mark!!! En bien! oui, des maris... Y cfi-(u, maintenant?... Allons, hou, c'est parfait... ne le retiens pas... va toujours... des éclats, des rires convulsifs... A merveille! je m'y attendais: cl si quelque garnement est eu visite à lïiûlcl de la Jaille, je suis, pardieu ! bien sûr, à l'heure qu'il est, d'être habillé de la belle façon.
« Maintenant que tu es plus câline, je va*. t’apprendre chronologi- I qucineui de quelle manière s’est fait mon mariage ; car, en vérité, ça I m'a l'air d‘nn rêve... El puis lu verras d'ailleurs (soit dit sans vanité) 1 que les moyen* rehaussent un peu la fin ; et, sur ma parole, je n’ai pas été uiultuliüe. Ecoute donc, et ,ugc
« Tii le souviens bien, Charles, d’un certain gentilhomme anglais qui était pri-ounier de guerre eu France avant mon départ pour l lmle... en 1 un mot, de ce sérieux sir Georges, dont je n'ai pu avoir le secret que moyennant ce coup d'épée qui m’a valu, du reste, cette jolie madame de Ceroan (que dévie ul-elle?) et aussi ce diable de duel dont lu étais témoin (et le platonique Saini-Cyr est-il toujours trappiste?... Entre [ nous. le tour était lion...].
• Mais au diable les parenthèses... Charles... c'est un reste de ma vie | de garçon qui pointe encore çà et là .. Soyons donc grave comme je | dois l'être. Or, pour commencer, je vais le faire, foi de genlilliomme, une réflexion profondément morale et philosophique.
« Raillerie a part, vois doue un peu comme les événements s'enchaînent singulièrement dans la vie. Tiens, pour ne pas remonter au déluge, je soupe chez Suubise arec lélia : ci j ai envie de cette fille, et, à ce piopos, je gage de réussir auprès de cette pauvre duchesse que je n'avab vue de ma vie (fais bien attention, Charles, car sérieusement c'est à elle que commence cette série de bonlieurs qui m'arrivent). Je réussis donc auprès de la duchesse ; je me conduis assez durement covers elle, et cela, le diable m'emporte, beaucoup plus pour vous amuser, vous et ces damnées catius. que pour mon propre plaisir. Mais enfin le mal est fait. La duchesse meurt de chagrin. Mc voilà donc plus à la mode que jamais, et tellement à la mode, que madame de Ceroan s'occupe de moi et se jette à ma tête. Pour plaire à madame de Ceroan, je surpreuds le secret de sir Georges : il me donne un coup d'épée ; je lui prcic quatre mille louis (bienheureux quatre mille louis!), et nous voilà intimes à la vie et à la mort. Eli bien ! pour comble d etrangeté, c'est encore à sir Georges, parlant à madame de Cernan. parlant à la duchesse, que je dois une femme jolie comme un auge, cl surtout riche à millions, ce qui ne gâte rien: d'autant plus qu'ou dit ici que la philosopha illc vous mène grand train là-bas. Maintenant, si lu es curieux de savoir comment tout cela est arrivé, écoute jusqu'au bout.
* Comme tu sais, je suis parti de Brest a la lin de janvier 1781: or, il y ai ail environ uu mois que j'étais en mer lor-qne mon heureux destin m'envoie une petite division anglaise à combattre : une frégate et trois sloops. Je m en tire assez bien : je coule uu des bateaux, je démàic la Trégatc. et je prends chasse à la vue de deux vaisseaux. Pendant l i miii qui suit ce combat, ne voilà— l-il pas cet animal d’uatronome. dont je m'étais cmbàté par complaisance, qui met le feu à ma h égaie j eu fouillaiit daus ses paperasses ! L’incendie devenait grave, le danger 1 pressant, cl nous nous trouvions, ma foi, fort empêchés, lorsqu'une frégate auglai.se, voyant la lueur du feu, arrive sur nous, nous offre loyalement son secours cl nous aide à éteindre l’inceudie. Je m'informe alors du uoni du commandant anglais auquel je devais ce généreux secours. Devine mon étonnement... celait sir Georges.
« Avant de savoir qu'il commandait le hrely (c’était le nom de sa frégate i, j'avais demandé une trêve jusqu'au point du jour Tii penses bien qu'eu reconnaissant mou ami au coup d cpéc je maintins la mémo proposition, et l'excellent gentleman me pria même fort galamment de venir prendre le thé à sou bord le lendemain matin avec mes officier*.
« Je m'y rends donc, et je trouve mon sir Georges, comme toujours. Anglais cl' grave jusqu'à la racine des cheveux. Apres le déjeuner, nous passons dans sa galerie pour causer plus intimement. Ah ! j'ai oublie de le dire que daus ce maudit incendie j'avais été obligé de noyer mes poudres, Ce. le pensée me damnait, parce que loot en étant fort des amis de sir Georges je inc promenais néanmoins un plaisir infini à tirer quelques coups de canon contre lui. car, entre uous. j’avais à prendre ma revanche de son coup d'épée. Nous passons donc dans sa galerie. et là il me fait «les rcmcrcimenl* à perte de vue sur quelques milliers de louis que je lui avais autrefois prêtés; puis les larmes lui viennent aux yeux, et il me jure qu'il est presque désolé en pensant que sous peu d'instants nous allons eu venir aux coups. C'était, pardieu ! là le moment de penser à mes poudres noyées ; aussi le fais-je, cl me voilà à me désespérer, à jurer, a sacrer, et à loi dévoiler enfin Ionie ma diable de position. Alors lui, avec son flegme britannique. m'oTlre de partager sa poudre avec moi, voulant s'acquitter par là, ditil, du service nue je lui avais rendu à Paris. Fui de gentilhonmtc, Charles. il a fait cela, et réellement c'était ires-beau et tiès-clievalercsquc, quoiqu'un peu fou : mais, comme on profile toujours de pareilles folies, j’acceptai l'offre du gentleman avec les trauqiorls voulus de la reconnaissance la plus exaltée. Mais, apres avoir fait ce cbcf-d'ccuvrc de sa poudre, qui u'allait à rien moins qu'à le faire passer à uo conseil de guerre d'amirauté anglaise étant impitoyable pour ces sortes de sublimités). ne voilâ-l-il pas que sir Geo goa m’avoue, eu rougissant comme une fille, qu'il avail, lui, un service à me demander ; ce service était, dans le cas où il serait tué pendant l'affaire ( et, ma parole d'honneur, j en avais le pressentiment, sir Georges avait uu air a ça) ; ce service était, dans cc cas. de remettre à une jeune personne qu'il aimait et qui l'aimait un portrall cl des lettres que je devais trouver te mirer lient cac liées dans la douldme de sa veste. (Il n'y a que les Anglais pour avoir de ces idées-la. ) Je promis donc à sir Georges aue, dans le cas ou j'irais à Pondichéry { c'est là où résidait alors la belle ) , je remettrais moi-même les lettrés, sinon que je les confierais à quelqu'un d’aussi sûr que moi-même. Cela dit, nous nuits embrassons comme deux écoliers qui vont eu vacances. Je rallie mon bord, et apres deux homes d'un combat acharné j'enlève le l.ively à l'abordage; rl te pauvre diable de sir Georges, qui, déjà mortellement blesse, se défendait connue un lion, meurt d’uu coup de sabre que lui adresse on mien lieutenant, véritable loup enragé (gui d'ailleurs vient de se faire chasser du corps pour avoir licitement refuse un duel inévitable; et pourtant cc misérable a tait vaillamment ses preuve- devant l'ennemi : en vérité, oo ne conçoit rien à ces espèces ).
« Pour en revenir à sir Georges, sur ma foi, Charles, dans le premier moment sa mort m'alfecla beaucoup, car c'était, eu vérité, uu iutrépido et loyal gentilhomme, quoiqu'un |ieu trop grave et trop romanesque. Mais, comme lu le sais, je suis d'un caractère à me résigner facilement au malheur des autres ; aussi oubliai-je bicotût cet Anglais, qui apres tout était autant mou obligé que moi le sieu.
«Or, apres uo mois et demi de croisière, je rejoins au cap Vert b division de mon ancien et cher capitaine M . le bailli de SnlTren; nous allons dans l'Inde, et après quelques combats en escadre nous venons mouiller à Guudeloor. fort jolie ville de la cote de Coromandel, pour noos ravitailler, et avoir une entrevue avec Uydcr-Alv, ennemi furieux des Anglais.
« Voici l'intéressant, mon cher Charles, et c'est ici qu’il faut admirer l'étoile de (on Orole. Apres la ruine de Pondichéry, beaucoup de riches négociants s' 'étaient retirés à Gondebnr, et plusieurs d'entre eux y possédaient de délicieuses maisons de plaisance. Parmi ccs nababs, un des plus étonnamment riches était ic perc de ma femme (ma femme me parait Tort singulier adiré), M. Uom-Praét, qui a plus de vingt millions de fortune bien et dûment placés en Europe.
« Or, la veille du jour où l'entrevue d'Hrder-Aly dcvail avoir lieu, l'amiral m'ayant désigné pour l'accompagner' me dit : — Ali çà, Henri, tu viendras à terre avec moi : nous logerons chez an singulier corps, riche à millions, mynbeer Horn-Praéi, qui avec cola a la plus jolie de toutes les filles. Ce nom de Horn-Praét me frappe, je retourne à mou bord, je regarde le paquet que m’avait confié sir Georges en mourant : c était bien cela : « A monsieur Horn-Praét, pour remettre à mademoiselle Ina Horn-Praét, à Pondichéry .|»
« Pardieu! me dis- je (sans aucun but arrêté), il sera toujours bien temps d'annoncer une mauvaise nouvelle. Voyons d'abord mademoi selle Ina Horn-Praét. Nous allons à terre avec l'amiral, nous passons la unit chez M. Uorn-Praèl, qui est un être à peindre. IV Ina. pas l'ombre d'apparence ; nous assistons à cette diable d'eolrcvue (cela dure cinq moi telles heures ., nous revenons chez M. Horn-Praét. noos y couchons, nous y restons la journée du lendemain : d'Ioa, pas davantage.
« Je l'avoue, Charles, je commençais à me piquer de l' indifférence certainement afj'eclco de cette petite fille ; car mes gens avaient causé avec ceux du nabab, et notre autres mon coureur Almanzor. qui. déjà i fort avant dans la confiance d'une jeune négresse, favorite dîna, s'était,
LA VIGIE DE KOAT-VEN
comme d'hnbitmli\ répandu en éloges sur les qualités de son maître, ses succès à Versailles, sa position à la cour, etc. Mais rien de tout eda u'avait fait naître l'envie de me connaître. Je n'y tins plus : je possédais un moyen infaillible de voir ma dédaigneuse : c'était de dire au père que j'avais & remettre à sa fille, et eu mains propres, une lettre de tir Georges. C'est ce que je fis aussi; mais le bonhomme me répondit que cela ne regardait que sa fille, et que je n'avais donc qu’à m'arranger pour la voir, car lui ne s’en mêlait eu rien. Ceci est exactement vrai, ne crois pas que je plaisante. Charles.
« J écris donc un petit billet, bien froid, bien respectueusement poli, à b jeune fille, pour lui apprendre que j’ai à lui remettre entre les mains un message de sir Georges. Ace nom, toutes les portes s'ouvrent, et un jeudi malin, sur les une heure de relevée, ton ami est introduit auprès de la charmante Ina.
« Bien n’a plus mauvaise grâce qu'un mari qui vante sa femme. Vous Li verrez, je n'eu dis donc lieu ; seulement, ce que vous ne verrez pas, c'est le plus délicieui costume qu'ou puisse imaginer, un costume tout oriental, bras, jambes et pieds nus; c'était une sultane des Mille cl une Nuits, ou le diable m'emporte. Tu n'as surtout |>as d'idée combien scs jolies jambes nues étaient gracieuses; cl, sur ma foi, la seule compensa- Ifaa que puisse nous offrir la coquetterie européenne, ce sont les jarretières. Pour en revenir à mon récit, décidé à jouer mon jeu fort terré, j'observais avec toute h sagacité que la nature m'a donnée; car, sitôt que je vis celte jolie fille, je me promis de faire tout au monde pour la posséder d'une façon ou dune antre. Je devais bieu ça à la mémoire de sir Georges. Ina était fort pâle. Je la saluai, et brusquement, sans aucune préparation (j'avais mou projet) ; je lui remets les lettre*, en lui annonçant crûment la mort de sir Georges, et tout cela avec cet air impassible et dédaigneusement poli que tu me connais.
« Ne l'alarme pas pour moi, Charles, j’agissais à coup sûr, et c’est l’A B C de notre métier ' de votre métier de séducteur, dois-je dire ). Vois-tu, Charles, j’ai acquis par une assez longue expérience du monde cette certitude : c'est qu’avant tout il faut violemment frapper l'Imagination d'une femme. Or l'imprévu est admirable pour cela ; que cet imprévu soulève tout d abord la haine ou l'affection, peu importe, l'essentiel étant d'émouvoir fortement une femme cl de la forcer à penser à vous; or, lorsqu'il s’agit d'un message pareil à celui que j'apportais, l'ambassadeur chargé d'annoncer la fatale nouvelle fait d'ordinaire le navré, le sucré, le désolé; il s'y prend d'une lieue, parle du destin, du sort, du monde meilleur, du diable : mol, rien de tout cela ; quelques mots froidement polis, et, comme je te l'ai dit, je remets les lettres.
« En voyant les cachets noirs, la pauvre fille deviut tremblante ; puis, surmontant son émotion, elle rompt l'enveloppe, apprend la vérité. que je lui confirme, et s’évanouit. Tout cela était dans l'ordre. Sur cc, je sonnai ses femmes et me retirai. J'avais pris une maison à terre; le lendemain et les jours suivants j'envoyai mon coureur savoir des nouvelles de b désolée, et mon valet de chambre m'écrire à sa porte ; mais, rien de plus... Encore une (bis, j'avais mes projets ultérieurs, tu verras.
« Atmanzor me tenait au courant de tout ce qu'il savait par sa négresse. Admiré ton and, Charles : j’avaK calculé juste. L'alfrcux sangfroid avec lequel j’avais appris cette fatale nouvelle, moi, moi, presque l'auteur de la mort de sir G corses, puisque j’avais pris sa frégate à l’abordage ; cet affreux sang-froid, dis-je, avait presque autant frappé la pauvre enfant que la mort de son amant : aussi, depuis ce jour, ses pensées alternaient sans cesse entre ma cruauté et ses regrets pour sir Georges ; enfin, cela fut si fort, qu'un jour, me voyant daus te parc avec son père, elle se trouva mal Je colère et d effroi. De cc moment, Charles, je considérai mon amour comme en très-bon chemin ; car, lu le vois, je partageais déjà scs pensées avec le défunt...
« Pendant ce tcmps-lâ, d'assez étranges idées m'étaient venues ; je voyais en France, d’après les lettres, le crédit s'éteindre, je ne sais quelle agitation sourde menacer nos privilèges et nos existences; enfin, que le dirai-je? lut-cc instinct, folie ou sagesse, je ne me cabrai pas trop à la pensée de me voir marié, d'avoir un jour vingt millions de fortune en cas d'événements ; et pub encore, je trouvais la chose si originale, et je me piquais au jeu... Aussi continuai-je sourdemeul ma sape, comme dirait Malebranche (où est-il?).
« Tu penses bien que je redoublai de surveillance. Almansor continuait à m'instruire do tout ; enfin il vint un jour me dire que la désolée pleurait toujours beaucoup son mort, mais qu'elle avait dit à sa négresse (qui ne lui parlait jamais tie moi • que j'avais bien lait de ne pas demander s b voir, parce qu'elle ni aurait lait refuser sa porte. L'enfant trahissait ainsi sou désir de me voir ; sûr de cela, je pouvais me présenter ; je fis pourtant le sourd, je ne voulus pas comprendre ; aussi, quelques jours après, b négresse dit coniidentkUement à mon coureur qu'elle était presque certaine que, si M. le comte demandait à être présenté, on ne me refuserait pas une audience pour avoir le triste plaisir d'entendre parler du cher mort. Point. Je restai insensible ; je voulais une démarche éclatante, officielle. On b fit. Et un matin je reçois deux lignes par lesquelles on nie priait de passer chez M. Ilorn-Praël, mademoiselle Uornfnii voulant me remercier, etc.
« Je retendis respectueusement que j'irais, et j’y allai.
« Insensiblement je vit tous les jours ma charmante, Cl tous les jours, é toute heure et à chaque minute, je lui parlai tant et tant de sou diable
de mort, que je lui en donnai par-dessus les yeux ; car mort ou absent, Charles, c'est la règle, c'est le seul et vrai moyen d'en finir avec tes souvenirs qui sont souvent horriblement tenaces, mais qui encore une fois ne sauraient tenir contre un perpétuel rabâchage aussi louangeur que monotone ; aussi, une fuis qu'elle n’eut plus rieu à entendre de son mort, je lui parlai d’elle.
« J'avais appris que Georges était sévère : je fus dur, presque brutal dans mes remontrances, et l'enfant, jugeant de l’amour par b rudesse, trouva que je l’adorais; mais remarque bien, je ne hasardais toujours pas un mot, un seul mol d'amour, et cela parce que je m'apercevais qu elle tenait toujours beaucoup à son mort, siuon par amour, au moins par respect humaio, et par suite d’unu excessive noblesse et loyauté d'âme, qui est un des traits saillants de son caractère.
« Il s'agissait donc ou de la détacher tout à fait du souvenir de sir Georges, ou de lui donner au moins un prétexte décent pour l'oublier ; sans avoir eucorc complètement réussi, j'y lâchais par toutes sortes de moyens : parmi ceux que j'employai avec assez de fruit, il eu est un que je te recommande dans I occasion, Charles : c'est celui d'iuveuleret de raconter avec un sérieux incroyable de beaux trait, du défunt ou de l'absent ; de fort beaux traits, il est vrai, mais auxquels ou donne toujours un côté niais ou ridicule, que I on lait ressortir avec adresse 1 , tout en paraissant les admirer du fond du cœur. Or, cela est surtout d’un clfel sûr cl perfide, quand il s'agit de gens comme >ir Georges, de ces ennuyeux qu'on appelle en amour des hommes sérieux, des hommes de cœur ; comme ils n oui ni grâces, ni charmes, ni vices, ni piquant pour racheter le ridicule de leurs belles actions supposées, ils meurent à b peine. Car, encore une fois, de toutes les médisances,
1 la médisance en bien est la plus terrible. Souvieus-toi bieu de cela, 1 Charles, si jamais lu t'occupes de madame de Vaudrey...
I ■ Mais enfin, malgré mes beaux traits, mes affaires n'avançaient pas ’ aussi vite que je l’aurais souhaité, lorsque, par un coup du ciel, dans | un beau retour de tendresse pour son mort, Ina se mit à me raconter, avec explosion de sanglots et de larmes, l'histoire d’une promesse faite par Georges, promesse faite par serment, jurée sur sou amour et par son amour, sous peine de passer pour infâme et parjure, de renom ci à Ina, etc., etc., s'il y manquait.
« Or, Charles, c’était une promesse solennelle de ne plus jouer, notre défont Caton ayaut, à ce qu’il parait, celle passion développée au plus grand point. Je' demandai avec indifférence, mais avec une horrible angoisse, de quelle date était cette promesse : l'eufant courut à uu meuble donné par Georges, en tira un joli papier, sur lequel le beau serment était écrit, signé par sir Georges et scellé de ses armes.
« Juge de l'empire que j’ai sur moi-même, Charles; je n'ai nas bondi de joie eu voyaul une ce serinent avait été juréavaui le jour ou, à Paris, j’avais prêté a sir Georges ces bieubeureux quatre mille louis pour acquitter une dette de jeu ;
« Moi d'admirer beaucoup la force d’âme du défunt et de me récrier surtout sur la valeur de pareils serments, qui engagent irrévocablement uq homme d'honneur... d'autant plus qu'il s’y soumet volontairement... < tutu quanti. Je bissai donc Ina dans un accès de retour pour son mort ; ce fut alors que je compris toute la mélaucolie du personnage a Versailles ; il pensait sans doute à sou serment trahi, et, avant le combat, quand il me dit ; Si j’ai du malheur je le mérite, car j'ai été parjure... c’était encore le damné serment. Ma foi, Charles, tu avoueras que quand on est assez bête pour (aire de pareils serments on doit être as*cz bête pour les tenir, et que, dans ces cas-lâ, comme dans bien d'autres, sottise est probité.
« Mais revenons à notre affaire ; il falblt faire savoir à Ina que le beau serment avait été parjuré, et que, moi, j’avais prêté quatre mille louis pour payer une dette de jeu. J ordonnai donc à Almanzor de raconter a la négresse mon histoire avec sir Georges, mais dan» quelque temps, et avec assez de ménagement. Le drôle me comprit à merveille ; tout alla comme d'habitude : je ne tarissais pas d'éloges sur le défunt .. sans dire un mot d'amour ; lorsqu'on viron quinze jours après la scène du serment, je reçois d'abord un billet très-laconique, qui me suppliait de passer à I instant à l'hôtel Uorn-l'raér, quoiqu'il ne fût que dix heures du matiu.
« Je m'attendais pardieu bien à la scène; aussi je trouvai la charmante Ina, l’œil étiucelaut, l'air indigné : — Monsieur de Vaudrey, me dit-elle d'un petit ton, ma foi, fort imposant, est-il vrai que vous ayez prêté à sir Georges Gordou quatre mille louis pour acquitter une dette de jeu dans l’a u née 1790?
«Tu me vois étonné, stupéfait, balbutiant, rougissant même, Charles ... — Mademoiselle, j'ignore... je ne sais...
« — La vérité, monsieur le comte, au nom du ciel, la vérité...
« Tu me vols toujours... — Mademoiselle... qui a donc pu...
■ — II est inutile de feindre, monsieur ; un de vos gens u parlé, a tout dit, votre duel, tout enfin... Par votre parole de gentilhomme, monsieur de Vaudrey, je vous adjure ici de me dire la vérité...
« Tu me vob alors, mon cher Charles, forcé d'avouer en balbutiant la vérité, mon admirable conduite, mon dévouement, etc., etc., et puis je me mets à défendre sir Georges avec force : mais b charmante me ferme la bouche en me rapportant mes propres mots de la veille sur les parjures... et je suis obligé, Charles, dépenser comme elle... que c'était
LA VIGIE DE KOAT-VEN
« De ce Jour-là ce fui à peu près fini du souvenir de Georges, soit qu itta n’eùl attendu qu'uu prétexte favorable pour se livrer au sentiment que je lui inspirais peut-être, soit que. franche cl loyale, elle fût réellement exaspéré** par cc manque de fui du Cnlon-Beveney, d’autant plus que ce pauvre diable avait fait la sottise de reparler de la maudite promesse dans sa lettre mortuaire, et de se vanter de l avoir tenue. i;*esi cela surtout qui irritait lna, car une femme aussi confiante devicul furieuse quand elle se croit dupe.
■ Que le dire de plus, mon ami ? de ce jour data 1a certitude de mon Innheur. Ce n'est pas que je fus assez maladroit pour parler encore tout à fait d'amour apres cette décepliuu qu’lut venait d 'éprouver... Hou ! et puis... quoique le mauque de serment de sir Georges l’eût déliée... elle hésitait encore; ce fut alors que je frappai le grand moyen médité. Comme uous en étions aux confidences, un jour on me demanda naïvement pourquoi j'avais été si cruel et si dur en apportant la nouvelle de la mort de sir Georges : c'est là que j'attendais venir : après in'étre fait bien presser, je laissai supposer que ce pauvre mort avait fait le fat, cl m'avait donné à entendre que... De b mes regrets, de là ma froideur, de là ma colère, de là ma rage, disais-je avec ces fameux soupirs en soubresauts que je bis si bien ; uc là ma rage : car en voyant Luit de charmes et tant de beauté dans une femme qui s'était oubliée jusqu'à être la maîtresse de sir Georges, je u'avafe pu retenir mon indignation. car je pressentais déjà que je devais l'aimer, etc.
pour exiger un serment ou pour vous abaisser à une justification. Je vous offre mon nom, certain que vous ne l'accepterez que si vous eu êtes digne.
« Je n'aurais pardieu pas fait celle belle proposition à toute autre qu'à elle ; j étais sûr d'elle, et cela par les confidences véritables de sir Georges cl aussi par le résultat de mes observations sur sou caractère pur cl délicat.
Ilom-Praét.
La plaie n'est pas pénétrante, il n’y a aucun d<*Dger, monsieur le comte. — nci 82 .
■ Un homme qui a juré par l'amour d’une jolie femme de ne plus jouer et qui joue, cl qui par là-dessus est mort, est capable de tout. Aussi celle dernière horreur détacha tout à fait Iua de Georges, et je crois, le diable m'emporte, qu'elle n'eut ensuite tellement hâte de voir notre rnarbpe terminé que pour me prouver tout à sou aise que le pauvre sir Georges avait menti... et il avait meuti, Charles, délicieusement menti...
« Mais ce qu'il y a de plus curieux, ce fut la manière dont je lui proposai ma main ; et l'effet devait en être infaillible sur une petite tête aussi exaltée par la colère que lui causait b fatuité supposée du gentleman. — Mademoiselle, lui dis-je avec un incroyable sérieux rempli de diguité, mademoiselle, j’ai trop de foi en votre loyauté et votre amour imprimé par H. Dwlol, Vlowl Eure), Mtr le* cliché* des Editeur».
« Entre nous, je ne me suis pas fait scrupule de supposer sir Georges mi peu fat... Qu'est-ce que cela faisait à un mort, après tout! et ça arrangeait fort les affaires d'un vivant. Uue fois tout convenu, nous sommes venus ici, à l'Ilc de France, le mariage aurait paru uu peu prompt à Gondclour : et à propos de cela, vois donc comme j'ai bien (ait de me (aire relever de mes vœux à b mort de mon frère.
« Enfin, depuis six semaines, je suis marié. Du caractère dont tu me connais, je ne te dirai pas que jaime ma femme comme an céladon : mais je suis convenable. et je I aime presque autant que j'ai aimé mes maîtresses : je l'aime enfin comme on aime une position. Elle est de fort bonne maison du Languedoc , c'est une Sainl-Perry par sa mère : son père tient aux anciens ilorn-Praël de Uollandc, dont un fut chef d’escadre sous Ruyter. Tout cela est fort bien né, fort bien allié, et, en outre, le père nous assure huit millions en bicus-fonds à mon mariage, le freste à la mort du nabab ; joins à cela mes cinquante mille écus de rente, et tu vois que b vie sc peut supporter : aussi plus j’y réfléchis, plus je crois avoir agi sagement. J’avais, ma foi, assez vécu ; cette existence ne changera, d’ailleurs, rien à mes habitudes de plaisir, seulement on est fixé pour son avenir: et pub, encore une fob, s’il arme quelque chose par la suite, c'est une retraite. Par exemple, à toi, Charles, à toi, à qui je ne cache aucune de mes plus secrètes pensées, je puis te dire une chose : Je sais le monde, et pourtant je serais d'assez mauvais goût pour trouver détestable qu’on me fil... ce que j'ai .'ail tan» d'autres ! c’est folie, c'est faiblesse, c'est tout ce que tu voudras, mais cela est... J'en prendrais par la suite tout aussi bravement mon parti que ce pauvre comte de ou que cc citer président de ***, ou que cet excellent colonel ’**; nuis par ceb même que je cacherais mon déplaisir, il n'en serait pas moins cuisant.
« Eh bien ! Charles, autant qu'on peut présumer vrai d'une chose
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aussi incertaine, j'ai toutes les chances de croire que je ne partagerai pas le sort commun. Ne ris pas de cette présomption, voici pourquoi : Ma femme a été A elle-même des qu’elle a pu Tonner deux idées, et exposée à tous les dangers qui entourent dans ce pays une aussi riche héritière. Eh bien! elle a'est conservée pure. Sais-tu pourquoi? à cause atoe <to celle excessive liberté. Car. le te le répt île. le trait le plus saillant de son caractère, que j’ai profondément étudie, est une loyauté presque chevaleresque, une noble fierté qui lui ferait, je crois, tout sacrilier A la honte de faire moins encore nnc mauvaise action qu'une (Acheté ; enfin, je ne manque iras, tu le sais, de bonne opinion de moi-mêbien ! je suis sAr
r : le manque de foi et parole de sir Geor* gesa plus fait contre lui et en ma faveur que toutes mes séductions.
«Oui, mon ami. telle est madame de Vaudrey, cl. si cette précieuse qualité oui la distingue ne change pas. car cela est, je crois, trop naturel pour changer ; en un mot, c'est à lui dire : « Madame , je mets mon honneur sous la sauvegarde de votre loyauté ;J» et, si je ne me trompe, cette excessive c ontianre qui perd faut tic maris sera peutêtre mon plus sûr garant.
« En voici bien long,
Charles, mais c’est en vérité une si singulière phase dans ma tlcsliuée, que je n'aurais su trop te b détailler. On parie ici de paix ; maintenant je la désire, car mon iutentiou est de quitter la marine et d'user peut-être de mon crédit et de celui de mes amis pour obtenir une ambassade , si à toute force je veux m'occuper.
«Adieu, adieu, Charles; mille souvenirs :i mes amis . pour lesquels je serai toujours le chevalier de Vaudrez , car je compte bien renouer çà et la notre joyeuse vie. Ne me réponds pas , car si ces bruits de paix prennent , comme on le dit. de la consistance. j’irai directement en Hollande . vistier nos propriétés, et, ma foi, de b continuer ma makon A l’hôtel de Vaudrey.