CHAPITRE XX
U COKfLOT-
Le poison lui-même peut, ji crois, grice 1 u heunnu luturd, f-lrc ennobli |»r un salutaire usage. Scuiuc*. — {km Cor toi, acte in, sc. i.
Ces mots: Hôtil des Muses, qu'on se souvient peut-être d'avoir lus an commencement de cet ouvrage, sur l'enseigne de l’éx'olcque maître AB* nius Van-dcn-Endcn tenait A Amsterdam en I6<>9. pouvaient alors se lire A Paris, cl servaient au même u>agc, car l'hôtel des Muses se trouvait transporté faubourg Saint- Antoine, tout proche le couvent des révereudt pères Piquepiice. A part quelques différences de localité, rien ne paraissait changé dans l'entourage et les habitudes du vieux docteur, qui avait alors plus de soixante-quatorze ans ; c'était toujours l’aigre et criarde dame Catherine, c 'était toujours Cbra-Maria, fille alliée du philosophe, qui le suppléait, convoie en Hollande, dans ses leçons de langues aucieonés; car aux humanité» se bornaient alors les enseignements de Vanden-Enden; toute instruction politique, selon qu'il l'eût entendue, M étant naturellement interdite en France. Néanmoins, l'austère et incorrigible républicain, souvent entraîné malgré lui par la puissance irrésistible de ses convictions, s'échappait de temps à antre jusqu'à se permettre quelque allusion démocratique hasardée, qui plaisait à ceox-d, effrayait ceux-là, ou semblait indifférente à d’autres.
De terribles événements avaient amené Van-dcn-Endcn en Frauce, i savoir le ravage des sep* Provinces-Unics par les années de Louis XIV, et le massacre des frères do Wiu, conséquences rigoureuses et inévitables des trahisons multipliées de ce roi, assassinat d’une férocité iuonic, à l'instigation duquel on ne disait pas non (dus le prince d'Orange élran ger. Comme Van-den-Enden avait été fort des amis et admirateurs du grand pensionnaire Jean de Wiu, le vieux docteur fut obligé de s'expatrier pour se soustraire aux premières réactions exercées par UuIIIjbic d'Orange contre tous les Hollandais soupçonnés d'être républicains ou du parti français, ces deux appellations étaut devenues synonymes, en cela que le vertueux Jean de Wiu, si lâchement trompé par Louis XIV, à l'alliance et à la bonne foi duquel il croyait aveuglément, avait contaminent soutenu de toutes ses forces lus intérêts de la France contre b politique anglaise et espaguole, qui appuyait au contraire le parti de Guillaume d'Orange.
Le grand pensionnaire avait toujours redouté l'influence de ce prince, qu'il prévoyait sûrement devoir être lin jour le destructeur du gouvernement démocratique, que lui, Jean de Wiu, et la faction de Louvcsleia défendaient depuis longues années, avec l'énergie d une conviction profonde et expérimentée ; car cet état de choses avait, en effet, porté 1rs sept Provinces-Uutes à un degré de puissance et de prospérité inouïe jusque-là. Ainsi donc, malgré la naine et b jalousie cupide que Lou» XIV nourrissait contre cette république, telle était aussi la rage de ce roi contre Guillaume d'Orange, que se présenter comme persécuté parce prince était presque se recommander sûrement auprès du gouvernement français Aussi Van-den-Endcn put-il librement résider à Paris et s’y vouer à i enseignement des langues, de la médecine et de la chimie.
Quelque temps après son arrivée à Paris, le docteur avait retrouvé latréauinont, qu'il avait vu au cainp de Norden lors de l'invasion de b HuF
LATItlÎAUMONT.
Ijfldc p^r nus troupes; car, fuyant l«s persécution* du stathomlrr, Vanti u-Kmli ti avait été forcé de demeurer pendant quelque» mois réfugié foM une masure pioche de ce camp, avec sa femme et se* enfants.
Alors» b ruine de M. de Itohan était consommée, le philosophe et le I artisan r« pari.f«tni de leur* anciennes visées, de* chances do renouer à <Or avec l'étranger le» négociation» jadis inte-rrnaipur*., et *o donnèrent rendez-vous à Paris, Où le docteur devait aller, tnn*i qu'un vient de le dire ; ils s'y rencontrèrent et reprirent leur, projets du csinp de Norde», auxquels do* Préaux s'était luit initier, ou expliquera plus tard pourquoi Lalréaumont, de nouveau poussé à ce complot par l'ambition et l.i cupidité, Vau-deu-Çuden, par son incessant et irrésistible désir de voir h' réaliser scs utopies (car il n'avait accordé, celle fois encore, son intervention en Holtoii'l» qu'à b condition expresse de rédiger m oi et à ouaré les sl:itats politique» de la future l Ire république normande).
A i étr uiger le dortriif pouvait être v entablement frac de cette consiURition. La proscription dont il avait été frappé par le prince d'Orange tfloiivuii que riiillm-in * du philosophe était considérable. En effet, à 'inst<*rdmi, la haute vertu, le savoir et le courage civil de Van-den-En- ■len ebirnt depuis vingt ans aussi populaires que l'inébranlable fermeté de ses opinion» démocratiques. Des (arrivée de II. le comte de Alontefey à llrtnclh*, le baron d'Isola avait iurtruit ce nouveau gouvenieur Rfnérnl d. * ouvertures relatives à b révolte de Normandie, autrefois à lin laite» par lalrcaumonl. Ce projet, difficile à tenter cl à appuyer en HW. au milieu de b paix profonde où était la France avec l'Europe, (Ht .ut sembler de* plus opportuns eu 1(174, alors qu'on disait le mécoui Mile ment général en France, et que presque toutes les puissance* se soulevaient contre Loùb XIV. N. de Moutercy parla de tes projets de rébellion art prince d'Orange ; par ceb même que celui-ci baissait de ^^^Rjnaxiinr- rt pubUcamei , tua dans no fiai qo*U vodél ^ gouverner dcspoliqucmeut, il les regardait connue uu levier le. pré< deux à employer puur miner ou renverser le trône de XIV. Aussi Van-deii-Eiulen put-il librement revenir eu Hollande, qu'il eut éêril à M. de .Moutercy pour lui demander une entrevue au I des communication» faites en IIMiù au baron d Isola, liant par conviction, par vraisemblance, que par son violent désir I en lût ainsi, le docteur avait ajouté la foi la plus entière à tout ce ‘alréaumont lui avait confie de nouveau sur la disposition hostile et Write des esprits en Normandie ; au»si, lors de sou voyage à bile», où il alla vers b lin de 167.7, Van-den-Enden lit-il aisément Ufger ses espérances à 51. de .Monterey et au prince d'Orange, nou ardemment désireux que lui de voir les choses en cet étal, et les l extrêmement disposés à soutenir la rébellion de Normandie; mais, de b promulgation de l'impôt du Tiers et Danger, cet impôt parut et l «véritablement cruel, inique et exorbitant, que les d«ui personnalont ou a parlé, ne doutant pas un moment de rinirniiicuce d'une ré- 5 en France, s'engagèrent a I appuyer cl eu duunercnl l'assurance the aux conjurés, en Taisant insérer dans la Gazette de Uollande les gfcvticles significatifs dont la teneur avait été rédigée nar Vau-dcu- ?n clLatréaiimont, et cnrovée en llolbutie au moyen d'un marchand ttgais, émissaire secret de Monterey.'
Édirtf peut-être que, inalheureusemcut égaré par sou aveugle esprit voséiytisuie, il était odieux à Yan-deu-Eudcu, réfugié à Taris, de T le» lois de l’hospitalité en rêvant le renversement du roi qui lui lait un asile; cela est vrai, bien que le philosophe pensât ferme - •b France des plu* merveilleuses iii-liuitiims et assurer ainsi rdu peuple qui l’avait accueilli ; puis, aussi en se menant au fit de vue de V au den-Kndeu, ou verra que I initiative de l'ingratitude i plus noire et la plus féroce ap|>arlenai( à Louis XIV et à Louvoi». qui, sans autre raison qu'une rage brutale et une ignoble cupidité, oubliant enfin les immenses service» que la république et le parti de Jeau du Will avaient rendus à b France, portèrent, malgré le» tiaités les plus sacrés, les serments les plus saint-, une épouvantable guerre d'extermination
au sein des sept i’rovinccs-Unies, patrie de Yau-ucu-Endeu
Maintenant. avant que d'introduire le lecteur dan» le nouvel iuléricur '• ■■Étal de» Muses, on doit dire ici quel» < véncmniu singulier» iustnii* •lient .M de N'atcllc* do complot (ramé par Lalréaumont.
Logeant près du couvent de Tiqucpm r, cl attiré comme beaucoup d'obi res curieux par b naissante renommée de inailre Van-dcu-Fiideu, M. du Nazdles avait assiste par hasard à » ne de* leçon» de bliuité professée* par Cbra-Maria. Chose étrange. cette femme d'un aspect si austère et si glacial énamoura leilcmeut M. do NazcUe», que non-smilcment il devint un des auditeurs les plus a>*idu» du docteur et de sa lillc, mais jHBe, qu'il lit tant d'adroite» démarches aupr.- de daim Calberiue, qu*u parvint à être agréé dans l'école connu* pensionnaire, à la grande joie de I i\..;e m. oa. ro- qui s*- voyait ainsi défrayée d une grande par- ' Lie de sa dépense par le revenu annuel de la pension du M. de Naielies, généreusement portée par lui à quinze cents livre*.
Bieu que Vun-deo-Endcn, et surtout Clara-Marin fussent très-loin de partager l'engouement de dauic Calher itio pour celui iju’cUe appebil sou pensionnaire, telle était la crainte qu elle contimiuil d in»piivr il.ms cette pauvre i liaison, dout elle demeurait toujours b souveraine absolue, que, pour rien au monde, le docteur u'efit osé fermer lu porte de son école * 1 iii protégé' de dame Gathci ioe. Quant à la eounai-arce que Xi/clle* eut lu < oiiiolul. elle s'explique ainsi qu'il suit :
La» d'être »an» 'cesse rebuté par Clara-Mara, qui, le lubwüt avec une
I Indomptable persistante do mépris, savait toujours éviter le» tête-à-tête qui auraient dû se rencontrer si fréquemment depuis l 'admission de l'a • vocal parmi le domestique de l'Hôtef de» Muses, voulant à tout prix trou ver l'occasion de parier longuement de son amour, NaxcHo» sYtuit un
I our imaginé, en l'absence du gendre de Van-den-Enden (le docteur Kericriii, alors en Hollande), s'élait imaginé de se cacher dans une espère de petit oratoire où Cbra-Maria se retirait souvent le soir pour lire, prier et méditer.
Par uu hasard singulier, ce jour-là même Van-den-Enden, ayant à causer conlidenimeiit avec Litréaumoul de la révolte de Normandie, cl sc croyant sau» doute plu» secrètement isolé* dan» le parloir de sa file, le docteur cl le colonel s'y rendirent cl coulérèreul si longuemeul cl si particulièrement de la rébellion projetée, que Na/elles fut instruit de tout. L'entretien fiui, le parii-nu cl Van-*den-l mien sc sépareront, et Nazcpe» sortit de sa cac belle. Le lendemain, comme Lairéaummil sa- promenait sous les arceaux de la nbee Dotal. •, N'jxdles l'aborda bravement, In. prit à part au milieu de la foule, et lui dit : — Je -ais tout. En vain le partisan slupebil voulut nier; mai* I avocat lui donna des détails tellement circonstanciés, qu'il lui fut imposvibb: de |n;rsi»ter dans ses dénégations. Pub, comme le colonel s'emportait eu menaces terrible-, Nazdles lui répondit froidement « que tout ce qu’il avait surpris tout Itaul l.i conspiration était écrit de sa niaiu et déposé chez un notaire, son ami, en inanierede te-i.iuient. de sorte que. dan* le cas où l alréaumont loi tendrait quelque sanglante embuscade, ledit gurde-uotes avait mission de dévoiler aussitôt b cause probable du meurtre et le» détail- du complot, renfermé» dans b lettre. — Que voulez- vous donc alors? lui demanda Lntréaumonl. — Dieu, reprit l'avocat; je me ronlcule de savoir ce qui vu est, cl de tenir dan» ma main I'Mmok» de ceux oui conduisent rem affaire, qui d'ailleurs, je l'esjtèrc, d'une façon ou a uuc antre, pourra servir mon amour ; aussi, quant à présent, je ne veux pu» paraître instruit de tout ceci aux veux de Van-den-Enden, non plus qu'aux veux de M. de Itohau. »
Que faire dans une conjoncture aussi extrême ? Tuer Na relies. Mai* son ’ testament dirait tout. I ui ollrir quelque argent i«ur les sommes que Mouterey devait envoyer? Mais l'avocat avait refusé, ay.iut assc* de fortune, assez |icu de besoin- pour ue pas vendre sou ÉDeoce. Latréaumout *c ré-igna donc a subir la fortuite et dangereuse initiation de NateHo, et se garda surtout d’en instruire M. de Kolun ; car cette nouv* Ile t lunée d'être découvert eût sans doute encore augmeuté les irrésolutions du chevalier.
tâtte parenlii.rse épuisée, revenons a b scène qui se passait à l'Hôtci des Muses, ce jour-ia mémo où LalréauiiMint venait enfin de décider M. île Ilohan à conspirer, cl oà tous deux devaient demander à Vauden-Endeii de repartir a l'instaut pour Bruxelles. Il était cinq heures du soir, Clara-Mi assise dans sa chaire, et : enibbnl w‘s livres
épar», avait terminé sa leçon; tou* ses auditeurs venaient de sortir de la vaste salle de l'éi oie, a l'exception d’un seul ; celui-là était Na/elle|, arrivé depuis deux heures du cabaret des Trots-fuillers. Soit que la j- uue feinine lût encore occupée de remettre ses livres vu ordre, soit qu elle ne voulût pas s'apercevoir de la présence de l'avocat, elle tenait se* yeux continuellement attachés sur *a table eu rangeant quelqm - papier»; aussi fallul-ii que M. de Nazrlles s'approi liât de Cbra-Maria, pte-qn< a la toucher, pour qu'elle parût enfin le voir.
— Madame, dit-il d'un air timidement patelin, on ne saurait mieux professer que vous ne l’avez fait tout à l'heure; et si la science n'avait pas déjà tml de charmes par elle-même, le bonheur d’être enseigne par vous lui donnerait uu merveilleux attrait. — Excuse/ ruoi, monsieur, mai* je vais aller dans le jardin retrouver mon père, dit Cbra-Maria d'un ton bref et d> sou grand air calme, sérieux et glacé.
Néanmoins, M. du Nazelie», se plaçant proche de b petite portes qui fermait b chaire, s'appuya dessu», de bçou que Cbra-Maria n'en pouvait sortir.
— Veuillez, madame, me donner une seconde... un seul moment ! ditil d’uu air empressé. — Que voulex-voos, monsieur ? dit la jeune femme, eu levant sur l'avocat se* yeux bleus, clairs et assurés, devant lesquels d baissa le regard. à
Apres uu iiioinciiL d hésitation, \ a /elle» arracha un soupir dé*djiérOr. du fond de sa poitrine, et dit à voix baisse : — Hélas 1 vous le savez bien, belle inhumaine, qui ne voulez pas entendre a mon amour !
Il ot impossible de |ieiudre le coup d'œil de hauteur et il'éerasant mépris que Cbra-Maria, toujours pile cl grave, jeta sur cet homme.
f ini-, sans même Fiiouorer d uu accent d'impatience ou de colère, elle ni dit froidement, saus le icgardcr.en prenant à la hâte quelques livr.-s :
— Ouvrez cette porte ! — Par pitié, madame, un mot... uu seul mot. écoute /-moi, ne m exaspérez pas! F.t l'avocat, s'accoudant sur te bord de b chaire, levait scs main» suppliante*. — (.'cite porte, monsieur .. celte porte! dit impérieusement la jeune femme eu sc levant droit» et imposante dans m longue robe noire, et s'apprêtant à sortir. — Mai», madame, depuis bientôt un an... tua passion vous est connue. Jeineui » d'amour... ayez pitié de moi. Il faut que vous ayez pitié... il le but ! Kl , l'avocat, apres avoir prononcé ces mois d'uoç Voix haletante et entrecoupée, s'avança sur le bord de la chaire, et lâcha de sai-ir Une de* main» de Cbra-Maria. qui, *c n ietant en arriére, çl fri>*< muant comme • si iiii hideux reptile l'eût approchée, s'écria : — Ne me touclie* j»as..
Digiti/