‹ Œuvres illustrees d'Eugene Sue Le juif errantChapitre 27 sur 95 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

U réveil.

Le temps, humide et brumeux pendant une partie de b nuit, était, au lintin, devenu ebir et froid. A travers le petit châssis vitré qui écbirail a mansarde où Agricoi avait cuuclié avec son pere, on apercevait un coin de ciel bleu.

Le cabinet du jeune forgeron était d'un aspect aussi pauvre que celui de la Maycux : pour tout ornement, au-dessus de l.i petite table de bois slanc où Agricoi écrivait ses inspirations poétiques, on voyait, cloué au mur, le portrait de Béranger, uu poêle immortel que le peuple chérit et révère... parce que ce rare et excellent génie a aimé, a éclaire le peuple, et a chanté scs gloires et ses revers.

Quoique b- jour commençât de poindre, Dagobert et Agricoi étaient déjà levés. Ce dernier avait eu assez d’empire sur lui-même pour dissimuler ses vives inquiétudes, car b réflexion était encore venue augmenter scs craintes.

La récente échauiïourée de la rue des Prouvaires avait motivé un grand nombre d’arrestations préventives ; et la découverte de plusieurs exemplaires de son chant du Travailleur affranchi, faite chez l’un des chefs de ce complot avorté, devait en effet compromettre passagèrement le jeune forgeron ; mais, on l a dit, son pere ne soupçounait pas ses angoisses.

Assis à côté de son fils sur le bord de leur mince couchette, le soldat qui, dès l'aube du jour, s'était vêtu et rasé avec son exactitude militaire, tenait entre ses mains les deux maius d’Agricol ; sa ligure rayounail de joie ; il ne pouvait se baser de le contempler.

« Tu vas te moquer de moi, mon garçon, — lui disait-il, — mais je donnais b nuit au diable pour te voir au grand jour... comme je le vois maintenant... A b bonne heure... je ne perds rien... Autre bêtise de ma part, ça me flatte de te voir porter moustaches. Quel beau grenadier à cheval tu aurais bit !... Tu u’as donc jamais eu envie d'être soldai? — Et ma mère?... — C’est juste ; et puis, après tout, je crois, vois-tu, que le temps du sabre est passé. Nous autres vieux, uous ne sommes plus bons qu’à mettre au coin de la cheminée comme une vieille carabine rouillec ; nous avons fait notre temps. — Oui, votre temps d'héroïsme et de gloire, - dit Agricoi avec exaltation; puis il ajouta d'une voix profondément tendre et émue : Sais-tu que c'est beau et bon d’élre ion fils ?.... — Pour beau... je n’en sais rien... pour boii... ça doit l'être, car je l’aime fièreraeut... Et quand je pense que ça ne fait que commencer, dis donc, Agricoi ! Je suis comme ces affamés qui sont resté* des jours sans manger... Ce n’est que petit à petit qu’ils se remettent... qu’ils dégustent... Or, lu peux^t’aUcudrc à être dégusté... mon garçon... malin et soir... tous les jours... Tiens, je ne veux pas penser à ceb : tout les jours... ça m’éblouit... ça se brouille; je n’y suis plus... •

Ces mots de Dagobert firent éprouver un ressentiment pénible à Agricoi ; il crut y voir le pressentiment de b séparation dont il était menacé.

« Ah çà ! tu es donc heureux? M. Hardy est toujours bon pour toi ?— Lui?...— -dit le forgeron;— c’est ce qu’il y a au monde de meilleur, de plus équitable et de plus généreux ; si vous saviez quelles merveilles U a accomplies dans sa fabrique! Comparée aux autres, c’est un paradis au milieu de l’enfer. — Vraiment? — Vous verrez... que de bien-être, que de joie, que d'affection sur tous les visages de ceux qu'il emploie, et comme on travaille avec pbisîr... avec ardeur! — Ab çà! c'est donc uu magicien, que ton H. Ilardy ? — Lu grand magicien, mon père... il a su rendre le travail attrayant ... voilà pour le plaisir... En outre d’un juste salaire, il nous accord** une part dans ses bénéfices, scion uolre capacité, voilà pour l'ardeur qu'on met à travailler; et ce n’tMpas tout : il a fait construire de grands et beaux bâtiments où tous les ouvriers trouvent, à moins de fiais qu’ailleurs, des logements gais et salubres, et où ils jouissent de tous les bienfaits de l’association... Mais vous verrez, vous dis-je... vous verrez! — Ou a bien raison de dire que Farts est le pays des merveilles. Enfin, m'y voilà... pour ne plus te quitter, ni toi ni b bonne femme. — Non, mon père, nous ne nous quitterons plus... — dit Agricoi en éioufr.iutuu soupir; — nous tâcherons, ma mère et moi, dévoua (aire oublier tout ce que vous avez souffert. — Souffert ; qui diable a souffert?... regarde-moi donc bien en b ce, est -ce que j'ai noue d’avoir souffert ? Mordieu ! depuis que. j'ai mis le pied ici, je me sens jeune homme... Tu me verras marcher tantôt, je parie que que je te lasse. Ah çà ! tu te feras beau, hein! garçon? Comme on va nous regarder!... Je parle qu’en voyant ta moustache noire et ma moustache grise, on dira tout de suite : Voilà le père et le (Us. Ah çà ! arrangeons notre journée... Tu vas écrire au père du maréchal Simon que s<*s petites-filles sout arrivées, et qu'il faut qu’il se hâte de revenir à Paris, car il s’agit d’affaires très-importantes p ( iur elles... Fendant que lu écriras, je descendra! dire bonjour à ma femme et à ces chères petites ; nous mangerons uu morceau; ta mère ira à sa messe, car, je vois qu'elle y mord toujours, b digne femme; tant mieux, si ça l’amuse ; pendant ce ieuips-U, nous ferons une course euseiuble. — Mon père, — dit

Agricoi avec embarras* — ce malin, je ne pourrai pas vous accompa guer. — Comment, lu ne pourras pa»? mai» c’est dimanche! — Oui, mou père, — dit Agricoi en hésitant* — mais j'ai promis de revenir toute b matinée à l'atelier pour terminer un ouvrage pressé... Si j'jr manquais... je causerais quelque dommage à M. Hardy. Tantôt je serai libre. — C'est différent, — dit le soldat avec un sourire de regret, — je croyais étrenocr Farts avec toi... ce matin... ce sera ponr plus tard, car le travail... c'est sacré; puisque c’cst lui qui soutient ta mère... C’est égal, c’est vexant, diablement vexant, et encore... Won, je suis injuste... Vois doue comme on s'habitue vite au bonheur... voilà que je grogne en vrai groguanl pour une promenade reculée de quelques heures, moi qui, peudanl dix-huit ans, ai espéré te revoir sans trop y compter... Tiens, je ne suis qu'un vieux fou, vivent la joie et mon Agricol... »

Et, pour se consoler, le soldat embrassa gaiement et cordialement soü fils. .

Cette caresse fit mal au forgeron, car U craignait de voir d'un moment à l’autre se réaliser les craintes de b Mayeux.

« Maintenant que je suis remis, — dit Dagobert en riant, — partons d'affaires : sais-tu où je trouverai l'adresse de tous les notaires de Earis?

— Je ne sais pas... mai» rien n’est plus facile. — Voici pourquoi : j’ai envoyé de Ku&ste par b poste, et par ordre de b mère des deux enfants que j ai amenés ici, des papiers importants a un notaire de Furis. Comme je devais aller le voir des inon arrivée... j’avais écrit son nom et son adresse sur un portefeuille ; mais on me I a volé eu route... et, comnto j'ai oublié ce diable de nom, il me semble que si je le voyais sur cette liste, je me le rappellerais...

Deux coups frappés à b porte de la mansarde Grent tressaillir Agricol. Involontairement il pensa au mandat d’amener lancé contre lui.

Son père, qui, au bruit, avait tourné b tête, ne s'aperçut pas de sou émotion, et dit d'une voix forte : « Entrez. »

La porte s’ouvrit; c’était Gabriel. U portait nne soutane noire et on chapeau rond.

Reconnaître son frère adoptif, se jeter dans ses bras, ces deux mouvements furent, chez Agricoi, rapides comme b pensée.

« Mon frère ! — Agricoi ! — Gabriel ! — Après une si longue absence'

— Enfin te voib !... »

Tels étaient les mots échangés entre le forgeron et le missionnaire étroitement embrassés.

Dagobert, éinu, charmé de ces fraternelles étreintes, sentait ses yeux devenir humides. Il y avait en effet quelque chose de touchaut dans rafleclkra de ces deux jeuues gens, de cu*ur si pareil, de caractère et d’aspect si différents ; car b mâle figure d'Agricol faisait *eocore ressortir la délicatesse de l’angélique physionomie de Gabriel.

« J’étais prévenu par mon père de ton arrivée, — dit enfin le forgeron à son frère adoptif. — Je m’attendais à te voir d'un moment à l’an* Ire... et pourtant... mon bonheur est cent fois plus grand encore que je ne l'esperai*. — El ma bonne mère... — dit Gabriel eu serrant affectueusement les maius de Dagobert, — vous l’avez trouvée en bonne santé ? — Oui. mon brave en faut, sa santé deviendra cent fois meilleure encore, puisque nous voib tous réunis... rien n'csl sain comme la joie...

— Fuis, s’adressant à Agricoi qui, oubliant sa crainte d'être arrêté, regardait le missionnaire avec une expression d'ineffable affection ; — Et quand on pense qu'avec cette figure de jeune fille, Gabriel a un courage de lion... car je lui dit avec quelle intrépidité U avait sauvé les filles au maiécbal Simon, cl tent- 1 de me sauver moi-même... — Mais, Gabriel, qu’as-tu donc au front ? s'écria tout à coup le forgeron qui, depuis quelques instants, regardait attentivement le missionnaire.

Gabriel, ayant jeté son chapeau en entrant, se trouvait justement audessous du châssis vitré dont b vive lumière écbirail son visage pile cl doux ; b cicatrice circulaire qui s'étendait au-dessus de ses sourcils d'une tempe à l'autre, se voyait alors parfaitement.

Au milieu dos émotions si diverses, des événements si précipités qui avaient suivi le naufrage, Dagobert, pendant son court entretien avec Gabriel au château de Cardovüle, n’avait pu remarquer b cicatrice qui ceignait le front du jeune missionnaire ; mais, partageant alors b surprise d'Agricol, il dit : « Mais en effet... quelle est cette cicatrice... que tu as b au front ?... — El aux mains... vois donc... mon père! — s'écria le forgeron en saisissant une <K-s mains que le jeune prêtre avançait vers lui connue pour le rassurer. — Gabriel, mou brave entant, expliquonous ceb... Qui t'a blessé ainsi? » ajouta Dagobert.

Et, prenant à son tour b main du missionnaire, il examina la blessure, pour ainsi dire en connaisseur, et ajouta : « En E&parne, un de mes camarades a été détaché d'une croix de carrefour ou les moines l'avaient crucifié pour l'y laisser mourir de faim et de soif... Depuis, il a porté aux mains des cicatrices pareilles à celles-ci. — Mon père a raison... On le voit, tu as eu les mains percées... moo pauvre frère ! — dit Agricoi douloureusement ému. — Mon Dieu... ne vous occupez pas de cela, — dit Gabriel tt» rougissant avec un embarras modeste. — J’étais allé en mission chez les sauvages des montagnes rocheuses ; ils m’ont crucifié. Ils commençaient à me scalper, lorsque... 1a Providence m'a sauvé de leurs maius. — Malheureux enfant, tu étais doue sans armes? lu n'avais donc pas d’escorte suffisante? — dit Dagobert — Nous oe pouvons pas porter d’armes, — dit Gabriel en souriant doucement, — et nous n’avons jamais d’escorte. — El tes camarades, ceux qui étaient

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ivec loi, comment ne t’ont-9* pis défendu? — t’écria impétueusement igrirol. — Jetais seul... mon frère. — Seul*!. — Oui, seul, avec un lui do. — Cuminent ! tu et allé seul, désarmé, au milieu de ce pay s bar- L irc ? — répéta Dagobert, ne pouvant croire à ce qu'il entendait. ■ — C’est sublime. dit Agrieol. — l a foi ne peut s'uii|mj*c r par la force, — reprit simplement Gabriel, — la per.-uaston peut seule répandre l'évangélique cbarité parmi ces pauvres» sauvages. — Na b lorsque la |>ertuasion ôeboue... — dit Agrieol. — Que veux-tu, mon frère ?... on meurt pour sa croyance... en plaignant ceux qui la repoussent... car elle est Lien luisante à I bumauité. »

Il y cul un moment de profond silence après cette réponse faite avec j une simplicité touchante.

Dagobert te connaissait trop en courage pour ne pas comprendre cet héroïsme à la fuit calme cl résigné ; ainsi que sou fils, il coutempluit Gabriel avec une admiration mêlée de respect.

Gabriel, tans affectation de fuisse modestie, semblait complétemeot étranger aux sentiments qu il faisait naître; aussi, s'adressant au soldat ; j « Qu'avez-vous donc ? — Ce que j’ai ! — s écria le soldat, — j'ai qu'a- ! près Ironie ans de guerre. ■ je me croyais à peu près aussi brave que personne... et je trouve mon maître... et ce mailre... c'est toi. . — Mol... que voulez-vous dire?... qu'ai-je donc fait ? — Mordieu ! sais-tu . que ces braves. hfessurcs*là, — et le vétéran prit avec transport les maint de Gabriel, — tout aussi glorieuses... soûl plus glori"ti&es que les nôtres... à nous autres, batailleurs de profession... — Oui, mou pere dit vrai ! — s'écria Agrieol ; — et II ajouta avec exaltation : — Ab !... voilà les prêtres comme je les aime, comme je les vénéré; charité, courage, résignation ! ! ! — Je vous en prie... ne me vantez pas ainsi... — dit Gabriel avec embarras — Te vanter !... — reprit Dagobert, — ah çà ! voyons... quand j allais au feu, moi, est-ce que j'y allais seul ? esl-CC que mon capitaine ne me voyait pas ? est-ce que me» camarades uélaient pas là ?... est-ce qu’à début de vrai courage je u’aurais pas eu I amour-propre... pour in éperonoer. sans compter les dis de la bataille, Codeur de la poudre, les Lofera des trompettes, le bruit tlu canon, l’ardeur de mon cheval qui me bondissait entre IÔ jambes, le diable et son train, quoi ! saus compter enlin que je sentais I Empereur là, qui, pour ma peau hardiment n ouée, me donnait un bout de galou I ou de ruban pour compresse... Grâce à tout cela, je passais pour crâne .. bon... mais u’es-tu pas mille fois plus crâne que moi, toi, mon brave enfant, toi qui l’en vas tout seul... désarmé... affronter des ennemis cent fois plus féroces que ceux que nous n’abordions, non» autres, que par escadrons et à grands coups de btte avec accompagnement d'obus et de mitraille? — Digue pere... — s'écria le forgeron, — comme uésl beau et noble à lui de te rendre cette justice !... — Ah ! mon frère... sa bonié pour moi lui exagère ce qui est naturel ... — .Naturel... pour des gaillards de la trempe, oui ! — dit le. soldai, - et celle trempe-la est rare... — Oh ! oui, bien rare, car ce courage-là est le plus admirable des courages, — reprit Agrieol. — Comment ! tu sais j aller à une mort pnrsqite certaine, et tu pars seul un crucifix à b main ' pour prêcher b chanté, la fraternité chez les sauvages ils te prennent, ils te torturent, et toi, tu attends la moit sans te plaindre, sius haine, 1 sans colère, sans veugesuce... le pardon à la bouche... le sourire aux : lèvres... et cela au fond des bois, seul, sans qu'on le sache, sans qu'on I le voie, saus autre espoir, si tu en réchappes, que de cacher les blés- j sures sous la modeste robe noire... Mordieu... mou pere a raison, 1 viens doue soutenir encore que lu n’es pas aussi brave que lui ! — Et i eucorc. — reprit Dagobert. — le pauvre entant fait tout cela ponr le ! roi rU Pn t«*e, car, comme tu dis, mon garçon, son courage et ses blés- j sures ne changeront jamais sa robe noire en robe d'évêque. — Je ne | suis pas si désintéressé que je le parais — dit Gabriel à Dagobert en . souriant doucement; — si j’en suis digne, une grande récompense peut ! m'attendre la-haut. — Quant à CCb, mou garçon, je u’y entends rien... ! et je ne disputerai pas avec toi là-dessus... Ge que je soutiens... c’est 1 que rua vieille croix serait au moins aussi bien placée sur la soutane ; (tue sur mou uniforme. — Mais res récompenses ne sont jamais pour d'humble* prêtres comme Gabriel. — dit le forgeron, — et pourtant ri lu savais, mou pere, ce qu'il y a de vertu, de vaillance dans ce que le parti prêtre appelle insolemment le bat elerg é... Que de mérite caché, que de dévouement* ignorés chez ccs obscur* et digues curés de campagne si iiiliuiuaiucmeut traités et tenus sous un joug impitoyable par leuis évêques ! Comme nous, ci» pauvres prêtres sont des travailleurs dont tous les coeurs généreux doivent demander l’affram hissciuenl ! Fils du peuple comme nous, utiles comme nous, que justice leur soit rendue comme à nous... E>t ce vrai, Gabriel?... lu ne me démentiras pas, mou Ikiii frère, car ton ambition, nie disais-tu. eût été d avoir une petite cure de campagne, parce que tu savais tout le bien qu'on y pouvait faire... — Mon désir est toujours le même. — dit tristement Gabriel. — mais malheureusement... — Fui*, comme s’il eût voulu échapper à une pensée chagrine et changer il'entretii-n, il reprit en s'adressant à Dagobert : — Croyez-moi, soyez plus juste, ne rabaissez pas voire courage eu exaltant lmp le nôtre.... votre courage est grand, bien grand, car apré* le combat la vue du carnage doit être terrible pour un cœur généreux... Nous, au moins, si Tou nous tue, nous ne tuons p is... »

A cos mots du missionnaire, le soldat se redressa et le regarda avec surprise.

« Voilà qui est singulier ! dit-il. — Quoi donc, mon pere ? — Ce que Gabriel iim* dit la me rap|tellc ce que j’éprouvais à la guerre à mesure que je vieillissais. — Puis, apres uu moment de siteoce, Dagobert ajouta d'un ton grave et triste qui lie lui était pas habituel ; — Oui, ce que dit Gabriel me rappelle ce qoe j’éprouvais à la guerre., à mesure que je vieillissais... Voyez-vous, mes enfants, plus d une fois, quand te soir d'une grande bataille j’étais en vedette... seul... b nuit... au clair de la lune, sur le terrain qui nous restait, mais qui était couvert de cinq à six mille cadavres, parmi lesquels j'avais de vieux camarades de guerre... alors ce triste tableau, ce grand silence me dégrisaient de r envie de sabrer... (griserie comme une autre) et je me disais : Voilà bien des hommes tués... Pourquoi?... pourquoi?... ce qui ne m'empêchai t pas, bien entendu, lorsque le lenocniain on sonnait la charge, de nie remettre à sabrer comme un sourd... Mais c’est égal, quand, le bras fatigué, j'essuyais après une charge mou sabre tout sanglant sur b crinière de mon cheval... je me disais encore : J'en ai tué. , tué. .. tué... Pourquoi ? »

l.e missionnaire et le forgeron se regardèrent en entendant le soldat faire ce singulier retour vers le passé.

« Hélas! — lui dit Gabriel, — tous les cœurs généreux ressentent ce

3 ue vous ressentiez, â ces heures solennelles où ITv raoc de b gloire a isparu et où l'homme reste seul avec les bons instincts que Dieu a mis dans sou cœur - C’est ce qui le prouve, mon brave enfant, que tu vaut mieux q«tc mol ; car ces nobles in-tinris. comme tu dis. ne font jamais altfndonné. Mais comment diable es-tu sorti des griffes de ces enrages sauvages qui t'avaient déjà crucifié? d

A celte question de Dagobert, Gabriel tressaillit et rougit si visiblement, que le soldat lui dit : « Si lu lie dois ou si tu ne peux pris répondre à ma demande... suppose que je n’ai rien dit — .le n'ai rien à vous cacher ni à mon frere... — dit le missionnaire d’une voix altérée. — Seulement j’aurai de lu peine à vous faire comprendre... ce que je ne comprend» pas moi même... — Gomment cela? — dit Agrieol surpris — Sans doute, dit Gabriel en rougissant, — j’aurai été dupe d'un mensonge de mes sens trompés.. Dans ce moment suprême où j’attendais la mort avec résignation... mon esprit, affaibli malgré moi, aura été tiooipé par une apparence, et ce qui, à celle heure encore, me parait inexplicable, m’aurait été dévoilé plus tard;... nécessairement, j aurais su quelle était cette femme étrange... »

Dagobert, en entendant le missionnaire, restait stupéfait : car lui aussi cherchait vainement à s'expliquer le secours inattendu qui l’avait bit sortir de la prison de l^ipsk k. ainsi que les orphelines.

« Ife quelle femme parles-tu? — demanda le forgeron au missionnaire. — De celle qui m’a sauvé. — C’est une femme qui l’a sauvé des mai» de» sauvages? — dit Dagobert. — Oui , — répondit Gabriel absorlré ilam ses souvenirs, — une femme jeune et belle.. — Et qui était celle femme? — dit Agrieol — Je ne sais... quand je lui ai dtmandé . elle ni'i ; répondu : « Je suis la sœur des affliges. » - El d'où venait-elle? Où al- ■ lail-dle? — dit Dagobert singulièrement intéressé. — « Je vais ott I on ‘ souffre.. » m’a-t-elle ré|>ondii, — repartit le missionnaire, — et elle i continué son chemin vers le nord de l'Amérique, vers ces pays désolé* où In neige est éternelle... et les nuits sans lin... — Comme en Sibérie ... — dit Dag< bevt devenu pensif. — Mais, reprit Agrie ol en s'adressant j G abriel, qui semblait aussi de plus en pies absorbe, — de quelle manière cette femme est-elle venue à ton secours? »

Le missionnaire allait répondre, lorsqu'un coup discrètement trappe a b porte de la chambre renouvela le* craintes qu' Agrieol oubliait oepuh l'arrivée de son frère adoptif.

« Agrieol. — dit une voix douce derrière la porte, — je voudrais u parler à l'instant même.. »

Le forgeron reconnut b voix de la Maveux, et alla ouvrir.

La jeune fille, au lieu d'entrer, se recula d’un pas dans le sombre corridor, et dit d une voix inquiété :

« Mon Dieu, Agrieol, Il y a une heure qu’il fait grand jour, et ta n'es pas encore parti.. . quelle ‘imprudence!... J ai veillé en bas... dans la rue... jusqu’à présent , je u'ai rûm vu d'alarmant... mai» on petit venir |>our j l’arrêter d’un moment à l'autre... Je t’eu conjure... hâte-loi de partir et d’aller chez mademoiselle de Gardovillc... il n'y a pas une minute à per- : dre... — Sam l’arrivée de Gabriel, je serais parti... Mais pouvais-je résister au bonheur de rester quelques instant» avec lui? — Gabriel est ici? — dit la Maveux avec une douce surprise; car, on l’a dit, elle avait été élevée avec lui et Agrieol. — Oui, — reprit Agrieol, — depuis uoe dt'iiii— h**iire il est avec moi et mon père... — Quel bonheur j'aurai aussi à le revoir! — dît la Mayeux. — Il sera sans doute monté pendant que j’étais allée tout à l’heure chez ta mère, lui demander si je pouvais lu; être lionne à quelque chose, à causî de ces jeunes demoiselles... Mai* elles sont si briguées, qu'elle* dorment encore. • Madame Françoise m'a priée de te donner cette lettre pour ton père. . elfe vient de 1a recevoir... — Merci, nia bonne Mayeux... — Maintenant que lu as vu Gabriel... m reste pas pins longtemps... juge quel coup pour ton père... si devant lui on venait t’arrêter, mon Dieu ! — Tu as raison... il est urgent que je parte... Auprès de lui cl de Gabriel, malgré mol j’avais oublié mes craintes...-— l’an» vite... et peut-être dans deux heures, si maib-ninw-lfe de Garrioville te rend ce grand service... lu pourra» revenir bien rassure pour toi et pour les tiens... — G’e*t vrai... quelques minutes encore... et je descends. — Je retourne guetter i la porte ; ri je voyais quelque

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chose... Je remonterais rite t’avertir; mais ne Unie pas. — Sols tranquille... »

La Majora descendit prestement l'escalier pour aller veiller à la porte de la rue, et Agricol rentra dans la mansarde.

« .Mon père, — dit— il à Dagobert , — voici une lettre que ma mère vous prie de lire ; elle vient de la recevoir. — Eli bien ! Us pour moi, mon garçon, a

Agricol lut ce qui suit :

« Madame,

• J’apprends que votre mari est chargé, par M. le général Simon, d'une affaire de la plus grande importance. Veuillez, des que votre mari arrivera à Paris, le prier de se rendre dans mon étude, à Chartres, sans le moiudre delai. Je suis chargé de lui remettre, à lui-mcme et non A d'autres, des pièces indispensables aux intérêts de M. le général Simon.

< Durand, notaire à Cliartres. »

Dagobert regarda *on fils avec étonnement, et lui dit : ■ Qui aura pu instruire ce monsieur de ma prochaine arrivée à Paris? — Peut-être ce notaire dont vous avez perdu l’adresse, et A qui vous aviez envoyé des papiers, mon père, — dit Agricol. — Mais il ne s’appelait pas Durand, et, je m'en souviens bien, il était notaire â Paris, non à Chartres... D'un autre côté, — ajouta le soldat en réfléchissant, — s’il a des papiers d’une grande importance, qu’il ne doit remettre qu'à moi... — Vous ne pouvez. il me semble, vous dis|ienser de partir le plus tôt possible, — dit Agricol presque heureux de cette circonstance qui éloignait son père pendant environ deux jours, durant lesquels son sort, A lui Agricol, serait décidé d'une façon ou d'une autre. — Ton conseil «M bon, — lui dit Dagobert. — Cela contrar ie VOS projets? — demanda Gabriel. — üfi peu, mes enfants; car je comptais passer ma journée avec vous autres... Enfin... le devoir avant tout. Je suis bien venu de Sibérie à Paris... ce n'est pas pour craindre daller de Pairs à G ha rires, lorsqu’il s’agit dune affaire si importante. En deux fois vingt-quatre heures je serai de retour. Mars, c'est égal, c’est singulier ; que le diable m'emporte si je m’attendais à vous quitter aujourd'hui pour aller â Chartres! Heureusement je laisse Rose et- Planche a ma bonne femme, et leur ange Gabriel, comme elles lapjrellcnt, viendra leur teui compagnie. — Cela me sera malheureusement impossible, — dit le missionnaire avec tristesse. — Cette visite de retour à ma lionne mère et A Agricol... est aussi uuc visite d’adieux. — ruminent ! d’adieux? — dirent A la fois Dagobert et Agricol.

— flélas ! oui. — Tu repars déjà pour une autre mission ? — dit Dagobert, — c’est impossible. — Je ne pu» rien vous répondre A ce snjet,

— dit Gabriel en étouffant un soupir; mais d'ici A quelque temps... je ne puis, je ne dois revenir dau* celte maison... — tiens, mou brave enfant, — reprit le soldat avec émotion, — il y a dans ta conduite quelque chose qui sent la contrainte... l'oppression... Je me connais en hommes.. . celui que tu appelles ton supérieur, et que j'ai vu, quelques instants après le naufrage au chAteau de CardovRIe... a une mauvaise figure, et, mordieu ! je suis fâché de te voir enrôlé sous un pareil capitaine. — Nu château de CardovlUe... — s'écria le forgeron trappe de celte ressemblance de nom, — c'est au château de La i do ville qut* l’ou vous a recueillis apres votre naufrage? — Oui, mon garçon ; qu'est-ce qui tVtexine? — Rien, mou père... Et les maîtres de ce chAteau y habitaient-ils? — Non, car le réuisseur, A qui je l’ai demandé pour le remercier de la bonne hospitalité que nous avions reçue, m'a dit que la personne A qui il appartenait habitait Par»... — Quel singulier rapprochement ! — se dit Agricol, si cette demoiselle était la proprietaire du chAteau qui porte son nom... »

Puis, cette réflexion lui rappelant la promesse qu’il avait faite A la May eux, il dit â Dagobert : « Mon père, excusez-moi... mais il est déjà tard... et je devais être aux ateliers à huit heures... — C’est trop juste, mon garçon... Allons... c’est partie remise... à mon retour de Chartres... Embrasse-moi encore une fois et sauve-roi. »

Depuis que Dagobert avait parlé A Gabriel de contrainte, d’oppression. c<* dernier était resté pensif... Au moment où Agricol s'approchait pour lui serrer la main et lui dire adieu, le missionnaire lui dit d’une voix grave, solennelle, et d'un ton décidé qui étonna le forgeroo elle soldat : «t .Mon bon lrère...uo mot. . J’étais aussi venu pour te dire que d'ici A quelques jours... j’aurai besoin de toi... de vous aussi, mon pbre... udmimi vous donner ce nom, — ajoute Gabriel d'une voix émue en se tournant vers Dagobert. — Comme tu nous dis cela... qu'y a— t— il doue ? — s’écria le forgeron. — Oui, — reprit Gabriel, — j aurai besoin des conseils et de l’aide... de deux hommes d'honneur, de deux hommes de résolution: je pu» compter sur vous deux, n’est-ce pas? A toute heure... quelque Jour que ce soit... sur uu mol de moi... vous viendrez? »

Dagobert et son fils se. regardèrent en silence, étonnés de l’acceot de Haitiiel. . Agricol sentit son cirur se serrer... S’il était prisonnier pendant que «ionfrere aurait besoin de lui, comment Dire ?

« A toute heure de la nuit cl du Jour, mon brave enfant, lu peux compter sur nous ! — dit Dagobert aussi surpris qu'intéressé, — lu as un pore et un frère... sers-t'en... — Merci... merci. — dit Gabriel, — vous me rendez bien heureux. -Sais-tu une chose? — reprit le soldat, si ce n'était U robe, je croirais... qu'il s'agit d'un duel... d'un

duel à mort. .. de la façon dont tu nous dis cela !... — D'un duel l ... dit lu missionnaire en tressaillant. — oui... il s'agira peut-être d'un duel

ERRANT. Os

étrange... terrible... pour lequel U me faut deux témoins tels que vous... un Peut... et un Eure... »

Quelques instants après, Agricol. de plus e.i plus inquiet, se rendait en hâte riiez mademoiselle de Gardoville, où nous allons conduire le lecteur.

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