‹ Œuvres illustrees d'Eugene Sue Le juif errantChapitre 33 sur 95 · CHAPITRE Vil · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vil

L’stctrmouche.

En entrant, mademoiselle de Cardovi.'îe Jeta sur un fauteuil son chapeau rie castor prb, qu elle avait mis pour traverser le jardin : on vit alors sa belle chevelure d ur qui tombait de chaque côté de son visage en longs et légers tire-boni hons, et se tordait en gosse natte derrière sa téle.

Adrienne se présentait sans hardiesse, mais avec une al-ance par, aile; sa physionomie était gaie, souriante; ses grands yeux noirs semblaient encore pl is brillants que de coutume. Lorsqu’elle aperçut l’abbé d’Aigrignv, elle fil un mouvement de surprise, et un sourire quelque peu moqueur effleura ses lèvres vermeilles. Apres avoir (ait uu gracieux signe de télé au docteur, cl passé devant le baron Trineaud sans le regarder, elle salua b princesse d’une demi-révérence du meilleur et du plus grand air.

Quoique la démarche et la tournure de mademoiselle Adrienne fussent d’une extrême distinction, d’une convenance parfaite et surtout empreintes d une grâce toute féminine, uu y sentait pourtant un je ne sais quoi de résolu, d indépt-tidaul et de fier, très-rare chez les femmes, surtout chez les jeunes filles de son âge ; enfin ses mouvements, sans être brusques, n’avaicut rien de contraint, de roidc ou d’apprêté , ils étaient, si cela se peut dire, francs et dégagés comme son caractère ; on y sentait circuler la vie, la sève, b jeunesse, cl I on devinait que celle orgaui-ation, complètement expau>ive, loyale et décidée, n’avait pu jusqu’alors se soumettre a la compression d un rigorisme affecté.

Chose assez bizarre, quoiqu'il fût homme du monde, homme de grand esprit, homme d’églbe des plus remarquables par son éloquence, et surtout homme de domination et d autorité, le marquis d'Aigrigny éprouvait un malaise involontaire, une gène inconcevable, presque pénible... en présence d' Adrienne de Cardoviile; lui toujours si maître de soi, lui habitué à exercer une influence loute-po, saule, lui qui avait souvent, .111 nom de son ordre, traité au moins d'égal à égal avec des tâtes couronnées, se sentait embarrassé, au-dessous de lui-même, en présence de celte jeune Idle, aussi remarquable par sa franchise que par son esprit et sa mordante ironie... Or, comme généralement les hommes habitué* à imposer beaucoup aux autres sont très-près de haïr les personnes qui, loiu de subir leur influence, les embarrassent et les raillent, ce n'était pas précisément de l'affection que le marquis portait à la nièce de la princesse de >a'inl-Dizier. Depuis longtemps même, et contre son ordinaire. il n’essayait plus sir Adrienne celte séduction, cette lasciuation de la parole, auxquelles il devait habituellement un charme presque irrésistible; il se montrait avec cite sec, tranchant, sérieux, et se réfugiait dans une sphère glacée de dignité luulaine et de rigidité austère qui paralv.siient rimiplét ornent les qualités aimables dont il était doué et doul îl tirait d'ordinaire un ri excellent cl si fécond parti... De tout ceci Adrienne s'amusait fort, mais très- im prudemment , car les motifs les plus vulgaires engendrent souvent des naines implacables.

Ces antécédents posés, on comprendra les divers sentiments et les intérêts variés qui animaient les différents acteurs de celte scène. Madame de Saint-Dizicr était assise dans un grand ail coin du foyer I.e

marquis d'Aigrigny se tenait debout devant le feu. Le docteur baleinier, assis près du bureau, s’ était remis à feuilleter la biographie du baron Tripeaud. Et le baron semblait examiner très-attentivement uu tableau de sainteté suspendu à la muraille.

a Vous m’avez lait demander, ma tante, pour causer d'affaires importantes? — dit Adrienne, rompant le silence embarrassé qui régnait dans

le salon depuis son entrée. — Oui, mademoiselle, — répondit La princesse d un air froid et sévère, — il s'agit d'un entretien des plus graves.

— Je suis à vos ordres, ma tante... Voulez-vous que nous passions dam votre bibliothèque? — C’c«l inutile... nous causerons ici. Puis s'adressant au marquis, au docteur el au barou, elle leur dit : — Messieurs, veuillez vous asseoir, a

Ceux-ci prirent place autour de la table du cabinet de b princesse.

« Et en quoi l'enlietieii que nous devons avoir peut-il regarder ces messieurs, ma tante? — demanda mademoiselle de Cardoviile avec surprise. — Ces messieurs sont d'anciens amis de notre famille ; tout ce qu: vous peut intéresser les touche, et leurs conseils doivent être écoutés el accepté* par vous avec respect. — Je uc doute pas, ma taule, de l’amitié toute particulière de M d'Aigrigny pour notre famille ;... je doute encore moins du dévouement profond et désintéressé de M. Tripcaud : M. baleinier est un de mes vieux amis ; mais, avant d'accepter ce> messieurs pour spectateurs... ou, si vous l'aimez mieux, ma tante, pour confidents de notre culrcüen, je désire savoir de quoi nous devons nous entretenir devant eux. — Je croyais, mademoiselle, que |»armi vos singulières prétention*, vous aviez du moins... celle de la franchise et du courage. — Mon Dieu! ma tante, — répondit Adrienne souriant avec une humilité moqueuse, — je u ai pas plus de prétention à la franchise et au courage que vous n'en avez à la sincérité et à la bonté ; convenons donc bien, une fois pour toutes, que nous somme-- ce que nous sommes. . . sans prétention.-.— Soit, — dit madame do Sainl-Uizier d'un ton sec, — depuis longtemps je suis habituée aux boutades de votre esprit indépendant ; je crois donc que, courageuse et franche comme vous dites l'être, vous ne devez pas craindre de dire devant des personnes aussi graves et aussi respectables que ces messieurs, ce que vous me diriez à moi seule. — C'est donc un interrogatoire en forme que je vais subir, et sur quoi?— Ce n’est pas un interrogatoire , mais comme j'ai le droit de veiller sur vous, mais comme vous abusez de plus en plu* de ma folle condescendance à vos caprices... je veux mettre un terme à ce qui n'a que trop duré, je veux, devant des amis de notre famille, vous signifier mon irrévocable résolution quant à l'avenir... Et d'abord jusqu'ici vous vous êtes fait une idée très-wusse et très-incomplète de mon pouvoir sur vous. — Je vous assure, ma tante, que je ne m'en sois bit aucun»* idée juste oti fausse, car je n’y ai jamais Songé. — C’est ma faute; j’aurais dû, au lieu de condescendre a vos fantaisies, vous faire sentir plus rudement mon aurorité; niais le moment est venu de vous soumettre : le blâme sévere de mes amis m’a éclairée à temps... votre caractère est entier, indépendant, résolu ; il but qu’il change, entendez-vous? et U changera de gré ou île force, c’est moi qui vous le dis. »

A ccs mots, prononcé* aigrement devant des étrangers, et dont rien ne semblait autoriser la dureté, Adrienne redressa fièrement b tête: mais, se contenant, die reprit en souriant ;

« Vous dites, ma tante, que je changerai ; ceb ne m’étonnerait pas... On a vu des conversions... si bizarres!»

La princesse se mordit les levres

« Une conversion sincère n’est jamais bizarre, ainsi que vous l’appelez. mademoiselle. — dit froidement l’abbé d’Aigrigny ; — mais, au contraire, très-méritoire el d'un excellent exemple. — Excellent ? — reprit Adrienne; — c’est selon... car enfin si l’on convertit ses défauts... en vices. .. — Que voulez- vous dire, mademoiselle ? — s’écria b princesse.

— Je parle de moi, ma tante ; vous me reprochez d’être indépendante et résolue... Si j'allais par hasard devenir hypocrite et méchante? Tenez... vrai... je préTere garder me* chers petit* défauts, que j’aime comme des entants gâtés. . je sais ce que j'ai... je ne sais pa* ce que j'aurais, — Pourtant, mademoiselle Adrienne, — dit M ie barou Tripeaud d'un air suffisant el sentencieux, — vous ne pouvez nier qu une conversion... — Je crois monsieur Tripeaud extrêmement fort sur la conversion de toute espèce de choses en toute espèce de bénéfices, par toute espece de moyens, — dit Adrienne d'uu ton sec et dédaigneux: — mais il doit rester étranger à cette question. — Mais, mademoiselle,

— reprit le financier en pnisant du courage dans un regard de b princesse, — vous oubliez que j’ai ITiounenr d'être votre subrogé

j tuteur... et que... — 11 est de fait que M. Tripeaud a cet honneur-la, et | je n’ai jamais trop mi pourquoi, — dit Adrieuoc avec un redoublement de hauteur, sans même regarder le baron ; — mais il ne s'agit pas de deviner des énigmes ; je désire donc, ina tante, savoir le motif et le but de cette léuuioii. — Vous allez être satisfaite, mademoiselle , je vais m'expliquer d oué façon très-nette, 1res- précise ; vous allez connaître le plan de la conduite que vous aurez, à tenir désormais; et, si vous retiriez de vous y soumettre avec l obéissancc el le respect que vous devez à mes ordres, je verrais ce qui me resterait à faire... b

Il est imjMJSsiblc de rendre le fini impérieux, Pair dur de b princesse en prononçant ces mois, qui devaient faire bondir une jeune fille jusqyalors habituée â vivre, jusqu’à un certain point, à sa guise: pourtant, peut-être contre l'attente de madame de Saint-Dizier, au lieu de répondre ! avec vivacité, Aérienne b regarda fixement et dit en riant :

1 « Mais c’cst une véritable déclaration de guerre; cela devient trê*-

amusant... — Il ne s'agit lias de déclaration ue guerre, — dit durement l'abbé d'Aigrigny, blessé aes expressions de mademoiselle de Cardoviile. ! Ah '. monsieur i abbé, — reprit edlo-ci, — vous, uu ancien colonel, vous êtes bicu sévere pour une plaisanterie... Vous qui devez taui à la . guerre... vous qui. grâce & file. avez commande uu régiment frauçais.

après vous être battu si longtemps contre la France .. pour connaître le fort et le faible de ses ennemis, bleu entendu. »

A ces mm.- qui hii rappelaient de> souvenirs pénibles, le marquis rou— fit; il allait répondre, lorsque la princesse s'écria :

« En vérité, mademoiselle, ceci est d'une inconveuancc intolérable. — Soit, ma tante, j'avoue mes torts ; je ne devais pas dire que ceci est amusant, car, en vérité, ça ne l'est pas du tout... mais c'est du moins îrt-S'Ciirieux... et peut-être même, — ajouta la jeune tille après un niuinrat de silence, — peut-être même assez audacieux... et l'audace me phlt... Puisque nous voici sur ce terrain, puisqu'il s’agit d'un plan de moduilc auquel je dois obéir sous peine... de... — puis s interrompant et stressant à sa tante : — Sous quelle peine, ma tante?... — Vous le s a u re z ... Poursuivez... — Je vais donc, aussi moi, devant ces messieurs, vous déclarer d'une façon 1res- nette, très-précise, la détermination que jai prise ; comme il me fallait quelque temps pour qu’elle fût exécutable, je ne vous en avais pas parlé plus tôt, car, vous le savez... je n’ai pas l'habitude de dire ; Je lerai cela.... mais : Je fuis ou j'ai fait cela. — iVrtamcmcnt, et c'est cette habitude de coupable indépendance qu'il but briser. — Je ne comptais donc vous avertir de ma détermination que plus tard ; mais je ne puis résister au plaisir de vous eu faire part aujourd'hui, kmt vous me paraissez disposée à l'eutendre et à l'accueillir... .Mais, je vous en prie, ma tante, parlez d’abord... il se peut, après tuai, que nous nous soyons complètement rencontrées dans nos vues. — Je vous aime mieux ainsi, — dit la princesse, — je retrouve au moins co vous le courage de votre orgueil et de votre mépris de toute autorité: vous parlez d'audace... la vôtre est grande. — Je suis du moins fort déridée à faire ee que d’autres par faiblesse n’oseraient malheureusement pas... Moi j'oserai... Leci est net et précis, je pense. — Très-net et trèsprécis, — dit la princesse en é< bougeant un signe d'intelligence et de uli&ciion avec les antres acteurs de cette scène. — Les positions ainsi établies, simplifient beaucoup les choses.. . Je dois seulement vous avertir, dans votre intérêt, que ceei est très-grave, plus grave que vous ne le pensez, et que vous n'auriez qu'un moyen de inc disposer à l’imlulgçoee, ce serait de substituer à l'arrogance, et à l'ironie habituelle de votre langage la modestie et le respect qui conviennent à une jeune fille. »

Aérienne sourit, mais ne ré|K>ndit rien.

Quelques secondes de silence et quelques regards échangés de nouveau entre la princesse et set trois amis, annoncèrent qu'a ces escarmouches plus ou moins brillantes allait succéder un combat sérieux.

Mademoiselle de Cardoville avait trop de pénétration, trop de sagacité, pour ne pas remarquer que la princesse de Saint-Dizier attachait une put importance à cet entretien décisif ; mais la jeune tille Ht comprenait pas comment sa tante pouvait espérer de lui imposer sa volonté ah* Klbe; la menace de recourir à des moyens de coercition lui semblait avec raison une menace ridicule. Néanmoins, connaissant le caractère vindicatif de salante, la puissance téuébreuse dont elle dispsnil . les terribles vengeances qu'elle avait quelquefois exercées: réfléchissant enfin que des hommes dans b position du marquis et du médei in ne seraient pas venus assister à cet entretien sans de graves motifs, un moment lu jeune tille rèlléchit avant d engager la lutte.

Mais bientôt, par cela même qu'elle pressentait vaguement, il est vrai, un danger quelconque, loin de faiblir, elle prit à cœur de le braver et l’exagérer, si cela était possible, l'indépendance de ses idées, et de ■uiutrnir, ou tout et pour tout, la détermination quelle allait de son tôle notilier à la princesse de Saint-Dizier.

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