‹ Œuvres illustrees d'Eugene Sue Le juif errantChapitre 41 sur 95 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

L« confcuiQimil

Bien de plus triste que l’aspect de la paroisse de Saint-Meiry par ce jour d'hiver lias et neigeux. Un moment Françoise fut gnûqtf sous le porche par un lugubre spectacle.

iVudant qu'un prêtre murmurait quelques parole* à voix basse, deux ou liois chantres crottés, eu surplis sales, psalmodiaicut U prime des morts d'un air distrait et maussade autour d'un pauvre cercueil de sapin, qu'un vieillard cl un en huit misérablement vêtus accompagnaient seuls en sanglotant. .M. le suisse et M. le bedeau, fort coulr.triés d'être dérangés pour un enterrement si pileux, avaient dédaigné de revêtir leur livrée, et attendaient, en bâilla;, t d impatience, la Jiu du cette cérémonie, si indifférente pour la fabrique; enfin, quelques goutte» d'eau sainte tombèrent sur le cercueil, le prêtre remit le goupillon au bedeau et se retira.

Alors il se passa une de ccs scènes honteuses, conséqueuu s forcées d'un trafic ignoble et sacrilège, une de ces iudigues sertie» si iréqueuics lorsqu'il s’agit de l'enterrement du pauvre, qui ue peut pas payer ui cierges, ui grand' messe, ni violons, car il y a maintenant de» violons pour les morts (I).

Le vieillard tendit la main au bedeau pour recevoir de lui le goupillon.

« Tenez... et faites vite, » dit l'homme de sacristie eu soufflant dans ses doigt*.

L'émotion du vieillard était profonde, sa faiblesse extrême; il resta un moment immobile, tenant Li goupillon serré dans su main I ambiante. Dans celte biere était sa fille.., la more de lYufaiil eu lui b, ns (lui pleurait à côté de lui... Le cœur de cet homme se brisait à le pensée de ce dernier adieu... il restait sans mouvement;... des sanglots convulsifs soulevaient sa poitrine.

« AU çh ! dépêchez-vous doue 1 — dit brutalement le bedeau ; — estce que vous croyez que nous allons coucher ici? »

Le vieillard se dépêcha. Il fil le signe de la croix sur le cercueil, et, se baissant, il allait placer le goupillon dans la nuiin de son petit-fils, lorsque le sacristain, trouvant que la chose avait suffisamumut duré, ûia l'aspcrsoir des mains de Feuf.uil, et fit signe aux hommes du corbillard d'enlever prestement la bière : ce qui fut fait Uj.

m Etait-il Lunhôi, ce vieux ! — dit tout bas lu suisse au bedeau en regagnant la sacristie, — c'est à peine si nous aurons le temps de déjeuner et de nous babiller pour loulcr renie ut ficelé Je ce matin... A la bonne heure, voilà un uiort qui eu vaut la peine... En avant la h a Ilebarde 1... — Et les épaulette* de colonel, pour donner dans l'œil à la loueuse de chaises, scélérat '. — dit le bedeau d un air uarquoi». — Que

’ (M A S»iul-Tfaoau«-d Aqoûx

(S) llutonjuc.

veux -lu, Calilbrd ! on est bel liomrne, et ça sc voit, — répondit le suisse d'un air triomphant ; — je lie peux pas non plus éborguer les femmes pour leur tranquillité. >

Et les deux hommes entrèrent dans la sacristie.

La vue de (‘enterrement avait encore augmenté la tristesse de Françoise. Lorsqu’elle entra dans l'églbe, sept on huit personnes, disséminées sur des chaises, étaient seules dans cet édifice numide et glacial.

L'un des donnru-r dVau bénite, vieux drôle à figure rubiconde, joyeuse et avinée, voyant François s'approcher du bénitier, lui dit à voix basse : « M. l'abbé Dubois n’est nas encore entré en boite, dépêchez-vous, vous aurez Fétrenne de sa liaibe. »

Françoise, blessée de cette plaisanterie, remercia l’irrévérencieux sacristain, se signa dévoiement, fit quelques pas dans l'église et sc mit à genoux sur la dalle pour taire sa prière, quelle faisait toujours avant d'approcher du tribunal de la péuileuce.

Cette prière dite, elle sc dirigea vers un renfoncement obscur où se voyait noyé dans l'ombre un confessionnal de chêne, dont la porte , à clairevoie, était intérieurement garnie d’un rideau noir. Les deux places de droite et de gauche se trouvaient vacantes : Françoise s'agenouilla du côté droit cl resta quelque temps plongée dans les relie xious les plus amères.

A u bout de quelques minutes un prêtre de haute taille et à cheveux gris, d'une physionomie grave et sévère, portaul uue longue soutauc noire, s'avança lentement du fond de l’uu des bascôtés de l'église. Un vieux |>clil homme voûté, mal vêtu, s’appuyant sur un paia-

e uic , raccompagnait I pur but quelquefois 1ms à l'oreille, alors le prêtre s'arrêtait pour l'écouter avec uue profonde et respectueuse déférence. Lorsqu'ils furent auprès du confessionnal , le vieux petit homme y ayant aperçu Françoise agenouillée. regarda le prêtre d'un air interrogatif.

« C’est elle... — dit ce dernier. — Ainsi dans deux ou trois heures ou attendra les deux jeunes filles au couvent de Sainte-Marie... j’y compte, — dit le vieux petit homme. — Je l’espèrepour leur salut. » répondit gravement le prêtre en s’inclinant. Il entra dans le confessionnal. Le vieux petit homme quitta l’église. Ce vieux petit homme était Itodin; c’est en sortant de Saint-Merry qu'il s'était rendu d.ms la maison de santé, afin de s’assurer que le docteur Baleinier exécutait fidèlement ses instructions à l'égard d'Adrienne de Cardoville Françoise était toujours agenouillée dans l'intérieur du confessionnal ; une des chatières latérales s’ouvrit, et une voix paria. Cette voix était celle du prêtre qui, depuis vingt ans. confr-sait b femme de Dagobert, et avait sur elle une influence irrésistible et toule-puissaule.

f Vous avez reçu ma lettre? — dit b voix. — Oui mon père. — C’est bien... je vous écoute... — Bénissez- moi, mon père, parce que j'ai péché, » dit Françoise.

La voix prononça b formule de la bénédiction.

La femme de Dagobert y répondit amen, comme il convient ; dit son Con/iieor jusqu'à : Crû ma faute ; rendit compte de b façon dont die avait accompli sa dernière pénitence, et en vint à I énumération des nouveaux pochés commis depuis l'absolution reçue. Car cette excellente femme, ce glorieux martyr du travail et de l'amour maternel, croyait toujours pécher: sa eouscience était incessamment bourrelée par b crainte d'avoir commis ou ne sait quelles iurouipréheiisiblcs peccadilles. Cette dout e et courageuse créature qui, apres une vie entière de dévouement, aurait dû se reposer dans le calme et dans b sérénité de sou âme. se regardait comme uue grande pécheresse, et vivait dam uue angoisse incessante, car elle doutait fort de son salut.

« Mon pore. — dit Françoise d’une voix émue, — je m'accuse de n'avoir pas bit ma priere du soir avaul-hicr... Mon mari, dont j'étais

séparée depuis bien des années, est arrivé... Alors le trouble, le saisissement, la ioie de son retour... m ont fait commettre ce grand |»éché dont je m'accuse. — Ensuite?

— dit b voix avec uu accent sévère qui inquiéta Françoise. — Mon père... je m'accuse d'élre retombé»' dans le même pêche hier soir. ..J'étais dam uue mortelle inquiétude;... mon fils ne rentrait pas... je t'attendais de minute. ..

en minute l'heure a passé dans ces inquiétudes... — Ensuite?— dit b voix. — Mou père... je m’accuse d'avoir menti toute cette semaine à mon lils en lui dbant qu'écoutant ses reproches sur b faiblesse de ma santé, j'avais bu uu peu de vin à mon repas. .

J’ai préféré le lui Liisser ; il en a plus l»esoln que moi : il travaille tant! — Continuez, — dit la voix.

— Mon père, je m’accuse d'avoir ce matin manqué uu moment de résignation en apprenant que mou pauvre fila était arrête :...

au lieu de subir avec respect et recounaissaure b nouvelle épreuve que h- Seigneur.. m’eu voyait...

nébs! je me suis révoltée dans ma don- ■ leur... et ie m'eu accuse. — Mauvaise semaine, — dit la voix de plus en plus sévère, — mauvaise semaine.. . toujours vous avez mis b créature avant le Seigneur ...

Enlin... poursuivez. .

— Hélas ! mon père, — dit Françoise avec accablement, — je le sais, je suis une grande pécheresse... et je crains d'élre sur b voie de péchés bien plus graves. — Parlez! — Mou mari a ramené du fond de b Sibérie Oeuv jeunes Orphelines... filles de M. le maréchal Simon... Hier matin, j. les ai engagées à faire leurs prières, cl j'ai appris par elles, ave. autant de frayeur que de désolation, qu'elle ue connaissaient au. iu> des mystères de b foi, quoiqu'elles soient âgées de quinze au> ; elles n'ont jamais approché d’aucun sacrement, et elles n'oul pas même reçu le baptême, mon père... pas même le haplémc!... — Mais ce *ool donc des idolâtres? — s’écria b voix avec un accent de surprise courroucée. — C'est ce qui me désole, mou pere, car moi et mou mari reu>-

Faringhea.

plaçant des péri

les parents de ces jeunes orphelines, nous serions coupable-, leur pension, et malheureusement encore mon (ils vient d'être mis en péchés qu’elles pourraient commettre, n'est-ce pas, mon pere? — prison pour des chants qu’il a (ails. — Voilà où mène... l'impiété... —

Certainement... puisque vous remplacez ceux qui doivent veiller sur leur imc; le pasteur répond de scs brebis dit ui voit. — Aussi, mon pire, dans le cas où elles seraient en péché mortel, mol et mon mari

dit sévèrement la voit; — voyez Gabriel... il a suivi mes conseils... et, à celle heure... il est le modèle de toutes les vertus chrétiennes... — Mon üls Agricol a aussi bien des qualités, mon père... il est si bon. si

serions en péché mortel? — Oui, — dit la voix; — vous rempla- . dévoué... — Sans religion, — dit (a voit avec un redoublement de sera leur pere et leur mère, cl le pere et mcre soûl coupable de tous I vérité,— ce que vous appelez des qualités sont de vaines apparences : au

les pèches que commettent leurs enfant».

Jonque ceux-ci pèchent parce qu‘ ils n’ont pas reçu une éducation chrétienne.

— Hélas! mon père...

que dois-je «rat Je m'adresse à vous comme à Dieu... Chaque jour, chaque heure que ces pauvres jeunes filles pissent dans néoUtrie peut avancer leur damnation éternelle, n'est-ce pas, muo pere?... — dit Françoise d'une voix profondément émue.

— (hn... — répondit b *oit, — et cette terrible responsabilité poc main tenant sur vo« et sur votre mari: sous avez charge (Times... — Hélas !

noo Dieu... prenez pitié de moi, — dit Françoise en pleurant. — Il ne faut pas »o» désoler ainsi, — reprit b voix d'un ton pim doux; — hetirru •flneot pour ces infortunée», elles vous out rencontrée dans leur roule... Elles auront en vous et en votre ■an de bons et saints exemples... car votre ■un, autrefois impie, pratique maintenant K* devoirs religieux, je suppose? — il faut prier pour lui. mon pire... — dit Irtsle- ■mt Françoise, — La friceuel’a pas encore tombé... C’est comme œno pauvre enfant...

quelle n’a pas encore touché non plus... Ah!

■on pere, — dit Frantuw en essuyant ses bnnes — ces pen- Mk sont ma plus tourte croix. — Ainsi, ai votre mari ni votre

H* ne pratiquent

—dit la voix avec réfleiioo, — ceci est tos- grave, très-gra- ’e... L’éducation rdir«se de ces deux malheureuses jeunes (Htos est tout entière > hire... Elles auroul r h« vous, à chaque iutiQt sous les yeux, de déplorables exempfc» .. Prenez garde...

je vous l’ai dit... voua »*« charge d’.imes... Votre responsabilité est immense... — Mon Dieu! nwo pere... c’est ce qtii me désole... je ne sais comment faire. Venez à tnoo secours, donnez-moi vos conseils : depuis vingt ans. votre voix est pour moi b voix du Seigneur. — fch bien f il faut vous entendre avec

mari et mettre cea Infortunées dans une maison religieuse... où <® toi instruira. — Nous sommes trop pauvres, mon père, pour payer

Couehe-tout-nu.

moindre souffle du démon elles disparais- MBI . car le démon demeure au fond do 100(6 à me sans religion.— Ah! mon pauvre fils! — dit Françoise cil pleurant, — je prie pourtant bien chaque jour pour que la foi leclaire... — Je vous l’ai toujours dit,

— reprit l.i voix, — vous avez été trop faible pour lui; à cette heure Dieu vous en punit: il fidiaiL vous séparer «le ce fils irréligieux, ne pas consacrer son impiété en l’aimant comme vous faites : quand on a un membre gangrené, a dit l'Ecriture, 011 se le retranche ... — Hélas !

mon- père... vous le savez , c’est la seule fois que je vous ai désobéi... je liai jamais pu me résoudre à me séparer de mon (ils...

— Aussi... votre salut est-il incertain; mais Dieu est mi-éricordieux... ne retombes pasdans la même faute au sujet ’de ces deux jeunes tilles que la Providence vous a envoyées pour que vous les sauviez de l'éternelle damnation .qu'elles n’y soient pas du inoius plongées par votre coupable indifférence. — Ah ! mon père... j’ai bien pleuré, bien prié sur elles

— Ci la ne suffit pas...

ces malheureuses ne doivent avoir aucune notion du bien et du mal. I « tir mie doit être un abîme d«' scandale et d'impuretés...

élevées par une mère impie et par 1111 soldai sans foi. — (Ju.mi à cela, mou père, — dit naïvement Françoise, — rassurez-vous, elles sont douces comme des auges, et mou mari, qui ne les a pas quittées depuis leur naissance . dit qu’il n’y a pas «le meilleurs cœurs. — Votre mari a été pendant toute sa vie en péché mor-

, — dit dunmenl

tel

la voix, — il n’a pas caractère pour juger de l’état des âmes, et,, je vous le répile, puisque vous remplacez les parents de ces infortunées, ce n est pas demain, c’est aujourd'hui, à l'heure même, qu’il faut travailler à leur sabir, sinon vous encourrez une responsabilité terrible. — Mon Dieu, cela est vrai, je le sais bien, mon père... et celte crainte m'est au moins aussi affreuse que la douleur de savoir mon fils arrêté... Mais, que (aire?...

— Trp. il» (*• v« Dtiikl.j-Duj.fe, roc Saini-Lonia, 44, au Mirai*.

instruire ces jeunes filles chez nous, je ne le pourrais pas : je n'ai pas b KkkC — je n’ai que la loi; et puis mon pauvre mari, dans son awngfcment , plaisante sur ces saintes choses , que nw» fils respwie en ma présence par égard pour moi — Encore une fois, mon père... je vous en conjure, venez à mon secours... que foire? COasdHet-fllÔI* — On ne peut pourvut pas abandonne; à une Hlroiable

I ii-rdition ces deux jeunes âmes. — dit la voix apres un moment de sience; — il n'y a pas deux moyens de salut... il n’y en a qu'un seul... les placer dans une uiateon religieuse, où elles né soient entourées que de saints et pieux exemples. — Ab ! mon père, si nous n'étions pas si pMtKSi ou si du moins je pouvais encore iravaEjrtt je tâcherais de gagner de quoi payer leur pension, de là ire comme j'ai fait pour KabrM.. Malheureusement,' ma vue est complètement perdue; Mb, j’y prtw, mon père... vous connaissez tant d'ùnjesifhnlaWesi.. si voua poux iet les itrtéresser en faveur de ces deux pauvres orphelines? — Mais I or pire, où est-il? — Il était dans l'Inde; tn-mmarl ui'a dit qu’il dort *nïter en France prochainement... maisrten h "est certain... et puis encore une chose, mon pire : te cœur me saiRtH rail de voir ces pauvres enfants partager notre misère... cl clic va être bien grande car nom. ne vivons que du travail de mon fils. — Ces jeunes filles n'ont donc- aucun parent Ici ? — dit la voix. — Je ne crois pas, mon père. — Et c’est leur mère qui les a confiées à votre mari pour lés amener en France ?—. Oui, mon père : et il a été obligé de partir hier pour Chartres pour une affaire très-pressée, m'a-t-il dit. »

(Ou se rappelle que Dagobert n'avait pas jugé à propos d’instruire sa tourne des es|énncrt que les fille* du maréchal Simon devaient fonder sur la médaille, et qu'elles-mémes avaient reçu du soldat l'expresse recommandation de n'eu pas parler même à François )

« Atosl. — reprit la voix après quelques moments de silence,— votre mari n'est pas à Paris ? — Non, mon père, il reviouha sans doute ee soir on demain matin. — Ecoutez, — dit la voix après une nouvelle pause, — chaque minute perdue pour le salut de ces d*itx jeunes filles est uu nouveau pas mi'efiea font dans une voie dé Jierdilfod. D'un moment â l’antre, la main de Dieu peut s'appesantir sur elles, car lui seul sait l'heure de notre mort ; cl mourant daiis l'étal où elles sont, elle* seraient damnées peut-être pour l'éternité ; dé* aujourd'hui même, il faut donc ouvrir leurs yeux la lumière divine, et les mettre dans une maison religieuse. Telest votre devoir, tel serait votre désir? — Oli ! oui... mon père !... mais malheureusement je suis trop pauvre, je vous l’ai dit . — Je le sais, ee n'*M ui le zèle ni la foi qui vou^manqm tu ; mais fussiezvous capable de diriger ces jeunes filles, les exemples toupies de votre mari, de votre fils, détruiraient quotidiennement voir* ouvrage. d'autre* doivent doiy faire pour ces orpheline» , au nom de la charité chrétienne» ce que vous ne pouvez faire, vous qui répondez d'elles... devant Di<*u. — Ah ! mon père, si grâce à vous cette nonne œuvre s'accomplissait, quelle serait ma reconnaissance ! — Cela n’est pas impossible ; je connais la supérieure d'un couvent où tel jeunes filles seraient instruites comme elles doivent l’être: 1e prix île leur pension serait diminué eu laveur de leur pauvreté : mais, si minime qu'elle soit, il faudrait la payer. Il y a aussi nn trousseau à fournir. Cela, pour vous, serait encore trop Cher? — Hélas ! oui, mou père! — En prenant un peu sur mou fonds d'aumônes, en m'adressant a certaines personnes généreuses, je pourrais compléter la somme nécessaire, cl faire ainsi recevoir les jeunes filles au cob vont. — Ah! mon père, von êtes mon sauveur, et celui de ces enfants. — Je te désire... mais, dans l'Intérêt même de leur salut, et pour que ces mesures soient efficaces, je dois mettre plusieurs conditions à l'appui que je vous offre. — Ah ! ditre-lcs, mon pere, elte* sont acceptées d'avance. Vos commandements sont tout pour moi.— D'abord elles seront conduites ce matin même au couvent par ma gouvernante, à qui vous les amènerez tout a l’heure. — Ah ! mon père, c est impossible! — s'écria Françoise. — Impossible 1 et pourquoi? — En l'absence <lc mon mari. — Eh bien? — Je n'ose prendre une détermination pareille sans le consulter. — Non-seulement il ne faut pas It* consulter, mais il faut que ceci soit fait (M-ndant son absence. — dominent, mon père, je ne pourrais pas atli-tidrc son retour? — Pour deux raisons, — reprit sévèrement la voix, — il faut vous en garder : d'abord parce que, dans son impiété endurcie, il voudrait certainement s'opposer à votre sage et pieuse résolution; puis il est indispensable que les jeunes filles rompent toute relation avec votre mari, et, pour cela, il faut qu'il ignore le lieii de leur retraite. — .Mais, mon père. — dit Françoise en proie à une hésitation et à un embarras cruel, — c'est à mon mari que l oti 8 confié ces enfants : et disposer d'elles sans son aveu, c’est... a lai vvdx interrompit Françoise.

« Pouvez-vous, oui ou non, instruire tes jeunes filles chez vous? — Non, mon pere, je ne le peux pas.— SiHitetro*, oui ou non, exposéesà Pester dans l'impénitcncr finale en demeurant chez vous? — Oui, mon père, elles y sont exposées. — Etes-vous, oui ou non, responsable des péchés mortels qraM peuvent commettre, puisque vous remplacez leurs parents? — Hélas!’ oui, mon pere. j’en suis responsable devait Dieu ! — Est-ce, oui ou non, dans l'intérêt de leur salut éternel què je vous enjoins de Ici mettre an couvent aujourd'hui même ? — C'est pour leur salut, mon père. — Eh bien ! maintenant choisissez... — Je vous en supplie, mon pere, dites-moi si j’ai le droit de dispo-er d elles sans l'are» de mon mari. — l.e droit ! mais il ue s’agit pas seulement de droit; S s'agit pour vous d'un devoir sacré 4 Us serait, n est-ce pas, votre devoir

d'arracher ces infortuné» s du milieu d’uu incendie, malgré la défense de votre mari ou en son absence ? Eli bien ! ce n'est pas d'un iuccudie qui ue brtMe que te corps que vous devez tes arracher, c’est d’un incendie où leur âme brûlerait pour l'éternité.— Exrase*inei.jevoo»en supplie, si j'insbte, mon père, dit la pauvre femme, dont l’indécision et les angoisses augmentaient à chaque minute, éebirez-moi dans mes doutes, puis-je agir ainsi après avoir juté obéissance à mon mari? — Obéissance pour le bien, oui ; pour le mal, jamais ! et vous convenez vous-même que, grâce à lui, te salut de ccs orphelines serait compromis, impossible peut-être. — Mais, mon père, — dit Françoise en tremblant, — lorsqu’il va être de ret ur. nvw mari me demandera où sont ces enfants... Il me faudra éom lui mentir? — Le silence n'est pas un mensonge, vous lui direz que vous no pouvez répondre à sa question. — Mon mari est le meilleur des hommes mats une telle réponse le mettra hors de lui... U a été soldai, et 81 wWte sera terrible, mon père... — dit Françoise, en frémissant à cette pensée. — El sa colère serait cent fois plus terrible encore, que VOH* devriez la braver, vous glorifier de La subir pour une si sainte eau» ! — s'écria la voix avec indignation. — Croyez-vous donc que l’on fosse si lai ilt-ment son salut sur cette terre? Et depuis quand le pécheur ni veut sincèrement servir le Seigneur songe-t-il aux pierres et aux pinça où il peut sc meurtrir et se déchirer? — Pardon, mon pire, pardon,— dit Françoise avec mie ré-agnation accablante. — PerrneUez-rnoi encore une question, une seule! Hélas! si vous ne me guidez, qui me gùidéva? — Parlez. — lorsque M. le maréchal Simon arrivera, il demand-.-ra ses enfouis à mon tuai i. Due nourra-t-il répondre, à son tour, à leur père, loi? — lorsque M. le maiëcnal Simon arrivera, vous me le ferez ravoir à l'instant même, et alors... j’aviserai: car les droits d’un père ne «ont sacrés qu autant qu'il en use pour le salut de ses entants. Avant te père, âu-des«u$ du père, il y a le ïxigneur, que l'on doit d'abord serv ir. Ainsi, réfléchissez Ihcü, Eu acceptant ce que je vous propose, ces jeunes fines sont saui — cites ne vous sont pas à charge — cite» ne partageât pas votre misère — elles sont élevées dans une sainte maison, se* ! >n que doivent l’être, après tout, tes filles d'un maréchal de Frauce. — IV mile que, lorsque leur père arrivera à Paris, s'il r«î digue du les mvmti-.k. au lieu de trouver en elles de pauvres idolâtres à demi sauvages, fi trouvera deux jeune* filles pleures, instruites, modestes, bien élevées, qui, étant agréables à Dieu, pounhnt invoquer sa miséricorde pour leur p-re, qui en a grand besoin, ear c‘éfâ un I tomme de violence, oe guerre i" de natadte. Maintenant, décidez, \ entez-vous. au péril de votre âme,

■ -h liber l'avenir de ccs deux jcdr.es tilles dans ce monde cl dan» l'autre, A te erâinte impie de la colère de votre mari? »

fjtudqw mue et entaché d'intolérance, 1e langage du confesseur de Frânçotee était (à son point de vue à lui) raisonnable et juste, parce que cc prêtre honnête et sincère était consaineu de ce qu’il disait; aveugle instrument de Rodlrt, ignorant dans quel but on te faisait agir, il croyait fermement, en forçant, poür ainsi dire, Françoise à mettre oes jeunes liHrean converti, remplir un pieux devoir. Tel était, tel est d'ailteuts uu des phtt merveilleux ressorts de l'Ordre auquel appartenait Rodin : c'est d’avoir pour compte** dre gens honnêtes et sincères qui ignorent les tnaehbtttions dont ils sont pourtant Ire acteurs Ire plus importants.

Françoise, habituée d. puis longtemps à subir l'influence de son confesseur, toc trouva rien â répondre à ses dernières paroles. Elle se résigna dune, mais elle frissonna d'épouvante en songeant à la colere dés- ( péri* qu éprouverait Dagobert eu ne retrouvant plus chez lui les enfants qu'une mère mourante lui avait confiés. Or, selon son confesseur, phi* cette colère et ces emportements paraissaient redoutables à Françoise, plus elle devait mettre de pieuse humilité à s'y exposer.

Efte répondit à son confesseur : « One la volonté de Dieu soit faite, mon père, et, q»'oi qu'il puisse m’arriver... je remplirai mon devoir de chrétienne... ainsi quc'voui im' l’ordonnez. — Et le soigneur vous saura gré de ce que vous aurez peut-être à souffrir pour accomplir ce rlexoir méritant... Vous prenez donc, devant Dieu, rengagement do ne répondre à aucune des Questions de votre mari, lorsqu'il vous demandera où fbut Ire 1511»* de M. te maréchal Simon? — Oui. mon pere, je vous le promets, — dit Françoise en tresMfll.iiil. — Et vous garderez le même silence envers M. te maréchal Simon, dans te cas où il reviendrait, et où ses filtre ne me pu rail ratent pas encore assez solidement établies dans b bonne vote pour bd être rendues? — Oui , mon père... dit Françoise d'une voix Je phi* en plus faible.— Vous viendrez me rendre compte d'ailleurs rte la scène qui se sera passée entre votre mari et vous lot* (te sou retour. — Oui, mon père; quand faudra-t-il conduire tes orpheline* chez vous, mon père ? — Dans une heure, je vais rentrer écrire à ia supérieure ; je laisserai la lettre à ma gouvernante; c'est irai* personne sùrc ; elle coudiiira elle-même les jeunes fille* au couvent.

Après avoir écouté les exhortation* de son confesseur sur sa confession, W reçu l'absolution de se- nouveaux péellés, moyennant péniterue. In femme de DogoixTi sortit du confessionnal.

L'église n’était plus déserte ; une foule immense s'y pressait, attirée

F mr b pompe de l'enterrement dont le suisse avait parie au bedeau deux «cures aitparavaut. C'est avec h plus grande peine que Françoise put arriver jusqu’à la porte de légère, somptueusement tendue.

yuel contraste avec l’humble convoi da pauvre qui s’était le matin si timidOBRÛt présenté Bot»< te pon lie !

Le nombreux ctefgé de la paroisse, su grand complet, «'avançait alors

uyjf4tw-tiM.Tiw.'nt pour recevoir le cercueil drapé de velours : la moire H U soie des chapes el des éloles noires, leurs splendides broderies d’arfirul éliocelaient à Li lueur de tuilic cierges. Le suisse se prélassait dans cbliwittsanie livrée à épaulettes . le bedeau, port mt allegremeot sou haloo de baleine, loi faisait vis-à-vis d’un air magistral; la voix des (banlrcs en t rplis frais et blancs tonnait en éclats formidables : les rôti- :V, des .. ijM-nis ébranlaient les vitres ; on lisait enfin sur la ligure de i "us ceux qui devaient prendre part à la curée de ce riche mort, de eftrxcclleti^mort, de ce mort de première classe, une satisfaction à la fois jubilante el contenue, qui semblait encore augmentée par l'attitude ft j W r la physionomie des deux héritiers, grands gaillards robustes au triât fleuri, qui, sans enfreindre les lois de celte modestie charmante qui est U pudeur de la félicité, semblaient se complaire, se bercer, se doplofc-r «uns leur Ingubrc cl symbolique manteau de deuil.

Malgré sa candeur et sa foi naïve, la femme de Dagobert fut douloureusement frappée de cette différence révoltante entre l'accueil fait au cerraril du riche el l'accueil fait au cercueil du pauvre à la porte de b maison de Dieu ; car si l’égalité est réelle, c'est devant b mort el l'éternité.

Ces deux sinistres spectacles augmentaient encore b tristesse de Françoise, qui, parvenant à grand'pcine à quitter l'église, se hâta de revenir nie Brise-Micbe, afin d’y prendre les orphelines et de le* conduire auprès de b gouvernante' de son confesseur, qui devait les mener au couvent de Saiule- Marie, situé, on le sait, tout auprès de la maison de santé du docteur Baleinier, où était renfermée Adriennc de Cardovilie.

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