CHAPITRE V
Le* ippjrence*.
Après avoir encore rassuré les deux orphelines, la Mayeux descendit A sou tour, mm saus peine, car elle était montée chez die afin d'ajouter au paquet, déjà lourd, une couver turc de bine, la seule un Vile possédât, et qui b garantissait un peu du froid dans son taudis glaié.
La veille, accablée d'angoisses sur le sort d'Agricol, la jeune fille n'avait pu travailler : les tourments de Patiente, de l'espoir et de l’inquiétude l’en avaient empêchée. Sa journée allait encore être perdue , et pourtant il fallait vivre.
Us chagrins accablants, qui brisent cirez le pauvre jusqu'à b faculté du travail, sont doublement terribles; ils paralysent ses forces, et, avec ce chômage imposé par la douleur, arrivent le déiiùmcul, la détresse.
. Mais b Mayeux, ce type complet et louchaul du devoir tvangèiique, avait cucore à se dévouer, à être utile, et elle en trouvait b force. l es créatures les plus frêles, les plus chétives, sont parfois douées d'une vigueur d'âme extraordinaire ; on dirait que chez ces organisalious physiquement infirmes et débiles l'esprit domine assez le corps pour lui imprimer une énergie factice.
Ainsi la Mayeux, depuis vingt-quatre heures, u'avail ni mangé ni dormi : elle avait soufTert du froid pendant une nuit glacée, hc matin elle avait enduré de violentes daignes en traversant Paris deux fois, par kt pluie et par b neige, pour aller rue de Babyloue; et pourtant scs forces n'étaient pas à bout, Uni la puissance du cœur est immense.
La Mayeux venait d'arriver au coiu de b rue îtoinl-Merry . Depuis le réccut complot de b rue des i*rouvaires, ou avait mis en observation dans ce quartier populeux uu plus grand nombre d'agents de police et de sergents de ville que l'ou n’en met ordinairement. Li jeune ouvrière, bien qu'elle courbât sous le poids de son paquet, courait presque en lotigeaol le trottoir; au moment où elle passait auprès duu sergent de ville, deux pièces de cinq fraucs tombèrent derrière elle, jetées sur ses pus par une grosse femme vêtue de uoir qui la suivait.
Aussitôt celle giosse femme fit remarquer uu sergent de ville les deux pièces d'argent qui venaient de tomber, et lui dit vivement quelques mots en lui dé-ugoant b Mayeux. Puis celle femme disparut à grands pas du côté de la rue Brise-Miche. I e sergent de ville, frappé ue ce que madame Grivois venait de lui dire (car c'était elle), ramassa l'argent, et, couraui après b Mayeux, lui cria : f Khi dites doue, Uhbas.» arrêtez... arrêtez., la femme!... »
A ces cris, plusieurs personues se retournèrent brusquement; dans ces quartiers, un noyau de cinq ou six personnes attroupées s'augmente en une seconde et devient bientôt un rassemLluueut considérable. Ignorant que les injonctions du sergort de ville lui fussent adressées, la Mayeux hâtait le pas, ne songe a c*. qu’à arriver le plus tôt possible an mont-de-piété, et lâchant de se glisser entre les payants sans heurter
personne, tant elle redoutait les railleries brutales ou cruelles que son infirmité provoquait si souvent. Tout à coup elle entendit plusieurs personnes courir derrière elle, ei au même instant uue main s'appuya rudement sur son épaule. C était le sergent de ville, suivi d'un agent de police, qui accourait au bruit.
La Mayeux, aussi surprise qu’effrayée, se retourna. Elle se trouvait déjà nu milieu d'un rassemblement, composé surtout de celte hideuse popubcc oisive et déguenillée, mauvaise et effrontée, abrutie par l'ignorance, par la misère, ci qui haï iitces&ammeut le pavé des rues. Lancette tourbe, on ne rencontre presque jamais d'artisans, car les ouvriers laborieux sont â leur atelier ou à leurs travaux.
« Ah çà 1 tu u'cnlcnds donc pas? tu fais comme le chien de Jean de Nivelle, » dit l'agent de police eu prenant la Mayeux si rudement par le bras quelle laissa tomber son paquet à ses pieds.
l orsque la malheureuse enbul, jetant avec crainte les yeux autour d’elle, se vil le poiut de mire de tous ces regards insolents, moqueurs ou méchants, lorsqu'elle vil le cynisme ou la grossièreté grimacer sur toutes ces figures ignobles, crapuleuses, elle frémit de tous ses membres, et de\ int d'une pâleur elfra>anle, L’agent de police lui pariait sans doute grossièrement ; mais comment parler autrement à une pauvre fille contrefaite, pâle, effarée, aux traits altérés par la frayeur et par le chagrin, à uue créature vêtue plus que misérablement, qui porte en hiver une mauvaise robe de toile souillée de bouc, trempée de neige fondue, car l’ouvrière avait été bien loin et avait marché bien longtemps... aussi Paent de police reprit— 41 sévèrement, toujours de par celte loi suprême es apparences qui bit que b pauvreté est toujours suspectée : « Un instant, b fille, il parait que lu es bien pressée, puisque tu bisses tomber toq argent sans le ramasser. — Elle I avait donc caché dans sa bosse, son argent ? » dit d'une voix enrouée un marchand d'allumettes chimiques, type hideux et repoussant de b dépravation précoce.
Celte plaisanterie fut accueillie par des rires, des cris et des huées qui portèrent au «omble le trouble, la teneur de la Mayeux : à peint' put elle répondre d'une voix bible à l'agent de police qui lui présentait tes deux pièces d'argent que le sergent de ville fui avait remises :
« Mars, monsieur... cet argent n'est pas à moi. — Tous mentez, — reprit le sergent de ville en s'approchant, — une dame respectable l'a » n tomber de votre poche. — Monsieur... le vous assure que non... — répondit b Mayeux toute trcmbbnte. — Je vous dis que vous mentez, — reprit le sergeut, — même que cette daote, frappée de votre air crimiud et effarouché, m’a dit eu vous montrant : — Regardez donc cette petite bossue qui se sauve avec un gros paquet, et qui laisse tomber de l'argent saus le ramasser, ce n’est pas naturel. — Sergent, — reprit de sa voix enrouée le marchand d'allumettes chimiques, — sergent, défiezvous... làtez-y donc sa bosse, c’est là son magasin... Je suis sûr qu elle y cache encore des bottes, des manteaux, un parapluie cl des pendules. Je viens d'entendre sonner l'heure dans son dus, à c’te bombée. * Nouveaux rires, nouvelles huées, nouveaux cris, car cette horrible populace est presque toujours d’une impitoyable férocité pour ce «pii souffre et implore. Le rassemblement augmentait de plus en pins : c'étaient des cris rauques, des sifflets perçants, des plaisanteries de carrefour.
« Laissez donc voir, c’est gratis. — Ne poussez donc pas, j'ai payé ma place.— Faites-la donc monter sur quelque chose, b femme... qu’un la voie.— C'est vrai, ou m'écrase h» pieds; je n’aurai pas bit mes trais. — Montrez-la donc! ou rendez l'argent du monde. — J’en veux... — Donnez-nous-cn, de b nuitée ! — Qu'on b voie à mort! s Qu’on se figure cette malheureuse créature duu esprit si délicat, d'im cœur si bon, d'uue âme si élevée, d'un caractèr e si timide et si craintif, obligée d entendre ces grossièretés et ces hurlements... seule au müico de celle foule, daus l'étroit espace où elle se tenait avec l'agent de police et Je sergent de ville. Et pourtant b jeune ouvrière ue comprenait pas encore de quelle horrible accusation elle était victime. Elle rapprit bientôt, ear l'agent de police, saisissant le panuct qu'elle avait ramassé, et qu elle tenait entre ses deux mains tremblantes, lui dit rudement : « Qu'est-ce que tu as là-dedans?.., — Monsieur... c’est... je vais... je... »
Et, dans son épouvante, l’infortunée balbutiait, ne pouvant trouver une parole.
« Voilà tout ce que tu as à répondre? — dit l'agent ; — il n'y a pas gras... Voyons, dépêche-toi... ouvre-hü le ventre, â ton paquet! »
Et ce disant, l'agent de police, aidé du sergent de ville, arracha te pa-
S juct, l'entrouvrit, et dit, à mesure qu'il éuumérait les objets qu'il rouer nuit ;
« Diable! des draps... un couvert... une timbale d'argent. ..un châle... uue couverture de laine... merci... le coup u'élail pas mauvais. Tu es mise connue une chiffonnière et tu as de l'argenterie... Excusez du peu! — Ces objels-b ne vous appartiennent pas? — dit le sergeut de ville. — Non... monsieur... — répondit la Mayeux, qui sentait se» forces l'abandonner, —mais je.,.— An! mauvaise bossue, tu votes plus gros que toi! — J'ai volé! — s’écria b Mayeux en joignant tes mains avec horreur, car elle comprenait tout alors... — moi... voler! — La garde!... Voilà b garde! — crièrent plusieurs personnes.. — Ho hé! tes pousse-cailloux 1 — Les tourionrous ! — Les mangeurs de Bédouins ! — Place au 45* dromadaire ! — Régiment où Ion se bit des bosses à mort I »
Au milieu de ces cris, de ces quolibets, deux soldats et un caporal sV
Tançaient à grand’peincj on voyait seulement, au milieu de celte foute hiiteu-v et contacte, luire les baïouuelles et les canon» de fusil, lu officieux était allé prévenir le commandant du poste voisin de ce rassemblement considérable, qui obstruait L voie pn^aue.
< Allons, voilà la garde: marche au poste ! - - ait l’agent de police en prenant la Mayeux par te bras.— Monsieur, — dit la pauvre enfant d’une voix étouffée par tes sanglots en joignant les mains avec terreur et en tombant à genoux sur le trottoir, — monsieur, grâce ! Uissez-moi vous dire... vous expliquer. . . — Tu t’expliqueras au poste... marche! — Mais, monsieur... Je n’ai pas volé... — s'écria la Maveux avec un accent déchirant, — ayei pitié île moi ; devant toute cette foule... m’emmener comme □ne voleuse... Uh! grifce ! grâce! — Je le dis que, tu t’expliqueras au poste. La nie est encombrée... marcheras-tu, voyons! *
ht, prenant la malheureuse par les deux inaiws, il la remit pour aiusi dire sur pi*xi. A cet instant, le caporal et ses deux soldats, étant parvenus à traverser te rassemblement, s'approchèrent du sergent de ville.
« Caporal, — dit CC dernier, — conautsex cette tille au po<e... je suis agent de police. Oh ! messieurs... grâce!... — dit la M aveux en pleurant à chaudes larmes et en joignant tes mains, — ne m'emmenez nas avant de m’avoir laissé vous expliquer... Je n’ai pas volé, mon bien' je u’ai pas volé... Je vais vous dire... c’e-d pour rendre service à quelqu’un... !ai$sez-moi vous dire...— Je vous dis que vous vous expliquerez au poste ; si vous ne voulez pas marcher, on va vous traîner, » ait le sergent de ville.
11 faut renoncer â peindre celle scène à la fois ignoble et terrible. .
Faible, abattue, épouvantée, la malheureuse jeune tille fut entraînée par les soldats ; â chaque pas ses jambes fléchissaient : il fallut que le sergent et l’agent de police lui donnusscui le bras pour la soutenir... cl cite accepta machinalement cet appui. Alors les vociférations, les huée* éclatèrent avec uue nouvelle furie.
Marchaut défaillante entre ces deux hommes, l’infortunée semblait gravir son Calvaire jusqu’au bout. Sous ce ciel brumeux, au milieu de ceUe rue fangeu>e encadrée dans de grandes maisons noires, cette populace hideuse cl fourmillante rappelait les plus sauvages élucubrations de t'allot ou de Goya ; des enfants eu haillons, des femmes avinées, d«* hommes à figure sinistre et flétrie, se poussaient, se hantaient. « battaient. s’écrasaient pour suivre en hurlant et en sifflant cette victime déjà presque inanimée, cette victime dune détestable Mépri se.
D’une méprise ! en vérité, l’on frémit en songeant que de pareilles arrestations. suites de déplorables erreurs, peuvent se renouveler souvent tans d’antres raisons que le soupçon qu’inspire l’apparence de la amère, ou sans autre cause qu’un renseignement inexact... Nous nous souviendrons toujours de cette jeune fille qui, arrêtée à tort comme coupable d’un houleux trafic, trouva le moyen d'échapper aux gens qui la conduisaient. moula dans une maison, et, égarée par le d&espoir, se précipita par une fenêtre et se brisa Ut tète sur te pavé. . . . . . .
Après l'abominable dénonciation dont la Mayeux était victime, madame Grivois était retournée précipitamment rue Brise-Miche. Elle monta en hâte les quatre étages... ouvrit b porte de la chambre de Françoise... taie vit-elle ( Dagobert auprès de sa femme et des deux orpheline'..