Oeuvres illustrees d'Eugene Sue Les mysteres de Paris
Un tapit- franc, en argot «le vol et de meurtre, signifie un estaminet ou un cabaret du plus bas élaec.
Un repris de justice, tpii, dans cette langue immonde , s'appelle lin «gre, ou une tomme de mémo dégradation, qui s appelle une ogrettr , tiennent ordinairement re s ta vernes, hantées par le rebut de la population parisienne : forçais libérés, escrocs. voleurs, assassins y abondent.
Un cnme a-t-il été commis, la police jette, si rcla se peut dire, son It'cl daus «rite fange;
P'esqur toujours elle y prend les coupables.
' ë «Ht IBDMirt au 1er leur qu'il doit assister A de sinistres scènes ; s'il y consent, ribles, inconnue*: des types hidetiv
cloaques Impurs romm' 1**4 reptiles dans les marais.
Tout le monde a lu les admirables pages dans lesquelles Cooper . le Walter Scott améiieaiii, a tracé les mmurs féroces des sauvages, leur langue pittoresque, poétique, les mille ruses à l'aide desquelles ils fuient ou poursuivent leurs en ncuib.
On a frémi pour les colons et pour les habitants des villes, en songeant que si près d'eux vivaient et rôdaient e®»
tribus lu rbaresq ne leurs habitudes sanguinaires rejetaient si loin de. la civilisation.
Nous allons tssaje r de mettre sous U» yeux du lecteur quelques épisodes de la vie d'autres barbares aussi en dehors do la civilisation que les sauvages peuplades si bien peiutes par tmoper.
Seulement les barbares dont nous parlons sont nu milieu de nous ; nous fiouvons les coudoyer en nous aventu-
il pénétrera dans des régions hor- I rant dans les repaires où ils vivent, où ils sc rassemblent pour concerter «brayants. fourmilleront dans ccs I le meurtre, le vol. pour se partager enfin les dépouilles de leurs victime»
Le Upis-fraoc.
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Ces hommes ont des moeurs à eux, des femmes à eux, un langage à eux, langage mystérieux, rempli d'images funestes, de métaphore» dégouttantes de sang.
Comme les saurages, enfin, ces gens s'appellent généralement entre aux par des surnoms empruntés à leur énergie, à leur cruauté, à certains avantages ou à certaines difformités physiques.
Nous abordons avec Une double défiance quelques-unes des sccuês de ce récit.
Nous craignons d'abord qu’on ne nous accuse de recherclier des épisodes repoussants, et, une fois même cette licence admise, qu’on nous trouve au-dessous de la tâche qu impose la reproduction fidèle, vigoureuse, hardie, de ces mœurs excentrique».
En écrivant ces passages dont nous sommes presque effrayé, nous n'avons pu échapper à une sorte de serrement de cœur... nous ti oserions dire de douloureuse anxiété... de peur de prétention ri«Ji< ulc.
En songeant que peut-être nos lecteurs éprouveraient le même ressentiment, nous nous sommes demandé s'il fallait nous arrêter ou persévérer dans la voie où nous nous engagions, si de pareils tableaux devaient être mi» sous les yeux du lecteur.
Nous sommes presque resté dans le doute; sans l'impérieuse exigence de la narration, nous regretterions d'avoir placé eu si horrible lieu l'exposition du refit qu'on va lire. Pourtant nous comptons un peu sur l’espece de curiosité craiulive qu'excitent quelquefois les spectacles terribles.
El puis encore bous croyons à la puissance des contrastes.
Sous ce point de vue de l'art, il est peut-être bon de reproduire certains caractères. certaines existences, certaines ligures, dont les couleurs sombres, énergiques, peut-être même crues, serviront de repoussoir, d'opposition à des scènes d’un tout autre geure.
Le lecteur, prévenu de l'excursioQ que nous lui proposons d’eutrepwndre parmi les naturels de celle race infernale qui peuple les prisons. les bagnes, et dont le sang rougit les échafauds... le lecteur voudra peut-être bien nous suivre. Sans doute celle investigation sera nouvelle pour lui: luttons-nous de l'avertir d’aboid que, s’il pose d'abord le pied sur le dernier échelon de l'échelle sociale, à mesure que le récit marchera, l’atmosphère s'épurera de plus en plus.
la* 15 décembre 1858, par uue soirée pluvieuse et froide, un homme d’une taille athlétique, vêtu d’une mauvaise blouse, traversa le pont au Change et s’enionça dans la Cité, d date de rues obscures, étroites, tortueuses, qui s’étend depuis le Pabis-de-Juslice jusqu'à Notre-Dame.
Le quartier du l’abi*-de-Ju»ticc, tre»-rirconscrit, Irès-surveillé, sert pourtant d’asile ou de rendez-vous aux malfaiteur» de Paris. N’est-ll pas étrange, ou plutôt fatal, qu’une irrér.istible attraction fasse toujours graviter ccs criminels autour du formidable tribunal qui les condamne à la prison, au bagne, à l'échafaud !
Celle nuit-la, donc, le vent s'engouffrait violcmmeut dans les espèces de ruelles de ce lugubre quartier; b lueur blafarde, vacilla Ole, des réverbérés agités par la bise, se reflétait dans le raisseau d’eau noirâtre jui coulait au milieu des pavés fangeux.
Les maisons, couleur de boue, étaient percées de quelques rares fenêtres aux châssis vermoulus et presque sans carreaux. De noires, d'infectes allées conduisaient à des escaliers plus noirs, plus infects encore, et si perpendiculaires, que l'on pouvait à peine les gravir k l’aide d'une corde à puits fixée aux murailles humide» par des crampons de fer.
Le rez-de-chaussée de quelques-unes de ces maisons était occupé par des étalages de charbonniers, de tripiers, ou de revendeurs de mauvaises viandes.
Malgré le peu de valeur de ces denrées, la devanture de presque tonies ces misérables boutiques était grillagée de fer, tant les marchands redoutaient les audacieux voleurs de cc quartier.
L’homme dont nous pailons, en entrant dans la rue aux Fèves, située au centre de la Cité, ralentit beaucoup sa marche : il se sentait *nr son terrain.
.La nuit était profonde, l’eau tombait à torrents, de fortes rafales de vent et de pluie fouettaient les murailles.
Dix heure* sonnaient dans le lointain à l’horloge du Palais-de-Justice.
Des femmes embusquée* sous des porches voûtés, obscurs, profonds comine des cavernes, chaulaient à demi-voix quelques refrains populaires.
l’ne de ees créatures était sans doute connue de l'homme dont nous parlons: car, s’arrêtant brusquement devant elle, il la saisit par le bras.
— Bonsoir, Ghourincur (1).
Cet homme, replis de justice, avait été ainsi surnommé au lugne.
— C'est toi, la (jùuuteuse 12) dit I homme en blouse; tu vas me payer
l’eau d ou je te fais danser saus violons!
— Je nui pas d'argent, répondit b femme en tremblant*, car cet homme inspirait uue grande terreur dans le quartier.
fi) Bonsoir, donneur de coups do couteau. (Nom n’abuirrom paj longtemps earactêr' | XUI **"^ 3 ^* d'ergot, nom en donnerons etulcmcut quoique* ipécunciu
U) La Chanteuse.
(3) L'eau-de-vie.
— Si U /Hoche est à jevn (I), ïogrette du tapis-franc te fera rrédit sur ta bonne mine.
— • Mou Dieu ! je lui dois déjà le loyer des vêtements que je porte...
— Ah ! tu raisonnes? s'écria le Cnourincur. Et il donna dans l'ombre Cl au hasard un si violent coup de poing à celle malheureuse, qu’elle poussa un cri de doultuir aigu.
— Ça n’est rien que ça, ma fille; c’est pour t’avertir...
A peine le brigaud avait-il dit ces mots, qu’il s'écria avec un effroyable jiirrnii’Ut :
— Je suis piqué à l'aileron : lu m’as égratigné avec tes ciseaux.
Et, furieux, if se précipita à la pouisuite de la Gouuleuse dans l'allée noire.
— N’approche pasi ou je le crève les ardents avec mes fauchants (2), dit-elle d'un tou décidé. Je ne t’avais rieu bit, pourquoi m’as-tu battue?
— Je vais le dire ça, s’écria le bandit en s’avançaul toujours dans l'obscurité,
— Ali! je te tiens! et lu vas la danser! ajouta-t-il en saisissant dans ses tarses cl fortes mains un poignet mince et frêle.
— f. est toi qui vas dan>er! dit une voix mâle.
— Un homme ! Est-ce toi, Bras-Bouge ? réponds donc et ne serre pas si fort... j'eutre dans l'allée de la maison... ça peut bien être toi...
— Ca u ‘est pas Hras-Rougc, dit la voix.
— flou, puisque ça n'c&t pas un and, Q va y avoir du raisiné par terre (5), s'écria le Cbourineur. Mais à qui donc la petite patte que je tiens la /
— C'est la pareille de celle-ci.
Sous la peau délicate et douce de celle main qui vint le saisir brusquement à la gorge, le Chouriueur sentit se tendre des nerfs et des muscle» d acier.
La Uoualcuse, réfugiée au fond de l'allée, avait lestement grimpé plusieurs marches: elle s’arrêta un moment, et s'écria eu s'adressant à son défeusenr inconnu :
— Oh! merci, monsieur, d'avoir pris mon parti. Le Cbourineur m'a battue parce que je ne voulais pas lui payer d'eau-de-vie. Je me suis reveugée, mais je n'ai pu lui Caire grauo mal avec mes petits ciseaux. Maintenant je suis en sûreté, hiissez-le; preuez bien garde à vous, c’est le Cbourineur.
L'effroi qu’inspirait cet homme était bien grand.
— Mais vous ne m'en tendez donc pas ? Je vous dis que c’est le Chourineur ! répéta b Goualcuse.
— El moi je suis un fertampier qui n’est pas frileux (1), dit l’inconnu.
Puis tout se tut.
On entendit pendant quelques secondes le bruit d une lutte acharnée.
— Mai» tu veux donc que je l'esrarpe (5)? s'écria le bandit en faisant nn violent effort pour se débarrasser de son adversaire, qu’il trouvait d'une vigueur extraordinaire. Bon, bon. tu vas payer pour la Goualcuse et pour loi, ajouta-t-il eu grinçant des dents.
— Payer en monnaie de coups de poing, oui, répondit l'inconnu.
— Si tu ne lâches pus ma cravate, je le mange le nez, murmura le Ghourincur d'une voix étouffée.
— J'ai le nez trop petit, mon homme, et lu n'y vois pas clair !
— Alors viens sous le pendu glacé (6).
— Viens, reprit l'inconnu, nous nous y regarderons le blanc des yeux.
El, sc précipitant sur le Chotirinenr, qu’il tenait toujours au collet, il le fit reculer jusqu'à la porte de l'allée et le poussa violemment dans la me, à çcine éclairée par la lueur du réverbère.
Le bandit trébucha ; mais, se raffermissant aussitôt, fl s’élança avec furie contre l'inconnu, dont la bille très-svelte et irca-miucc ne semblait pas annoncer la lorce incroyable qu’il déployait.
Le Choorincur, quoique d’une constitution athlétique et de première habileté dans une sorte de pugilat appelé vulgairement U savate, trouva, comme on dit, son maître.
L'inconnu lui passa la jambe (sorte de croc en jambe) avec une dextérité merveilleuse, et le renversa deux fois.
Ne voulant pas encore recmiuaiire la supériorité de son adversaire, le Cliourim ur revint à la charge en rugissant de colore.
Abus le défenseur de b Gounleuse, changeant brusquement de méthode, fil pleuvoir sur la tête du bandit une grêle de coups de poing aussi rudement assénés qu’avec un gantelet de fer.
Ces coups de poing, digne» de l'euvic et do l'admiration de Jack Turner, l'un de» plus fameux boxeurs île Londres, étaient d'ailleurs si en dehors des réglés de b savate, que le Chouriueur eu fut doublement étourdi ; pour b troisième fuis le brigaud tomba comme un bœuf sur le pavé eu niurmuraul :
— Mon linge est lavé (7).
— S’il renonce, ne l’achevez pas, ayez pitié de lui ! dit la Goualeusc,
1) Si U bourse est ri de.
ij Je te crève tes veux avec rr.es ciseaux.
51 Du sanç répandu.
41 Je suis un bandit qui n'est pal poltron.
5| Que je te tue.
6] Sou» le réverbère.
7) Je m'avoue vaincu, jên ai aises.
ui pendant celle rixe s’était hasardée sur le seuil de l’allée de la maison e Bras-Rouge. Puis elle ajouta avec étonnement : Mais nui êtes-vous donc? Excepté le Maître d’école, il n’y a personne, depuis la rue Saint- Eloi jusqu’à Notre-Dame, capable de battre le Chourincur. Je vous remercie bien, monsieur ; hélas! sans vous il m’assommait.
L’inconuu, au lieu de répondre à cette femme, écoulait attentivement sa voit.
Jamais timbre plus doux, plus frais, plus argentin, ne s’ôtait fait entendre à son oreille; il tâcha de distinguer les traits de la Goualcusc; il ne put v parvenir, b nuit était trop sombre, la clarté du réverbère était trop pâle.
Apres être resté quelques minutes sans mouvement, 1e Cbourineur remua les jambes, les bras, et enfin se leva sur son séant.
— Prenez garde ! s'écria la Goualcuse en se réfugiant de nouveau dans l'allée et en tirant son protecteur par le bras, prenez garde, il va peut-être vouloir serevenger !
— Sois tranquille, ma tille! s’il en vent encore, j’ai de quoi le servir. Le brigand entendit ces mots.
— J’ai b coloquinte en bringues, dit-il à l'inconnu. Pour aujourd'hui
j'en ai assez, je u'en mangerai plus ; une autre fois je ne dis pas, si je te retrouve. •
— Est-ce que tu n’cs pas content? est-ce que lu te plains ? s’écria l'inconnu d’un ton menaçant. Est-cc que j'ai macaroné (I)?
— Non, non, je ne me plains pas ; tu es un cadet qui a de l'alotif (-2), dit le brigand d'un ton bourru, mais avec cette sorte de considération respectueuse «pic la lorcc physique impose toujours aux gens de celle espèce. Tu m’as rincé; et, excepte le Maître d'école, qui mangerait trois Alcides à son déjeuner, personne jusqu’à cette heure ne peut se vanter de me meure le pied sur la tête.
— Eh bien ! après?
— Après?... j al trouvé mon maître, voilà tout. Tu auras le tien un jour ou l'autre, tôt ou lard... tout le monde trouve le sien... A défaut d’homme il y a toujours bien le meg des nu g s (5). comme disent les »anglicrs (I). Ce qui est sûr, c'est nue, maintenant que tu as mis le Choariocur sous les pieds, tu p ux faire les quatre cents coups dans b Cité. Toutes les filles d" miour seront tes esclaves : ogm cl ogresses n’oseront pas refuser de te faire crédit. Ah çà! niais qui es lu donc?... tu dévida le jars (5) comme père et mère ! Si tu es grinche (0), je ne suis pas ion homme. J’ai chouriné (7), c’est vrai; parce que, quand le sang me monte *jx yeux, j'y vois rouge, et il faut que je frappe... mais j'ai payé mes chourinudcs en albnt quinze ans an pré (h). Mon temps est fini, je ne dois rien aux curieux (9), et je n’ai jamais g \ mcAé (U») ; demaude à la Gouakuse.
— C’est vrai, ce n’est pas un voleur, dit celle-ci.
— Alors viens boire un verre d'eau d’aiï, et tu me connaîtras, dit nnconnu : allons, sans rancune.
— C’est honnête de ta part... Tu es mon maître, je le reconnais, fa sais rudement jouer des poignets... il y a eu surtout la grêle de coups de poing de la lin... Tonnerre ! comme ça me pleuvait sur b boule ! je n’ai jamais rien vu de pareil... comme c’était festonné ! ça albit comme un marteau de forge. C’est un nouveau jeu... faudra me l'apprendre.
— Je recommencerai quand tu voudras.
— Tas sur moi, toujours, dis donc; eh 1 pas sur moi. J’en ai encore des éblouissements. Mais tu connais donc Bras-Rouge, que lu étaisdans l’allée de sa maison ?
— Bras-Rouge ! dit l'inconnu surpris de cette question ; je ne sais pas ce que tu veux dire; il n'y a pat que Bras-Rouge qui habile celte maisou, sans doute?
— Si bit, mon homme... Bras-Rouge a ses raisons pour ne pas aimer les voisins, dit ie Chourincur en souriant d'un air singulier.
— Eb bien ! Lan! mieux pour loi, reprit l'inconnu, qui semblait ne as vouloir continuer b conversation à ce sujet. Je ne connais pas plus ras-Rouge que Bras-Noir; il pleuvait, j’étais entré un moment dans
celle allee pour me mettre à l'abri : tu as voulu battre cette pauvre fille, je t’ai battu, voilà tout.
— C'est juste ; d’ailleurs tes affaires ne me regardent pas ; tous ceux qui ont besoin de Bras-Rouge ne voot pas le dire à Rome. N’cn parlons
lus. Puis, s’adressant à b Goualcuse : Foi d'homme, tu es une bonne lie ; je t’ai donné une calotte, tu m'ai rendu uu coup de ciseaux, c’était de jeu ; mais, ce qui est gentil de ta part, c’est que tu n’as pas aguiché cet enragé-là contre moi, quand je n’eu voulais plus. Tu viendras boire avec nous! c’est monsieur qui paye. A propos de ça, mon brave, it-U à l'inconnu, si, au lieu d’aller pUancktr {1 1) de l'eau d'aff, nous
lj Agi en traître.
2) Qui a du courage.
5) Dieu.
41 Le# prêtre#