‹ Œuvres illustrees d'Eugene Sue Les mysteres de ParisChapitre 101 sur 174 · LE* AH ICI · texte numérisé non relu

LE* AH ICI

... J’ai cru — j'ai ru — je pleure...

WoanswofVs.

Le lendemain de celte soirée où le comte de Saint-Rcmy avait été si indignement joué par son fils, une scène touchante se passait à Saint- Lazare, à l'heure die la récréation d<*s détenues.

Ce jour-là, pendant la promenade des autres prisonnières. Fleur* de- Maric était assise sqr un tvmc avoisinant le bassin du préau, et déjà surnommé le Banc de la Goualeu.se : par une sorte de convention tacite, les détenues lui abandonnaient cette pbco, qu'elle aimait, car h douce influence de la jeune fille avait encore augmenté.

La Oottaleu.se affectionnait ce banc situé près du bassin, parce qu’au moins le peu de mousse qui vcloutait les margelles de ce réservoir lui rappelait la verdure des champs, de même que Peau limpide dont U était rempli lui rappelait h petite rivière du village de Bouqueval.

Pour le regard attristé du prisonnier, une touffe d'herbe est une prairie... une fleur est un parterre...

Confiante dans les affectueuses promesses de madame d’Iiarville, Fleur-de-Marie s'était attendue depuis deux jnurs à quitter Saint-Lazare.

Quoiqu'elle n’eût aucune raison de s’inquiéter du retard que l'on apportait à sa sortie de prison, la j nue tille, dans son habitude du mal- Fieur, osait à peine espérer d'être libre...

Depuis son retour parmi ces créatures, dont l’aspect, dont le langage ravivaient à chaque instant dans son âinr* le souvenir Incurable de sa première honte, U tristesse de Fleur-de-Marie était devenue plus accablante encore.

Ce n'est pas tout.

Un nouveau sujet de trouble, de chagrin, presque d'épouvante pour elle, naissait de l’exaltation passionnée de sa reconnaissance envers Rodolphe.

Chose étrange! elle ne sondait la profondeur de l'abîme où clic avait été plongée que pour mesurer la distance qui la séparait de cet homme dont la grandeur lui semblait surhumaine... dr cet homme à la fois d'une bonté si auguste... cl d'one puissance si redoutable aux méchants...

Malgré le respect dont était empreinte son adoration pour lui, quelquefois hélas! Fleur-de-Marie craignait de reconnaître dans cette adoration le» caractères de l'amour, mais d’un amour aussi caché que profond, aussi chaste que caché, aussi désespéré que chaste.

La malheureuse enfant n’avait cm lire dans son cœur cette désolante révélation qu'après son entretien avec madame d'üarville, éprise elle-même pour Rodolphe d’une passion qu’il ignorait.

Après le départ et les promesses de la marquise, Fleur-de-Marie aurait dû être transportée de joie en songeant à ses amis de Bouqueval, à Rodolphe qu’elle allait revoir...

Il n’co fui rien.

Son sœur se serra doulouremement. Sans cesse revenaient à son souvenir les paroles acerbes, les regards hautains, scrutateurs, de madame d Harville, lorsque la pauvre prisonnière s’élail élevée jusqu’à l'enthousiasme en parlant de son bienfaiteur.

Par une singulière intuition, la G maleusc avait ainsi surpris une partie du secret de madame d'ilai ville.

— L'exaltation de ma reconnaissance pour M. Rodolphe a blessé celte jeune dame si belle et d un rang si élevé, pensa Fleur-de-Marie... Maintenant je comprends l'amertume de ses paroles, elles exprimaient une jalousie dédaigueuse...

— Elle! jalouse de moi? il faut donc qu’elle l’aime... cl que je l'aime

aussi, lui?... il faut donc que mon amour se soit trahi malg émoi ?

L’aimer moi, moi... créature à jamais flétrie, ingrate et miséra-

ble que je suis., oh! ai cela était... mieux vaudrait cent foi» la mort...

Hâtons- non s de le dire, la malheureuse enfant, qui semblait vouée à tous les martyres, s’exarérait ce quelle ap|>elait son amour.

A sa gratitude pr ofonde envers Rodolphe, se joignait une admiration involontaire pour b grâce, la force, b beauté qui le d Ut i liguaient entre tous: rien de plus iinmatci ici, rien de plus pur que celte admiration; mais elle existait vive et p'iis aute, parce que b beauté physique est toujours attrayante.

Kl put enfin, la voix du saug. si souvent niée, mu tic, ign orante ou m connue, se fait parfoi- entendre <«• élans de le iidrcsse passionnés qui entrain oient Fleur-de-Marie vers Rodolphe, et dont elle s’effrayait, parce que, d ms son igunrance, cil • en délia’, ur il I tendance, Ces obus résultaient de mystérieuses sympathies, aussi é.iJenU-s mais aussi inexplicables que b ressemblance des traits...

Eu un mot, Fleur-de-Marie. apprenant qu’elle était fille de Rodolphe, sc fût expliqué la vive attraction qu’elle ressemait pour lui; alors, complètement éebirée, elle eût admit é. sans scrupule, la beauté de son père

A ion! s'explique l'abattement de Flctir-de- Marie, quoiqu’elle dût s'attendre d’un moment à l'autre, d'après la promesse de madame dliarville, à quitter Saint-Lazare.

Fleur -dtvMarie, mélaueoliqne cl pensive, était donc assise sur on b ine auprès «lu lias&in, regardant avec une sorte d’intérêt machinal les jeux de quelques oiseaux eli mités qui venaient s’ébattre sur les margelles de pierre. Un moment elle avait cessé de travailler à une petite brassière d'enfant qu'elle Lui -sait d ourler.

Est-:l besoin de dire que cette brassière appartenait à la u nivelle layette si généreusement offerte à M>hu -S aint-Jean par les prisonnières, grâce à b touchante intervention d*: Fleur-de-Marie?

La pauvre et difforme protégée de lu Goualcuse était as-ise à scs pieds ; tout en s'occupant de parfaire un petit bonnet, de temps à antre elle jetait sur sa bienfaitrice uu regard à la (ois reconnaissant, timide et dévoué .. le regard du chien sur son maître.

La beauté, le charuie. la douceur adorable de Fleur-de-Marie inspiraient à cette femme nie autant d’attrait que de respect.

Il y a toujours qu-dque chose de saint, de grand dans I>*s aspirations d’un cœur même dégradé, qui, p»ur b première foi-., s ouvre à b reconnaissance ; et jusqu’alors |»cr sonne u avait nii-. Mout-Suiul-Jean à même d’éprouver b religieuse ardeur de ce sentiment si nouveau pour elle.

Au boni de quelques minutes, Fleur-de-Marie tressaillit légèrement, essuya une larme et sc remit à coudre avec activité.

J — Vous ne voiliez donc pas vous reposer do travailler pendant la récréation, mon lion auge sauveur? dit M ni Saint-Jean à b Goua- I Icnse.

j — Je n’ai pas donné d’argent pour acheter la byeUe... je dois fournir ma part en ouvrage., reprit l i jeune tille.

| • — Votre put! mon bon Hicn !... mais sans x'ous, au lieu de celle 1 bonne toile bien bbuche,de celte fubiue bien chaud.', pour habiller mon enfant, je n’aurais que ces haillons que l’on traînait dans L boue de b ‘ cour... Je suis- bien rceounai»aule envers mes compagnes, elles ont été très-bonues pour moi... c’est vrai... mais vous? 0 vouai... comment | donc que je vous dirai cela? ajouta b pu vie créature en hésitant et ] Irès-embnrrasaée d’exprimer sa pensée- Tenez, reprit-elle, voilà le soleil, o’est-ce pas ? voila Jo soleil?...

— Ou:, MoiU-Sainl-Jean... voyons, je vous écoule, répondit Fleur-de- Marie en inclinant son visage enchanteur vers b hideuse figure de sa compagne.

— Mon Dieu... vous allez vous moquer de moi, reprit celle-ci tristement, je veux me mêler déporter... et je ne le sais pis...

— Dites toujours, Moni-Saiut-Jeau.

— Avez-vous des ban» yeux d'ange! dit la prisonnière en contemplant Fleur-de-Marie dans une sorte d'extase, ils m'encouragent . . vos bons yeux... voyons, ie IM tâcher de dire ce que je voulais.; voilà 1e soleil, n’est-ce pas? il est bien chaud, il égaye b prison, il est bien ! agréable à voir et à sentir, pas vrai ?

— Sam doute...

— Mais une supposition... ce soleil .. 11 e s'est pas fait tout seul, et si ! on est reconnaissant pour lui, à plu» forte raison pour... *

1 — Pour celui qui Va créé, u'esl-oc pas, Mout-S lint-Jean?... Vous

I avez rabot)... aussi, celui-là on doit le prier, l’adorer... (Test Dieu.

I — C’est ça... voilà mou idée, s'écria joyeusement b prisonnière ; c'est ça : je dois être rccOnnaLsaiilc pour mes compagnes; mats je dois vous prier, vous adorer, vous, la Goualeuse, car c est vous qui les avez ' rendues b innés pour moi, au lieu de méchantes qu'elles élaicul.

1 — C'est Dieu qu'il but remercier, Mon t-Sai ut-Jean, et non pas moi.

— (Mi ! «I... tous, tous... je vous vols... tous m’avez fait du bien et par vous et par les autres.

— Mais si je suis bonne comme vous dites, Mont-Salut-Jcan, c’est Dieu qui m’a hile ainsi... c’est donc lui qu II faut remercier.

— Ali ! dame... alors, peut-être bien... puisque vous le dites, reprit la prisonnière indécise ; si ça vous fait plaisir... comme ça... à la bonne heure...

— Oui, ma pauvre Monl-Saint-Jean... prlez-lc souvent... ce sera la meilleure manière de me prouver que vous m’aimez un peu...

— Si je vous aime, la Goualeuse ! mon Dieu, mon Dieu !!! Mais vous ne vous souvenez dooc ptus de ce nue vous diriez aux autres détenues pour les empêcher de roc battre? a Ce n’eS.1 pas seulement elle que vous battez... c'est aussi son enfaut... » Eli bien !... c’est tout de même pour vous aimer ; ça n'est pas seulement pour moi que je vou& aime, c'est aussi pour mon enfant...

— Merci, merci, Mont-Saint-Jean, tous me faites plaisir eu me disant cela.

El Fleur-de-Marie émue tendit sa main à sa compagne.

— Quelle belle petite menotte de fée!... est-elle blanche et mignonne! dit Mont-Saint-Jean en sc reculant comme si elle eût craint de toucher, de ses vilaines mains rouges et sordides, celle main charmante.

Pourtant, après un moment d'hésitation, elle effleura respectueusement de ses levres le bout des do'gU effilé» que lui présentait Fleur-de- Marie ; puis, s'agenouillant brusquement, elle se mit à la contempler fixement dans un recueillement attentif, profond.

— Mais venez donc vous asseoir là près de moi, lui dit la Goua-

leuse.

— Ob! pour ça noo, par exemple. . jamais... jamais...

— Pourquoi cela ?

— Respect à la discipline, comme disait autrefois mon brave Mont- Saint-Jean ; soldats ensemble, officiers ensemble, chacun avec ses pareils.

— Vous êtes folle... il n’y a aucune différence entre nous deux...

— Aucune différence... mou bon Dieu! El vous dites cela quand je vous vois comme je vous vois, aussi belle qu'une reine ; oh! tenez..... qu’est-ee que cela vous bit?... laissez-moi là, à genoux, vous bien, bien regarder comme tout à l’beure... Dame... qui sait?... quoique je sois un vrai monstre, mon enfant vous ressemblera peut-être... On «lit que quelquefois par un regard... ça arrive.

Puis, par un scrupule d'une incroyable délicatesse chez une créature de cette espèce, craignant d'avoir peut-être humilié ou blessé Fleur-de-Marie par ce voeu singulier, .Uout-Sainl-Jeao ajouta tristement :

— Non, non, je dis ceb en plaisantant, allez, l.i Goualeuse... je oc me permet irais pas de vous regarder dans cette idée-là... saur, que vous me le permettiez... Mou enfaut sera aussi laid que moi... qu’est-ce que ça me bit?... je ne l'en aimerai pas moins; pauvre petit malheureux, il u'a pas demandé à naître, comme on dit... El s'il vit... qu’est-ce

qu'il deviendra? dit-elle d’un air &ombre et abattu. Hélas! oui

qu est-cc qu’il deviendra, mon Dieu?

ha Goualeuse tressaillit à ces paroles.

En effet, que pouvait devenir Tentant de celte misérable, avilie, dégradée, pauvre et méprisée?... Quel sort!... quel avenir !...

— Ne pensez pas à cela, Mont-Saint-Jean, reprit Fleur-de-Marie ; espérez que votre eufaot trouvera des personnes charitables sur son ebemiu.

— Ob ! on n’a pas deux fois la chance, voyez-vons, la Goualeuse, dit amèrement Mont-Saint-Jean en secouant la tête; je vous ai rencontrée... vous... c’est déjà un grand hasard... El, tenez, soit dit sans vous offenser, j’aurais mieux aimé que mon enfant ait eu ce bonhcur-1à que moi. Ce vœu-là... c’est tout ce que je peux lui donner.

— Priez, priez... Dieu vous exaucera.

— Allons, je prierai, si ça vous bit plaisir, la Goualeu.se, ça me portera peut-être bonheur : au bit, qui m'aurait dit, quand la Louve me battait, et que j etais le pâliras de tout le monde, qu'il sc trouverait là un bon petit auge sauveur qui, avec sa jolie voix douce, serait plus fort que tout le monde et que la Louve, qui est si forte et si méchante?...

— Oui, mais la Louve a été bien bonne pour vous... quand elle a réfléchi que vous étiez doublement à plaindre.

— On! ça c'est vrai... grâce à vous, et je ne l’oublierai jamais... Mais dites donc, la Goualeuse, pourquoi doue a-t-elle, depuis l'autre jour, demandé à changer ch- quartier, b Louve... die qui, malgré ses colères, avait l'air de ne pouvoir plus se passer de vous ;

— Elle est un peu capricieuse...

— C'est drôle... une femme qni est venue ce matin du quartier de b prises où est U Louve dit quelle est toute changée...

— Comment ceb ?

— Au lieu de quereller ou de menacer le monde, elle est triste... triste, et s'isole dans les coius ; si on lui parle, elle vous tourne le dos cl De vous répond pas.. A présent b voir muette, elle qui criait toujours, c'est étonnant, n 'est-ce pas? El puis celle femn c m’a dit encore une chose, mais pour cela... je ne le crois pas.

— Quoi donc?...

— Elle At avoir vu pl urcr 1a Louve.,, pleurer b Louve, c'csl impossible.

— Pauvre Louve ! c'est à cause de moi qu’eQc a voulu changer de quartier... je l'ai chagrinée sans le vouloir, dit la Goualeuse en soupirant.

— Vous, chagriner quelqu'un, mon bon ange sauveur...

A ce moment l'inspectrice, madame Armand, entra dans le préau.

Après avoir cherché des yeux Fleur-dc-Marie, elle vint à elle l’air satisfait et souriant.

— Bonne nouvelle, mon enfant . .

— Que dites-vous, madame? s'écria la Goualeuse eu se levant.

— Vos amis ne vous ont pas oubliée, ils ont obtenu votre mise en Dberté... M. le directeur vient d’en recevoir l'avis.

— Il serait possible, madame? ah ! quel bonheur ! mon Dieu !...

Et l’émotion de Flcur-de-Marle fut si violente qu’elle pâlit, cnit sa main sut son cœur qui battait avec violence, cl retomba sur son banc.

— Calmez-vous, mou enfant, lui dît madame Armand avec bonté, heureu: cmeut ces secousses-là sont sans danger.

— Ah ! madame, que de reconnaissance !...

— C'est sans doute madame la marquise dlhrville qui a obtenu votre liberté... Il y a là une vieille dame chargée de vous conduire chez des personnes qui s'intéressent à vous... Attendcz-moi, je vais revenir vous ; r i. Ire, j’ai quelques mots à dire à l'atelier.

Il serait difficile de peindre l'expression de morne désolation qui assombrit les traits de M^nt-Saiut-Jcan, en apprenant que sou bon ange sauveur, comm? elle appelait la Gonalcu.se, allait quitter Saint-Lazare.

La douleur de relie Icuirne était moius causée par la crainte de redevenir le souffle-douleur de b prison que par le cWgrin de sc voir séparée du seul être qui lui eût jamais témoigné quelque intérêt.

Toujours assise au pied du banc, Mont-Saint-Jean porta ses mains aux deux touffes de cheveux hérissés qui sortaient en désordre de son vieux bonnet uoir, comme pour sc les arracher; puis, cette violente affliction faisaul place à l'abattement, elle bissa retomber sa tête, cl resta muette, immobile, le front caché dans scs maius, les coudes appuyés sur se* genoux.

Malgré sâ joie de quitter b prison, Flear -de-Marie ne put s’empêcher de frbsonner un moment au souvenir de b Chouette et du Maître d écote, se rappelant que ces deux monstres lui avaient fait jurer de ne pas informer ses bienfaiteurs de son triste sort.

Blais ces funestes pensées s’effacèrent bientôt de l'esprit de Fleur-do* Marie devant l'espoir de revoir Bouqucval, madame Georges, Rodolphe, à qui elle voulait recommander b Louve et Martial; il lui sembbit moine que le sentiment exalté quelle se reprochait d'éprouver pour son bienfaiteur, n'étant plus nourri par le chagrin et par b solitude, se calmerait dès quelle reprendrait scs occupa nous rustiques, quelle aimait tant à partager avec les bons et simples habitants de b ferme.

Etonnée du silence de sa compasne, silence dont elle ne soupçonnait pas b cause, la Goualeuse lui loucha légèrement l’épaule, en disant :

— Mont-Saint-Jean, puisque me voilà libre... ne pourrab-je pas vous être utile à quelque chose?

Fn sentant b main de b Goualeuse, la prisonnière tressaillit, laissa retomber ses bras sur ses genoux, et tourna vers b jeune bile sou visage ruisselant de larmes.

line si amère douleur éclatait sur b figure de Mont-Saint-Jean, que sa laideur disparaissait.

— Mon Dieu!... qu'avez-vous? lui dit b Goualeuse; comme vous pleurez!

— Vous vous en ailex! murmura b détenue d’une voix entrecoupée de sanglots ; je n'avais pourtant jamais pensé que d’un moment à l'autre vous partiriez d’ici... et que je ne vot>* verrais ptus... plus... ja* mais...

— Je vous assure que je me souviendrai toujours de votre amitié... Mont-Saint-Jean.

— Mon Dieu, mou Dieu !... et dire que je vous aimais déjà tant... Quand j'étais b assise par terre, à vos pieds... Il me semblait que jetais sauvée... que je n'avais plus rien à craindre. Ce n’est pas pour les coups que les autres vont peut-être recommencer à me donucr que je dis cela... j'ai b vie dure... Mais enfin il me semblait que vous étiez ma bonne chance et que vous porteriez bouheur à mon enfant, rien que parce que vous aviez eu pitié de moi... C'est vrai, allez, ça . quand on est habitué à être maltraité, on est plus sensible que d’autres à la bonté, j fuis, s’interrompant pour écblcr encore en sanglots, elle s'écria : Allons, c'csl fini... c'est fini... au fail... ça devait arriver un jour ou l'autre... mon tort est de n’y avoir jamais pensé... C'est fini... plus rien... plus rien...

— Allons, courage, je me souvieodrai de vous, comme vota vous souviendrez de moi.

— Oh ! pour ça on me couperait eu morceaux plutôt que de me faire vous renier ou vous oublier : je deviendrais vieille, vieille comme les rues, que j'aurais toujours devant le» yeux votre belle figure d’ange. Le remier mot que j’apprendiai à mou eufaut, ça sera votre nom, U oualcuse, car il vous aura dû de o'élrz pas mort de froid...

— Ecoutez- moi. Moui-Saint-Jean, dit FIcur-de-Maric, touchée de l'affection de celte misérable, je ne puis rien vous promettre pour vous ... quoique je connaisse des personnes bien charitables; mais pour votre

enfant... c’est différent .. il est ituioceut de tout, lui, et le» personnes dont Je vous parle voudront peut-être bien sc charger de le faire élever quand vous pourrez vous eu séparer...

— M'en séparer... jamais, on! jamais, s'écria Mont- Saint- Jean avec exaltation: qu’est-ce que je deviendrais donc maintenant que j'ai compté sur lui...

— Mais... comment l'élèverei-vous? Fille ou garçon, il faut qu'il soit honnête, et pour cda...

— Il faut-qu’il mange un pain honnête, n'est-ce, pas la Goualeusc ? Je le crois bien, c'est mon ambition; je me le dis tous les jours ; aussi, en sortant d’ici, je ne remettrai pas le pied sous un pont... Je me ferai cfaifTonuièn:, balayeuse des rues, mais honnête ; on doit ça, sinon à soi, <Jn moins à son enfant, quand ou a l’honneur d'en avoir un... dit-elle avec une sorte de fierté.

— Et qui gardera votre enfaut*peadant que vous travaillerez? reprit h Goualcuse; ne vaudrait-il pas mieux, si cela est possible, comme je l'espère, le placer à la campagne chez de braves gens qui en feraient une brave fille de ferme ou un bon cultivateur? Vous viendriez de temps en temps le voir, et un jour vous trouveriez peut-être moyen de vous en rapprocher tout à fait : à la campagne on y U de si peu !

— Mais m'en séparer, m’en séparer ! je mettils toute ma joie en lui, moi qui n'ai rien qui m'aime.

— Il faut songer plus & lui tpi'à vous, ma pauvre Mont-Saint- Jean; dans deux on trois jours j'écdrai à madame Armand, et, si la demande que je compte faire en faveur de votre enfant réussit, vous u'aurez pins à dire de lui ce qui tout â l'heure m'a tant narré : Uélas ! mon Dieu, que deviendra-t-il ?

L'inspectrice, madame Armand, interrompit cet entretien; elle venait chercher Fleur- de- Marie.

Après avoir de nouveau éclaté en sanglots et baigné de larmes désespérées les mains de la jeune fille, Mont-Saint- Jean retomba sur le banc dans un accablement stupide, ne songeant pas même à la promesse que Fleur-de-Marie venait de lui faire à propos de son enfant.

— Pauvre créature ! dit madame Armand en sortant du préau suivie de Fleur-de-Marie. Sa reconnaissance envers vous me donne meilleure opinion d'elle.

Eu apprenant que la Goualcuse était graciée, les autres détenues, loin de se monLrer jalouses de cette faveur, en témoignèrent leur joie ; ouefques-unes entourèrent Fleur-de-Marie et lui firent des adieux pleins de cordialité, la félicitèrent franchement de sa prompte sortie de prison.

— C'est «gai, dit l'une d'elles; cette petite monde nous a fait passer au bon moment... c’est quand nous avons boursilié pour la layette de Mont-Saint- Jean. On sc souviendra de cela à Saint-Lazare.

Lorsque Fleur-dc-Marie eut quitté le bâtiment des prisons sous la conduite de l’inspectrice, celle-ci lui dit :

— Maintenant, mon enfant, rendez-vous au vestiaire où vous déposerez vos vêtements de détenue pour reprendre vos babils de paysanne, qui, par leur simplicité rustique, vous seyaient si bien; adieu, vous allez être heureuse, car vous allez vous trouver sous la protection de personnes recommandables, et vous quittez cette maison pour n'y jamais rentrer. Mais... tenez... je ne suis guère raisonnable, dit madame Armand, dont les yeux se mouillèrent.dc larmes ; U m’est impossible de vous cacher combien je m'étais déjà attachée à vous, pauvre petite ! Puis, voyant le regard de Fleur-de-Marie devenir humide aussi, l'inspectrice ajouta : Vous ne m'en voudrez pas, je l’espère, «l'attrister ainsi votre départ T

— Ah ! madame... o'est-ce pas grâce â votre recommandation que ceue jeune dame, à qui je dois ma liberté, s'cal intéressée à mon sort ?

— Oui, et je suis heureuse de ce que j'ai fait ; mes pressentiments ne m’avaicut pas trompée...

A ce moment une cloche sonna.

— Voici l'heure du travail des ateliers, il faut que je rentre... Adieu, encore adieu, ma chère enfant !...

Et madame Armand, aussi émue que Fleur- do-Marie, l'embrassa tendrement : puis elle dit à un des employés de la maison ;

— Conduisez mademoiselle au vestiaire.

— Un quart d’heure après, Fli-ur-de-Marie, vêtue en paysanne ainsi que doub l'avons vue à la ferme de Bouqueval, entrait dans le greffe, où I attendait madame Séraphin.

La femme de charge du notaire Jacques Ferrand venait chercher celle malheureuse enfant pour la conduire à l'ilc du Ravageur.

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