‹ Œuvres illustrees d'Eugene Sue Les mysteres de ParisChapitre 148 sur 174 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Gerolsteio.

U Mise* ami a'niaxArun-ouix^im ad comti oumoutli iahoiitx.

Oldenzaal, 25 août 1840 (1).

J'arrive de Gerolstein, où j'ai passé trois mois auprès du grand-duc et de sa famille; je croyais trouver une lettre m'auuooçant votre arrivée à Oldcuaaal, mon cher Maximilien. Jugez de ma surprise, de uum chagrin, lorsque j'apprends que vous êtes encore retenu en Hongrie pour plusieurs semaines.

Depuis quatre mois je n’ai pu vous écrire, ue sachant où vous adresse! mes lettres, grâce à votre manière originale et aventureuse de voyager ; vous in 'aviez pourtant /ormetleniLDl pi omis à Vienne, au moment ue notre séparation, de vous trouver le premier août à Okleuzaal. Il me faut doue renoncer au plaisir de vous voir, et pourtant jamais je n’aurais eu plus besoin d'épancher mon cœur dans le vôtre, mon bon M.uimiUeu, mon plus vieil ami, car, quoique Lieu jeunes encore, notre amitié est &ncicuue : elle date de notre enfance.

Que vous dirai-je? depuis trois mois une révolution complète s’est opérée en moi... Je touche à l'un de ces instants qui décident <lc I existence d’un homme... Jugez si votre présence, si vos conseils me manquent ! Mais vous ne roc manquerez pas longtemps, quels que soient le» intérêts qui vous retiennent en iluogrie; vous viuid.es, Jlaximilien, vous viendrez , je vous en conjure, car j’aurai besoin sans doute de puissantes consolations. . et je ne puis aller vous chercher. Mou père, dont la saute est de plu» eu plus chancelante, m'a ra, pelé de firrokieiu.

U s'afLiLlit chaque jour davantage ; il m'est impossible de le quitter...

J'ai tant à vous dire que je serai prolixe : il me Lut vous raconter l’époque la plus pleine, la plus rom. uesque Je ma vie...

Etrange et triste basant! pendant celle époque nous sommes feulement restes éloignés l'un de l'autre, nous, les inséparables, nous, les ; deux frères, nous, les deux plus ferveuls apôtres de la trois fois sainte amitié ! nous, enfin, si fiers ue prouver que le Carlos et le Posa de notre ( Schiller ne sont pas des idéalités, et que, comme ces diviucs créationsdu j grand poète, nous savons goûter les suaves délices d'un tendre et mutuel attachement !

Oh! mon ami, que neles-tous là ! que n’élicz-vouslà ! Depuis trois mois mon cœur déborde d’émotions à la fois d'une, douceur ou d’une tristesse inexprimable. Et j’étais seul, et je suis seul... Pbigncz-moi, vous qui connaissez ma sensibilité quelquefois si bizarremeut expansive, vous qui souvent avez va mes yeux se mouiller de larmes au naïf récil d uue au tion généreuse, au simple aspect d'un beau soleil couchant, ou d une nuit d’été paisible et ctoilée! Vous souvenez- vous, l’an passé, lors de noire excursion aux ruines d’Oppeufcld... au bord du grand lac... nos rêveries silencieuses pendant celte magnifique soirée si remplie de calme, de poésie et de sérénité ?

Bizarre contraste !... C’était trois jours avant ce duel sanglant où je n’ai pas voulu vous prendre pour second, car j’aurais trop soufK.il pour vous, si j’avais été blessé sous vos yeux... Ce duel, où, pour une querelle de jeu, mon second, à moi, a malheureusement tué ce jeune Fran-

(1) N- us rappellerons au lecteur qu’ environ quinze mois ae sont Misés députa k jour où Rwolpho a quitus Pari* par U barrière Saint-Jacques, apc** le meurtre du fibtmriacur.

çais. If* vicomte deSalnt-Reroy... A propos, savez-vous ce qu’est devenue cette d.uigCH'osc sirène que M. de Saint-Rem y avait amenée à OppenfeM. et qui b-c nommait, je crois, Cecily Dav.’dT

Mun ami, vous devez sourire de pitié en me voyant m'égarer ainsi parmi Ue vagues souvenirs du passé, au lieu d'arriver aux graves confidences que Je vous annonce: c’est que, malgré moi, je recule l'instant de rc* confidences: je connais votre sévérité, et j’ai peur d'être grondé, oui, grondé, parce qu'au lieu d’agir avec réflexion, avec sages» (une sagesse de vingt et un ans hélus !>, j’ai agi folk” eiu, on plutôt je n'a! pas agi... je me suis laissé aveuglément emporter courant qui m'entrainait... et c'est seulement depuis mon retour de t, robtetn que je me soi», pour ainsi dire, éveillé du .-onge enchanteur qui m a berce pendant trois mois... et ce réveil est funeste...

Allons, mou ami. mon b"U Maximilien, je prends mon grand courage. Ei -outez-moi avec indulgence... Je commence en baissant les yeux, je n’ose vous regarder... car. en lisant ces lignes, vos traits doivent être devenu» si graves, «sévères... homme stoïque !

Ayant obtenu un congé de six moi-, je quittai Vienne, et je restai ici quelque temps auprès de mon père: sa santé étant boune alors, il me conseilla d'aller visiter mon excellente tante, la princesse Joli me supérieure d>- l'abbaye de Gerohtein Je vous ai dit, je croi-, mou .nui, que mon aïeule était cousine germairfe de l'aïeul du grand due actuel, et que ce dernier, fiusUve-I’odulpbr, grâce à ceUcpareuté, a toujours bien voulu nous traiter, moi et mou père, tr» »-aiïectueusemcut de cousins. Vous Sam aussi, je crois, que, pendant uu assez long voyage que Je prince fil dernièrement en Fiance, fl chargea mon père de (administration du grand duché.

Ce n'est nullement par orgueil, vous le peusez, mou ami, que je vous parle de res circonstances ; c'est pour vous expliquer les causes de l'extrême intimité dans laquelle j'ai vécu avec le grand-duc et sa famille pendant mou séjour à fier ois'. -in.

Vous souvetu z-vous que l’au passé, lors de notre voyage des bords du Rhin, ou uous apprit que le priuce avait retrouvé en Fram e, et épousé in txirtmii madame la comtesse Mac-firégur, afiu de légitimer la naissance d'une fille qu’il avait eue d'elle lors d'une première union secrète, plus lard ca»séi pour vice de loruie ei parce qu'elle avait été contractée malgré la volonté du grand-duc alors régnant?

Celte jeune fille, ainsi soicnncflcmenl reconnue, est celte charmante princesse Amélie (I) dont lord Dudley, qui l'avait vue à fieroKlein il y a maintenant une année environ, nous pariait cet hiver, à Vienne, avec uu enthousiasme que nous accusions d'exagération... Etrange hasard!... qui m’eût dit alors !...

Mai», quoique vous ayez sans doute maintenant à peu près dorir é mou secret, bissez-mot suivre la marche des ététk meuls -an$ l'intervertir....

Le couvent d • Sainte-! termangilde, dont ma tante est abbesse, est a peine éloigné d'un demi-quart de lieue de Gerolsteln, car les jardin de l'abbaye Hmcbeol aux faubourgs de 1 1 ville; une charni .nte m.i smu. cumpkSu-mcnt isolée du cloître, avait été mise à ma disposition par nn tante, qui m'aîmc, vous b* savez, avec nue tendresse maternelle.

Le jour de mon arrivée, elle m’apprit qu'il y avait le !eud<-maln réception sok’uucllc cl (etc à Lt cour, le grand-duc devant ce jour- la of- Gcidlement aatioucer sun pro bain mariage avec madame la marquise d'Harville, arrivée depuis peu à Gerolstein, accompagnée de son pere, M. le comte d*Orbigny (2).

Les uns blâmai ont le prince de n’avoir pas recherché encore cette fuis une alliance souveraine h grande-duchesse dont le prime était veuf appartenait à la maison de Bavière) , d’autres, au coulraire, et ma tante était du nombre, le félicitaient d'avoir préféré à des vues d'ambitieuses convenances une jeune et aimable femme qu'il adorait et qui appartenait à la plus haute noblesse de France. Vous savez d'ailleurs, mon ami, que ma tante a toujours eu pour le grand-duc Rodolphe rattachement le plus profond; mieux que per- onne elle pouvait apprécier le* émiaeulcs qualités du priuce.

— Mon ctier enfant, me dit-dh à propos de celte réception solennelle où je devais me rendre le lendemain de mon arrivée mon cher enfant, ce que VOUS verrez de plis merveilleux dans cette fêle sera san contredit la perle de Gerolsteln.

— De qui voulez vous parler, ma boune tante?

— De la princesse Amélie..

— La fille du grand-duc? En effet, lord Dudley nous en avait parlé à Vienne avec un enthousiasme que nous avions taxé d’exagération poétique.

— A mon âge, avec mou caractère et dans ma position, reprit ma tante, on s’exalte assez peu; aussi vous croirez à ( impartialité de mon jugement, mon cher entant. Kb bien ! je vous dis. mot, que de ma vie I je n’ai rien connu de plus enchanteur que la prlttCttK Amélie. Je vous parferais de sou angélique beauté, ri elle n'était pas douée d'un charme

(1) Le nom de Varie rappelant I Hodolplie et è m Alt* de tristes souvenirs, il lut avait donné le nom d'Amélie, I'uq de* noms de u mère à lui.

(2) Noua rappellerons au lecteur, pour il vranemblsnce de ce récit, que U dernière princesse souveraine de Counandè, trranje rush remarquable par U rare supériorité de son esprit que par k charme Je km caractère et l'adorable bout* de son coeur, était mademoiselle de Mcdem.

inexprimable qui est encore supérieur à la beauté. Figurez-vous la candeur dans la diguilé et la grâce dans la modestie. Dès le premier jour où le grand-duc m'a présentée à elle, j’ai senti pour cette jeune princesse une sympalhfe involontaire. Du reste, je ne shis pas la seule : l'archiduchesse Sophie est à Gerolstcin depuis quelques jours ; c’est bien la plus fière et la plus hautaine princesse que je sache..

— Il est vrai, ma tante, son ironie est terrible, peu de personnes échappent à ses mordantes plaisanteries. A Vienne on la craignait comme le feu... La princesse Amélie aurait-elle trouvé grâce devant elle?

L’autre jour • !e vint ici après avoir visité b maison d’asile placée

sons la surveilla e de la jeune princesse. Savez vous une chose ? me dit celle redoutable archiduchesse avec sa brusque franchise ; j’ai l'esprit singulièrement tourné à b satire, n’esl-ce pas? Eh bien ! si je vivais longtemps avec la fille du grand duc, je deviendrais, j eu suis sûre, iuoffeusive... tant sa bonté est pénétrante et contagieuse.

— Mais c’est donc une enchanteresse que ma cousine? dis-je à ma tante en souriant.

— Son plus puissant aurait, à mes yeux du moins, reprit ma lame, est ce mélange de douceur, de modestie et de dignité dout je vous ai parlé, et qui donne à son visage angélique l'expression b plus touchante.

— Certes, ma tante, b modestie est une rare qualité chez une princesse si jeune, si belle et si heureuse.

— Songez encore, mou cher enfant, qu'il est d’autant mieux à la princesse Amélie de jouir sans ostentation vaniteuse de b haute position qui lui est incontestablement acquise, que son élévation est récente (I).

— Et dans <-on entretien avec vous, ma tante, b princesse a-t-elle fait quelque allusiou à sa fortune passée ?

— Non ; niais lorsque, malgré mon graud âge, je lui parlai avec le respect qui lui est dû, pui-que Son Altesse est la ulle de notre souverain. son trouble Ingénu, mêlé de reconnaissance et de vénération pour moi. m a profondément éiuue ; car sa réserve, remplie de noblesse et d’atfabilite, me prouvait que le présent ne 1 enivrait pas assez pour qu'elle oublié! le passé, et qu'elle rendait à mon âge ce que j'accordais a son rang.

— Il faut, en effet, dis-je à ma tante, un tact exquis pour observer ces nuances si délicates.

— Aussi, mou cher calant, plus j’ai vu b princesse Amélie, plus je j me sois félicitée de ma première impression. Depuis qu elle est id, ce I qu’etic a bit de bonnes œuvres est incroyable, et cela avec une réflexion, une maturité de jugement oui me confondent cbei une personne de son Age. Jugez-en : à sa demande, le grand-duc a fondé à Gerobietn un établissement pour les petites filles orphelines de cinq ou six (II, et pour les jeunes filles, orphelines aussi abandonnées, qui ont atteint -eize ans, âge si fatal pour les infortunées que rien ne defend contre b séduction du vice ou l'obsession du besoin. Ce sont des religieuses nobles de mon abbaye qui enseignent et dirigent les pensionnaires de cette maison. En allant la visiter, j’ai eu souvent occasion de juger de l'adoration que ces pauvres cré.ilures déshéritées ont pour b priucesse Amélie. Chaque jour elle va passer quelques heures «ans cet établissement, placé sons sa protection spéciale; et, je vous le répète, mon enfant, re n'est pas seulement du respect, de la reconnaissance, que les pensionnaires et les religieuses ressentent pour Son Altesse, c’est presque du fanatisme.

— Mais c’est ou ange que b princesse Amélie, dis-je à ma tante.

— Un ange, oui, un auge, reprit-elle, car vous ne pouvez vous imaginer avec quelle attende âv-anlc bouté elle traite ses protégées, de quelle pieuse sollicitude elle les entoure. Jamais je n'ai vu ménager avec plus de délicates^ la susceptibilité du malheur : on dirait qu'une irrésistible sympathie attire surtout la prim tsse vers cette cbsse de pauvres abandonnées. Enfin, le croiriez-vous ? elle, fille d'un souverain, n'appelle jamais autrement ces jeunes filles que mes soeurs.

A ces derniers mots de ma tante, je vous l’avoue, Maximilien, une larme me vint aux yeux. Ne trouvez-vous pas en effet belle et sainte b conduite de cette jeune princesse ? Vous connaissez ma sincérité, je vous jure que je vous rapporte et que je vous rapporterai toujours presque textuellement les paroles de ma tante.

— Puisque b princesse, lui dis- je, est si merveilleusement douée, j'éprouverai un graud trouble lorsque demain je lui serai présenté ; vous connaissez mon insurmontable timidité, vous savez que l'élévation du caractère m'impose encore phi*; que le rang je suis donc certain de paraître à la princesse aussi stupide qu'embarrassé ; j'en prends mon parti d'avance.

1 — Allons, allons, me dit ma tante en souriant, -elle aura pitié de

' vous, mon cher enfant, d'autant plus que vous ne serez pas pour elle une nouvelle connaissance.

— Moi, ma tante ?

— Sans doute.

— Et comuieut cela ?

— Vous vous souvenez que, lorsqu'à l'âge de seize ans vous avez quitté Oldenzaal pour faire un voyage en Rassie et en Augletcrre avec

11) F.n arriviot « Alletnijrne, Rodolphe avait dit que Pleur-dr-Maiic, longtcoapa crue morte, «'avait partait quitté aa mère la comtesse Si :ih.

votre père, j’ai fait faire de vous un portrait dans le costume que vouz portiez au premier bal costumé donné par feu b arande-duchesse.

— Oui, ma tante, an costume de page allemand du seizième siècle.

— Nuire excellent peintre Fritz Blocser, tout en reproduisant fidètement vos traits, n’avait pas seulement retracé un personnage du seizième siècle ; mais, par un caprice d*aVtlste, Q s'était plu à imiter jusqu’à b manière et jusqu’à b vétusté des tableaux peints à ceUe époque. Quelques jours après son arrivée en Allemagne, b princesse A méfie, étant venue me voir avec son père, remarqua votre portrait, et me demanda naïvement quelle était cette charmante figure des temps passés ? Son père sourit, me fit un signe, et lui répondit ; — Ce portrait est colai d’un de nos cousins, qui aurait maintenant, vous le voyez, à son costume, ma chère Amélie, quelque trois cents aDB, mais qui, bien jenoe, avait déjà témoigné d’une rare intrépidité et d'un cœur excellent ; ne porte-t-il pas, en effet, b bravoure dans le regard et b bonté dans le sourire ?

(Je vous en supplie, Maximilien, ne haussez pas les épaules avec un impatient dédain en me voyant écrire de telles choses à propos de molmême : cela me coûte, vous devez le croire ; mais b suite. de ce récit vous prouvera que ces puérils détails, dont je sens le ridicule amer, sont malheureusement indispensables. Je ferme cette parenthèse, et je continue.)

— La princesse Amélie, reprit ma tante, dupe de cette innocente plaisanterie, partagea l'avis de son père sur l'expression douce et fière de votre physionomie, après avoir plus attentivement considéré le portrait. Plus tard, lorsque j’allai b voir à Gerolstcin, elle me demanda en sont tant des nouvelles de son cousin des temps passés. Je lui avouai alors notre supercherie, lui disant que le beau page du seizième siècle était simplement mon neveu, le prince flenri d'Uerïaûsen Oldenzaal, actuellement âgé de vingt cl un ans, capitaine aux gardes de S. M. l’empereur d'Autriche, et en tout, sauf le costume, tort ressetnbbnt à son portrait. A ce? mots, la princesse* Amélie, ajouta ma tante, rougit et redevint sérieuse, comme elle l'est presque toujours. Depuis, elfe ne m’a naturellement jamais reparlé du tableau. Néanmoins, vous voyez, mon cher eufant, que vous ne serez pas complètement étranger et un nouveau visage pour votre cousine, comme dit le grand-duc. Ainsi donc, raserez-vous, et soutenez l'honneur de votre portrait, ajouta ma tante en sooriaot.

Cette ronvcr-atlon avait eu lieu, je vous l’ai dit, mon cher Maximilien, b veille d» jour où je devais être présenté à la princesse ma cousine ; je quittai ma tante, et je rentrai chez mol.

Je ne voub ai jamais caché mes plus secrètes pensées, bonnes oi mauvaises ; je vais donc vous avouer à quelles absurdes et folles imaginations je me bissai entraîner après rentretien que je viens de vous rapporter.

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