‹ Œuvres illustrees d'Eugene Sue Les mysteres de ParisChapitre 16 sur 174 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

L*i rend'-*- tou* -

Lie lendemain do jour où il aval: confié la Gottaleusc aux «oins de madame Georges, Rodolphe, toujours vêtu en ouvrier, se tronvait à midi précis à la porte du cabaret le Panier-Fleuri, situé non loin de la barrière de Bercy.

U veille, à dix heures du soir, le Chourineur s’était exactement trouvé au rendez-vous nue lui avait assigné Rodolphe. La suite do ce récit fera connaître le résultat de ce rendez-vous.

Il était donc midi. Il pleuvait à torrents : b Seine, gonflée par des pluies presque continuelles, avait atteint une hauteur énorme et inondait nue partie du quai.

Rodolphe regardait de temps à autre avec impatience du côté de 1a barrière: câlin, avisant au loin un homme et une femme qui s’avançaienf abrités par un parapluie, il reconnut la Chouette et le Maître d'ecole.

Ces deux personnages étaient complètement métamorphosés : le brigand avait abandonne ses met liants habits et son air de brutalité féroce; il i«oi tait uue longue redingote de eastorine verte et un chapeau rond; sa cravate et sa chemise étaient d'une extrême blancheur. Sans l'épouvantable hideur de ses traits et le fauve éclat de «on regard, toujours ardent et mobile, ou eût pris cet homme, à sa démarche paisible, assurée, pour un lionnèle bourgeois.

La borgnesse, aussi endimanchée, portait uu bonnet blanc, un grand châle en bourre de soie, façon cachemire, eî tenait à b main un vaste cabas.

La pluie avait un moment cessé; Rodolphe surmonta un moment de dégoût et marcha droit an couple aff eux.

A l'a go t du tapts-franc le Maître d'école avait substitué un langage presque recherche, qui paraissait d’autant plus horrible, qu'il annonçait un esprit cultivé, et qu'il contrastait avec les forfanteries sanguinaires de ce brigand.

Lorsque Rodolphe s’approcha de lui, le Maître d’école le salua profondément; b Chouette (il li révérence. •

— Monsieur... votre très-humble serviteur... dit le Maître d’école.

A vous rendre mes devoir!*, enchanté de foire... ou plutôt de refaire votre conn issance... car avant-hier vous m'avez octroyé deux coups de poing à assommer tin rhinocéros. Mais ne parlons pas de cela maintenant ; c'était utitphis^ierif tic votre part, j'en suis sûr... one simple plaisanterie. N'v pensons plus... de graves intérêts nous rassemblent, l’ai vu hier soir, à onze heures, le Chonrmcur au tapis-franc ; je lui ai Vmné rendez-vous ici ce matin, dan* le cas où il voudrait être notre «Qaboraioor; n li-. il parait qu’il refuse décidénent.

— Vous acceptez donc !

— Si vous vouliez, monsieur... Votre nom?

— Rodolphe.

— Mou* leur Rodolphe... nous entrerions au Panier-Fleuri... ni moi ni madame nous n'avons déjeuné... Nous parierions de nos petites affaires en cassant une croûte.

— Volontiers.

— Nous pouvons toujours causer. en marchant. Von* et le Chourineur devez sans reproche un dédommagement à tua. femme et à moi... Vont nous avez fait perdre plu* de 2.000 fr. La Chouette avait rendez-vous, prés de Saint -Oucn, avec un grand monsieur en deuil qui était venu vous demander l’autre soir au tapis-franc; il proposait 2,000 fr. pour vous faire quelque chose .. Le Chourineur m'a à peu prés expliqué cela... Mai* j’v petite. Finette, dit le brigand, va choisir un cabinet an Panier- Flenri et commander le déjeuner : des côtelettes, un morceau de veau, une sainte et deux bouteilles de Bcaune première : nou* te rejoignons.

La Chouette n'avait pas un instant quitté Rodolphe du rcgaid ; elle partit a près avoir échangé on coup d'œil avec le Maître d'école. Celui-ci reprit :

— fe vous disais donc, monsieur Rodolphe, que le Chourineur m’avait édifié Mir celte proposition de deux mille francs.

— Ou'CUNSe que ça signifie, édifier?

— C'est juste., re langage est un peu ambitieux pour vous; je von- | lai? dire que le Chourineur m’avait à peu pré* appris ce que voulait de i vous ce grand monsieur en deuil, avec -es deux mille francs.

— Rien, bien...

— Ça u’cst pas déjà si bien, jeune homme ; car le Chourineur avant rencontré hier matin la Chouette prés de Salnl-Oucn, il ne l*a pas quittée dune semelle dès qu'il a vu arriver le giatid monsieur en deuil ; de sorte que celui-d n’a pas o é approcher. C'est dune doux mille fr.mcs qu’il but que vous me fassiez regagner, sans compter cinq cents francs pour un portefeuille que nous devions rendre, nui* que nous n'aurions pas I d’ailleurs rendu, inspection faite des papiers qui nous ont paru valoir ! mieux que ça.

— Il contient donc de modes valeur*’

— 1! contient des papiers qui m’ont paru fort curieux, quoique b plupart soient écrits en anglais ; et je les garde b, dit le brigand eu frappant sur la poche de côté de sa rcdiugnte-

En apprenant que le Maître d'école avait enrore les papiers saisis l'avaut-veille sur Tom, Iloc^dphc fut très-satisfait. ils étaient pour lui d’une haute importance. Ses instructions au Chourineur u’avaicnl pas eu d'autre but que d’empêcher Tom de s’approcher de b Chouette : celuici garderait alors le por:eleuille, et Rodolphe espérait s’en rendre possesseur.

— Je garde donc ces papiers comme une poire pour 1a soif, dit le brigand : car j'ai trouvé l'adresse Ai monsieur eu deuil, et, d'une façon ou d'une autre, je le reverrai.

— Nous pourrons faire affaire si vous voulez : si notre coup réussit je vous achèterai ces papiers, moi qui connais l'homme ; ça me va mieux qu’à vous. .

— Nous verrons .. Mais d'abord revenons à nos moutons.

— Eh bien ! donc, j’avais proposé une affaire superbe au Chourineur ; il avait d'abord accepte, puis il s'est dédit.

— Il a toujours eu des idées singulières...

— Mais en se dédisant il m’a observé...

— Il vous a fait observer...

— Diable... vous êtes à cheval sur la grammaire.

— Maître d’école, c’est mou état.

— Il m'a fait observer qui 1 ! s'il ne mangeait pas de pain rouge il ne fallait pas en dégoûter les autres ; et que vous pourriez me donner un coup de main.

— Et pourraisde savoir, sans indiscrétion, pourquoi vous aviez douné rendez-vous an Chourineur hier matin à Saint-Ouen? ce qui lui a procuré l'avantage de rencontrer b Chouette ? il a été embarrassé pour me répondre à ce sujet.

Rodolphe se moi dit imperceptiblement les lèvres, et répondit eu haussant les épaules :

— Je le crois bien, je ne lui avais dit mon projet qu’à moitié... vous comprenez... ne sachant pas s'il était tout à (ait décide.

— C’était plus prudent...

— D'autant plus prudent que j’avais deux cordes à mon arc.

— Ah, bah 1

— Certainement.

— Vous ôtes un homme de précaution... Vous aviez dune donné rendez-vous an Chourineur à Saint-Ouen pour. . .

Rodolphe, après un moment d'hésitation, cul le bonheur de trouver une fable vraisemblable pour couvrir b maladresse du Choiuineur ; il reprit :

— Voici l'affaire... Le coup que je propose est très-bon, parce que le maître de b maison eu question est à la campagne. .. toute nia peur était qu’il revienne. Four être tranquille, je me dis ; Je li ai qu'une chose à faire...

— C’était de vous assurer de b présence réelle dudit maître à la canipague.

— Comme vous dites... Je pars donc pour Pierrefillc, où est sa maison de campagne... j’ai ma cousine, domestique b... vous comprenez !

— Parfaitement, mon gaillard. Eh bien ?

— Ma cousine m’a dit que son maître ne revenait à Paris qo'aprèsdeniain...

— Après-demain?

— Oui.

— Très-bien. Mais j'en reviens à ma question... pourquoi douner reodez-vous au Chourineur à Saint-Ouen?

— Vous n’étes pas intelligent... Combien y a-t-il de Pierrefilte à Saint- Onco?

— Une liene environ.

— Et de Saiul-Ouea à Paris?

— Autant.

— Eh léen? si je n’avais trouvé personne à Pierrefillc. c’est-à-dire la maison déserte... il y avait là aussi un bon coup à faire... moins bon qu’à Paris, mais passable.*. Je revenais à Saint-Ouen rechercher le Uiotirineur qui m’atlendail. Nous relournioos à Pierrefillc par un chemin de traverse que je connais; et...

— Je comprends. Si, au contraire, le coup était pour Paris?...

— Nous gagnions b barrière de l'Etoile par le chemin de b Révolte, et de là à l’allée des Veuves...

--Il n’y a qu’un pas... c’est tonf simple. A Saint-Oue® vous étiez à cheval sur vos deux opérations... cela était fort adroit. Maintenant je m’explique b présence du Chourineur à Saint-Ouen... Nous disons donc que b maison de l'allée des Veuves sera inh.ihitée jusqu'à après-demain

— Inhabitée... sauf le portier.

— Bien entendu... Et c’c*l une opération avantageuse'’

— Ma cousine m'a parlé de soixante mille franc* en or dans le cabinet de sou maître.

— Et vous connaissez les êtres?

— Comme ma poche... ma cousine est là depuis un an... et c’est à force de rentetidre parler des sommes que sou maître relire de la Banque pour les placer autrement qne l’idée m’est venue... Comme K* portier es! vigoureux, j’en avais parlé au Chou» tueur... il avait, après bien des

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laçons, consenti... mais H a rechigne... Du reste, il n'est pas capable de vendre un ami .

— Non, il a du bon... Mais nous voici arrivés. Je ne sais pas si vous êtes comme moi, mal» l’air du malin m'a donné de l’appétit...

La Chouette était sur le seuil de la porte du cabaret.

— l'ar ici, dit-elle, par ici !... j'ai commandé notre déjeuner.

Rodolphe voulut faire passer le brigand devant lui : il avait pour cela

scs raisons... mais le Maître d'école mit tant diustaucc à se défendre de cette politesse, que Rodolphe passa d’abord.

Avant de sc mettre à table, le Maître d'école frappa légèrement sur l'une et l'autre des cloisons, afin de s'assurer do leur épaisseur cl de leur sonorité.

— Nous n'aurons pas besoin de parler trop bas, dit-il, la cloison n'est pas mince. Ou nous servira tout d'un coup, et nous ne serons pas dérangés daus notre conversation.

Lue servante de cabaret apporta le déjeuuer.

Avant que la porte fût fermée, Rodolphe vit le charbonnier Murph gravement attable dans un cabinet voisin.

La chambre où se passait b scène que nous décrivons était longue, droite, et éclairée par une fenêtre qui donnait sur b rue et frisait lace à la porte.

La Chouette tournait le dos à cette croisée, le Maître d'école était d'un côté de la table, Rodolphe de l’antre.

lai servante sortie, le brigand sc leva, prit son couvert et alla s’asseoir à côté de Rodolphe de façon à lui masquer b porte,

— Nous causerons mieux, dit-il, et uous n aurons pas besoin de parler si liant. .

— Et puis vous voulez vous mettre cuire la porte et moi pour m'empêcher de sortir... répliqua froidement Rodolphe.

I.e Maître d'école fit un signe affirmatif ; pins, tirant à demi de b poche de côté de sa redingote un long stylet rond et gros comme une forte plume d'oie, emmanché dans une poignée de bois qui disparaissait sous tes doigts velus :

— Vous voyez ça?...

— Oui.

— Avis aux amateurs.

Et, fronçant ses sourcils par un mouvement qui rida son front large et plat qpnime celui d’un tigre, il fit un geste significatif.

— El fiez-vous à moi. J'ai aflilé le nir/n ( I) de mou homme, ajouta b Chouette.

Rodolphe, avec une merveilleuse aisance, mil b maiu sous sa blouse, et en tira uu pistolet à deux coups, te fil voir au Maître d'école et le remit daus » poche.

— Nous sommes bits pour nous entendre, dit le brigand; mats vous ne m'entendez pas... Je vais supposer l'impossible... Si ou venait m'arrêter, que vous m'ayez ou uon tondu la souricière. . je vous refroidirais !

Et il jeta un regard féroce sur Rodolphe -

— Taudis que moi je saule sur lui, pour t’aider, fourbue ! s’écria b Chouette.

Rodolj lie ne répondit rien, haussa les épaules, se versa un verre de vin et le but.

Ce sang-froid imposa au Maître d'école.

— Je vous prévenais seulement.

— Bien, bien ! renfoncez votre brdoire dans votre poche, il n'y a pas ici de poulet à larder. Je suis un vieux coq, et j'ai de bons ergots, mon homme, dit Rodolphe. Maintenant, parlons affaires...

— Parlons affaires... mais ne dites pas de mal de uia brdoire. Ça ne fait pas de bruit, ça ne dérange personne...

— Et on fait de l’ouvrage bien propre, n'cst-ce pas, fourbue ? ajouta la Chouette.

— A propos, dit Rodolphe à la ChoucUe, est-ce que c'est vrai que vous connaissez les parents de b Goualcusc?

— Mon homme a mis dans le portefeuille du grand mettière en noir deux lettres qui parlent de ça... Mais elle ne les terra pas, b petite airondr... Je lui arracherais plutôt les yeux de ma propre maiu... Oh ! quand je b retrouverai au lapis-franc, son compte sera bon...

— Ah ça ! Fioeue, nous parlons, nous parlons, et les affaires ne marchent pas.

— Oo peut jatpincr devant elle? demanda Rodolphe.

— En toute confiance ; elle est éprouvée et pourra nous être d’on grand secours pour faire le guet, prendre désinformations, receler, veudre, etc. ; elle a toutes les qualités d’une excellente femme de ménage... Donne Finette 1 ajouta le brigand ou tendant la main à fhorrible vieille, vous n’avez pas d'idée des service» quelle m'a rendus... Mais si lu ôtais tou cible, tinette, tu pourrais avoir froid en sortant... mcts-le sur la chaise avec ton cabas...

La Chouette se débarrassa de son châle.

Malgré sa présence d’esprit et l’empire qu’il avait sur lui-même, Rodolphe ne put retenir un mouvcineui de surprise en voyant, suspendu par un amicau d'argent à une grosse chaîne de similor que b vieille avait au cou, un petit saint-esprit de lapis-luzuli, en tout conforme à la description de celui que le fils Je madame Georges portait à sou cou lors de sa disparition.

(4) Poignant.

A cette découverte, une idée subite vint à l’esprit de Rodolphe. Selon le Chourineur, le Maître d’école, évadé du bagne depuis six mois, avait mis en début toutes les recbeiclies de b police eu se défigurant... et depuis six mois le mari de madame Georges avait disparu du bagne, sans qu’on sût ce qu’il était devenu.

A cet étrauge rapprochement. Rodolphe sougea que le Maître d'école pouvait bien être le mari de celte infortunée.

Ce misérable avait appartenu à b classe aisée de b société... et le Maître d'école s’exprimait en termes choisis.

Un 6ouveuir en éveille uu autre : Rodolphe se rappela encore que madame Georges lui avant un jour racouté, eu frémissant, l'arrestation de son mari, parla de b résista uce désespérée de ce monstre, qui fut sur ie point de s’échapper, grâce à sa force herculéenne...

Si ce briganu était le mari de madame Georges il devait connaître le 1 sort de son tiis. De plus, le Mailre d écote conservait quelques papiers roblifs à la naissance de b Goualeuse dans le portefeuille volé par lui I sur l'étranger connu sous le nom de Tom.

! Rodolphe avait donc de nouveaux et de graves motifs de persévérer dans ses projets.

I heureusement sa préoccupation échappa au brigaud, fort occupé de I servir b ( houelle.

Rodolphe dit à b bnrgoesse :

] — Morbleu !... vou» avez b une belle chaîne...

— Belle... et pas chère... dit eu riant b vieille. C’est du faux orûrnl, j en attendant que inou homme m’en donne une de vrai...

| — Cth dépendra de monsieur, Finette... si nous faisons OQ6 bOOM

| affaire, sois tranquille.

— C'est étonnant connue c’est bien imité, poursuivit Rodolphe. El au , bout... qu'cül-cedouc que cette petite chose bleue?

— C’est uu cadeau de mon homme, eu attendant qu'il me donne une j toquante... n est-ce pas, fourlinc?

Rodolphe voyait ses soupçons à demi confirmés. H attendait avec { anxiété b réponse du Mailre d'école. Celui-ci répondit tout en mangeant :

— Et il faudra garder ça malgré b toquante, Finette... c'est uu talisman... ça porte bonheur.

i — Uu talisman ? dit négligemment Rodolphe. Vous croyez aux talisj mait», vous Et où diable avez-vous trouvé celui-là?... Donuez-moi donc j l'adresse de b fabrique.

— On n’en fait plus, mon cher monsieur, b boutique est fermée... Tel : que vou» le voyez, ce bijou-là remoule à uue haute antiquité... à trois générations... J’y liens beaucoup, c’est une tradition de famille, ajoota- | t-il avec un hideux sourire. C'est pour cela que je l’ai donné à Finette...

. tKiur lui porter bonheur dans les entreprises où elle me seconde avec , beaucoup d'habileté... Vous la verrez à l’ouvrage, vous la verrez... si nous faisons ensemble quelque opération commerciale. .. Mais, pour en revenir à nos moutons... vous dites donc que daus l'allée des Veuves...

— Il y a, numéro 17, une maison habitée par un tii hard... il s'appelle... monsieur...

— Je ne commettrai nas l'iadisrrétion de demander sou nom... Il y a, dites-vous, soixante mille francs en or dans uu cabinet?

— Soixante mille francs en or ! s'écria b Chouette.

Rodolphe fit un signe de tète affirmatif.

— Et vous connaissez les êtres de cette maison? dit le .Maître d’école.

— Très-bien.

— El l’entrée est difficile?

— Un mur de sept pieds du côté de l'allée îles Veuves, un jardin, les fenêtres de pbiu pied, la maison n’a qu'un rcz-de-chaussée.

— Et il n’y a qu'un portier pour garder ce trésor?

— Oui!

— Et quel serait votre plau de campagne, jeune homme? demanda négligemment le Maître d'école.

— C’est tout simple... monter par-dessus le mur, crocheter la porte de b maison ou forcer les volets en déboft.

— Kl si le portier s’éveille? dit le Maître d’école eu regardant fixement le jeune homme.

— Ce sera de sa bute... dit celui-ci avec uu geste significatif. Eh bien! ça vous convient-il?

— Vous sentez bien que je ne puis pas vous répondre avant d'avoir tout examiné par moi-même, c’est-à-dire avec l’aide de ma femme; mais si tout ce que vous me dites est exact, cela me semble bon à prendre tout chaud... ce soir.

Et le brigand regarda fixement Rodolphe.

■ — Ce soir... itopossilde; répondit froidement celui-ci.

| — Pourquoi, puisque le bourgeois dc revient qu'a près-demain?

! — Oui, mais moi, je ne pub pas ce soir...

— Vraiment? Eli bien ! moi, je ne puis pas demain.

— Pour quelle raison?

< — Pour celle qui •vous empêche d’agir ce soir... dit le brigand en ri-

I cannnt.

Après un moment de réilcxion, Rodolphe reprit :

— Eli bien ! à b bonne heure... va pour cc soir. Où nous rclrouve- I uns-oous?

— Nous retrouver? nous ne nous quitterons pas, dit le Maître d'école.

' — Comment?

— A quoi bon nous quitter? si le temps s'éclaircit uu peu, nous irons

en nous promenant donner un coup d’œil jusqu'à l'allée des Venves ; vous verrez comment ma femme sait travailler. Ceci fait, nous revieodrons faire un cent de piquet et manger un morceau dans une cave des Champs-Elysées... que je connais... tout près de la rivière; et, comme l'allée des Veuves est déserte de bonne heure, nous nous y acheminerons vers les dix heures.

— Moi. à neuf heures, je vous rejoindrai.

— Voulez-vous ou non faire l’affjire ensemble?

— Je le veux.

— Eli bien ! ne nous quittons pas avant ce soir... sinon...

— Sinon?

— Je croirais que vous voulez me donner un pont à faucher (I), et que c'est pour ça que vous voulez vous en aller...

— Si je veux vous tendre un piège... qui m’empêche de vous le tendre ce soir?

— Tout... Vous ne tous attendiez pas à ce que je vous proposerais l'affaire sitôt. Et, en ne nous quittant pas, vous ne pourrez prévenir personne...

— Vous vous défiez de mol?...

— Infiniment... mais comme il peut y avoir du vrai dans ce que vous m'offrez, et que la moitié de (50, 000 fr. vaut la peine d’une démarche... je veux bien la teuter; mais cc soir ou jamais... Si ce n’csl jamais, je saurai à quoi m'en tenir sur vous. .. et je vous servirai à mon tour... un jour ou l’autre, un plat de mon métier...

— Et je vous rendrai votre politesse... cumplez-y.

— Tout ça c’est des bêtises! dit la Chouette. Je pense comme fourlinc -■ cc soir, ou rien.

Rodolphe se trouvait dans une anxiété cruelle : s'il laissait échapper cette occasion de s’emparer du Maître d’école, il ne la retrouverait sans doute jamais; ce brigand, désormais sur ses gardes, ou peut-être reconnu. arrêté et reconduit au bagne, emporterait avec lui les secrets que Rodolphe avait tant d'intérêt à savoir

Sc confiant au hasard, à son adresse et à «on courage, il dit au Maître d’école :

— J’y consens, nous ne uous quitterons pas d’ici à cc soir.

— Alors je suis votre homme... Mais voici bientôldcux heures... D’ici à l’allée des Veuves il y a loin; il pleut à verse; payons l’écot, et prenons un fiacre.

— Si nous prenons un fiacre, je pourrai bien auparavant fumer un cigare.

— Sans doute, dit le Mdîtrc d’école, Finqtte ne craint pas l’odeur du tabac.

— Eh bien ! je vais aller chercher des cigares, dit Rodolphe en se levant.

— » vous donuez donc pas cette peine, dit le Maître d’école en l'arrêtant. Finette ira...

Rodolphe se rassit.

l.e Maître d'école avait pénétré son dessein.

l.a Chouette sortit.

— Quelle lionne ménagère j'ai là, bc'm ! dit le scélérat, et si complaisante ! elle sc jetterait dans le feu pour moi.

— A propos de feu, il ne lait mordieu pas chaud ici, dit Rodolphe en cachant ses deux mains sous sa blouse.

Alors, tout eu continuant la conversation avec le Maître d’école, il pt il un crayon et un morceau de papier dans la poclie de son gilet, et, sans qu'on pût l'apercevoir, il écrivit quelques mots à la hâte, ayant soin d'écarter les lettres pour ne pas les confondre, car il écrivait sous sa blouse et sans y voir.

Cc billet soustrait à b pénétration du Maître d’école, il s'agissait de le (aire parvenir à son adresse.

Rodolphe sc leva, s'approcha machinalement de b fenêtre, et se mit à chantonner entre ses dents en s'accompagnant sur les vitres.

l.e Maître d'école vint regarder par cette croisée, et dit négligemment à Rodolphe :

— Quel air jouez-vous donc là?

— Je joue... Tu n'aurat pat ma rote.

— C’est un très-joli air... Je voulais seulement voir s’il ferait assez d’effet sur les passants pour les engager à se retourner.

— Je n'ai pas cette prétention-la.

— N ous avez tort, jeune homme ; car vous tambourinez do première force sur les carreaux. Mais, j’y songe... le gardien de cette maison de l’allée des Veuves est peut-être un gaillard déterminé... S'il regimbe... vous n’avez qu'un pistolet... et c'est bien bruyant, taudis qu'un outil comme cela (et il fit voir à Rodolphe le manche de son poignard) ça ne fait pas île tapage... ça ne dérange personne...

— Est-ce que vous prétendriez l’assassiner? s'écria Rodolphe. Si TOht Hes dans ccs idées-la... n’y pensons plus... il n’y a rien de fait... ne comptez pas sur moi...

— Mais s'il s'éveille?

— Nous nous sauverons...

— A la lionne heure, je vous avais mal compris ; il vaut mieux convenir de tout... avant... Ainsi il s’agira d’un simple vol avec escalade et effraction...

— Rien de plus...

— Va comme il est dit...

Et comme je ne le quitterai pas d'une seconde, pensa Rodolphe, je l' empêcherai bien de répandre le sang.

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