‹ Œuvres illustrees d'Eugene Sue Les mysteres de ParisChapitre 26 sur 174 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Le marquis d’if mille.

— Ainsi vous le voyez, mon citer Murph, dit M. de Graùn en finissant la lecture de ce rapport, qu'il remit au squirc, d'après nos renseignements, c'est chez le notaire Jacques Ferrand qu'il faut chercher la

trace des parents de la Goualcuse, ci c'est à mademoiselle Rigolcttc qu'il faut demander où demeure maintenant François- Germain. C'est déjà beaucoup , ce nie semble, de savoir où chercher... ce qu’on cherche. t — Sans doute, baron: de plus, monseigneur trouvera , j’en suis sûr, une ample moisson d'observations dans la maison doul on parle. Ce n'est pas tout encore : vous êtesvous informé de ce qui concerne le marquis d'ilanrille ?

— Oui, cl du moins uant à la question 'argent les craintes de S. A. ne sont pas fondées. M. Radinol affinité, et je le crois bien instruit, que b fortune du marquis n'a jamais été plus solide, plus sagement administrée.

— Apres avoir en vain cherché la cause du profond chagrin qui minait M. d'Ilarville , monseigneur s'était imaginé que peut-être le marquis éprouvait quelque embarras d’argent :

il serait alors venu à son aide avec b mystérieuse délicatesse que vous lui connaissez mais, puisqu'il s'csl trompé dans ses conjectures, il lui faudra renoncer à trouver le mot de cette énigme avec d’autant plus de regret qu'il aime beaucoup M. d'Ilarvülc.

— C’est tout simple, S. A. n'a jamais oublié tout ce que son père doit au père du marquis- Savez-vous, mou cher Murph, qu'en 181.'», lors du remaniement des Etats de b Confédération germanique, le père de S. A. courait de grands risques d'élimination. à cause de sou attachement connu, éprouvé pour Napoléon? Feu le vieux marquis d’Harville rendit, dans celle occasion, d'immenses services au père de notre maître, grâce à l'amitié dont ('honorait l'empereur Alexandre, amitié qui datait de l'émigration du marquis en Russie, et qni, invoquée par lui, eut une puissante influence dans les délibérations du congrès où se débattaient les intérêts des princes de b Confédération germanique.

— Et voyez, baron, combien souvent les nobles actions s'enchaînent : cil le père du marquis est proscrit ; il trouva en Allemagne, auprès du père de monseigueur, l'hospitalité la plus généreuse ; après un sé-

La punition. — r»r.x 38.

LF.S MYSTÈRES DF. PARIS

jour de trois ans dans notre cour, il part pour la Russie, y mérite les bontés du czar, cl à l'aide de ces bontés ü est à son tour très-utile au prince qui l’avait autrefois ri noblement accueilli.

N'est-ce pas en 1815, pendant le séjour du vieux marquis d'IInrville auprès du grand-duc alors régnant, que l'amitié de monseigneur cl du jeune d'Ilanille a commencé?

Oui, ils ont conservé les plus doux souvenirs de ccl heureux temps de leur jeunesse. Ce n’est pas tout : monseigneur a une si profonde reconnaissance pour la mémoire de l’homme dont l’amitié a été si utile à mu père, oue tous ceux qui appartiennent à la famille d’ilarville ont droit à la bienveillance de S. A... Ainsi c’est non moins à ses malheurs et & scs vertus qu’i cette parenté que la pauvre madame Georges a dû les in cessa u tes bontés de S. A.

— Madame Georges ! la femme de Durcsnel ! le forçat surnommé le Maître d'école?» 'écria le baron.

— Oui, la mère de ce Prançois-Gcrmain que nous cherchons et que nous trouverons, je l’espère...

— Elle est parente de M. d'ilarville?

# — Elle était cousine de sa mère et son intime amie. Le vieux marquis avait (tour madame Georges l’amitié b plus dévouée.

— Mais comment la famille d’ilarville lui a-t-cllc laissé épouser cc monstre de Duresnel, mon cher Murplt ?

— Le père de cette Infortunée, M . de Lagny , intendant du Languedoc avant b révolution, possédait de grands Liens ; il échappa à la proscription. Aux premiers jours de calme qui suivirent cette terrible époque , il s’occupa de marier sa tille. Durcsuel se présenta ; il appartenait à une excellente famille parlementaire; il était riche; il cachait ses inclinations perverses sous îles dehors hypocrites: il épousa mademoiselle de La gny.

(Quelque temps dissimulés. les vices do ccl homme se développèrent bientôt :

dissipateur . joueur effréné , adonné à la plus basse crapule,

Il rendit sa femme très - malheureuse.

Elle ne se plaignit pas, cacha scs chagrins, et après la mort de son père se retira dans une terre quelle fil valoir pour se distraire. Bientôt sou mari eut englouti leur fortune commuue dans le jeu cl daus la débauche ; la propriété fut vend te. Alors elle emmena son (ils et alla rejoindre sa parente la marquise d’Darvillc, qu’elle aimait comme sa sœur. Doresuel, ayant dévoré son latrimoine et les biens de sa femme, se trouva réduit aux expédients; il demanda au crime de nouvelles ressources, devint faussaire, voleur, assassin, fut condamné au bagne à perpétuité, enleva son fils i sa femme pour le confier à un misérable de sa trempe. Vous •avez le reste.

T;/>. de M— V* lk,u,lry-'.' rve Sj.ut Le au, Ci , tliian

— Mais comment monseigneur a-t-il retrouvé madame Duresnel ?

— Lorsque Duresnel fut jeté au bagne, sa femme, réduite à la plus profonde misere, prit le nom de Georges.

— Dans cette crudic position, elle ne s’est donc pas adressée à b marquise d’ilarville, sa parente, sa meilleure amie ?

— La marquise était morte avant la condamnation de Duresnel, et depuis, par une honte invincible, jamais madame Georges n’a osé sc présenter à sa famille, qui aurait certainement eu pour die des égards que méritaient tant d’infortunes. Pourtant... une seule fois, poussée à bout par la misère et par b maladie... clic se résolut à implorer les secours

de M. d’ilarville, le fils de sa meilleure amie... Cc fut ainsi que monseigneur l.i rencontra.

— Conimculdonc?

— Un jour il allait toir M. d lia r ville; à quelques pas devant lui marchait unep.nivre femme , vêtue misérablement, pAle, soufrante . abattue.

Arrivée à la porte de l'hôtel d llarville, au mnuieul d'y frapper, après une longue héîiUtlon, clic Irl uu brusque mouvement cl revint sur ses pas, connue si le courage lui eût manqué . Trèsé'onné. monseigneur suivît celte femme, vivement intéressé par sou air de douceur et de chagrin.

Elle entra dans uu lugis de triste apparence. Monseigneur prit quelques renseignements sur elle ; ils furent des plus honorables. Elle travaillait pour vivre, mais l'ouvrage et b tante lui manquaient:

elle était réduite au plus affreux deuil— ment. Le leiidciii.iin j'allai cher, elle avec monseigneur. Nous Êtrhràmes à temps pour l'empêcher de mourir de laim.

Apres une longue maladie où tous les soins lui fureut prodigués.mada me Georges. dans sa reconnaissance , raconta sa vie à monseigneur, dont elle ne connaît encore ni le nom, ni le rang, lui raconta. dis-je, sa vie, la condamnation de Durcsnel, et l’enlèvement de son lils.

— Ce fut aiusi que Son Altesse apprit que madame Georges appartenait à b famille d'ilarville?

— Oui, et apres cette explication, monseigneur, qui avait apprécié de plus en plus les qualités «le madame Georges, lui lit quitter Pans et l'établit à b ferme de uouqueval, où elle est à cette heure avec b Goualense. Elle trouva dans cette paisible retraite, sinon le bonheur, du moins la tranquillité, et put se distraire de ses chagrins en gérant celle métairie ... Aulaut pour ménager b douloureuse susceptibilité de madame Georges que parce qu'il n’aime pas à ébruiter ses bienfaits. monseigneur a laissé ignorer à M. d'ilarville qu’il avait retiré sa parente d'une affreuse détresse.

— Je comprends maintenant le double intérêt de monseigneur à découvrir les traces du fils de cotte pauvre femme.

Le Maître I école.

— Vous jugez aussi par là, moo cher baron, (le l'affection que porte I Son Altesse à toute celte famille, et combien vif est son chagrin de voir le jeune marquis si triste avec Uni de raisons d'être heureux.

— En effet, que manque-t-il à M. d'Harviilc? 11 réunit tout, naissance, fortune, esprit, jeunesse ; sa femme est charmante, aussi sage que belle...

— Cela est vrai, et monseigneur n‘a songé aux renseignements dont noos venons de parler qu’apres avoir en vain tâché de pénétrer b cause de la noire mélancolie de M. d'Harviilc ; celui-ci s’est montre profondément louché des bontés de Son Altesse, mais il est toujours resté dans une complète réserve au sujet de sa tristesse. C'est peut-être une peine de cœur?

— On le dit pourtant fort amoureux de sa femme ; elle ne lui donne aucun motif de jalousie. Je la rencontre souvent dans le monde : “ elle est fort entourée, comme l’est toujours nne jeune cl charmante femme, mais sa réputation n’a jamais souffert la moindre atteinte.

— Oui, le marquis se loue toujours beaucoup de sa femme Il

n’a eu qu'une très-petite discussion avec die au sujet de la comtesse Sara!) Mac*Grégor I

— Elle la voit donc?

— Par le plus malheureux hasard, le père du marquis d'Harviilc a connu, il y a dix-sept ou dix-huit ans, Sara h Seyton de Iblsbury et son frère Tom, lors de leur séjour à Paris, où ib étaient patronés par madame l’ambassadrice d'Angleterre. Apprenant que le frere et b sœur se rendaient en Allemagne, le vieux marquis leur donna des lettres d introduction pour le porc de monseigneur, avec lequel il entretenait une correspondance suivie. Hélas! mon cher de Graùn, peut-être sans celte recommandation bien des malheurs ne seraient pas arrivés, car monseigneur n’aurait sans doute pas connu cette femme. Enfin, lorsque b comtesse Sara h est revenue ici, sachant l'amitié de Son Altesse pour le marquis, elle s’est lait présenter à I hôtel d’Harviilc, dans l'espoir d'y rencontrer monseigneur ; car elle met autant d'acharnement à le poursuivre qu'il met de persistance à b fuir.

— Se déguiser en homme pour relancer Son Altesse jusque dans b Cité !... Il n'y a qu’elle pour avoir des idées semblables.

— Elle espérait peut-être par là toucher monseigneur, et le forcer à one entrevue qu’il a toujours refusée et évitée. Pour en revenir à madame d'Harviilc, son mari, à qui monseigneur avait parlé de Sarah comme il convenait, a conseillé à sa femme de b voir le moins possible : mais b jeune marquise, séduite ftor les flatteries hypoerites de b comtesse, s est un peu révoltée contre les avis de M. d'ibrville. Ih» b quelques petits dissentiments, qui du reste ne peuvent certainement pas causer le morne abattement du marquis.

— Ah ! les femmes... les femmes I mon cher Murph ; je regrette beaucoup que madame d Han i Ile se trouve en rapport avec celte Sara h... Celte Jeune et charmante petite marquise ne peut que perdre au commerce d’une si dijbnlique créature.

— A propos de créatures diaboliques, dit Murph, voici une dépêche relative à Cecily, l’indigne épouse du digne David.

— Entre nous, mon cher Murph, cette audacieuse métisse (t) aurait bien mérité b terrible punition que son mari, le cher docteur nègre, a Infligée au maître d'école par ordre de monseigneur. Elle aussi a fait couler le sang, et sa corruption est épouvantable.

— Et malgré cela si belle, si séduisante ! Une âme perverse sous de gracieux dehors me cause toujours une double horreur.

— Sous ce rapport, Cecily est doublement odieuse; mais j’espère que celle dépêche annule les derniers ordres donnés par monseigneur au sujet de celte misérable.

— Au contraire... baron.

— Monseigneur veut toujours qu'on l’aide à s’évader de la forteresse où elle avait etc enfermée pour sa vie?

— Oui.

— El que son prétendu ravisseur l’emmène en France? à Paris?

— Oui, et bien plus... celte dépêehc ordonne de bâter, autant que possible, l'évasion de Cecily cl de b faire voyager assez rapidement pour qu’elle arrive ici au plus tard dans quinze jours.

— Je m’y perds... monseigneur avait toujours manifesté tant d'horreur pour elle!...

— Et il en manifeste encore davantage, si ceb est possible.

— El pourtant il b fait venir auprès de lui I Do reste, il sera toujours facile, comme l'a pensé Son Altesse, d’obtenir l'extradition de Cccily, si elle n’accomplit nas ce qu'il attend déile. Oo ordonne au fil* du j

Î eôlier de là forteresse de Géroistein d’enlever celte femme eu feignant I être épris d'elle; on lui donne toutes les facilités nécessaires pour accomplir ce projet. Mille fois heureuse de cette occasion de fuir, 1a métisse suit son ravisseur supposé, arrive à Paris; soit, mais clic reste toujours sous le coup de sa condamnation ; c’est toujours uuc prison- ! nlcre évadée, et je suis parfaitement en mesure, dès qu il plaira a mon- , seigneur, de réclamer son extradition, de roblcuir.

— (Jui vivra verra, mon cher de Graùn; je vous prierai aussi, d'a- i près l’ordre de monseigneur, d’écrire à notre chancellerie pour y demander, courrier par courrier, une copie légalisée de l'acte de mariage

(t) Créole issue d'un blanc et d'one quarteronne esclave. Le» métiiKs ne dif- j ftrent des blanches que pu quelque» signes imperceptibles.

de Dav id ; car il s’est marié au palais ducal, en sa qualité d'officier de la maison de monseigneur.

— En écrivant par le courrier d’aujourd’hui, nous aurons cet acte dans huit jours au plus tard.

Lorsque David a su par monseigneur b prochaine arrivée de Cecily, il en est resté pétrifié; puis s’est écrié . « J'espère que Votre Altesse ne m’obligera pas à voir ce monstre? — Soyez trauquille, a répondu monseigneur, vous ne la verrez pas... mais j'ai besoin d'elle pour | certains projets. » David s’est trouvé soulagé d’un poids énorme. Néanmoins, j'en suis sûr, de bien douloureux souvenirs s'évcillaieul eu lui.

— Pauvre nègre 1... il est capable de l’aimer toujours. On la dit encore si jolie f

— Charmante... trop charmante... Il faudrait l’œil impitoyable d’un créole pour découvrir le sang mi li dans l'imperceptible uuatice bistrée qui colore légèrement b couronne des ongles roses de celte luéikse ; nos fraîches beautés du Nord n’ont pas ou teint plus transparent, une peau plus blanche, des cheveux d'uu châtain plus doré.

— J'étais en France lorsque monseigneur est revenu d’Amérique, ramenant David cl Cecily ; je sais que cet excellent homme est depuis celle époque attaché a Son Altesse par b plus vive reconnaissance, mais j’ai toujours ignoré par suite de quelle aventure il s’était voué au service de notre maître, et coin meut il avait épousé Cecily, que j’ai vue pour b première fois environ un au après son mariage; et Dieu sait le scandale qu elle soulevait déjà ! ..

— Je pu» parfaitement vous instruire de ce que vous désirez savoir, mon cher baron ; j accompagnais monseigneur dans ce voyage d Amérique, où il a arraché David et b métisse au sort le plus a ITrcux.

— Vous êtes mille fois bon, mou cher Murph, je vous écoute, dit le baron.

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