CHAPITRE VH
La nuit.
Rodolphe ! M Madame Georges ÎJ!
Le Maître d’école ne pouvait se croire abusé par une fortuite ressemblance «le noms : avant de le condamner à un terrible supplice, Rodolphe lui avait dit porter à madame Georges un vif intérêt. Enfin, la présec ce récente «lu nègre David dans cette ferme prouvait au Maître d'école qu'il ne se trompait pas.
Il reconnut quelque chose de providentiel, de fatal, dons celte dernière rencontre qui renversait les espérances qu'il avait un moment fondé»*s »ur la gérternsitc du maître «le cette ferme.
Son premier mouvement fut de fuir.
Rodolphe lui impinit une Invincible terreur; peut-être sc IrouvaH-il à cette heure à la ferme... A peine remis de sa stujpenr, le brigand se leva de table, prit ?a main de Tortillard, et s’écria d'un air égare :
— Allons-nous-en... conduis-moi... sortons d’ici!
Les laboureurs sc regardèrent avec surprise.
— Vous en aller... maintenant ! Vous n'y pensez pas. mon pauvre homme, dit te père Châtelain. Ab Çà ! quelle mouche vous pique ? Est-ce que VOUS été» fou ?
Tortillard saisit adroitement cet à-propos, poussa un long sounir, et, mettant son index sur son front, il donna ain»i à entendre aux laboureur» que !a raison de son prétendu prre n'était pas fort saine.
Le vieux laboureur lui répondit par un signe d’iutelligeoce et de compassion.
— Viens, viens, sortons ! répéta le Maître d'école en cherchant à <*ntrifner l’entent.
Tortillard, absolument décidé à ne pas quitter un bon gîte pour courir les champs par celte froidure, dit irtine voix dolente :
— Mon Dieu ! pauvre papa, c'est ton accès qui te ;eprcnd : calme-loi. ne «ors pas par le froid de la nuit... ça te ferait mal... J’aimerais mieux, vois-tu, avoir le chagrin de le désobéir que de te conduire hors d'ici à celte heure. Fois, s'adressant aux laboureurs : ÎTest-ce pas, mes bons messieurs, que vous m’aiderez à empêcher mon pauvre papa de sortir ?
— Oui, oui, sois tranquille, mon enfant, dit le père Châtelain, uons n’ouvrirons pas à ton père. . . Il sera bien forcé de coucher à la ferme !
— Vous ne me forcerez pas à rester ici ! s’écria le Maître d'école : et puis d’ailleurs je gênerais votre maître... monsieur Rodolphe... Vous m avez dit que te ferme n’était pas un hospice. Ainsi, encore une bris, laissez-tnoi sortir...
— Gêner notre maître! soyez tranquille... Malheureusement, il n' habite pas la lerme, il n’y vient pas aussi souvent que nous le voudrions... Mais serait-il ici, que vous ne le gêneriez pas du tout... Celte maison n'est pas un hospice, c’est vrai, mais je vous ai dit que les infirmes aussi à plaindre que vous pouvaient y passer un jour et une nuit
— Votre mailre u’esl pas ici ce soir ? demanda le Maître d’école d’un ton moins effrayé.
— Non; il doit venir, selon son habitude, dans cinq on six jours. Ainsi, vous le voyez, vos crainte» n'ont pas de sens. Il n'est pas probable que notre bonne dame descende maintenant, sans cela elle vous rassurerait. N’&-t-«lte pas ordonné qu'on fasse votre lit ici ? Du ro>te. si vous
oc la voyez pas ce soir, vous lui parlerez demain avant votre départ... Vous lui ferez votre petite supplique, afin qu’elle intéresse notre maître 4 votre sort et qu'il vous garde à la forme...
— Non, uon ! dit le hngam) avec terreur, j’ai changé d’idée... mou fils a raison : ma pare. i te de Louvres aura pitié de moi... J'irai La trouver.
— Comme vous voudrez , dit cmiiplaisemnieut le père Châtelain , croyant avoir affaire à uu homme dont le cerveau était un pou fêlé. Vous partirez detnaiu matin, Quant a commuer votre mute ee soir avec ce pauvre petit, n’y comptez pas ; nous y mettrons bon ordre.
Quoique Hodolplie ue lût pas à Bouqi* val, les terreurs du Maître d’école étaient loin de se calmer. Bien qu affreusement défiguré, il craignait encore d’étre reconnu par sa femme, qui d’un iiiomeul à l'autre pouvait descendre; cl, dans ce cas, il était persuadé qu’elle le dénoncerait et le ferait arrêter, car il avait toujours pensé que Rodolphe, en lui infligeant uu châtiment aussi terrible, avait voulu surtout sali-Lire à la haine et à la vengeance de madame Georges.
Mais le brigand ne pouvait quitter la ferme : il se trouvait à la merci de Tortillard. Il se résigna donc ; et, pour éviter d'être surpris par sa fournie. U dit au laboureur :
— Puisque vous m'assura que cela ne gênera p:»s voire maître ui votre daine... j’accepte l'hospitalité que vous m'offrez ; mais, comme je suis très-fatigué, je vais, si vous le permettez* aller me coucher : je voudrais repartir deinaiu matin au point du jour.
— Oh ! deinaiu matin, à votre aise ! on est matinal ici; el, de peur que vous ne vous égariez de nouveau, on vous mettra dans votre route.
— Moi, si vous vnulez, j’irai conduire ce pauvre homme au bout du chemin, dît Jean René, puisque madame m’a dit de prendre la carriole pour aller chercher demain des sacs d'argent chez le notaire, à Y il tiersfe-Bel.
— Tu mettras ce pauvre aveugle dans sa route, mais lu Iras sur tes jambes, dit le père < bàtefain. Madame a changé d'avis tantôt; elle a réfléchi, avec raison, que ce n'élail pas la peine d'avoir à la ferme el à l'avance une si grosse somme ; il sera temps d’aller lundi prochain à Yillierv-lc Bd : Ju que- là, l’argent est aussi bien chez le notaire qu'ici.
— .Madame suit mieux que mol ce qu’elle a à faire, mais qu'esl-ce qu'il y a à craindre ici pour l'argent, père Châtelain?
— Rien, mon garçon. Dieu merci Mais c’est égal, j’aimerais mieux avoir ici ciuq cents s.«cs de blé que dii »acs d’écus.
— Voyous, reprit te père. Châtelain eu s’adressant au brigand ci à Tortillard, venez, mon brave homme, et toi, suis-moi, mou petit enfaut, ajouta-t-il en prenant uu (lambeau. Puis, précédant les deux hôtes de la ferme, il les conduisit dans une petite chambre du rez-dc-c haussée, uù ils arrivèrent après avoir traversé un long corridor sur lequel s'ouvraient plusieurs portes.
Le laboureur posa la lumière sur une table, et dit au Maître d’école :
— Voici votre gîte ; que le bon Dieu vous donne une uuil franche, mon brave homme ! Quant à toi, mou enfant, tu dormiras bien, c’est de tou âge.
Le brigand alla s’asseoir, sombre et pensif, sur le bord do lit auprès duquel il fut conduit par Tortillai d.
Le petit boiteux lit un --igné d'intelligence au laboureur au moment où celui-ci sortit de la chambre, et le rejoignit dans le corridor.
— Que veux-iu, mou enfant? lui dcinauilu le père Châtelain.
— Mon Dieu ! mou bon monsieur, je suis bien à plaindre ! quelquefois mou pauvre papa a des attaques pendant la nuit, c’est comme des convulsions : je ne puis le secourir à moi tout seul : si j’étais obligé d’appeler du secours, est-ce qu'ou m'entendrait d'ici?
— Pauvre petit ! dit le laboureur avec intérêt, sois tranquille... Tu vols bien cette porfe-la. i côté de l'escalier?
— Oui, mon bon monsieur, je la vois.
— Eh bien ! uii de nos valets de ferme couche toujours là ; tu n'aurais qu’à aller l'éveiller, la clef est à sa porte ; il viendrait t’aider à secourir ton père.
— Hélas ! monsieur, ce garçon de forme et moi nous ne viendrions peut-être pas à bout de mou pauvre papa si ses convulsions le prenaient... Est- ce que vous ne pourriez pas venir aussi, vous qui avez l’air si bon... si bon ?
— Moi, mon enfant, je couche, ainsi que les autres laboureurs, dans on corps de logis tout au fond de h cour. Mai* rassure- loi, Jean René est vigoureux, il abattrait un taureau par les cornes. D’ailleurs, s’il fallait quelqu'un pour vous aider, il irait avertir notre vieille cuisinière : elle coucne au premier à côté de noire dune el de notre demoiselle... et au besoin la bome femme sert de garde -malade, tant elle est soigneuse.
— Oh ! merci, merci ! mou digue monsieur, je vas prier le bon Dieu j>our vous, car vous êtes bien charitable d’avoir comme cela pitié de mon pauvre papa.
— Bien, mon enfant... Allons, bonsoir ; il faut espérer que tu n’auras besoin du secours de personne pour contenir ton père. Rentre, il l’altcud peut-être.
— J’y cours. Bonne nuit, monsieur.
— Dieu te garde, mon enfant !...
Et le vieux laboureur s’éloigna.
A peine eut— il le dos tourné, que le petit boiteux lui fit ce peste suprêmement moqueur et insultant, familier aux gamins de Parts : geste
qui courte à se frapper la nuque du plat de la main gauche, et à plusieurs reprises, eu lançant chaque fois et) avant Li main droite tout < ut— verte.
Avec une astuce diabolique, ce dangereux enfant venait de surprendre une partit des renseignements qui! voulait avoir pour serviriez sini'lres projets de la Chouette et du Maître d’école. Il savait déjà que le corps de logis où ü al lu il coucher n'élail habile que par madame Georges, FIcur-dc-Marie, une vieille cuisinière et un garçon de forme.
Tortillard, en rentrant dans la chambre qu’il occupait avec l«* Maître d'école, se gaula bien de s'approcher de lui. Ce dernier reutcmüt et lui dit à voix bosse :
— D’où viens-tu encore, gmlin ?
— Vous êtes bien curieux, sans yeux...
— Oh! tu vas me payer tout ce que lu m’as fait Souffrir et endurer ce soir, enfant de malheur! s écria le Maître d’école : et il se leva furieux, cherchant Tortillard à tâtons, eu s'appuyant aux murailles pour se guider. Je t'étoufferai, va, méchante vipère !...
— P «ivre napa... nous sommes doue bien gai, que nous jouons à Collin-Maillard avec notre petit enfant chéri? dit Tort llard en ricanant et en échappant le plus facilement du monde aux pour uilcs du Maître d'école.
Celui-ci. d'abord emporté par un mouvement de colère irréfléchi, fut bientôt obligé, comme toujours, de renoncer à atteindre le fils de Bras- Rouge.
Forcé «le subir sa persécution effrontée jusqu'au moment où il pourrait se veng< r sans péril, le brigand, dévorant son courroux intpui sant, se jeta sur sou lit en blasphémant.
— Pauvre pana... est-ce que lu as une rage de dents... que tu jures comme ça? Et M. le curé, qu’cst-cc qn'il dirait s'il t'entendait?... il te mettrait en pénitence...
— Bien! bien! reprit le brigand d'une voix sourde et contrainte après un long silence, raille-niui, abuse de mou malheur... lâche «pie tu es!... c'est beau, va ! c'est généreux !
— Oh ! c'ie balle ! généreux ! Que ça de toupet ! s'écria Tortillard en éclatant de rire, excusez !... avec ça que vous mettiez des mil. lues jv-ur ficher des volées à tout le monde à tort et â travers, quand vous n'étiez pas bo gne de chaque œil !
— Mais je ne t'ai jamais Lit de mal... à toi... pourquoi me tourmentes- in ainsi. 1
— Farce que vous avez dit des sottises à la GhoueUe d'abord... Et quand je pense que mouxieur voulait sc donner le genre de rester ici en faisant le udiu avec les paysans... Monsieur voulait peut-être se mettre au bit dànesse ?
— Gredin que lu es! si j'avais eu la possibilté de rester à cette forme, que le toaueire écrase maintenant ! lu ui'efl aurais presque empêché avec tes insolences.
— Vous ? rester ici! en voilà une farce ! F.l qu'est-ce qui aurait été la bête de souffrance de madame b Chouette? Moi peut-être ? Merci, je sors d'en [«rendre !
— Méchant avorton!
— Avorton ! liens, raison de plus je dis comme ma tante la Chouette, il n’y a rien de plus amusant que de vous faire rager à mort, vous qui me tueriez d'uu coup de poing... c’est bien plus délicat que si vous étiez faible... Vous étiez joliment drôle, allez, ce soir, à table... Dieu de Dieu! quelle comédie je me donnais à moi tout seul... un vrai pourtour de la Gaîté! A chaque «oup de pied que je vous allongeais en sourdine, b colère vons ; oriail le sang à la tête et vos yeux blancs devenait: ni rouges au Loi J. il ue leur manquait qu’un peu de bleu nu milieu: avec ça ils auraient été tricolores... deux vrais cocardes de sergent de vide, quoi !
— Allons, voyons, tu aimes à rire, tu es gai... bah !... c’est de ton âge . je ne me fâche pas, dit le Maître d’école d’un ton affectueux et dégagé, espérant apitoyer Torlillaid : niais, au lieu de rester là à me Wagner, tu ferais mieux «le te souvenir de ce que t':t «lit la Chouette, que tu aimes tant ; tu devrais tout examiner, prendre des empreintes. As-tu entendu? ils ont parlé d’une giosse somme d’argent qu’ils auront ici lundi... Nous y reviendrions avec les amis cl nous ferions un hou coup. B.ih ! jetais bien bête de vouloir rester ici... j'en aurais eu assez au bout de huit jours, de res bonasse* de paysans... u’est-ce pas, mon garçou? dit le brigand pour flatter Tortillard.
— Vous m'a tiriez fait de la peine, parole d'honneur ! dit le fils de Bras- Rouge en ricanant.
— Oui, oui, il y a uu bon coup à faire ici... Et quand même il n'y aurait rien à voler, je reviendrai dans cette maison avec la Chouette pour me Tengcr, dit le brigand d'une \oix altérée par fa fureur el par la haine ; car c'est, bien sûr, ma femme qui a excité contre moi cet infernul Rodolphe ; et en in aieupLuit ne m'a-t-il pas mis à 1a merci de tout le monde... de la Chouette, d'un patio comme toi?... Eh bien! puisque je ne peux pas me venger sur lui... je me vengerai sur nia femme .... Oui, die payera pour tous... quand je devrais mettre le feu â celte maison et m'ensevelir moi-même sous ses dénombres... Oh! je voudiais !... je voudrais !...
— Vous voudriez bien la tenir, votre femme, hrin.vicux? Et dire qu'elle est à dix pas de vous... c’est ça qu’est vexant ! Si je voulais, je vous conduirais à fa porte do sa chambre... moi... car je sais où die est,
ta chambre... je le sais, je le sais, je le sais, ajonia Tortillard en chantonnant, selon son habitude.
— Tu sais où est sa chambre ! s'écria le maître d'école avec une joie féroce, tu le sais?...
— Je vous vois venir, dit Tortillard-, je vas vous faire faire le beau sur vos pattes de derrière, comme un chien à qui on montre un os... Attention, vieux Azor!
— Tu sais où est la chambre de ma femme? répéta le brigand en se tournant du côté où il entendait la voix de Tortillard.
— Oui, je le sais ; et ce qu’il y a de fameux, c’est qu’un seul garçon de ferme couche dans le corps de logis où nous sommes : je sais où est iA porte, la clef est apres : crac! un tour, et il est enfermé... Allons, debout, vieux Az?r !
— Oui t’a dit cela? s'écria le brigand en se levant involontairement.
— Bien, Azor... A côté de la chambre de votre femme couche une vieille cuisinière... 110 autre tour de clef, et nous sommes maîtres de la maison, maîtres de votre ftmme et de la jeune fille & la mante grise que nous venions enlever... Maintenant, la patte, vieux Azor, faites le beau pour ce maître ! tout de suite.
— Tu mens, tu mens!... Comment saurais-tu cela?
— Moi boiteux, mais moi pas bêle... Tout à l’heure j’ai inventé de dire à ce vieux bihard de laboureur que la nuit vous aviez quelquefois des convulsions, et je lui ai demandé où je pourrais trouver du Meovrs si tons aviez votre attaque... Alors il m’a répondu que, si ça vous prenait, je pourrais éveiller le valet et la cuisinière, et il m'a enseigne où Us couchaient... l’un en bas, l'autre en haut., an premier, à côté de votre femme, votre femme, votre femme !...
Et Tortillard de répéter son chant monotone.
Après un long silence, le Maître d’école lui dit d’une voix calme, avec une sincère et effrayante résolution :
— Ecoute... J'ai assez de la vie... Tout à l’heure... ch bien ! oui... je l’avoue... j’ai en une espérance qui me (ait maintenant paraître mon sort plus affreux encore... La prison, le bagne, la guillotine, ne sont rien auprès de ce nue j endure depuis ce malin... et cela, j'aurai à l'endurer toujours... Conduis-moi à la chambre de ma femme: j’ai b mon couteau... je la tuerai... On me tuera après, ça m’est égal... la haine m'étouffe... Je serai vengé... ça me soulagera... Ce que j’endure, c’est trop, c’est trop ! pour moi devant qui tout tremblait. Tiens, vois-tu... si lu savais ce que je souffre... tu aurais pitié de moi... Depuis un instant il me semble que mon crâne va éclater... mes veines battent à se rompre... mon cerveau s'embarrasse...
— Un rhume de cerveau, vieux?.,, connu... Eternuez... ça le purge... dit Tortillai d en éclatant encore de rire. Voulez-vous une prise- ?
Et, fr apjijul bruyamment sur le dos de sa main gauche fermée, comme U eût frappé sur le couvercle d’une tabatière, il chantonna :
J’ai du bon tabsc dan* ma tabatière;
J’ai du boa Ubac, lu n’ca auras pu.
— Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! ils veulent me rendre fou ! s’écria le brigand, devenu véritablement presque insensé par une sorte d’éréthisme de \ engeance sanguinaire, ardente, implacable, qui cherchait en vain à s’assouvir.
L'exubérance des forces de ce moustre oe pouvait être égalée que par leur impuissance.
Qu’on sc figure un loup affamé, furieux, hydrophobe, barbelé pendant tout an jour par un enfant à travers les barreaux de sa cage, et sentant à deux pas de lui une victime qui satisferait à la fois cl sa faitu et sa rage.
Au dernier sarcasme de Te: îiüard, le brigand perdit presque la tète.
A déîuui de victime, il voulut, dans sa fiéuésic, répandre son propre sang... le sang l'étouffait.
Un moment il fut décidé A se tuer, U aurait eu à la main uu pistolet arme, qu'il n’eût pas béai té. Il fouilla daus sa perche, en tira an long couteau-poignard, ( ouvrit, le leva pour s'en frapper... Mais, si rapides que fussent ses mouvements, la léllexion, b peur, l'instinct vital les devancèrent.
Le courage manqua au meurtrier, sou l»ras armé retomba sur scs genoux.
Tortillard avait suivi ses mouvements d'un œil attentif ; lorsqu'il vit le diooÛiiKUt inoffensif de celte velléité tragique, Il s’écria en ricanant :
— Garçon, un duel!... plumez les canards...
• Le Maître dévoie, craignant de pcrdie la raison dans un dernier et
inutile éclat de fureur, ne voulut pas, si cela se peut dire, entendre celte nouvelle insulte de Tortillard, qui raillait si insolemment la lâcheté do tel as-assJn reculant devant le suicide. Désespérant d échapper a ce qu'il appelait, par une sorte de fatalité vengeresse, la cruauté ae cet enfant maudit, le brigand voulut tenter un dernier effort eti s’adrosant à la cupi.’iié du fils Je Bras-Bouge.
— Cb ! lui dit il d'une voix presque suppliante, conduis-moi à la porte é? uu femme ; tu prendras tout, ce que lu voudras dans sa chambre, et puis tu le sauveras; tu me laisseras seul.... lu crieras au meurtre, si lu veux ! On m'am U ia, on me tuera sur la place ..tant mieux ! ... j* mourrai vengé, puisque je n’ai pas le courage d’en finir... Oh ! conduis-moi... onduis-moi ; il v a, bien sùr, chez elle, de l’or, des bijoux : Je L
\ que tu prendras tout... pour toi tout seul... entends-tu?... pour loi tout seul... je ne te demande que de me conduire à la porte, près d’elle.
— Oui... j’entends bien ; vous voulez que je vous mèue à sa porte... et puis à son Ut... et puis que je vous dise où frapper, et puis que ie vous guide le bras, n’est-ce pas? Vous voulez enfin me faire servir de mauchc à votre couteau!-.... vieux monstre! reprit Tortillard avec une 1 expression de mépris, de colère et d’horreur qui. pour la première fois 1 de la journée, rendit sérieuse sa figure de fouine, jusqu'alors lailtcusc et effrontée. On me tuerait plutôt.... entendez-vous... que de me forcer à vous conduire chez votre femme.
— Tu refuses?
Le fds de Bras-Bouge ne répondit rien.
Il s’approcha pieds nus, et sans être entendu, ilu Maître d’école, qui, assis sur son lit, tenait toujours son grand couteau à la main ; puis, avec une adresse et une prestesse merveilleuses, Tortillard lui enleva celte arme et fut d'un bond à l'autre bout de la chambre.
1 — Mon couteau ! mon couteau ! s’écria le brigand en étendant les
bras.
— Non, car vous seriez capable de demander demain malin A parler à votre femme et de vous jeter sur elle ponr.la tuer... puisque vous avez assez de la vie, comme vous dites, ci que vous êtes assez poltron pour ne pas oser vous tuer vous-mèinc...
— Il défend ma femme contre moi maintenant ! s’écria le bandit, dout ta pensée commençait à s’obscurcir. C’est donc le démon que ce petit monstre? Où suis-je? pourquoi la détend-il ?
— Tour te faire bisquer... dit Tortillard; et sa physionomie reprit son masque d’impudente raillerie.
— Ah ! c’est comme ça ! murmura le Mattrc d’école dans un complet égarement, et bien! je vais mettre le feu à In maison !... nous brûlerons tous !... tons !... i’aime mieux celte fournaise-là que l’autre... La chandelle?... la chandelle?...
— Ah ! ah ! ah ! s’écria Tortillard en éclatant de rire de nouveau; si on ne t’avait pas souillé la chandelle... à toi... et pour toujours... tu verrais que Lt nôtre est éteinte depuis une heure...
Et Tortillard de dire en chantonnant :
Ma chandelle est morte.
Je n’ti plui de feu...
Le Maître d’école poussa un sourd gémissement, étendit les bras et tomba de toute sa hauteur sur le carreau, la lace contre terre, frappé • d'un coup de sang, et il resta sans mouvcmenL.
— Connu, vieux ! dit Tortillard ; c’est une frime pour me faire venir auprès de toi et pour me ficher une ratapiole... Quand tu auras assez fait la planche sur le carreau, t,u te relèveras.
Et le fils de Bras-fiouec, décidé à ne pas s’endormir, de crainte d’êire surpris à tâtons par le Maître d’école, resta assis sur sa chaise, les yeux ! attentivement fixés sur le brigand, persuadé que celui-ci hii tendait rin j | liège, et ne le croyant nullement en danger.
Pour s'occuper agréablement, Tortillard tira mystérieusement de sa poche une petite bourse de soie rouge, et compta lentement et avec des regards de convoitise et de jubilation dix-sept pièces d‘or qu’elle contenait.
Voici la source des richesses mal acquises de Tortillard :
On sc souvient que madame d'ilarville allait être surprise par son mari lors du folal rendez-vous qu’elle avait accordé au commandant. Rodolphe, en donnant une bourse à la jeune femme, lui avait dit de monter au cinquième étage chez les Morel, sous le prétexte de leur apporter des secours. Madame d'ilarville gravissait rapidement l'escalier, tenant la bourse à ia main, lorsque Tortillard, descendant de chez le charlatan, guigna h bourse de l'œil, fil semblant de lomlier en passant auprès de I l.i marquise, la heurta, et, dans le choc, lui enleva subtilement la bourse.
' Madime d Man ille, éperdue, entendant les pas de son mari, s’était hâtée U arriver au cinquième, sans pouvoir sc plaindre du vol audacieux du petit boiteux.
Après avoir compté et recompté son or. Tortillard, n'entendant plus aucun bruit dans la ferme, alfa pieds nus, l'oreille au guet, abritant sa lumière dans sa main, prendre des empreintes de quatre portes qui ouvraient sur le corridor, prêt à dire, si 011 le surprenait hors de sa chambre, qu'il allait chercher du secours cour son père.
En rentrant, Tortillard trouva le Maître d’école toujours étendu par terre... Un moment inquiet, il prêta l'oreille, U entendit le brigand respirer librement : il crut qu'il prolongeait indéfiniment sa ruse.
— Toujours du même, donc, vieux ! lui dit-il.
Uu hasard avait sauvé le Mattrc d’école d'une congestion cérébrale sans doute mortelle. Sa chute avait occasionné un salutaire et abondant aaifittetBcnl de nez.
Il tomba ensuite dans une sorte de torpeur fiévreuse, moitié sommeil,
! moitié délire ; et il lit alors ce rêve étrange, ce rêve épouvantable !...
CUAPITIIE VIU.
Le rive.
Te) est le rêve du Maître d'école.
Il revoit Rodolphe dans la maison de l’allée des Veuves.
Rien n’est changé dans le salon où le brigand a subi son horrible supplice.
Rodolphe est assis derrière la table où se trouvent les papiers du Maître d'école et te petit saint-esprit de hpis qu'il a donné à la Chouette.
La figure de Rodolphe est grave, triste.
A sa droite, le nègre David, impassible, silencieux, se tient debout ; à sa gauche est le Chourineur ; il regarde cette scène d'un air épouvanté.
Le .'Litre d’école n'est plus aveugle, mais il voilà travers un sang limpide qui remplit la cavité de ses orbites.
Tom. les objets lui paraissent colorés d'une teinte rouge.
Ainsi que les oiseaux de proie planent immobiles dans les airs au-dessus de la victime qu’ils fascinent avant de la dévorer, une chouette monstrueuse, avant pour tête le hideux visage de la borgnesse, plane audessus du Maître d école... EUe attache incessamment sur lui un œil rond, flamboyant, verdâtre.
Ce regard conliuu pèse sur sa poitrine d'un poids immense.
De meme qu’eu s'habituant â l obscurité on finit par y distinguer des objets d’a bord imperceptibles, le Maître d'école s’aperçoit qu’un immense lac de saug le sépare de la table où siège Rodolphe.
Le iuge inflexible prend peu à peu, ainsi que le Chourineur et le nè- Çre, des proportions colossales... Ces trois fantômes atteignent en graoiiissanl les frises du pLifond, qui s'élèvent à mesure.
Le Le de sang est calme, uni comme un miroir rouge.
Le Maître d'école voit s'y refléter sa hideuse image.
Mais bientôt cette image s’efface sous le bouillonnement des flots qui l’enflent.
De leur surface agitée s'élève comme l'exhalaison fétide d'un marécage, d’un brouillard livide de cette couleur violâtre particulière aux lèvres des trépassés.
Mais à mesure que ce brouillard monte, monte... les figures de Rodolphe. du Chourineur et du nègre continuent de grandir, de grandir d'une manière incommensurable, cl dominent toujours cette vapeur sinistre.
Au milieu de cette vapeur, le Maître d'école voit apparaître des spectres pâles, des scènes meurtrières dont il est l’acteur...
Dans ce fantastique mirage, il voit d'abord un petit vieillard à crâne chauve : il porte une redingote brune et un garde-vue de soie verte : il est octupé, dans une chambre délabiée, à compter et à ranger des piles de pièces d'or, à la lueur d’une lampe.
Au travers de la fenêtre, éclairée par une lune blafarde, qui blanchit h cime de quelques grands arbres agites par le vent, le Maître d’école se voit lui-même en dehors... collant à la vitre son horrible visage.
Il suit les moindres mouvements du petit vieillard avec des yeux flamboyants... puis il brise on carreau, ouvre la croisée, saule d’un bond sur sa victime, et lui enfonce un long couteau entre les deux épaules.
L'action est si rapide, le coup ri prompt, si sùr, que le cadavre du vieillard reste assis sur la chaise...
Le meurtrier veut retirer 6on couteau de ce corps mort.
Il ne te peut nas...
U redouble d'efforts...
IL sont vains.
Il veut alors abandonner son couteau...
Impossible.
La main de l'assassin tient au manche du poignard, comme la lame du poignard lient au cadavre de l'assassiné.
Le meurtrier entend alors résonner des éperons et retentir des sabres usr les dalles d'une pièce voisine.
Pour s’échapper à tout prix, il veut emporter avec lui le corps chétif du vieillard, dont il ne peut détacher ni son couteau ni sa main...
Il ne peut y parvenir.
Ce frôle petit cadavre pèse comme une masse de plomb.
.Malgré scs épaules <f Hercule, malgré scs efforts desespérés, le Maître d'é> oie ne peut même soulever ce poids énorme.
Le bruit de pas retentissants et de sabres traînants se rapproche de plus en plus...
La clef tourne dans la serrure. La porte s’ouvre...
La vision disparaît...
Et alors la chouette bat des ailes, en criaul ;
— C'est le vicnx richard de la rue du Roule... Ton début d’assassin... d'assassin... d’assassin !...
l'u moment obscurcie, la vapeur qui couvre le lac de saug redevient transparente, et Lisse apercevoir un autre spectre..*
Le jour commence à poindre, le brouillard est épais et sombre... Un homme, vêtu comme le sont les marchands de bestiaux, est étendu
mort sur la berge d'un grand chemin. La terre foulée, le gazon arraché, prouvent que la victime a (ait une rd-btance désespérée. ..
Cet homme a cinq blessures saignantes à la poiuinc... Il est mort, et pourtant il siffle scs chicus, il appelle à soc secours, en criant : — A moi ! A moi !...
Mais il sifllc, mais il appelle par ses cinq larges plaies dont les bords béants s'agitent comme des lèvres qui parlent...
Ces cinq appels, ces cinq sifflements simultanés, sortant de ce cadavre par la bouche de scs blessures, sont effrayants à entendre...
A ce moment, la chouette agite ses ailes, cl parodie les gémissements funèbres de la victime en poussant cinq éclats de rire, mais d un rire strident, farouche comme le rire îles fous, cl elle s'écrie :
— Le marchand de bœufs de l'oLsy... Assassin !... Assassin !... Assas-in !...
Des échos souterrains prolongés répètent d’abord très-haut les rires sinistres de la chouette, puis ils semnlcnt aller se perdre dans les entrailles de la terre.
A ce bruit, deux grands chiens noirs comme l'ébène, aux yeux étincelants comme des liions et toujours attachés sur le Maître d'école, commencent à ahover et à tourner... à tourner... à tourner autour de lui avec une rapidité vertigieuse.
Ils le touchent presque, et leurs abois sont si loinLiins qu'ils paraissait apportés par le vent du matin.
Peu a peu les spectres pâlissent, s'effacent comme des ombres, et disparaissait dans la vapeur livide qui moule toujours.
Une nouvelle exhalaison couvre la surface du Le de sang et s'y superpose.
C'est une sorte de brume verdâtre, transparente ; on dirait la coupe verticale d'un can.il rempli d'eau.
D’abord on voit le lit du canal recouvert d’uue vase épaisse composée d'innombrables reptiles ordinairement imperceptibles à l'œil, mais qui, grossis comme si on les voyait au microscope, prennent des aspects monstrueux, des proportions énormes relativement à leur grosseur réelle.
Ce n'est plus de la bourbe, c’est une masse compacte vivante, grouillante, un enchevêtrement inextricable qui fourmille etjnillule, si pressé, si serré, qu’une sourde et imperceptible ondulation soulève à peine le niveau de cette vase ou plutôt de ce banc d'animaux impurs.
Au-dessus coule lentement, lentement, une eau fangeuse, épaisse, morte, qui charrie dju* son cours pesant des immondices incessamment vomis par les égouts d'une grande ville, des débris de toutes sortes, des cadavres d'animaux...
Tout à coup, le Maître d’école entend le bruit d’un corps qni tomba lourdement à l’eau.
Dans son bni-que reflux, cette eau lui jaillit au visage...
A travers une foule de bulles d’air qui remontent à la surface du canal, il y voit s'y engouffrer rapidement une femme qui se débat... qui se débat...
El il se voit, lui et L Chouette, se sauver précipitamment des bords du canal Saint-Martin, en emportant uue caisse enveloppée de toile noire.
Néanmoins, il assiste à toutes les phases de l'agonie de la victime que lui et la Chouette viennent de jeter oans le canal.
Après cette première immersion, il voit h A nime remonter à flenr d’eau et agiter précipitamment ses bras comme quelqu'un qui, ne tac liant pas nager, essaye en vain de se sauver.
Fuis il entend un grand cri.
Ce cri exlrême, dé>e?péré, se termine par le bruit sourd, saccadé d'uue ingurgitation involontaire... et la femme redescend une seconde fois au-dessous de l'eau.
la chouette, qui plane toujours immobile, parodie le râle convulsif de la noyée, comme elle a parodié les gémWmcou du marc hand de bestiaux.
Au milieu d’éclats de rire funèbres, L chouette répète :
— Clou., glou... glou...
Les échos souterrains redisent ces cris.
Submergée une seconde fois, L femme suffoquent fait, malgré elle, un violent mouvement d’aspiration; mais, au lieu d’air, c’est encore de l'eau qu elle aspire...
Alors sa tête se renverse en arrière, son visage s’injecte et bleuit, son cou devient livide et gonflé, ses bras se roidLseol, cl, dans une dernière convulsion, la noyée agonisante agite ses pieds, qui reposaient sur la vase.
Elle est alors entourée d'un nuage de bourbe noirâtre qui remonte avec elle à L surface de l’eau.
A peine L noyée exhale-t-elle son dernier souffle, qu'elle est déjà couverte d’une myriade de reptiles microscopiques, vorace cl horrible vermine de la bourbe...
Le cadavre reste un moment à flot, oscille encore quelque peu. puis s’abîme ieutemeut, horizontalement, les pieds plus bas que la tète, et commence à suivre entre deux eaux le courant au canal.
Quelquefois le cadavre tourne sur lui -même, et son visage se trouve en face du Maître d'école ; alors le spectre le regarde fixement de scs deux gros yeux glauques, vitreux, opaques... scs lèvres violettes s'agitcul...
Le Maître d école cm loin de b noyée, cl pourtant elle lui murmure A l'oreille... glou... glou... glou... eu aceompagnaul ces mots bizarres du b.uil singulier que fait un flacon submergé en se remplissant d’eau.
La chouette répété glou... glou... glou... eu agitant ses ailes, et s'écrie :
— La femme du canal Saint- Martin !... Assusviu !... Assassin !... Assassin !...
Les échos souterrains lui répondant... niais au lieu de se perdre peu à peu dans les entrailles de la terre, Us dcvleumnil de plus eu plus retenlLsauts et semblent se rapprocher.
Le Maître d'école croit eu tendre ces éclats de rire retentir d'un pôle a l'aube.
La vision de la noyée di parait.
Le lac de sang, au dcL duquel le Maître d'école voit toujours Rodolphe, devient d'un noir bronzé : puis il rougit et se change bientôt en une fournaise liquide telle que du métal en fusion ; puiscc lac de leu s'élève, monte... monte. .. vers le ciel ainsi qu'une trombe imm use.
Bientôt c'est nu horizon incandescent comme du fer chauffé à blauc.
Cet bori/ou immense, infini, éblouit et brûle à la foi» les reg.ud» du ILiitre d'école; cloué à sa place, il uc peut en détourner la vue.
Àiors, sur ce fond de lave ardente, dont la réverbération Je dévore, il voit !< memeut passer et repasser un à un les spectres noirs et gigantesques de se* victimes.
— La lanterne magique du rein «rds... du remords!... du remords!... s écrie b cboueilr, eu battant des ailes et en riant aux éclats.
Malgr é les douleurs intolérables que lui cause telle contemplation iuccssAute, le Maître décote :t toujours les yeux attaché» sur les spectres qui se meuvent dans la nappe eiilbmmée.
Il éprouve alors quelque chose d'épouvantable.
l'assai.t par tous le» depié.» d'uue torture nhm nom, à forte de regarder ce foyer torréfiant, il senties prunelles, qui ont remplacé le sang dont ses orbites étaient remplies, devenir chaudes, brûlantes, se fondre à cette fournaise, fumer, bouillonner, et enfin sc calciner dan» leui» cavités comme dans deux creusets de 1er ronge.
Par uuc effroyable faculté, après avoir vu autant que senti les transformai ions successives de ses prunelles en cendres, il retombe d.ms les ténèbres d>- sa première céeke.
M ii> voilà que tout à coup ses douleurs iut durables s'apaisent pur cm hautement.
lu souffle aromatique d’tme fraîcheur délicieuse a passé sur &es orbi *.*s brûlantes t meure.
Le souille est un suave mélange des senteurs printanières qu'cxhalcut les (leurs champêtre» baignées aune humide rosée.
Le Maître décote cnien 1 autour de lui un bruissement léger comme celui de b brise qui so joue dans le feuillage, entame celai <1 nue son.ee d’eau vive qui ruisselle et inurumro sur .-on lit de cailloux et de mousse.
l*e$ milliers d'oiseaux gazouillent de temps à antre les plus mél xli lises fantabics s’ils $e taisent, des voix cmtanlincs d’une angélique pureté cbauleot de» paroles étranges, inconnues, dt-s paroles pour uimi dire ailées, que le Maître d'école entend monter aux cicux avec un léger frémissemeul.
L’n sentiment de bien-être inoral, d'une molles»;, d'une bngucur indéfinissables, s'empare peu à peu de lui
E, anouisscuieul de cœur, ravissement d'esprit, rayon >emeut d’ànic dont aucune impress'on physique, si Cuivrante qu elle soi;, ne saurait donner une idée.
Le Maître d'école se re.nl doucement planer dans une sphère lumineuse, différée; i! lui semble qu'il s'élève à une distance iucouuncusuraLL- de 1 humanité.
Après avoir goûté quelques moments cette félicité sans nom, il se retrouve dans b ténébreux abîme de ses pensées habiludtes.
Il rêve toujoui», mais il n’est plue que le brigand muselé qui blasphème el sc damne daus des accès de fureur impuissante.
Une voix retoui’t, sonore, solennelle.
C'est la voix de Rodolphe!
Le Maître décote frémit d'épouvante; R a vaguement la conscience de rêver, mais l effroi que lui inspire Rodolphe est si formidable, qu'il fait, mai» en vain, tous ses effort» pour échapper à celle nouvelle vision.
La voix parle... il écoute-
L'accent de Rodolphe n'est pas courroucé; U est rempli de tristesse, de compassion.
— l'auvre mi-érable, dit-il au Maître d’école, l'heure du repentir n'a pas encore sonné pour vous Dieu seul sait quand elle sonnera. t*a punition de vos crime» est incomplète encore. Vous avez soum it, vous n’ave* pas expie; b destinée poursuit son œuvre (h* hante justice. Vos complices sont deveuu» vos loumicntcurs; une femme, un curant vous domptent, vous torturent...
Eu vous infligeant un châtiment terrible comme vos crimes, je vous lavai» dit... je vous l'avais dit ! raiqv.dez.-vou» mes pa rotes :
« Tu as criminellement abusé de ta force... je paralyserai ta fit; ce... « Les plus vigoureux, les plus féroces tremblai ml devant loi... tu trem- » bi. asdi.vant les plus faible»! »
V"iis avez quitté l'obst ure retraite où vous pouviez vivre pour te repeutù cl pour l'expiation...
Voua avez eu peur du silence et de la solitude...
Tout à 1 heure vous avez un moment envié la vie paisible de» laboureurs de cette lennc : mais il était trop taré... trop tard !
Presque sans déleuse. vous TOUS rejeta au milieu dune luurhc de scélérats et d assassins, et vous avez i raiul de demeurer plu - longtemps aujm-s d'honnête» gens chez lesquels on vous axait placé...
Vous avez voulu vous étourdir par du nouveaux forfaits... Vous avez jeté un farouche défi à celui qui avait voulu vous mettre hors d’état de noire î vos semblables, cl ce criminel deli a été vaiu. Malgré votre audace, malgré votre scélératesse, malgré votre force, vous vies enchaîné. La soif du crime vous dévore... vous ne pouvez b satisfaire... Tout à l’heure, dans un éqmuvui) table et sanguinaire ércîhisme. vous avez voulu tuer votre femme ; elle est là, sous H même toit que vous ; elle dort sans défense : vous avez un couteau, sa chambre est à d< ux pas ; aucun ohüiirte ne vous empêché d’arriver ju-qu’â elle; rien uc peut b soustraire à votre rage... rien que votre impuissance!
Le rêve de tout à l'heure, celui que maintenant vous rêvez, vous pourraient être d'un grand enseignement, il» pourraient vous sauver... Les images mystérieuses de ce songe out un sens profond...
Le lac de sang où vous sont apparues vos victimes... c'est le sang que vous avez verse. La lave ardente qui l'a remplacé... c’est le rcmorU» dévorant qui aurait dû vous consumer, afm qu'un jour Dieu, prenant en pitié vos longues tortures, vous apjiclàt à lui... et vous fit goûter les douteurs ineffable» du pardon. Mai» il n'eu sera point ainsi. floa! non! ces avertissements se ont inutiles; loin de vou» repentir, vous regretterez chaque jour, avec d'horribles blasphèmes, le temps où vous commettiez vos crimes... Hélas! de «elle l»Ue continuelle entre VOS ardeurs sanguinaires et l'impossibilité de le» sali: Taire, entre vos habitude» d’oppression féroce et la nécessité de vous soumettre à des êtres aussi faibles que cruels, il résultera pour vou» uu sort si affreux, si horrible !... Oh* pauvre misérable !
Et la voix de Rodolphe s'altéra.
Et il sc tut un moment, comme si l'émotion et l'effroi l'eussent empêché de continuer.
Le Maître d'école sentit ses cheveux se hérisser sur son front.
Quel était donc ce sort qui apitoyait même son bourreau ?
— Le sort qui vous attend est si épouvantable, reprit Rodolphe, que Dieu, dans sa vengeance iucxorabte et toute-puissante, voudrait vous faire expier à vou - seul les crimes de tous les homme* qu'il n'imagiuerail pas un supplice plus effroyable. Malheur, malheur à vous! la fatalité veut que vous sachiez l'effroyable châtiment qui voue attend, et elle veut que vous ne fassiez rien pour vous y sou.- traire.
Que l'avenir vous soit connu !
Il sembla au Maître d’école que la vue lui était rendue.
Il ouvrit les yeux... il vit...
Mais ce qu'il vit le frappa d'une telle épouvante, qu’il jeta un cri perçant, et s'éveilla en sursaut de ce rêve horrible.