CHAPITRE X
(lecoa naissance.
Uue demi-heure après celle conversation, madame Georges et Fleur* de-Marie moulaient dans un de ces grands cabiiolets dont se servent les riches fermiers des envirous de Paris. lîicnlôl celle voiture, attelée d'un vigoureux cheval de trait conduit par Pierre, roula rapidement sur le chemin g «zonné qui, de Bouqucval, conduit à Amouvilie.
Le vasi* • bâtiment* et les oombcea «t dépendances do la forme exploitée par M - Dubrcuil lérnoiguaieut de l imporlauce de celte magnifique
propriété que mademoiselle C.:»arroe de Noirmoiu avait apporté': en mariage à M. Se doc du Luceu.iv.
Le bruit rclc il tissant du fouet de Pierre avertît maiLuue Dubrcuil de l'arrivée de Flcur-de* Marie cl de madame Georges. Celles-ci* en deseen* daiit du voiture, furent joyeusement accueillies par la fermière ci par sa fille.
Madame Dubrcuil avait cinquante ans environ ; sa physionomie était douce et affable ; les traits île sa fille, jolie brune aux yeux bleus, aux joues fraîches cl vermeilles, respiraient la candeur et ta boulé.
A son grand étonnement, lorsque Clara vin! lui sauter au cou, la (loua- Itiise vil son amie vêtue coiumo clic eu pay juuuc, au lieu d'être habillée en dem> belle.
— Comment, vous aussi, Clara, vous voici déguisée en campagnarde ? dit nud.ime Georges eu embrassunt la jeune fd'.e.
— Est-ce qu'il ne faut pas qu'elle Imite eu tout sa sœur Marie ? dit madame Dubrcuil. Elle n'a pas eu dt cesse quelle n’ait eu misai son casaquiu de drap, sa jupe de lutuiuu. tout comme votre Marie... Mais il s'agit bien dts caprices de ce* petites tilles, ma pauvre madame Georges! dit madame Dubrcuil eu soupirant; venez, que je vous conte tous nus embarras.
Eu arrivant dans le salon avee sa mère et madame Georges, Clara s’assit auprès de Fleur-de-Marie, lui donna la meilleure place au coin du feu, l'entoura de mille soin», prit scs mains dans les siennes pour s’as- ; smer si elles u'étaiciil plu» fluide», l'euibrus-a encore et l'appela sa nié* < liante petite sœur, en lui faisant tout bas de doux reproches sur le long intervalle qu'elle mettait entre ses visites.
i>i l’on se souvient de l'entretien de la pauvre Goualeme et du curé, on comprendra quelle devait recevoir ce» caresse* tend: es et ingénues avec uu mélange d'humilité, de bonheur et de crainte.
— Et que vous arrive-t-il donc ? ma « hère madame Dnbreuil, dit madame Georges, et à quoi pourrais-je vous être utile?
— Mon Dieu ! à bien des choses. Je vais vous expliquer cela. Vous ne savez pas, je crois, que celle ferme appartient en propre à madame la duchesse de Lurcnay. C'est à elle que nous avons directement affaire... .hjus passer pur les mains de l inicnduui de M. le duc.
— Lu effet, j ignorais cette circoustauee.
— Vous allez savoir pourquoi je vous en instruis. -. C'est donc à madame la duchesse on à madame Simon, su première femme de chambre, que nous payons les fermages. Madame la duchesse e>i si bonne, si imuue, quoiqu'uu peu vive, que c'est mi vrai plaisir d'avoir des rapports avec elle : Dubrcuil et moi nuits nous mettrions dans le feu pour I obliger... Dame! c'est tout simple : je lai vue petite fille, quand elle venait ici avec son père, feu M. le prince de Noirinnnl... Encore dernièrement elle nous a demandé six mois de fermage d'avance... Quarante mille francs, ça ne se trouve pas sous le pas d'un cheval, comme on dit... mais nous avions celle somme eu réserve, la dot de notre Clara, et du jour au lendemain madame la duchesse a eu son argent en beaux louis d'or. Ces grandes dames, ça a tant besoin de luxe ! Pourtant il n’y a guère que depuis un an que madame la duchesse est exacte à toucher ses fermages aux échéances ; autrefois elle ii.irah.rail u 'avoir jamais beM>in d'argent... Mai» iiuiutcuaut c'est bien uitïéreul!
— Jusqu à pré eut, ma chère madame Dubrcuil, je ne vois pas cucore à quoi je puis vous être bonne.
— M’y voici, m'y voici ; je vous disais ceia pour vous faire comprendre que madame la duchesse a toute confiance eu uous... Sa us compter qu’à l'âge de douze ou treize au» elle a été, avec sou pore pour compère, marraiue de Clara... qu elle a toujours comblée... Hier suir doue, je reçois par un exprès cette lettre de madame U duchesse :
« Il faut absolument, ma chère madame Dubrcuil, que le petit pa villa» du verger soit en étal d'être occupé après-demain soir : failcs-ÿ Iruusjtftrlcr tous les meubles nécessaires, tapis, rideaux, elc., etc. Enfin, que rien u’y manque, cl qu'il soit surtout aussi confurialU que possible... b
— Confortable ! vous entendez madame Georges; et c’est souligné encore ! dit madame Dabreul, eu regardant son amie d'un air à la fuis méditatif et embarrassé ; puis elle continua :
a Faites faire du feu jonr et nuit dans le pavillon pour en cha-sct l'humidité» car il y a longtemps qu'on ne l'a habité. Vous traiterez la personne qui viendra s'y établir comme vou* me traiteriez moi-méme ; nno lettre qae celte personne vous remettra vous instruira d> cc que j'atieuda de votre zèle toujours si obligeant. J'y conipto celte foi* encore, ans crainte d'en abuser . je sais combien ,uus êtes bonne et dévouée. Adieu, ma chère qiad une Dubrcuil. Embrassez ma jolie filleule, et croyez à nie» scutiuienU bicu affectionnés.
« Nouurwr pc Loueur, b
« /'. 5. La personne dont il s’agit arrivera aprè*-detuniu dan* la soirée. Surtout n oubliez pus, je vous prie, de reuurc le pavillon aussi confvrLiblc que po^iblc. »
— Vous voyez : encore ce diable de mot souligné ! dit madame Dubrcuil en remettant dans sa poche la lettre de la duchesse do Lut ou) -
— Eh bicu! rien déplus simple, reput madame Georges.
— Comment, rien de plus simple!... Tous n'avez donc pas entendu? madame la duclicsse veut surtout (pic le pavillon soit aussi confortab'e mtr possible : c est pour ça que je vous ai priée de venir. Nous deux Clara, nous nous sommes tuées à chercher ce que voulait dire confortable, et nous n'avons pu y parvenir... Clara a pourtant clé en pension à ViOîcrs-lc-Bel, et a remporté je ue sais combien de pris d'histoire et de géographie. . . eh bien ! c'est égal, elle n’est pas plus avancée que moi au sujet de ce mol baroque: il faut que ce soit un mot de ta cour ou dn grand inonde... Mais c est égal, vous concevez combien c’est embarrassant : madame la duchesse veut surtout que le pavillon soit confortable, elle soubgue le mot, elle le répète deux fois, et nous ne savons pas ce que cela veut dire!
— Dieu merci je puis vous expliquer ce grand mystère, dit madame
Georges eu souriant ; confortable, dans celte occasion, veut dite un appartement commode, bien arrangé, bien clos, bien chaud ; une habitation, enfui, où lieu ue manque de ce qui est nécessaire et même superflu... •
— Ah ! mon Dieu ! je comprends; mais alors je suis encore plus embarrassée !
— Comment cela ?
— Madame la duchesse parle de tapis, de meubles et de beaucoup dVl ratera, niais nous n’avons pas de li< pis ici, nos meubles sont des plus communs; et puis enflu je ue sais |us si la personne que uous devons attendre est un monsieur ou une dame, et il faut que tout soit prêt demain soir... Comment taire? comment (aire? ici il n'y a aucuue ressource. En vérité, madame Georges, c'est à en perdre la tête.
— Mais, maman, dit Clara, si lu prenais les meubles qui sont dans ma chambre, en attendant qu’elle soit remeublée j'irais passer trois ou quatre jours à Bouqucval avec Marie.
—Ta chambre ! ta chambre! mon enfant, est-ce que c’est assez beau f dit madame Dubreuil en haussant les épaules, est ce que c'est assez... assez confortable ? comme dit madame la duchesse... Mon, Dieu! mon Dieu ! où va-t-on chercher des mots pareils !
— Ce pavillon est doue ordinairement inhabité? demanda madame Georges.
— Sans doute; c'est cette petite maison blanche qui ést toute seule au bout du verger. M. le prince l’a fait bâtir pour madame la duchesse quand elle était demoiselle ; lorsqu'elle venait a la ferme avec ton père, c'est là qu'ils se reposaient. Il y a trois jolies chambres, et au bout du jardin une laiterie suisse, où madame la duchesse, étant enfant, s'amusait à jouer a la laitière : depuis sou mariage, nous ne l'avons vue à la ferme «pie deux fois, et chaque fois elle a passé quelques heures dans le octit pavillon. La première fois, il y a de cela six ans, clic est venue à cheval avec ..
Puis, comme si la présence de Fleur-de-Murie et de Clara l'empêchait d'en dire davantage, madame Dubreui! reprit :
— Mais je cause, je cause, et tout cela ne me sort pas d’embarras... Venez donc à mou secours, ma pauvre madame Georges, venez donc à mon secours !
— Voyons, dites-moi comment à celle heure est meublé ce pavillon?
— Il Test à peine ; dans la pièce priori pale, une natte de paille sur le carreau, un canapé de ionc, des fauteuils pareils, une table, quelques chaises, voilà tout. De là à être confortable il y a loin, comme vous le voyez.
— Kb bien ! moi. à votre place, voici ce que je ferais : il est onze heures, j'enverrais à Paris un homme intelligent.
— Notre prend-garde-à-tout (1), il n’y en a pas de plus actif
— A merveille... en deux heures au plus lard II est à Paris ; il va chez un tapissier de la Chaussée-d'Antiu, peu importe lequel ; il lui remet la liste que Je vais vous faire, apres avoir vu ce qui manque dans le pavil- OQ, et il lui dira que, coûte que coûte...
— Oh ! bien tûr... pourvu que madame la duchesse soit contente, je ne regarderai à rien...
— Il lui dira donc que, coûte que coûte, il faut que ce qui est noté sur celle liste soit ici ce soir ou dans b nuit, ainsi que trois ou quatre garçons tapissiers pour tout mettre en place.
— Ils pourront venir par la voilure ue Gonesse, elle part à huit heures du soir de Paris.
— Et comme il ne s’agit que de transporter des meubles, de clouer des tapis et de poser des rideaux, tout peut être facilement prêt demain soir.
— Ah ! ma bonne madame Georges, de quel embarras vous me sauvez!... Je n’aurais jamais pensé à cela... Vous êtes ma providence... Vous alkz avoir la bouté de inc faire la liste de ce qu’il but pour que le pavillon soit...
— Confortable?... oui, sans doute.
— Ah, mon Dieu ! une autre difficulté !... Encore une fois, uous ne savons pas si c’est un monsieur ou une dame que nous attendons. Dans sa lettre, madame b duchesse dit : Une personne ; c'est bien eiuîirouillë !. .»
— Agissez comme si vous attendiez une femme, ma chcrc madame Duhrcod : si c'est un homme, il ne s’en trouvera que mieux.
'1' S'.rlc dt surveillant employé dam lea grande-* exploitation» de» environ» de Paria.
— Vous avez raison... toujours raison...
Une servante de ferme vint annoncer que le déjeuner était servi.
— Nous déjeunerons tout à l’heure, dit madame Georges ; mais, pendant que je vais écrire b liste de ce qui est nécessaire, laites prendre la mesure des trois pièces en hauteur et en étendue, afin qu’on puisse d’avance disposer les rideaux et les tapis.
— Bien, bien... je vais aller dire tout ceb à mon prend -gardc-à-lout.
— Madame, reprit la servante de ferme, il y a aussi là cette laitière
de Slains : son ménage est dans une petite charrette traînée par un àne! Dame-., il n’est pas lourd, son ménage!
— Pauvre femme !... dit madame Dubreuil avec intérêt.
Quelle est doue celle femme? demanda madame Georges.
— lue paysanne de Slains. qui avait quatre vaches et qui faisait un petit commerce en allant vendre tous les matins son lait a Taris. Son
' mari était maréchal-ferrant ; un jour, ayant besoin d'acheter du 1er, il ! accompagne sa femme, convenant avec elle de venir la reprendre au | coin de la nie où d'habitude elle vendait son bit. Malheureusement b i laitière s'était établie dans un vilain quartier, à ce qu’il parait ; quand i son mari revient, il b trouve aux prises avec des mauvais sujets ivres [ qui avaient eu la méchanceté de renverser son bit dans le ruisseau. Le forgeron lâche de leur faire entendre raison, ils le maltraitent; il se défend, et dans b rixe il reçoit un coup de couteau qui l élend roi. b mort.
— Ah! quelle horreur !... s'écria madame Georges. El a-t-on arrêté l'assassin ?
— Malheureusement non; dans le tumulte il s'est échappé : b pauvre veuve assure qu’elle le reconnu tira il bien, car elle l’a vu plusieurs lois avec d'autres de scs camarades, habitués de ce quartier ; mais jusqu'ici toutes les recherches ont clé inutiles pour le découvrir. Bref, depuis la mort de son mari, b bitière a clé obligée, pour payer diverses dettes, de vendre ses vaches et quelques morceaux de terre qu’elle avait , le fermier du château de Staios m’a recommandé cette brave femme comme une excellente créature, aussi honnête que malheureuse, car elle a trois eubub dont le plus âgé n’a que douze ans; j’avais justement une place vacautc, je b lui ai doiuiée, et elle vient s établir à La ferme.
— Cette bonté de votre part ne m’étonne pas, ma chère madame Dubreuil.
— Dis-moi, Cbra, reprit b fermière, veux-tu aller installer celte brave femme dans son logement, pendant que je vais prévenir le preudgarde-â-lout de se préparer à partir pour Paris?
— Oui, maman ; Marie va venir avec moi.
— Saus doute; est-ce que vous pouvez vous passer l’une de l'autre? dit b fermière.
— El moi, reprit madame George» en s'asseyant devant une table, je vais commencer ma liste pour ne pas perdre de temps, car il but que nous soyons de retour à Bouqucval à quatre heures.
— A quatre heures!... vous êtes donc bien pressée? dit madame Dubreuil.
— Oui, il faut que Marie soit au presbytère à cinq heures.
— Oh ! s'il s'agit du bon abbé Laporte... c’est sacré, dit madame Dubreuil. Je vais donnfcr les ordres en conséquence... Ces deux enfants oui bien... bien des choses à sc dire... Il faut leur donner le tev.v,» «le
; se parler.
— Nous partirons donc à trois heures? ma chère madame Dubreuil.
[ — C'est entendu... Mais que je vous remercie donc encore!... quelle
! bonne idée j'ai eue de vous prier de venir à mon aide ! dit madame* Dubreuil. Allous, Clara ; allons, Marie !...
Pendant que madame Georges écrivait, madame Dubreuil sortit d’uu côté, les deux jeunes filles d'un autre, avec la servante qui avait annoncé l’arrivée de b bitière de Siains.
— Où est-elle, cette pauvre femme ? demanda Clara.
— F.lle est avec scs cubnis, sa petite charrette et son âne, dans U cour des granges, mademoiselle.
— Tu vas b voir, Marie, b pauvre femme, dit Cbra en prenant le bras de la Gnualeuse; comme elle est fuie et comme elle a l’air triste avec son grand deuil de veuve ! La dernière fois qu’elle est venue voir maman, elle m’a navrée; elle pleurait à chaudes larmes en parlant de son mari, et puis tout à coup ses larmes s’arrêtaient, et elle entrait dans des accès de fureur contre l’assassin. Alors... elle me faisait peur. 1 tant clic avait l’air méchant: mais, au bit, sou ressentiment est bien l naturel !... l’infortunée!... Comme il y a des gens malheureux !... n’est- f ce pas, Marie?
— Oh! oui, oui .. sans doute... répondit b Goualcusc en soupirant j d’un air distrait. Il y a des gens bien malheureux, vous avez raison, mademoiselle...
— Allons ! s’écria Clara en frappant du pied avec noe impatience \ j chagrine, voilà encore que tu me dis vous... et que tu m'appelle* mademoiselle ; mais tu es donc fâchée contre moi, Marie?
— Moi ! grand Dieu!!!
— El» bien ! alors, pourquoi me dis-tu vous?... Tu le sais, ma mère et madame Georges t'ont déjà réprimandée pour cela. Je t'en préviens, je (c ferai encore grouder : tant pis pour toi. v
, — Clara, pardon, j’étais distraite...
— Distraite... quand tu me revois après plus de huit grands jours de séparation? dit trulement Clara. Distraite... ceb serait déjà bien mal;
mais non, non, ce n’est pas cela : liens, vois-tu, Marie... je finirai par croire que lu es fière.
Fleur-de-Marie devint pâle comme une morte el ne répondit pas...
A sa voe, une femme portant le deuil de veuve avait poussé un cri de colère el d'horreur.
Celte femme était la laitière qui, chaque matin, vendait du lait à la Goualeuse lorsque celle-ci demeurait chez l'ogresse du tapis-franc.