CHAPITRE XV
ClémeDce d’iltmUe.
Le lecteur uous excusera d’abandonner une de nos héroïnes dans une situation si critique, situation dont nous dirons plu», tard le déuoilmcnt.
Les exigences de cc récit multiple, malheureusement Uop varie «fans sou unité, nous forcent de passer incessamment d’un personnage à un autre, afin de faire, autant qu'il cm en nous marcher et progresser l'intérêt g oérml de l'œuvre (si toutefois il y a de l'intérêt dans celle œuvre, aussi d illicite que consciencieuse et impur tinte).
Nous avens encore à suivre quelques-uns des acteurs de ce récit daus
T. 17 i MTS7fRF.S DK l'AUIS.
ces mamardcs où frissonne de Iroid cl de f.iim une luisètc ihuide, résigné.', pr>»bo cl laborieuse ;
Dans ces prisons d'hommes et de femmes, prisons souvent coquettes et fleuries, souveut noires et funèbres, mais toujours vastes écoles de perdition, atmosphère nauséabonde et viciée, où I innocence s'étiole et se flétrit... sombre» pandémonium» où uu prévenu peut eutrer pur, mais d'où il sort presque toujours corrompu;...
Dans ces hôpitaux où le pauvre, traité parfois avec uue toui llante humanité, regrette aussi parfois le grabat solitaire qu'il trempait de la sucor glacée de la lièvre;...
Dans ccs mystérieux asiles où b tille séduite et délaissée met au jour, en l’arrosant de larmes amères, l’enfant quelle ne doit plus revoir
Dans ces lieux terrildcs où b folie, louchante, grotesque, stupide, hideuse ou féroce, sc montre sous des aspects toujours effrayants... de-
f iUN rinsensij paisible qui rit tristement de ce rire qui fait pleurer..., usnu’au frénétique qui rugit comme uue bête féiocc eu s’acerocliasl aux griffes de son cabanon.
Nous avons enfin à explorer...
Mais à mini bon cette trop longue énumération? Ne devons-nous pas craindre d'effrayer le lecteur ? il a déjà bien voulu nous faire la grâce de nous suivre en des lieux assez étranges, il h&iiei ail peut-être à nous accompagner dans de nouvelles pérégrinations.
Cela dit, passons.
On se souvient que, la veille du jour où s'accomplissaient les événements que nous Tenons de raconter (l'enlèvement de la Gmialcnse par la Chouette), Rodolphe avait sauvé madame d'ilarville d uo danger imminent , danger surfilé par la j.douric de Sarah, qui avait prévenu iil. d H.* rville du rendez-vous si imprudemment accordé par ta marquise à M. ('hurles Robert.
Rodolphe, profondément ému de cette scène, était rentré chez lui en soi tant de la maison du la rue du Temple, remettant au lendemain la visite qu'il comptait faire à mademoiselle Rigolctie et à b binille de malheureux artisans dont uous avons parlé ; car il les croyait à l’abri du besoin, grâce à l'argent qu’il avait remis pour eux à b marquise, afin de rendre sa prétendue visite de charité plus vraisemblable aux yeux de M. d'ilarville. Malheureusement Rodolphe ignorait que Tortillard s’était emparé de cette bourse, et Ton sait commcul le petit boiteux avait commis ce vol audacieux.
Vers les quatre heures, le prince reçut la lettre suivante...
Une femme âgée l'avait apportée et s'en était allée saus attendre b réponse.
« Monseigneur,
a Je vous dois plus que la vie ; je voudrais vous exprimer aujourd'hui même ma profonde reconnaissance. Pt-main peut-être la houle me rendrait muette... Si vous pouviez me faire Hiouncnr de venir chez moi ce soir, vous finiriez celle journée comme vous l'avez commencée, monseigneur, par une généreuse action.
« D'Oxbicnv-d'Haiivilli.
« P. S. Ne prenez pas la peine de me répondre, monseigneur, je serai chez moi toute b soirée. »
Rodolphe, heureux d’avoir rendu à madame d’ilarville on service éminent, regrettait pourtant l’espèce d'intimité forcée que cette circonstance établissait tout à coup entre lui et h) marquise.
Incapable de trahir l'amitié de M. d’ilarville, mais profondément touché de la grâi-e spirituelle et de l'attrayante beauté de Clémence, Rodolphe, s’apercevant de son goût trop vif pour elle, avait presque renoncé a la voir après un mots d'assiduités.
Aussi sc rappelait-il avec émotion l'entretien qu'il avait surpris à l'ambassade de *** entre Tom et Sarah... Celle-ci, pour motiver sa haine et sa jalousie, avait affirme, non sans raison, que madame d'ilarville ressentait toujours, presque à son insu, une sérieuse affection pour Rodolphe. S.tr.di était trop sagace, trop fine, trop initiée à la connaissance du cœur bumoin BOUT n’avoir pris compris que Clémence, se croyant négligée, dëd.iigiure peut-être par un homme qui avait fait sur elle une impression profonde ; que Clémence, dans son dépit, cédant anx obsessions d'uuc amie perfide, avait pu s’intéresser, presque par surprise, aux malheurs imaginaires de M. Charles Robert, saus pour cela oublier complètement Rodolphe.
D’autres femmes, fidèles au souvenir de l'homme qu’elles avaient d’abord distingué, seraient restées indifférentrs ;mx riv/nL du commandant. Clémence d'ilarville fut donc doublement coupable, quoiqu'elle n’eût cédé qu'à la séduction du malheur, et qu’un vif sentiment du devoir, joint peut-être au souvenir du priucc, souvenir salutaire qui veillait au fond de son cœur, l'eût préservée d'une ‘aille irréparable.
Rodolphe, en songeant à son entrevue avec madame filai ville, était en proie à mille contradictions. Bien résolu de résister au pcuctaut qui l’entraînuit vers elle, tantôt il s’estimait heureux de pouvoir la (Usaimer , en lui reproclunt un choix husm fâcheux que celui de M. Charles Robert ; tantôt, au contraire, il regrettait amèicmcnl de voir tomber le prestige dont il l'avait jusqu'alors entourée.
Clémence d'ilarville attendait aussi cette entrevue avec anxiété ; les
deux seuliincnls qui prédominaient en elle étaient uue douloureuse cou fu»ion lorsqu'elle pensait à Rodolphe... une aver»ion profonde lorsqu'elle pensait à M. Charles Robert.
Beaucoup de raisons motivaient cette aversion, cette haine.
Uue femme risquera son repos, son honneur pour un homme; mais elle ue lui pardonucra jamais ue l'avoir mise dans une position buiuiliaute ou ridicule.
Or, madame d'ilarville, eu butte aux sarcasmes cl aux iusultants regards de madame Pipelet, avait failli mourir de boute.
Ct: u était nas tout.
Recevant ue Rodolphe l’avis du danuer qu’elle courait, Clémence avait moulé précipitamment au cinquième: la direction de l'escalier était telle, qu'eu le gra\ Usant elle aperçut BI. Charles Robert véludc son éblouissante robe de chambre, au moment où, reconnaissant le pas léger de b femme qu'il attcud iit, il entre-bàilLait sa ported'un air souriant, confiant et conquérant... L’insolente fatuité du costume significatif du commandant apprit à la marquise combien clic s’élail grossièrement trompée sur cet homme. Eutraiuéc par b bouté de son cœur, par la gêné, usité de son caractère à uue démarche qui pouvait la perdre, elle lui avait accordé ce rendez-vous, non par amour, mais seulement par commisération, afin de le consoler du rôle ridicule que le mauvais goût de B!, le duc de Lui euav lui avait fait jouer devant elle à T ambassade de ***.
Qu’on juge Je |j déconvenue, du dégoût de madame d'ilarville, à l'aspect de M. Charles Robert... vêtu en triomphateur !...
Neuf heures venaient de s -auer à la pendule du petit salon où madame «filai ville se tenait habituellement.
Les modistes cl les caburetier» ont tell -meut abusé du style Louis XV et du style renaissance, que la marquise, femme de beaucoup de goût, avait prohibé de son apparteuicut cette espèce de luxe devenu si vulgaire, le rdéguaui dans la partie de l'hôte! d Ibrville destinée aux grandes réceptions.
Ricu Je plus élégant et de plus distingué que Tameubleinenl du salon où la marquise allen; lak Rodolplx:.
La tenture et les rideaux, sans pentes ni draperies, étaient d'une étoffe de l'Iode couleur paille ; sur ce fond brillant se dessinaient, brodées en soie mate de même nu.iuec, des arabesques du goût le plus charmant et le plus capricieux. De doubles rideaux de point d Alençon cachaient entièrement les vitres.
Les portes, en bois de rose, étaient rehaussées de moulures d'argent doré Ircs-délicalement ciselées qui encadraient dans chaque panneau un médaillon ovale en porcelaine de Sèvres de près d'un pied ue diamètre, représentant des oiseaux et des (leurs d'uu (iui, d'uu éclat admirables. Les bordures (les glace» cl les baguettes do la tenture étaient au»si de bdis de rose relevé des mêmes ornements d'argent doré.
La frise de la cheminée, de marbre bLiuc, et ses deux cariatides d’une beauté antique et d’une grâ e exquise, étaient dues au ciseau magistral de Marochctii, cet artiste émincut ayant consenti à sculpter ce délicieux chef-d'œuvre, se souvenant sans doute que Bcuveuuto no dédaignait pas de modeler des aiguières et des armures.
Deux candélabres et deux Ihmbeaux de vermeil, précieusement travaillés par Gouttière, aceompagiuicut la pendule, bloc carré de lapis-lazuli, élevé sur un socle de jaspe oriental et surmonté d'une Lirgc cl magnifique coupe d'or émaillée, enrichie de perles cl de rubis, ci appartenant au plus beau temps de ta renaissance florentine.
Plu ieurs excellents tableaux de l'école vénitienne, de moyenue grandeur, complétaient uu ensemble d'une haute magnificence.
Grâce à une innovation charmante, ce joli salon était doucement éclairé par une lampe dont le globe de cristal dépoli di-paraissail à demi au milieu d’une touffe de fleur» naturelles contenue» dan» une profonde cl immense coupe de Japon bleue, pourpre et or, suspendue au plafond, comme un lustre, par trois grosses chaînes de vermeil, auxquelles .s’enroulaient les tiges vertes de plusieurs plantes grimpantes ; quelques-uns de leurs rameaux flexibles et chargés de fleur», débordant la coupe, retombaient gracieusement, comme une frange de I raidie verdure, sur la porcelaine émaillée d'or, de pourpre et d azur.
Nous insistons sur ces deuils, sans doute puérils, pour donner une idée du bon goût naturel de madame d'ilarville (symptôme presque toujours sûr d'un Iwn esprit), cl parce que certaines misères ignorées, certains mystérieux malheur- semblent encore plus poignants lorsqu’ils Contrastent avec les apparcuces de ce qui lait aux yeux do tous la vie heureuse cl enviée.
Plongée dans uu grand fauteuil totalement recouvert d'étoffe couleur paille, comme le» autres meubles, Clémence d’ilarville , coiffée eu cheveux, portait une rôtie de velours noir moulante, sur laquelle se découpait le merveilleux travail de son large col et de scs manchettes plates en point d'Angleterre, qui empêchaient le noir du velours de trancher trop crûment sur l'éblouissante blancheur de ses mains et de sou cou.
A mesure qu approchait le moment de son eulrcvuo avec Rodolphe, Téir 'Olion de 1 1 marquise redoublait. Pourtant sa confusion fit place à dispensées plus résolues : après de longues réflexions, elle prit le ptrti de confier à Rodolphe un grand... uu cruel secret, espérant nue sou extrême franchise lui concilierait peut-être une estime dont die se montrait si jalouse.
Ravivé par Sa reconnaissance, son premier pendant pour Rodolphe sc réveillait avec une nouvelle èr~ le ces pressentiments qui irom-
LUS MYSTÈRES DE PARIS
peut rarement les cœur* aimants lui disait que le hasard seul n'avait pas amené le prince si à point pour b sauver, et qu’en cessant députe quelques mois de la voir il avait cédé à un sentiment tout autre que celui de l’aversion. Un vague instinct élevait aussi (tins l’esprit de Uenience des doutes sur la sincérité de l'affection de Sara h.
Au bout de quelques minutes, un valet de chambre, après avoir discrètement frappé, eutra et dit à Clémence :
— Madame la marquise veut-elle recevoir madame Asthon et mademoiselle ?
— Mais sans doute, comme toujours... répondit madame d'üurville. Et sa fille entra lentement dans le salon.
C elait une cillant de quatre ans, qui eût été d'uue charmante figure sans sa pâleur mabdive et sa maigreur extrême. Madame Asthon, sa gou* reniante, b tenait par la mai» ; Cbiru (c'était le nom de l'enfant), mal-
K é sa faiblesse, se hâta d'accourir vers sa mère en lui tendant les bras.
:Ut nœuds de rubans cerise rattachaient au-dessus de chaque tempe ses cheveux bruns, nattés et roulés de chaque côté de son front ; sa san'é était si frêle, qu’elle p«>rtait une petite douillette de soie brune ouatée au lieu d'une de cc$ jolies robes de mousseline blanche, garnies de rubans pareils à la coiffure, et bien décolletées, afin qu’on puisse voir ces bras roses, ces épaules fraîches et satiuées, si charmants chez les enfants bien portants.
Les grands yeux noirs de cette enfant semblaient énormes, tant scs joues etaieul creuses. Malgré cette apparence débile, un sourire plein de gentillesse et de grâce épanouit les traits de Claire lorsqu’elle fui placée sur les genoux de sa incre, qui l'embrassait avec une sorte de tendresse triste et passiouuée.
— Comment a-t-elle été depuis tantôt, madame Asthon ? demanda madame d’Harville à la gouvernante.
— Assez bien, madame la marquise, quoiqu’un moment j’aie craint... — Encore ! s'écria Clémence en serrant sa fille contre son cœur avec un mouvement d'effroi involontaire.
— Heureusement, madame, je m’étais trompée, dit la gouvernante; l’accès n’a pas eu lieu, mademoiselle Claire s’est calmée ; elle n'a éprouvé qu'un moment de faiblesse. . . . Elle a peu dormi celte après-dïuéc ; unis elle n'a pas voulu se coucher sans venir embrasser madame b marquise.
— Pauvre petit ange aimé ! dit madame d'ilarvillc en couvrant sa fille de baisers.
Celle-ci lui rendait scs caresses avec une joie enfantine, lorsque le valet de chambre ouvrit les deux battants de b porte du talon, et annonça : «
— Son Altesse Sérénlsshnc monseigneur le grand-duc de Cérolsteiu ! Claire, montée sur les genoux de sa mère, lui avait jeté ses deux hns autour du cou ci l'embrassait élroilcmcut. A l'aspect de Rodolphe, Clémence rougit, posa doucement sa lille sur le lapis, fil signe à madame Asthon d'emmener l'enfant, et se leva.
— Vous me permettrez, madame, dit Rodolphe en souriant après avoir salué respectueusement la marquise, de renouveler connaissance avec mort ancienne petite amie, qui, je le crains bien, m'aura oublié.
El, se courbant un peu, il tendit b main à Claire.
'Ceilc-ci attacha d’abord curieusement sur lui ses deux grands yeux noirs ; puis, le reconnaissant, elle fit un gentil signe de tête, et lui envoya un baiser du bout de ses doigts amaigris.
— Vous reconnaissez monseigneur, mon enfant? demanda Clémence ii Claire. Celle-ci baissa la tête affinnati veinent, et envoya un nouveau baiser à Rodolphe.
— Sa santé parait s’être améliorée depuis que je ne lai vue, dit-il avec interet eu s’adressant à Clémence.
— Monseigneur, die va un peu mieux, quoique toujours souffrante. La marquise et le prince, aussi embarrassés l'un que l'autre en songeant à leur prochain entretien, étaient presque satisfaits de le voir reculé de quelques minutes par la présence de Claire; mais la gouvernante ayant discrètement emmené l’enfant, Rodolphe et Clémence se trouvèrent seul*.