Oeuvres illustrees d'Eugene Sue Therese Dunoyer
Ix; vent d'hiver souffle de l'ouest avec fureur ; de grands nuage» noirs s'amoncellent à Thorium ; le soleil se touche rouge et enflammé, il je lie sur le» roches granitiques de la côte de Iln.-lagnc une pâle cl dernière lueur, triste comme un adieu.
L'Océan gronde, la nuit aji|fi o< lie, |> s hautes lame-* vertes perdent leur transparence, elles deviennent sombres, elles se heurtent, elles se brisent, et leur écume parait plus blanche à mesure que les ténèbres descendent sur les Ilots.
Loin, bien loin du rivage, battue par de* vagiic» énormes qui la rouvrent à iliaque instant d’une neige amère, on voit une frêle chaloupe |H*rd'ie dans l'immensité de celle mer en furie.
L alibê, l'dcria F.vrcn hors de lui. l'abbé, (uiiura, ou bienl... — uct 9.
(1) |>iou gan Guinc' U Lin fia Prtdtclion dt Cttmc' Man), ■ plu j populaire* de la Bretagne, dialecte de Cornouaille.
Quelquefois scs voiles, cédant a la violence de l'ouragan, s’inclineut et effleurent le sommet de ces montagnes liquides; tantôt elle plougc dans l’abimc, tantôt elle s'élance sur le dos d’une vague monstrueuse pour être précipitée dans un nouveau goufTrc.
L'obscurité augmente, le vent redouble, la mer se créusc. a b clarté blafarde du crépuscule, ou disliuguc deux hommes assis dans celle barque, qui semble devoir être vingt fois engloutie avant d’arriver au port L’un lioul le gouvernail d’une main ferme: cet liororue s'appelle Mor- Nader : c’est uu pilote de Hic de Sein. On dit que Ilor-Nadcr est dune de la seconde vue; on le redoute. Il prédit l'avenir ; ses prédit lion» sont funestes : presque toujours l'événement les justifie. Son langage est souvent imagé, poétique, comme celui des barde* armoricains qui se sont perj>étiK : s jusqu'à nos
. . jusnu a
- un des clunt > les | jours. Mor-Nader est vieux, scs longs cheveux blaucs, fouettes par le 1 veut, semblent hérissés sur sa tête; b froidure est âpre, sa poitrine cl
DtulM par J. A. BcaccS
Gravures par A. Ltmiu.1
THÉRÈSE DUNOYFÜ.
sc» bras robustes sont nos; l'expression de son visage est f-iruiirhc ; ses Y eux ronds et pris étineeflctil d'un délire sauvage Sa voix caverneuse, ruais retentissante, domine le sifflement de la tempête, dumine le Tracas des vagues. L'exaltation de son esprit croit avec le péril : il chante, dans le dialecte de Cornouaille, avec on accent rauque et guttural, ces paroles d'un sens étrange et sinistre :
Kvid voua né n«m eux ket, Meirt kcH aoun da Tout Inet; Etid aoun mé nam eu* kel ; Amxcr awaléh ei-onn-tné WU
Ce n'est pu que j’iie peur, je n'ai pas peur de mourir; ce n’est pac'qac j’aie peur, astea longtemps j ai vécu.
L’antre homme, assis à U proue, est jeune, il *c nonne Ewen de Ker- Ellio. Ewen de Kcr-Ellio est le maître du vieux château de TrefT-llai llog, qui dre»c scs toits aigus et ses murailles de granit là-bas, là-bas, a deux lieues daus la brame, sur la cime solitaire des Roches-Noires. Ce manoir domine b baie des Trépasses et le Rat des Agonisants (I),
Ewen est jeune; ses cheveux brans lloltenl au gré du vent, ses traits sont mâles et rudes, son regard ne peut ic déiarlier de celui du vieillard. Ewen écoute les chaut» bizarres «Je Mor-Nader avec une curiosité mêlée d'effroi. Quelquefois un triste et doux sourire tempère l'âpreté de sa physionomie.
Le pilote a termine L» première strophe de sa lugubre chanson. Exvcn lui dit, dans le même dialecte de Cornouaille :
— Tu m'as annoncé que l’heure approchait où je saurais ma destinée. Ma raison nie dit que tu ne sais pas ce que le» antres hommes ignorent; elle me dit que tu le joues de mol; elle me dit que tu nie trompe», et pourtant je mis assez faible pour attendre tes paroles avec aogoBK. Pourquoi m'as-tu annoncé qu’en mer seulement lu pourrais me prédire lavcuir? Parle, parle; la tempête approche; bientôt nous n aurons à songer qu'à la manœuvre de cette barque, si nous ne voulons pas périr.
Mor-Nader continua de chanter, comme si son chant devait répondre aux questions d'Ewcn de Kcr-Ellio.
beu* fur» uétra a chaorvêzo; u Pc* a m dléet, a vé*o ;
Red r if'aun holl mervel lar gwe*, Kent évid inw eun-dîvex.
Peu importe ce qui arrivera, re qui doit être sera; il faut qits tou* meurent tr<*i< Ma avant de se reposer enfin.
— Est-ce donc une mort prochaine que tu m’annonces? s’écria Ewen.
— Que t’importe? ne suis-je pas un fourbe? reprit le vieiftard avec
une sombre ironie. — Parle, parle ! — Nou, non, je suis un menteur ; noo, non, je ne sais pas voir sur le front d’un nomme le signe de sa mort prochaine ! — Parleras-tu ! — Quand je le dirais : Ewen de Kcr- Ellio, fais ta prière, dans un instant la mer t’aura englouti, à quoi bon? lu ne nu* croirais pas! J’aime mieux le dire : Ewen, tu auras une longue, une heureuse vie; lu auras une femme douce et bonne comme uuc colombe, lu verra 6 les jeux des enfants de les enfants. .. ,
Et le vieillard poussa un éclat de rire sauvage.
Le jeune homme commença de regarder le pilote avec effroi; il le crut sous l'influence d'un moment de folie : il regretta trop lard de s'être mis à la merci de cet homme,
— Que veux-tu dire, Mor-Nader? Si quelque danger me menace, explique-toi ! — Dans quel mois est mort ton grand-père. Ewen de Kcr- Ellio? s’écria tout à coup le vieillard d une voix terrible. — Dans le mois noir (2). reprit Ewen. — Dans quel mob est mort ton père, Ewen de Kcr-Ellio ? — Dans le mois noir, dans le mois noir, dit Ewen, tremblant malgré lui. — El dans quel mois sommes-nous, Ewen de Kcr-Ellio?
— Dans le mois noir, répondit Ewen à voix basse. Puis il s'écria : Pilote, pijoie, prends garde, évite cette bine ! Malédiction ! tu veux donc nous faire noyer? Tu veut donc...
Ewen ne put achever ; une lame monstrueuse coucha b chaloupe presque sur le flanc, et b remplit d'eau presque entièrement. Mor-Nader n'avait pas quitté le gouvernail; le front haut, l'oeil ardent, insouciant du danger, il était en proie à une terrible hallucination.
— Encore une lame pareille, s'écria Ewen, et demain on retrouvera no» corps sur la grève. — Oui, oui, on retrouver» Ion corps gbcé sur la grève; de pâles varechs ceindront tes cheveux humides. Ce sera la couronne funéraire ! dit le vieillard. Si lu dob mourir tout à l’heure, tu mourras tout à l'heure ; le mois noir eü le mob noir.
Il) Dangereux récifs situes à la pointe méridionale de la baie de Dooamcnèa. (3) 1 1 moi* de novembre, moia fatal, selon h snpcrstition bretonne.
Et Mor-Nader continua son chant d'une voix plus éclatante encore
Mc wcJ M mor varch cnep tont,
Ken a pren aol gant ar snout,
Hen ken gwcnn ewid ami crc’b garni,
Enn hé b cnn kerno ■ arganL
Je vois le cheval do mer venir à ma rencontre, il fait trembler le rivjge d'éouvanle, il eil aussi blanc que U neige brillante, il porte nu front des cornes 'argent.
Mor-Nader avait presque abandonné le couvcrnaü. Une seconde lame, plus furieuse que la première, faillit faire chavirer la chaloupe. Ewen, à demi renversé par le choc, se releva, el, menaçant le vieillard : — Vcux-tu donc me faire périr ici, misérable? Oh ! malheur, malheur! Pourouoi suis-ie venu avec ccl insensé? — Non, non! reprit le pilote avec ni meme Ironie, je suis un fourbe! Non, je n'entends pas sonner dans les airs les funérailles mystérieuses de ceux nui vont mourir ! Non,
I e ue vois pas la main de b mort s'abaisser, s’abaisser sur leurs fronts ! Iwen de Kcr-Ellio, diras-tu que je suis un fourbe lorsque*) t'ciigoufTrant dans b profondeur des vagues lu les entendras tonner en se referma ni sur toi? Ewen de Ker-Ellio, vois-tu, aux dernières lueurs du crépuscule, b-has, là-bas, celte énorme lame noire qui accourt eu mugissant, eu secouant sa crinière d'écume ? elle vient, elle approche, elle rugit, elle menace» elle dit ; Non, Mor-Nader n’est pas un fourbe, il m’a appelé pour emporter un corps dans mes flancs glacés. Où est ce corp*/ Me voilà, me voilà !
La folie du pilote atteignît son paroxysme : exalté jusqu’au délire par le majestueux et terrible spectacle de’ la tempête, aveuglé par uu or-
F neil stupide et féroce, capable de sacrifier sa vie pour sc venger de incrédulité d Ewen el pour justifier sa fiiuèbre prédiction, il abandonna le gouvernail et sc dressa debout à l'arriére de la rtudoupe. Là, les bras croisés sur sa poilriuc nue, le regard inspiré, le front menaçant, il semblait le mauvais esprit de celle mer en furie.
La frêle embarcation, n'étant plus gouvernée, tournoya deux ftm sur l’abinie: ou entendit un bruit sourd, quelque chose de blanc voltigea et disparut dans l'ombre, la voile venait d être enlevée par le vent.
— Nous sommes perdus! s’écria Ewen.
Et dans sa rage il se précipita sur le vieillard pour sc saisir du gouvernail. Mor-Nader fe repoussa violemment. Une lutte s’engagea cuire ces deux hommes au dessus de l'ablmc qui allait peut-être les engloutir. Le vieillard fut blessé au front, son sang coula. Ewen reçut un coup de barre sur la tête , à moitié étourdi, il retomba étendu au fond de la chaloupe, crut sa dernière heure arrivée : il recommanda son âme à Dieu, ferma les veux et attendit la mort.
La chaloupe, abandonnée à elle-même, bondissait çà et là au-dessus des vantes... Mor-Nader, le front sanglant, l'œil hagard, entonna un chant de mort. Ewen, revenant à lui, se crut sous l'obsession d’un songe infernal en entendant ces paroles enrayantes :
Momnjrro* — lé l»*ar, di-iné, lYtra eiioari gm — ou aîné?
— - Tatl ann prrnn — la choiri g>n-in Hé raoulagad ni a fri d'in.
Hé moula jact a gr.ipmn net.
Abek da cé enn Bciik irnnet.
Vient corbeau de mer, dia-moi, que tiens-tu ici? — Je tien* la tète du chef d’armée, je veut avoir •« deux yeux rouges. Je lui arracha les yeux parce qu'il a arraché les tiens.
— Pilote, pilote du démon ! me conduis-tu donc aux ènfrrs 7 murmura Ewco, que le sombre délire de Mor-Nader commençait à gagner. Je vais doue mourir? — Etais-je donc un fourbe? Etais- je un fourbe ? dit U* vieillard en penchaut son front ensanglanté sur Ewen toujours étendu au fond de b barque. — Non, non, grâce! lu u'cs pas uu fourbe, mais, avant que je meure, toi qui sais tout, prouve-moi ta science infernale ; dis-moi quel est ce portrait mystérieux, celte figure aux yeux noirs et au front pâle qui m'est apparue comme un spectre, el dont le souvenir me suit comme un remords ? — C’est une fleur du mois noir, c'est une fleur des tombeaux! répondit le pilote,
Une nouvelle lame remplit presque la chaloupe. Ewen, accablé sous le choc de celte pesante masse d'eau, ne put faire un mouvement ; l'e*»bareatlon était presque submergée. La voix de Mur-Nadcr retentit plus éclatante encore. Le vieillard chantait d’une voix lugubre :
Fétra cTioori gand-miri « nié?
— Hé gahm • elmari gan-i,