‹ Œuvres illustrées de BalzacChapitre 10 sur 29 · A THÉOPHILE GAUTIER · texte numérisé non relu

A THÉOPHILE GAUTIER

Après les désastres de la révolution de Juillet, qui détruisit plusieurs fortunes aristocratiques soutenues par la cour, madame la princesse de Cadignan eut l'habileté de mettre sur le compte des événemenis politiques la ruine complète due à ses prodigalités. Le prince avait quitté la Frauce avec la famille royale en laissant la princesse à Paris, inviolable par le fait de son absence, car les dettes, à l'acquittement desquelles la vente des propriétés vendables ne pouvait suffire, ne pe-

saient que sur lui. Les revenus du majorai avalent été saisis. Enfin les aiftiires de cette grande DuiilHe se trouvaient en aussi mauvais eut que celles de la branche afnée des Bourbons.

Cette femme, si célèbre sous son premier nom de duchesse de Maufrigneuse, prit alors sagement le parti de vivre dans une profonde retraite, et voulut se faire oublier. Paris fut emporté par un courant d'événements si vertigineux, que bientôt la duchesse de Maufrigneuse,

LES SECRETS DE LA PRINCESSE DE CÂDIGNÀN

eoterrée dans la priace$M de Gadigoau, mutatioa de nom îneooniie à la plupart des DOu?eaux aeieiira de la aooiéié m» ea scèoe par la ré« voliition dâ Juillet» devint eocnme une étraDgère.

En France» le titre de duc prime tous les autres, même celui de prince» quoique» eo tbèse héraldique pure de tout sophisme, les titres ne signifient absolument rien» el qu'il y ait égalité parfaite entre lès gentilshommes. Celte admirable égalité fut Jadis soigneuseroeot main* tenue par la maison de France; et, de nos jours, elle Test encore» au moins nominalement» par le soin qu'ont les rois de donner de simples titres de co nies à leurs enfants. Ce fui en venu de ce système que François V' écrasa la splendeur des titres que se donnait le pompeux Charles-Quint en loi signant une réponse : François» seigneur de Vanves. Louis XI avait fait mieux encore, en mariant sa fille à un gentilhomme sans titre» à Pierre de Beaiqeu. Le ^tème féodal fut si bien brisé par Louis XIV» que le titre de duc devint dans sa monarchie le suprême honneur de l'aristocratie» et le plus envié. Néanmoins, il est deux ou trois familles en France où la principauté» richement possessionnëe autrefois, est mise au-dessus du duché. La maison de Cadignan, qui possède le titre de duc Maufrigneuse pour ses fils aînés, tandis que tous les autres se nonuiient simptoient chevaliers de Cadignan, est une de ces familles exceptionnelles. Comme autrefois deux princes de la mal* son de Roban, les princes de Cadignan avaient droit à un trône chez eux; ils pouvaient avoir des pages, des gentilshommes à leur service. Cette explication est nécessaire, autant pour éviter les sottes critiques de ceux qui ne savent rien que pour constater les grandes choses d*un monde qui» dit-on, s*en va, et que tant de gens poussent sans le comprendre. Les Cadignan portent d'or à cinq fiisées de sable accolées et mises en fatce, avec le mot iiehi5i pour devise, et la couronne fermée, sans tenants ni lambrequins. Aujourd'hui la graude quantité d'étrangers qui affluent à Paris et une Ignorance presque générale de la science héraldique commencent à mettre le litre de prince à la mode. Il n'y a de vrais princes que ceux qui sont possessionnés et auxquels appartient le titre d'altesse. Le dédain de la noblesse française pour le titre de prince, et les raisons qu*avait Louis XIV de donner la suprématie au titre de duc, ont empêché la France de réclamer TaUesse pour les quelques princes qui existent en France, ceux de Napoléon exceptés. Telle est la raison pour laquelle les princes de Cadignan se trouvent dans une position inférieure, nominalement parlant, vis-à-vis des autres princes du continent.

Les personnes de la société dite dii faubourg Saint-Germain protégeaient la princesse par une discrétion respectueuse due à son nom» lequel est de ceux qu'on honorera toujours, à ses malheurs que l'on ne discutait plus, et à sa beauté, la seule chose qu'elle eût conservée de son opulence éteinte. Le monde» dont elle fut l'ornement, lui savait gré d'avoir pris en quelque sorte le voile en se cloîtrant chez elle. Ce bon goût était pour elle, plus que pour toute autre femme, un immense sacrifice. Les grandes choses sont toujours si vivement senties en France, que la princesse regagna par sa retraite tout ce qu'elle avait po perdre dansVepinion publique au milieu de ses splendeurs. Elle ne voyait plus qu'une seule de ses anciennes amies, la marquise d'Espard; encore n'allait-elle ni aux grandes réunions, ni aux fêtes. La princesse et la marquise se visitaient dans la première matinée, et comme en secret. Quand la princesse venait dincr chez son amie, la marquise fermait sa porte. Madame d'Espard fut admirable pour la princesse : elle changea de loge aux Italiens, et quitta les premières pour une baignoire du rez-de-chaussée, en sorte que madame de Cadignan pouvait venir au théâtre sans être vue, et en partir incognito. Peu de femmes eussent été capables d'une délicatesse qui les eût privées do plaisir de traîner à leur suite une ancienne rivale tombée» de s'en dire la bienfaitrice. Dispensée ainsi de faire des toilettes ruineuses, la princesse allait en secret dans la voiture de la marquise, qu'elle n'eût pas acceptée publiquement. Personne n'a jamais su les raisons qu'eut ma. dame d'Espard pour se conduire ainsi avec la princesse de Cadignan; mais sa conduite fut sublime, et comporta pendant longtemps un monde de petites choses qui, vues une à une, semblent être des nhiiseries» et qui, vues en masse, atteignent au gigantesque.

En 1859» trois années avaient jeté leur tas de neige sur les aventures de la duchesse de Maufrigneuse, et l'avaient si bien blanchie qu'il fallait.de grands efforts de mémoire pour se rappeler les circonstances graves de sa vie antérieure. De cette reine adorée par tant de courtisans, et dont les légèretés pouvaient défrayer plusieurs romans» il restait une femme encore délicieusement belle, Agée de trente-six ans» mab autorisée à ne s'en donner que trente, quoiqu'elle fût mère du duc Georges de Maufrigneuse» jeune homme de dix-neuf ans» beau

comme Antinous» pauvre comme Job, qui devait avoir tes piîn grands succès, et que sa mère voulait avant tout marier richement. Peut*être ce projet était^-il le secret de rintimité dans laquelle elle restait avec la marquise, dont le salon passe pour le premier de I^ris, et où eMe poiH vait un jour choisir parmi les héritières une femme pour Georges. La princesse voyait encore einq années entre le moment présent et l'époque du mariage de son fils; des années désertes et solitaires, car pour faire réussir un bon mariage aa conduite devait être marquée au cola de la sagesse.

La princesse demeurait rue de MiromesBU, dans on petit hôtel, è un rez-de-chaussée d'un prix modique. Bile y avait tiré parti des restes de sa magnificence. Son élégance de grande dame y respirait encore. Elle y était entourée des belles choses qui annoncent une existence supérieure. On voyait à sa chemiaée une magnifique miniature, le portrait de Charles X, par madame de Mirbel, sous lequel étaient gravés ces mots { Donné par U roi; et, en pendant, le portrait de Maoamb, qui fut si particulièrement excellente pour elle. Sur une tabler brillait un album du plus haut prix, qu'aucune des bourgeoises qui trônent actuellement dans notre société industrielle et tracassière n'oserait étaler. Cette audace peignait admirablement la femme. L'album contenait des portraits, parmi lesquels se trouvait une trentaine d'amis intimes que le monde avait appelés ses amants. Ce nombre était une calomnie ; mais» rebiiivement à une dizaine, peut-être étaitce» disait la marquise d'Espard, de la belle et bonne médisance. Les portraits de Maxime de Trailles, de de Marsay, de Rastignac, du marquis d'Esgrignon, du général Montriveau, des marquis de Ronquerolles et d'Ac^uda-Pinto, du prince Galathionne, des jeunes ducs de Grandiieu, de Réthoré» do beau Lucien de Rubempré, avaient d'aile leurs été traités avec une grande coquetterie de pinceau par les artistes les plus célèbres. Comme la princesse ne recevait pas plus de deux ou trois personnes de cette collection, elle nommait plaisamment ce livre le recueil de ses erreurs. L'infortune avait rendu cette femme une bonne mère. Pendant les quinze années de la Restauration, elle s'était trop amusée pour penser à son fils ; mais, en se réfugiant dans l'obscurité, cette illustre égoïste songea que le sentiment maternel poussé à l'extrême deviendrait pour sa vie passée une absolution confirmée par les gens sensibles, qui pardonnent tout à une excellente mère. Elle aima d'autant mieux son fils» qu'elle n'avait plus autre chose à aimer. Georges de Maufrigneuse est d'ailleurs on de ces enfants qui peuvent flatter toutes les vanités d'une mère; aussi la princesse lui fit-elle toutes sortes de sacrifices : elle eut pour Georges une écurie et une remise» au-dessus desquelles il habitait un petit entresol sur la rue, composé de crois pièces délicieusement meublées ; elle s'était imposé plusieurs privations pour lui conserver un cheval de selle, un cheval de cabriolet et un petit domestique. Elle n'avait plus que sa femme de chambre, et, pour cuisinière, une de ses anciennes filles de cuisine. Le tigre du duc avait alors un service un peu rude. Toby, l'ancien tigre de feu Reaudenord , car telle fut la plaisanterie du beau monde sur cet élégant ruiné, ce jeune tigre qui, à vingt-cinq ans, était toujours censé n'en avoir que quatorze, devait suffire à panser les chevaux, nettoyer le cabriolet ou le tilbury, suivre son maître, faire les appartements, et se trouver à l'antichambre de la princesse pour annoncer, si par hasard elle avait & recevoir la visite de quelque personnage. Quand on songe à ce que fut, sous la Re^^tauration, la belle duchesse de Maufrigneuse, une des reines de Paris, une reine éclatante, dont la luxueuse existence en aurait remontré peut-être aux plus riches femmes à la mode de Londres, il y avait je ne sais quoi de touchant à la voir dans son humble coquille de la rue Miromesnil, à quelques pas de son immense hôtel qu'aucune fortune ne pouvait habiter, et que le marteau des spéculateurs a démoli pour en faire une rue. La femme à peine servie convenablement par trente domestiques» qui possédait les plus beaux appartements de réception de Paris» les plus jolis petits appartements» qui y donna de si beMes fêtes, vivait dans un appartement de cinq pièces : une antichambre, uoe salle à manger, un salon, une chambre à coucher el un cabinet de toilette, avec deux femmes pour tout domestique.

— Ah 1 elle est admirable pour son fils, disait cette fine commère de marquise d'Espard, et admirable sans emphase, elle est heureuse. On n'aurait jamais cru cette femme si légère capable de résolutions suivies avec autant de persistance ; aussi notre bon archevêque l'at-il encouragée, se montre-t-il parfait pour elle, et vient-il de décider la vieille comtesse de Cinq-Cygne à lui faire une visite.

AVouons-le d'ailleurs ! U faut être reine pour savoir abdiquer, et descendre noblement d'une position élevée qui n'est jamais entière*

LES SECRETS

meDt perdue. Ceux-là seuls qui ont la conscleoce de n*élre rien par eux-mêmes manifestent des regrets en tombant, ou murmurent et reviennent sur un passé qui ne reviendra janoiais, on devinant bien qu'on ne parvient pas deux fois. Forcée de se passer des fleurs rares au milieu desquelles elle avait Thabltude de vivre, et qui rehaussaient si bien sa personne, car il était impossibie de ne pas la comparer à une fleur, la princesse avait bien cboisi son rez-de-cluiussée : elle y jonissaît d'un joli petit jardin, plein ^'arbustes, et dont le gaxon toujours vert égayait sa paisible retraite. Elle pouvait avoir environ douze mille livres de rente, encore ce revenu modique éiait-ii composé d'un secours annuel donné par la vieille duchesse de Navarreins, tante paternelle du jeune due, lequel devait être continué jusqu'au jour de son mariage, et d'un antre secours envoyé par la duchesse d'Uxeiles, du fond de sa terre, où elle économisait comme savent économiser les vieilles duchesses, auprès desquelles Harpagon n*est qu*un écolier. 1^ prince vivait à l'étranger, constamment aux ordres de ses maîtres exilés, partageant leur mauvaise fortune, et les servant avec un dévouement sans calcul, le plus intelligent peut-être de tous ceux qui les entourent. La position du prince de Gadignan protégeait encore sa femme à Paris. Ce fut chez la princesse que le maiéclial auquel nous devons la conquête de r.^frique eut, lors de la tentative de Madamk en Vendée, des conférences avec lès principaux chefs de l'opinion légi-* timiste, tant était grande l'obscurité de la princesse, tant sa détresse excitait peu la défiance du gouvernement actuel! En voyaut venir la terrible faillite de Tamour, cet âge de quarante ans, au delà duquel il y a si peu de chose pour la femme, la princesse s'était jetée dans le royaume de la philosophie. Elle lisait, elle qui avait, durant seize ans, manifesté la plus grande horreur pour les choses graves. La littérature et la politique sont aujourd'hui ce qu'était autrefois la dévotion pour les femmes, le dernier asile de leurs prétentions. Dans les cercles élégants, on disait que Diane voulait écrire un livre. Depuis que, do jolie, de belle femme, la princesse était passée femme spirituelle en attendant qu'elle passât tout à fait, elle avait fait d'une i^cepiion chez elle un honneur suprême qui distinguait prodigieusement la personne favorisée. A l'abri de ces occupations, elle put tromper l'un de ses premiers amants, de Marsay, le plus influent personnage de la politique bourgeoise intronisée en juillet 1850; elle le reçut quelquefois le soir, tandis que le maréchal et plusieurs légitimistes s'entretenaient à voix basse, dans sa chambre à coucher, de la conquête du royaume, qui ne pouvait se faire sans le concours des idées, le seul élément de succès que les conspirateurs oubliassent. Ce fut une jolie vengeance de jolie femme, que de se jouer du premier ministre en le faisant servir de paravent à une conspiration contre son propre gouvernement. Cette aventure, digne des beaux jours de h Fronde, lut le texte de la plus spirituelle lettre du monde, où la princesse rendit compte des négociations à Madame. Le duc de Maufrigncuse alla dans la Vendée, et put en revenir secrètement, sans s'être compromis, mais non sans avoir pris part aux périls de Madame, qui, nuilhenreusentent, le renvoya lorsque tout parut être perdu. Peut-être la vigilance passionnée de ce jeune homme eût-elle déjoué la trahison. Quelque grands qu'aient été les torts de la duchesse de Maufrigiieuse aux yeux du. monde bourgeois, la conduite de son fils les a certes effacés aux yeux du monde aristocratique. Il y eut de la noblesse et de la grandeur à risquer ainsi le fils unique et l'héritier d'une maison historique. Il est certaines personnes, dites habiles, qui réparent les fautes de la vie privée par les services de la vie politique, et réciproquement; mais il n'y eut chez la princesse de Gadignan aucun calcul. Peut-être n'y en a-til pas davantage chez tous ceux qui se conduisent ainsi. Les évé» nements sont pour la moitié dans ces contre-sens.

Oans^n des premiers beaux jours du mois de mai 18S5,;]a marquise d'Espard et la princesse tournaient, on ne pouvait dire se promenaient, dans l'unique allée qui entourait le gazon du jardin, vers deux heures de l'après-midi, par un des derniers éclairs du soleil. Les rayons réfléchis par les murs faisaient une chaude atmosphère dans ce petit espace qu'embaumaient des fleurs, présent de la marquise.

— Nous perdrons bientôt de Marsay, disait madame d'Espard à la princesse, et avec lui s'en Ira votre dernier espoir do fortune pour le duc do Maufrigncuse ; car, depuis que vous l'avez si bien joué, ce grand politique a repris de l'aflection pour vous.

— Mon fils ne capitulera jamais avec la branche cadette, dit la princesse, dût-il mourir de faim, dussé-je travailler pour lui. Mais Berthe de Cinq-Cygne ne le hait pas.

«— Les enfants, dit madame d'Espardi n'ont pas les mêmes engagements que leurs pères*

— No parlons point de ceci, dit la princesse. Ce sera bien assez, si je ne puis apprivoiser la marquise de Cinq-Cygne, de marier mon fils avec quelque fille de forgeron, comme a fait ce petit d'Esgrignon !

— t/avez-vous aimé? dit la marquise.

— Non, répondit gravement la princesse. La naïveté de d'Esgrignon était une sorte de sottise départementale de laquelle je me suis aperçue un peu trop tard, ou trop tôt, si vous voulez.

— Et de Marsay?

*- De Marsay a joué avec moi comme avec une poupée. J'étais si jeune! Nous n'aimons jamais les hommes qui se font nos instituteurs, ils froissent trop nos petites vanités. Voici bientôt trois années que je passe dans une solitude entière, eh bien ! ce calme n*a rien eu de pénible. A vous seule, j'oserai dire qu'ici je me suis sentie heureuse. J'étais blasée d'adorations, fatiguée sans plaisir, émue è la superficie sans que l'émotion me traversât le cœur. J'ai trouvé tous les hommes que j'ai connus petits, mesquin», superficiels : aucun d'eux ne m'a causé la plus légère surprise. Ils étaient sans innocence, sans grandeur, sans délicatesse. J'aurais voulu rencontrer quelqu'un qui m'eût

— Seriez-vous donc comme moi, ma chère, demanda la marquise, n'auries^ous jamais rencontré l'amour en essayant d'aimer?

— Jamais, répondit la princesse en interrompant la marquise et hi| posant la main sur le bras.

Toutes deux allèrent s'asseoir sur un banc de bois rustique, sous un massif de jasmin refleuri. Toutes deux avaient dit une de ces paroles solennelles pour des femmes arrivées à leur âge.

— G imme vous, reprit la princesse, peut-être ai-je été plus aimée que ne le sont les autres femmes ; mais à travers tant d'aventures, je le sens, je n'ai pas connu le bonheur. J'ai fait bien des folies, mais elles avalent un but, et le but se reculait à mesure que j'avançiis! Dans mon cjoeur vieilli, je sens une innocence qui n*a pas été entamée. Oui, sous tant d'expérience gît un premier amour qu'on pourrait abuser ; de même que, malgré tant de fatigues et de flétrissures, je me sens jcniie et belle. Nous pouvons aimer sans être heureuses, nous pouvons être heureuses et ne pas aimer ; mais aimer et avoir du bonheur, réunir ces deux immenses jouissances humaines, est un prodige. Ce prodige ne s'est pas accompli pour moi.

— Ni pour moi, dit madame d'Espard. «

— Je suis poursuivie dans ma retraite par un regret affreux : je me suis amusée, mais je n'ai pas aimé.

— Quel incroyable secret ! s'écria la marquise^

*- Ah ! ma chère, répondit la princesse, ces secrets, nous ne pouvons les confier qu'à nous-mêmes : personne, a Paris, ne nous croirait.

— Et, reprit la marquise, si nous n'avions pas toutes deux passé trente-six ans, nous ne nous forions peut-être pas cet aveu.

— Oui, quand nous sommes jeunes, nou^ avons de bien stupidcs fatuités! dit la princesse. Nous ressemblons parfois à ces pauvres jeunes gens qui jouent avec un curedent pour faire croire qu'ils ont bien dlué.

— Enfin, nous voilà, répondit avec une grâce coquette madame d'Espard, qui fit tm charmant geste d'innocence instruite, et nous sommes, il me semble, rncore- assez vivantes pour prendre une revanche.

— Quand vous m'avez dit, l'autre jour, que fiéatrix était partie avec ContI, j'y ai pensé pendant toute la nuit, reprit la princesse après une pause. Il faut être Ificn heureuse pour sacrifier ainsi aa position, son avenir, et renoncer à jamais au monde.

— C'est une petite sotte, dit gravement madame d'Espard. Mademoiselle des Touches a été enchantée d'être débarrassée de Comi. fiéatrix n'a pas deviné combien cet abandon, fait par une femme supérieure, qui n'a pas un seul instant défendu son prétendu bonheur, accusait la nullité de Conti.

— Elle sera donc malheureuse?

^ Elle l'est déjà, reprit madame d'Espard. A quoi bon quitter sou mari? Chez une femme, n'est-ce pas un aveu d'impuissance?

— Ainsi vous croyez que madame de Rocliefide n'a pas été déterminée par le désir de jouir en paix d'un véritable amour, de cet amour dont les jouissances sont, pour nous deux, encore un rêve?

— Non, elle a singé madame de Beanséant et madame de Langc^iis, qui, soit dit entre nous, dans unsièelelmoins vulgaire que le nôtre, eussent été, comme vous d'ailleurs, des figures aussi gruides que celles des la Vallière, des Montespan, des Diane de Poitiers, des duclies<«â d'Etaïupcs et de Cliàteanrnux.

DE LA PRINCESSE DE CADIGNAN

— Oh ! moins le roi, ma chère. Ah ! je voudrais pouvoir évoquer ces femmes el leur demander si...

— Nais, dit la marquise en interrompant la princesse, il n'est pas nécessaire de faire parler les rooris, nous connaissons des femmes vivantes qui sont heureuses. Voici plus de vingt fois que j'entame une conversation intime sur ces sortes de choses avec la comtesse de Montcornet, qui, depuis quinze ans, est la femme du monde la plus heureuse avec ce petit En i!e filondet : pas une infidélité, pas une pensée détournée; ils sont aujourd'hui comme «au premier jour; mais nous avons toujours été dérangées, interrompues au moment le plus intéressant. Ces longs attachements, comme cehii de Raaiignnc et de madame de Nucingen, de madame de Camps, votre cousine, pour son Octave, ont un secret, et ce secret, nous Tignorons, ma chère. Le monde nous fait l'eitrème honneur de nous prendre pour des rouées dignes de la cour du régent, et nous sommes innocentés comme deux petites pensionnaires.

— Je serais encore heureuse de cette innocence-là, s*écria railleusement la princesse ; mais la nôtre est pire, il y a de quoi être humiliée. Que voulez-vous? nous offrirons cette mortification à Dieu en expiation de nos recherclies infructueuses ; car, ma chère, il n*est pas probahie que nous trouvions, dans Tarrière-saison, la belle fleur qui nous a manqué pendant le printemps et Tété.

— La question n*est pas là, reprit la marquise après une pause pleine de méditations respectives. Pious sommes encore assez belles pour inspirer une passion ; mais nous ne convaincrons jamais personne de notre innocence ni de notre vertu.

— Si c'était un mensonge, Il serait bientôt orné de conunentaires, servi avec les jolies préparations qui le rendent croyable el dévoré connue un fruit délicieux ; mais £iire croire à une vérité ! Ah ! les plus grands hommes y ont péri, ajouta la princesse avec on de ces fins sourires que le pinceau de Léonard de Vinci a seul pu rendre.

— Les niais aiment bien parfois, reprit la marquise.

— Mais, fit observer la princessct pour ceci les niais eux-mêmes n'ont pas assez de crédulité.

^ Vous avez raison, dit en riant la marquise. Mais ce n'est ni mi sot, ni même un homme de talent que iious devrions chercher. Pour i^ésoudre on pareil problème, il nous faut on homme de génie. Le génie seul t b Â>i de Tenfance, la religion de l'amour, et se laisse volontiers bander les yeux. Si vous et moi nous avons rencontré des hommes de génie. Ils étalent peut-être trop loin de nous, trop occupés, el nous trop frivoles, trop entraînées, trop prises.

— Ah ! je voudrais cependant bien ne pas quitter ce monde sans avoir connu les plaisirs du véritable amour, s'écria la princesse.

— Ce n'est rien que de l'inspirer, dit madame d'Espard, il s'agit de réprouver. Je vois beaucoup de femmes n'être que les prétextes d'une passion au lieu d'eu être à la fois la cause et l'effet.

— La dernière passion que j'ai inspirée était une sainte et belle chose, é\i la princesse, elle avait de l'avenir. Le hasard m'avait adressé, cette fois, cet homme de génie qui nous est dû, et qu'il est si diffieile de prendre, car il y a plus de jolies femmes que de gens de génie. Nais le diable s'est mêlé de Taventure.

— Contez-moi donc cela, ma chère, c'est tout neuf pour moi.

— Je ne me suis aperçue de cette belle passion qu'au milieu de l'blver de18S9. Tous les vendredis, à TOpéra, je voyais à rorchestre un jeune homme d'environ trente ans, vemi là pour moi, toujours à ki même stalle, me regardant avec des yeux de feu, mais souvent attristé par la distance qu'il trouvait entre nous, ou peu^étre aussi par l'impossibiUlé de réussfa*.

— Pauvre garçon ! Quand on afane, on devient bien bête, dit h marquise.

— Il se coulait pendant chaque euir'acte dans le corridor, reprit la princesse en souriant de l'amicale épigramme par laquelle la marquise l'interrompait; puis une ou deux fois, pour me voir ou pour se faire voir, il mettait le nez à la vitre d'une loge en face de la mienne. Si je recevais une visite, je l'apercevais colle a ma porte, il pouvait alors me jeter oo coup d'œil furtif ; il avait fini par connaître les personnes de ma société, il les suivait quand elles se dirigeaient vers ma loge, afin d'avoir les bénéfices de l'ouverture de ma porte. Le pauvre garçon a sans doute bientôt su qui j'étais, car il connaissait de vue M. de Maufrigneusc et mon beau-père. Je trouvai dès lors mon hicounu mystérieux aux Italiens, à une sulle d'où II m'admirait en face, dans une extase naive : c'en était joli. A la sortie de l'Opéra comme à celle des Boulfons. je te voyab planté dans la fouie, Immoliilo sur ses deux jnmbes : on le coudoyait, ou no l'ébraulait pas. Ses

yeux devenaient moins brillants quand il m'apercevait appuyée sur le bras de quelque favori. D'ailleurs, pas un mot, pas une lettre, pas une démonstration. Avouez que c'était du bon goAt. Quelquefois, eu rentrant à mon hôtel au malin, je retrouvais mon homme assis sur une des bornes de ma porte cochère. Cet amoureux avait de bien beaux yeux, une barbe épaisse et longue en éventail, une royale, une moustache et des favoris ; on ne voyait que des pommettes blanches et un beati front ; enfin, une véritable tête nuiiqii:\ Le prince a, comme vous le savez, défendu les Tuileries du côté des quais dans les journées do Juillet. Il est revenu le soir à Saint-Cloud quand (oui a été |)erdu. « Ma chère, m'a-l-il dil, fai failli être tué sur les quatre heures : j'étais visé par un des insurgés, lorsqu'un jeune honune à longue barbe, que je crois avoir vu aux Italiens, el qui conduisait Taltaquc, n détourné le cauon du fusil. » Le coup a frappé je ne sais quel homme, un mnré* chai des logis du régiment, et qui était à deux pas de mou mari. Ce jeune homme devait donc être un républicain. En 1^31, quand je suis revenue me loger ici, je l'ai rencontré le dos appuyé au mur de celte maison; il paraissait joyeux de mes désastres, qui peut-être lui semblaient nous rapprocher; mais, depuis les affaires de Saiut-Merry, jo ne l'ai plus revu : il y a péri. La veille des funérailles du général Lamarque, je suis sorHe à pied avec ntou fils, et mon républicain nous a suivis, tautôl derrière, tantôt devant notis, depuis la Madeleine jusqu'au passage des Panoramas, où j'allais.

— Voilà tout? dit la marquise.

— Tout, répondit la princesse. Ah ! le matin de la prise de Saiut- Mcrry, un gamin a voulu me parler à moi-même, et m'a remis une lettre écrite sur du papier commun, signée du nom de l'inconnu.

— Montrez-la-moi, dit la marquise.

— Non, ma chère. Cel amour a été trop grand et trop saint dans ce cœur d'homme pour que je viole son secret. Cette lettre, courte et terrible, me remue encore le cœur quand j'y songe. Cet homme mort me cause plus d'émotions que tous les vivants que j'ai distingués, il revient dans ma pensée.

— Son nom? demanda la marquise.

— Oh ! un nom bien vulgaire, Michel Chrestien.

— Vous avez bien fait de me le dire, reprit vivement madame d'Espard, j'ai souvent entendu parler de lui. Ce Michel Chrestien était l'ami d'un homme célèbre que vous avez déjà voulu voir, de Daniel d'Arthez, qui vient une ou deux fois par hiver chez moi. Ce Chrestien, qui est effectivement mort à Saint -Merry, ne manquait pas d'amis. J'ai entendu dire qu'il était un de ces grands politiques auxquels, comme à de Marsay, il ne manque que le mouvement de ballon de la circonstance pour devenir tout d'un coup ce qu'ils doivent éti*e.

— - Il vaut mieux alors qu'il soit mort, dit la princesse d'un air mélancolique sous lequel elle cacha ses pensées.

— Voulez- vous vous trouver un soir avec d'Arthcz chez moi? demanda la marquise, vous causerez de votre revenant.

— Volontieirs, ma chère.

Quelques jours après celte conversation, Blondet et Rasiignac, qui connaissaient d'Arthez, promirenl à madame d'Espard de le détcrmi • ncr à venir dîner chez el'e. Cette promesse eût été, certes, imprudente sans le nom de la princesse, dont la rencontre ne pouvait être indifférente à ce grand écrivain.

Dan«el d'Arthez, un des hommes rares qui de nos jours unissent un beau caractère à un beau talent, avait obtenu déjà non pas toute la popularité que devaient lui mériter ses œuvres, mais une estime respectueuse à laquelle les âmes choisies ne pouvaient rien ajouter. Sa réputatidn grandira certes encore, mais elle avait alors atteint tout son développement aux yeux des connaisseurs : Il est de ces auteurs qui, tôt ou tard, sont mis à leur vraie place, et qui n'en changent plus. Gentilhomme pauvre, Il avait compris son époque en demandant tont à une illustration personnelle. Il avait lutté pendant longtemps dans l'arène par'isienne, contre le gré d'un oncle riche, qui, par une contradiction que la vanité se charge de justifier, après l'avoir laissé en proie à la plus rigoureuse misère, avait légué à l'homme célèbre la fortune impitoyablement refusée a l'écrivain Inconnu. Ce changement subit ne changea point les mœurs de Daniel 4'Arthez : il continua ses travaux avec une simplicité digne des temps antiques, et s'en imposa de nouveaux en acceptant un siège à la Chambre des députés, où il prit place au côté droit. Depuis son avènement à la gloire, il était allé quelquefois dans le monde. Un de ses vieux amis, un grand médecin, Horace Bianchon, lui avait fait (aire la connaissance du baron de Rastignac, sous-secrétaire d'Btat à un ministère, et ami de de Marsay. Ces deux hommes politiques s'étaient assez noblement prêtés à ce que Da-

LES SECRETS

niel, Horace et quelques inlimes de Michel Cbrestien, relirassepl le corps de ce rëpubUcaio à Téglise Saint-Merry, et pusdenl lui rendre les boDueurs funèbres. La reconnaissance» pour un service qui conUraslait avec ios rigueurs administratives déployées à cette époque où les passions politiques se décbafnèrent si violemment, avait lié pour ainsi dire d'Ârtbez à Rastignac. Le sous-secrétaire d'Etat et Tillustre ministre étaient trop habiles ^our ue pas profiter de cette circonstance ; aussi gagnèrent-ils quelques amis de Michel Cbrestien. qui ue partageaient pas d'ailleurs ses opinions, et qui se rattachèrent alors au nouveau gouvernement. L'un d'eux, Léon Giraud, nommé d'abord maître des requêtes, devint depuis conseiller d'Etat. L'existence de Daniel d'Ârthez est entièrement consacrée au travail, il ne voit la société que par échappées, elle est pour lui comme un rêve. Sa maison est un couvent où il mène la vie d'un bénédictin : même sobriété dans le régime, même régularité dans les occupations. Ses amis savent que jusqu'à présent la femme n'a été pour lui qu'un accident toujours redouté, il l'a trop observée pour ne pas la craindre ; mais, à force de l'étudier, il a fini par ne plus la connaître, semblable en ceci à ces profonds tacticiens qui seraient toujours battus sur des terrains imprévus, où sont modifiés et contrariés leurs axiomes scientifiques* Il est resté l'enfant le plus candide, en se montrant l'observateur le plus instruit. Ce contraste, en apparence impossible, est très-explicable pour ceux qui ont pu mesurer la profondeur qui sépare les facultés des sentiments ; les unes procèdent de la tête et les autres du cœur. On peut être un grand homme et un méchant, comme on peut être un sot et un amant sublime. D'Ârthez est un de ces êtres privilégiés chez lesquels la finesse de l'esprit, retendue des qualités du cerveau, n'excluent ni la force ni la grandeur des sentiments. Il est, par un rare privilège, homme d'action et homme de pensée tout à la fois. Sa vie privée est noble et pure. S'il avait fui soigneusement l'amour jusqu'alors, il se connaissait bien, il savait par avance quel serait l'empire d'une passion sur lui. Pendant longtemps les travaux écrasants par lesquels il prépara le terrain solide de ses glorieux ouvrages, et le froid de la misère, furent un merveilleux préservatif. Quand vint Taisance, il eut la plus vulgaire et la plus incompréhensible liaison avec une femme assez belle, mais qui appartenait à la classe inférieure, sans aucune instruction, sans manières, et soigneusement cachée à tous les regards. Michel Cbrestien accordait aux hommes de génie le pouvoir de translormer les plus massives créatures en sylphides, les sottes en femmes d'esprit, les paysannes en marquises : plus une femme était accomplie, plus elle perdait à leurs yeux; car, selon lui, leur imagination n'avait rien à y (aire. Selon lui, l'amour, simple besoin des sens pour les êtres inférieurs, était, pour les êlres supérieurs, la création morale la plus immense et la plus attachante. Pour justifier d'Arthez, il s'appuyait sur l'exemple de Raphaël et de la Fornarina. Il aurait pu s'offrir lui-même comme un modèle en ce genre, lui qui voyait un auge dans la duchesse de Maufrigneuse. La bizarre fantaisie de d'Arthez pouvait d'ailleurs élre justifiée de bien des manières : peut-être avait-il tout d'abord désespéré de rencontrer ici-bas une femme qui répondit à la délicieuse cbiiiière que tout homme d'esprit rêve et caresse; peut-être avait-Il un cœur trop chatouilleux, trop délicat pour le livrer à une femme du monde ; peut-être aimait- i| mieux faire la part à la nature et garder ses illusions en cultivant sou idéal ; peut-être avait-li écarté l'amour comme incompatible avec ses travaux, avec la régularité d'une vie monacale où la passion eût tout dérangé. Depuis quelques mois d'Arthez était l'objet des railleries de Blondet et de Rastignac, qui lui reprochaient de ne connaître ni le monde ni les femmes. A les entendre, ses œuvres étaient assez nombreuses et assez avancées pour qu'il se permit des distractions : il avait une belle fortune et vivait comme un étudiant; il ne jouissait de rien, ni de son or ni de sa gloire ; il ignorait les exquises jouissances de la passion noble et délicate que certaines femmes bien nées et bien élevées inspiraient ou ressentaient ; n'était-ce pas indigne de lui de n'avoir connu que les grossièretés de l'amour ! ll'amour, réduit à ce que le faisait la nature, était à leurs yeux la plus sotte chose du monde. L'une des gloires de la société, c'est d'avoir créé la femme là où la nature a (ait une femelle; d'avoir créé la perpétuité du désir là où la nature n'a pensé qu'à la i^rpétuité de l'espèce: d'avoir enfin Inventé l'amour, la plus belle religion humaine. D'Arthez ne savait rien des charmantes délicatesses de langage, rien des preuves d'affection incessamm^l données par Tàme et l'esprit, rien de ces désirs ennoblis par les manières, rieu de ces formes angéliques prêtées aux choses les plus grossières par les femmes comme il faut, il connaissait peut-être la femme, mais il ignorait la divinité. V fallait prodigieusement d'art, beaucoup de belles toilettes d'âme et de corps chez une femme pour

bien aimer. Enfin, en vantant les délicieuses dépravations de pensée qui constituent la coquetterie parisienne, ces deux corrupteurs plaignaient d'Arthez, qui vivait d'un aliment sain et sans aucun assaisonnement, de n'avoir pas goûté les délices de la haute cuisine parisienne, et stimulaient vivement sa curiosité. Le docteur Bianchon, à qui d'Arthez faisait ses confidences, savait que cette curiosité s'était enfin éveillée. La longue liaison de ce grand écrivain avec une femme vulgaire, loin de lui plaire par l'habitude, lui était devenue insupportable; mais il était retenu par l'excessive timidité qui s'empare de tous les hommes solitaires.

— Comment, disait Rastignac, quand on porte Iranehé degtteuUt H d'or à un betan ti un lourieau de l'un en Vautre, ne fai^-on pas briller ce vioil écu picard sur une voilure ! Vous avez trente mille livres de rentes et les produits de votre plume ; vous avez justifié votre devise, qui formule le calembour tant recherché par nos ancêtres : abs, TEKsaurusque vtXui, et vous ne le promenez pas au bois de Boulogoel Nous sommes dans un siècle où la vertu doit se montrer.

— Si vous lisiez vos œuvres à celte espèce de grosse Laforêt qui fait vos délices, je vous pardonnerais de la garder, dit Blondet. Mais, mon cher, si vous êtes au pain sec matériellement parlant, sous le rapport de l'esprit, vous n'avez même pas de pain...

Celte petite guerre amicale durait depuis quelques mois entre Daniel et ses amis, quand madame d'Espard pria Rastignac et Blondet de déterminer d'Arthez à venir dluer chez elle, en leur disant que la princesse de Gadignan avait un excessif désir de voir cet homme célébré. Ces sortes de curiosités sont, pour certaines femmes, ce qu'est la lanterne magique pour les enfants, un plaisir pour les yeux, assez pauvre d'ailleurs, et plein de désenchantement. Plus un homme d'esprit excite de sentiments à distance, moins il y répondra de près ; plus il a été rêvé brillant, plus terne il sera. Sous ce rapport, la curiosité déçue va souvent jusqu'à rii^justice. Ni Bioudet ni Rastignac ne pouvaient tromper d'Arthez, mais ils lui dirent en riant qu'il s'offrait pour lui la plus séduisante occasion de se décrasser le cœur et de connaître les suprêmes délices que donnait l'amour d'une grande dame parisienne. La princesse était positivement éprise de lui, il n'avait rien à craindre, il avait tout à gagner dans cette entrevue ; il lui serait impossible de descendre du piédestal où madame de Gadignan l'avait élevé. Blondet ni Rastignac ne virent aucun inconvénient à prêter cet amour à la princesse, elle pouvait porter cette calomnie, elle dont le passé donnait lieu à tant d'anecdotes. L'un et l'autre, ils se mirent à raconter à d'Arthez les aventures de la duchesse de Maufrigneuse, ses premières légèretés avec de Marsay, ses secondes inconséquences avec d'Adjuda, qu'elle avait diverti de sa femme en vengeant ainsi madame de Beauséant, sa troisième liaison avec le jeune d'Bsgrignon, qui l'avait accompagnée en Italie et s'était horriblement compromis pour elle ; puis combien elle avait été malheureuse avec un célèbre ambassadeur, heureuse avec un général russe; comment elle avait été l'Egérle de deux ministres des affaires étrangères, etc. D'Arthez leur dit qu'il en avait su plus qu'ils ne pouvaient lui en dire sur elle par leur pauvre ami, Michel Cbrestien, qui l'avait adorée en secret pendant quatre années, et avait failli en devenir fou.

— J'ai souvent accompagné, dit Daniel, mon ami aux Italiens, à l'Opéra. Le malheureux courait avec moi dans les rues en allant aussi vite que les chevaux, et admirant la princesse à travers les glaces de son coupé. C'est à cet amour que le prince de Gadignan a dû la vie : Michel a empêché qu'un gamin ne le tuât.

-— Eh bien 1 vous aurez un thème tout prêt, dit en souriant Blondet. Voilà bien la femme qu'il vous faut, elle ne sera cruelle que par délicatesse, et vous initiera trèt-gracieusement aux mystères de Télégance ; mais prenez garde ! elle a dévoré bien des fortunes I La belle Diane est une de ces dissipatrices qui ne coûtent pas un centime, et pour laquelle on dépense des millions. Donnez-vous corps et Ame, mais gardez à la main votre monnaie, comme le vieux du Déluge de Girodet.

Après celte conversation, la princesse avait la profondeur d'un abime, la grâce d'une reine, la corruption des diplomates, le mystère d'une inituition, le danger d'une sirène. Ces deux hommes d'esprit, incapables de prévoir le déooûroent de cette plaisanterie, avalent fini par Lire de Diane d'Uxelles la plus monstrueuse Parisienne, la plus iial>ile coquette, la plus enivrante courtisane du monde. Quoiqu'ils eussent raison, la femme qu'ils traitaient si légèrement était sainte et sacrée pour d'Arthez, dont la curiosité n'avait pas besoin d'être excw tée ; Il consentit à venir de prime abord, et les deux amb ne Toutoient pas autre chose de lui.

DE LA PRINCESSE DE CADIGNAN

Madame d'Espard alta voir la princesse dès qu'elle eut la réponse.

» Ma chère, vous senlez-vous en bejiulé, en coquetterie? lui ditelle, venez dans quelques jours dîner chez mol, je vous servirai d'Ar- -ihez. Noire homme de génie est de la nature la plus sauvage, il craint les femmes et n*a jamais aimé. Faites votre thème là-dessus. Il est excessivement spirituel , d*une simplicité qui voua abuse en ôtaot toute dédaoce. &é pénétration, louie rétrospective, agit après coup et dérange tous les calculs. Vous l'aves surpris aujourd'hui, demain il n'est plus la dupe de rien.

-* Ah ! dit la princesee, si je n*avais que trente ans, je m'amuserais bien! Ce qui m'a manqué jusqu'à présent, c'était un homme d'esprit à jouer. Je n'ai eu que des partenaires et jamab d'adversaires. L'amour était un jeu au Heu d'être un combat.

>* Chère princesse, avouez que je aob bien généreuse? car enfin... charité bien ordonnée...

Les deui femmes se regardèreot en riant, el sa prirent les mains en se les serrant avec amitié. Gerlea elles avaient toutes deux l'une à l'autre dea secrets importants, et n'en étaient san» doute, ni à un homme près, ni à un service à rendre ; car, pour iaire les amitiés sincères et durables entre femmes* il faut qu'elles aient été cimentées par de petits crimes. Quand deui amies peuvent se tuer réciproquement, €t se voient un poignard empoisonné dans la main, elles offrent le spectacle touchant d'une harmonie qui ne se troaUe qn'au moment oà Tune d'elles a, par mégarde, lâché son arme*

Donc, & huit jours de là, il y eut cbei la marquise une de ces soirées dites de petits jours, réservées pour les intimes, auxquelles per» sonne ne vient que sur une invitation veiinle, et pendant lesquelles la porte est fermée. Cette soirée était donnée |)our cinq personnes : Emile Bloodet et madame de Moaieoroet, Daniel d'Arthez, Rastignac et la princesse de Gadignan. En comptant la maltresse de la maison, il se trouvait autant d'hommes que de femmes.

Jamais le hasard ne s'était permis de préparations plus savantes que poor la rencontre de d'Arthez et de madame de Gadignan. La princesse passe eacore aujourd'hui pour une des plus fortes sur la toilette, qui, pour les feroflMSt est le premier des arts. Elle avait mis une robe de velours bleu à grandes manches blanches trafjoantes, à corsage apparent, une de ces guimpes en tulle légèrement froncée et bordée de bleu, montant à quatre doigts de son cou» et couvrant les épaules, comme on en volt dans quelques portraits de Raphaël. Sa femme de chambre l'avait coiffée de quelques bruyères blanclies habilement posées dans ses cascades de cheveux blonds, l'une des beautés auxquelles elle devait sa célébrité. Certes Diane ne paraissait pas avoir vingt-cinq ans. Quatre années de solitude et de repos avaient rendu de la vigueur à son teint. N'y a-t-il pas d'ailleurs des moments où le désir de plaire donne un surcroit de beauté aux femmes? La volonté n'est pas sans Influence sur les variations du visage. Si les émotions violentes ont le pouvoir de jaunir les tons blancs chez les gens d'un tempérament sanguin, mélancolique, de verdir les figures lymphatiques, ne faut-il pas accorder au désir, à la joie, à l'espérance, la faculté d'éclaircir le teint, de dorer le regard d'un vif éclat, d'animer la beauté par un jour piquant comme celui d'uue jolie matiuée? La blancheur si célèbre de la princesse avait pris une teinte mûrie qui lui prétait un air auguste. En ce moment de sa vie, frappée par tant de retours sur elle-même et par des pensées sérieuses, son front rêveur et sublime s'accordait admirablement avec son r/tgard bleu, lent et majestueux. Il était impossible au physionomiste le plus habile d'imaginer des calculs et de la décision sous cette inouïe délicatesse de traits. H est des visages de feuimes qui trompent la science et déroutent Tobservation par leur calme et par leur finesse : il faudrait pouvoir les examiner quand les passions parlent, ce qui. est difficile; ou quand elles ont parlé, ce qui ne sert plus à rien : alors la fenune est vieille et ne diasimole plus. La priitcesse est une de ces femmes impénétrables, elle peut se faire ce qu'elle veut être : folâtre, enfant, innooeme à déaespérert ou fine, sé« rieuse et profonde à donner de rinqaiétude. fille vint chez la marqvise avec l'inleothn d'être une leuiae douce et simple à qui la vie étais coiimie par ses décepUons seulement, me iemme pleine d'âme et ealomniéc^ nais résignée, enfin un ange meurtri. Elle arriva de boono lieure, afin de se trouver posée sor Ja causeuse, au coin du fea, près de madame d'Espard, comme elle voulait être vue, dans une de ces attitudes où la science est cachée sous un naturel exquis, une de ces poses étudiées, cherchées, qui mettent en relief cette belle ligne serpentine qui prend au pied, remonte gracieusement jusqu'à la hanche, et se continue par d'admirables rondeurs jusqu'aux épaules, en offrant aux regards tout le profil du corps. Une femme nue serait moins dan-

gereuse que ne Test une jupe si savamment étalée, qui couvre tout et met tout en lumière à In fois. Par un raffinement que bien des femmes n'eussent pas inventé, Diane, à la grande stupéfaction de la marquise, s'était fait accompagner du duc de Naufrigncuse. Après un moment de réflexion, madame d'Espard serra la main de la princesse d'un air d*inlelligence.

— Je vous comprends! En faisant accepter à d'Arthez toutes les dtflicultés du premier coup, vous ne les trouverez pas à vaincre plus tard.

La comtesse de Nontcomet vint avec Blondel. Rastignac amonS d'Arthez. La princesse ne fit à l'homme célèbre aucun de ces compliments dont l'accablâienl les gens vulgaires ; mais elle eut de ces prévenances empreintes de grâce et de respect qui devaient être le dernier ternie de ses concessions. Elle était sans doute ainsi avec le roi de France, avec les princes. Elle parut heureuse de voir ce graïul homme et conteute de l'avoir cherché. Les personnes pleines de goûi. comme la princesse, se distinguent surtout par leur manière d'écouter, par une aiïabilité sans moquerie, qui est à la politesse ce que i.i pratique est à la vertu. Quaud l'homme célèbre parlait, elle avait une pose attentive mille fois plus flatteuse que les compliments les mieux assaisonnés. Cette présentation mutuelle se fit sans emphase et avec convenance par la marquise. A dtner, d'Arthez fut placé près de la princesse, qui. loin d'imiter les exagérations de diète que se permettent les minaudières, mangea de fort bon appétit, ci tint à honneur de se montrer femme naturelle, sans aucunes façons étranges. Entre un service et l'autre, elle profila d'un moment où la conversation générale s'engageait pour prendre d'Arthez à partie.

— Le secret du phiisir que je me sois procuré en me trouvant auprès de votis, dit-elle, est <bns le désir d'apprendre quelque chose d'im malheureux ami à vous, monsieur, mort pour une autre cause que la nôtre, à qui j'ai eu de grandes obligations sans avoir pu les reconnaître et m'acquitter. Le prince de Gadignan a partagé mes regrets. J'ai su que vous étiez un des meillenrs amis de ce pauvre garçon. Votre mutuelle amitié, pure, inaHérée, était un titre auprès de moi. Vous ne trouverez donc pas extraordinaire que j'aie voulu savoir tout ce que vous pouviez me dire de cet être qui vous est si cher. Si je suis attachée à la Cimille exilée, et tenue d'avoir des opinions monarchiques, je ne suis pas do nombre de ceux qui croient qu'il est impossible d'être à la fois républicain et noble de cœur. La monarchie et la république soni les deux seules formes de gouvernement qui n'étouflent pas les beaux seotimeuts.

— Michel Cbrestlen était un ange, madame, répondit Daniel d'une voix émue. Je ne sais pas, dans les héros de fanliquité, d'homme qui lui soit supérieur. Gardez-vous de le prendre pour un de ces républicains à idées étroites qui voudraient recommencer la Convention et les gentillesses du Comité de salut public ; non, Michel rêvait la fédération suisse appliquée à toute l'Europe. Avouons-le, entre nous : après le magnifique gouvernement d'un seul, qui, je crois, convient plus particul icrecnent à notre pays, le système de Michel est la suppression de la guerre dans le vieux monde et sa reconstitution sur des bases autres que celles de la conquête qui l'avait jadis féodaiisé. Les républicains étaient, à ce titre, les gens les plus voisins de son idée; voilà pourquoi il leur a prêté son bras en Juillet el à Saint-Merry. Quoique enlièreni'iit divisés d'opinion, nous sommes restés étroitement unis.

— * C'est le plus bel éloge de vos deux caractères, dit timidement madame de Gadignan.

«— Dans les quatre dernières années de sa vie, reprit Daniel, Il ne fit qu'à moi seul la confidence de son amour pour vous, et cette confidence resserra les nœuds déjà bien forts de notre amitié fraternelle .

Loi seul, madame, vous aura aimée comme vous devriez l'être. Combien de fois n'ai-je pas reçu la ploie en accompagnant votre voiture jusque chez vous, en hntant de vitesse avec vos chevaux, pour nous iBsintenir au même point sur une ligne parallèle, afin de vous voir... de vous admirer!

« Mais, monsieur, dit Is princesse, je vais être tenue à vous hidemniser.

— * Pourquoi Michel n'est*il pas làl répondit Daniel d'un accent plein de mélancolie.

— Il ne m'aurait peut-être pas aimée longtemps, dit la princesse eu rwnuant la tête par un geste piehi de tristesse. Les républicains sont encore plus absolus dans leurs Idées que nous autres absoîutlstes, qui péchons par l'Indulgence, fl m'avait sans doute rêvée parlaite, il aurait été cruellement détrompé. Nous sommes poursuivies, nous autres femmes, par autant de calomnies que vous en avez à supporter dans

LES SECRETS

b vie lîuëriiire, et doui ne pouvons doiis déruudre oi par h gloire, ni par nui œuvres. On ne nous croil pas ce <|iie nom sommes, mitis ce <|iie l'oD nous Tait. Oii lui aurait bieiil^i caché la fetnine inconoue qui est en nini swis le faux porlrail de la femme imaf^inaire. ijui est la vraie pour le monde. Il m'aurait crue indigne des sentimeuts nobles qu'il nie porlai(, ineapable de le coniprcadre.

Ici la princesse tioc|p h téle en agitant ses belles boucles Mondes pleines de bruyères par im geste sublime, ilc qu'elle exprimait de doutes désolants, de misères cachées, est Indicible. Daniel comprit tout, ei regarda la princesse avec une vive émotion.

3 aujourd'hui pour une dei plus forlea sur la loîlcllc

— CepeiKkini le jour où je le revis, longtemps apics la réviilic de Juillet, reprit-elle, je fiis sur le point de succomber au désir que jVvais <lo lui prendre la main, de ta lui serrer devant tout te uiunJr, tous le péristyle du TlicA ire -Italien, en lui donnant mon bouquet. J'ai pensé que ce lémoigiinge de rccou naissance serait mal interprété, comme tant d'autres choses nobles qui p.isseni aujourd'hui pour 1» folies de madame do HaurrigneuiC, et que je ne pourrai jamais expliquer, car il n'y a que mou Ois et Dieu qui me coQualIront jamais.

Ces paroles, soufllécsi l'oreille de l'écouteur de manière i être dérobées à In coniiaissauce des convives, et avec un accent digne de )■ plus haute comédienne, devaient aller au cœuri aussi nltei|[nirenl-elii'B ik celui de d'ArIhei. Il ne s'agissait point de l'écrivain célèbre, cette femme cherchait it se réhabiliter en Taveur d'un mort. Elle avait pu fiire calumniéc, elle voulait savoir si rien ne l'avait ternie aux yeux de celui qui t'aim.iil. Etait-il mort avec toutes ses iilusîODsT

— Hichci, répondit d'Ârihei, était un de ces hommes qui aiment d'une manière absolue, et qui, s'ils choisissent mal, peuvent eo souiïrir sans jamais renoncer à celle qii^ls ont élue.

— Biais-je doue aiincc aiiiM^.. s'écria-t-dle d'un uir de béjiitude cx^iltcc.

— Oui, madame.

— J'ai donc fait sou boulieur?

— Pendant quatre ans.

— Une Temme n'apprend jamais une pareille cliose sans éprouver une orgueilleuse satisraclion, dit-elte en tournant son doux et noble visage vers d'Artbex par un mouvement plein de conruslon pvd'ique-

Une des plus savantes manœuvres de ces comédiennes est de voiler leurs manières quand les mots sont trop expressifs, et de faire parler les yeux quand le discours est restreint. Ces liabilcs dissonnancei!, glissées dans la musique de leur amour faux ou vrai, produisent d'iuvîucibles séductions.

~ N'est-ce pas, reprit-elle en abiissaot encore la voit cl après s'être assurée d'avoir produit de l'effet, n'est-ce pas avoir accompK sa destinée que de rendre beuicuxi et sans crime, on grand bomincT

— Ne vous l'a-l-il pas écrit?

— Oui, mais je voulais en £trc bien allrc, car, croyez-moi, monsieur) en me mettant si haut, il ne s'est pas trpmpâ.

Les feinines savenl donner à leurs paroles nue sainteté plrticulière, elles leur communiquent je ne sais quoi de vil}raut qui étend le sens des Idées et leur jvèlede la profooil^ur; si plus tard leur auditeur charmé ne se rend pas compte de ce qu'elles ont dit, le but a été coinplétemeot atteint, ce qui est le propre de l'éloquence. La priueesse aurait eu ce moment porté te diadème de la France, son Iroat u'i-dt pas été plus imposant qu'il l'était sous le beau diadème de ses cheveux élevés en oaite comme une tour, et ornés de ses jdies bruyères. Celte femme semblait raarclier sur les flois de la cahMDoie, conHM te Sauveur sur les vagues du lac de Tibériade, enveloppée daus fe suaire de cet amour, comme un ange dans ses nimbes. 11 n'y avait rien qui tfolll ni la nécessité d'être ainsi, ni le déûr do paraître grande ou aimante : ce fut simple et calme. Un homme vivant n'aurait jamais pu rendre à la princesse les services qu'elfe obtenait de ce mort. D'Artlwt, travailleur solilairi-, ï qui tu pratique du monda était étrangère, et que l'étude avait enveloppé de ses voiUs protecteurs, (iit b dupe de cet accent et de ces paroles. Il fiit sous le clianne ds ces exquises manières, il admira cette heaulé parfaite, mûrie par fe malheur, reposée dans la retraite;il adora ta réunion si rare d'un esprit lin et d'une belle Ame. Entin il diisira recueillir la succession de Hicbel Cbrestien. Le commencement de celle passion fut, comme chez la plupart des profonds penseurs, une idée. En voyant la princesse, en étudiant la forme de 5.1 tète, la disposition de ses traits si doux, sa taille, son pied, ses mains si llnemcnt modelées, de plus près qu'il ne l'avait fait en accompagnant son ami dans ses iulles courses, il remarqua le surprenant phécioinèiK' de la seconde vue morale que l'homme exalté par t'amour trouve en lui-mènie. Avec quelle lucidité llic bel Cbrestien n'avail-il pas lu d^r^ cectBur, dans celte âme, éclairée par les feux de l'amour? Le fédéraliste avait dotic été deviné, lui aus^ 1 il eût sans doute été heureux . Ainsi la princesse avaitaux yeux de d'Arthexungrand charme, elle était entourée d'nnc auréofe de |ioésîe. Pendant fe dîner, l'écrivain se rappela les conndences dése^rées du républicain, et si s espérances quand il s'était cru aimé ; les beaux poémeS qne dicte un sentimcDt vrai avaient été chantés pour lui seul à propos de celte femme. Sans le lavoir, Daniel allait profiler de ces préparations dues au hasard. Il est rare qu'un liomme passe sans remords de l'étal de confident ù celui de rival, et d'Arlliei fe pouvait alors sans crime. V.a un moment, il aperçut les énormes différences qui existent entre les femmes comme il faot, CCS Heurs do grand monde, et les Temmes vulgaires, qu'il ne cmmaissait cependant encore que sur un écbaotillon ; il fut donc pris par les coins les plus accessibles, les plus tendres de son àroe ei de son génie. Poussé par sa naïveté, par l'impétuosiié de ses idées, i s'emparer de ceUe femme, il se trouva retenu par le monde et par b barrière que les manières, disons le mol, que la majesté de b princesse mellait entre elle et lui. Aussi, pour cet homme habitué à ne pas respecter celle qu'il aimaU, y eut-il li ju ne sais quoi d'irritant, un appi d'anUnt plus puissant quil fut forcé de le dévorer et d'en garder les atteintes sans se trahir. La conversatlou, qui demeura sur Michel Cbrestien jusqu'au dtssert, fut un admirable prétexte è Daniel comme à la princesse de parler à voix basse : amour, sympathie, divination ; à elfe de se poser en femme méconnue, calomniée ; à lui de se fourrer les p'ieds dans les soulkrs du républicain murl. Peut-être cet iiomme d'ingénuité se surprit-il à moins ix^ctler son ami I Au moment où les mcrveilfes du dessert reluislrent sur b table, au feu des candélabres, A l'abri des iMuquets de fleurs naturelles qui séparaient les convives par uue baie brillante, ricliemenl coferée de fruits et de sucreries, h princesse se plul k clore cette suite de coud douces par nn mot délicicuv .

DE LA PRINCESSE DE CADIGNAN

accompagne d'au .do cos rogardig à l'aide desquels les femmes blonilcs paraissent Aire bnioes, cl dans lequel elle cxprim» Anemeni celle idée que Daniel eL Hitbel étaient deux ànies jumelles. O'Arthei&e rejeoilès lors dans la convenaiion géitéralc en y portant une joie d'eufant et un pelil air hl digne d'un écolier. La princesse prit de la bçou U plus simple lo bras de d'Arthez pour revenir au peiit salon de là marquise. En traversant le grand saluu, elle alla lentement; et, quand elle Eiit séparée de la marquise, à qui Blondel donnait le bns, par un intervalle assez considérable, elle arriU d'Arlbei.

— Je ne veux pas être inaccessible pour l'ami de ce pauvre républicain, lui dit-elle; et. quoique je me sois bit une loi de ne recevo'ir personne, vous seul au monde pourrez entrer cliei moi. Ne croyez pas que ce soil une favcDr. Ln Civeur u'eiiste jamais que pour des élraiig«rs, et il me semble que nous sommes de vieux amis:je veux voir en TOUS le frcre de Michel.

D'Anhei'oe pot que presser le bras de b princesse, i) ne trouva rien i répondre. Quand le café fui servi, Diane de Cadignu s'enveloppa par un coqwl mouvemeol dans un grand cliâle, et se leva. Blondel ei

bommes de l<op haute politique et trop habilués au monde pwir faire la moindre excbnution bourgeoise , et vouloir retenir b princesse : mais madame d'Espard 6i rasseoir son amie eu b prenant par la main et lui disant & l'oreille : — Altendes que les gens aient diuë, la voilure n'cd pas prèle. Et elle lîi un signe au valet de cbamiire qui rem parlait le plateau du café. Madame de Honl> cornet devina que b princesse el madame d'Espard avaient un mot à se dire et prit avec elle d'Artbex, ftaslignac et Blondeti qu'elle amusa par une de ces~ folles attaques paradoxales auxquelles s'entendent i merveilles les Parisien-

— Eb bien 1 dit b marquise i Diane, comment le lrouvcz-vous7

— Mais c'est on adonibic eiifaul, il sort du

maillot. Vraiment, celte fois encore, Il j aata, comme loujours, un iriomplM snuB tulle.

— C'est désespéranii dit madame d'Espard, mais il y a de la m-

— Comment?

— Lalssez-mol devenir voiro rivale.

— Conune vous voudrez, rëpondii b princesse, j'ai pris mon parti. Le génie est une manière d'être du cerveau, je ne sais pas ce qu'y gagne le cœur, nous en causerons plus lard.

En enieudant ce dernier moi qui fut 'unpéoéirable, madame d'Espard se jela dans b conversation générale et ne parut ni blessée du eornnu v<MM vonirti, ni curieuse de savoir i quoi cette entrevue aboutirait. La princesse rcua pcudnni une bcure cnvlrou iissisc sur la i

Uicliel Chritian ■ éli tué eux irfïirM de Saint-Héry

auprès du bu, dans l'attilude pleine de noncbalance el d'abandon que Guérln a donnée à Didon, écoulant avec i'attenlion d'nne personne absorbée, et rrgard.int Daniel par moments, sans déguiser une admiralinn qui ne sortait pas d'ail Icms des bornes. Elle s'esquiva quand b voilure lut avancée, après avoir échangé un serrement de main avec b marquise et nue inclination de tête avec madame de Honlcornei,

U soirée s'acheva sans qu'il liAt question de b princesse. On profita de l'espèce d'eialiation dans laquelle éuil d'Aribez, qui déploya les trésors de son esprii. Certes, il avait dans Rastignac et dans Blondel deux acolytes de premrèie force comme finesse d'esprit et comme portée d'intelligence. Quant aux deux femmes, elles sont depuis longtemps comptées pnnni les plus spirituelles de b liante société. Ce fut doue une balte daus une oasis, nu boulicnr rare cl bien apprécié pour cos personnages habituellement en proie au gardt d Doiu du monde, des salonsetde b politique.

Il est des êtres qui ont lo privilège d'être parmi les hommes comme des astres bienfaisants dont )a lumière éclaire les esprits, dont les rayons écbaureot les eœurs. D'Aribez était nue de ces belles Ames.

Un écrivam, qui s'élève i b hauteur où il est, s'batHtoe à tout penser, el DuUie quelque fui s dans le momie qu'il no faut pas tout dire; il lui est impossible d'avoir la retenue des geus qui y vivent continuellement; mais comme ses écarts sont presque toujours marqués d'un cachet d'origioalilé , personne ne s'en plaint. Cette saveur si rare dans les talents, cette jeunesse pleine de si m plesse qui rendent d'Arthei si noblement origûial, firent de cette soirée une délicieuse chose. Il sortit avec le baron de R.istignac qui, en le recoudui- 83 ni chei lui, parla naturellement de la princesse , en lut demandant comment il la trouvait.

— Michel avait raison de l'aimer, répondit J'Arthei. e'esl une fenmie extraordinaire.

— Bleu exlraordïii aire, répliqua raitleuscmcni Basiignac. A votre

accent, je vois que vous l'aimi-z déjà; vous serez chez elle avanl trois jours, et je suis un trop vieil habitué de Paris pour ne pus savoir ce qui va se passer entre vous. Eh bien ! mon cher Danic!, je vous supplie de ne pas vous laisser a'Icr i b moindre confusion dintérèls. Almei la princesse si vous vnus scntci de l'amour pour clic au cœur; mais songez à voire fortune. Elle n'a jama'rs pris ni demandé deux liards A qui que ce soit, elle est bien trop d'Uxelles et Cadignan pour cela; mais, à ma connaissance, outre sa fortune à elle, bquellc était très-coiisidéralle, elle a fait dissiper plusieurs millions. Comment? pourquoi? par quels moyens? personne ne le sait, elle ne lo sait pas elle-même. Je lui ai vu avaler, il y a treize ans, b lortuuu d'un charmant garçon el celle d'un vieux notaire en vingt muiï. — Il y a iirizc ans! dit d'Arilicz, quH .ige a-t-clle donc .'

LES SECRETS

•— Vous n'avez donc pas vu, répondit en rianl RasUgnac, à cable, son fils, le duc de Haufiigneuse, un jeune homme de dix-neuf ans? Or, dix-neuf et dik*septfont...

— TrenieHslx, s*ëcria Tauteur surpris, je lui donnais vingt ans.

— Elle les acceptera, dit Raslignac ; mais soyez sans inquiétude làdessus : elle n*aura jamais que vingt ans pour vous. Vous allez entrer dans le inonde le plus fantastique. Bonsoir, vous voilà chez vous, dit le baron en voyant sa voiture entrer rue de Bellefond où demeure d'Artbez dans une jolie maison è lui, nous nous verrons dans la semaine chez mademoiselle des Touches.

D'Arthez laissa l'amour pénétrer dans son cœur à la manière de noire oncle Tobie, sans faire la moindre résistance, il procéda par l'adoration saus critique, par l'admiration exclusive. La princesse, cette belle créature, une des plus remarquables créations do ce monstrueux Paris où tout est possible en bien comme en mal, devint, quelque vulgaire que le malheur des temps ait rendu ce mot, l'ange rêvé. Pour bien comprendre la subite transformation de cet illustre auteur, il faudrait savoir tout ce que la solitude et le travail constant laissent d'innocence au cœur, tout ce que Tamoor réduit au besoin et devenu pénible auprès d'une femme ignoble développe de désirs et de fantaisies,.excite de regrets et fait naître de sentiments divins dans les plus hautes régions de l'âme. D'Arthez était bien l'enfant, le collégien que le tact de la princesse avait soudain reconnu. Une illumination presque semblable s'était accomplie chez la belle Diane. Elle avait donc enfin rencontré cet homme supérieur que toutes les femmes désirent, ne fût-ce que pour le jouer ; celle puissance à laquelle elles consentent à obéir, ne fût-ce que pour avoir le plaisir de la maîtriser ; elle trouvait enfm les grandeurs d^) Hntelligence unies à la naïveté du cœur, au neuf de la passion; puis elle voyait, par un bonheur inouï, toutes ces richesses contenues dans une forme qui lui plaisait. D'Arthez lui semblait beau, peut-être l'était-il. Quoiqull arrivât à l'âge grave de l'homme, à trente-huit ans, il conservait une fleur de jeunesse due à la vie sobre et chaste qu'il avait menée, et« comme tous les gens de cabinet, comme les hommes d Etal, il atteignait â un embonpoint ralsoniiablf. Très^jeune, il avait offert une vague ressemblance avec Bonaparte général. Cette ressemblance se continuait encore» autant qu'un homme aux yeux noirs, à la chevelure épaisse et brune, peut ressembler à ce souverain aux yeux bleus, aux cheveux châtains ; mais tout ce qu'il y eut JAdis d'ambition ardente et noble dans les yeux de d'Arthez avait été comme attendri par le succès. Les pensées dont son front était gros avaient fleuri, les lignes creuses de sa figure étalent devenues pleines. Le bien-être répandait des tenues dorées là où, dans sa jeunesse, la mi.<ère avait mélangé les tons jaunes des tempéramonts dont les forces se bandent pour soutenir des luttes écrasantes et continues. Si vous observez avec soin les belles figures des philosophes antiques, vous y apercevrez toujours les déviations du type parfait de la figure humaine auxquelles chaque physionomie doit son originalité, rectifiées par l'habitude de la méditationt par le calme coustaiu nécessaire aux travaux ioleUectoels. Les visages les plus tourmentés, comme celui de Socrate, deviennent â la longue d'une sérénité presque divine. A cetie noble simplicité qui décorait sa tête impériale, d'Arthcz joignait une expression naive, le naturel des enfants, et une bienveillance louchante. Il n'avait pas cette potiiesse toujours empreinte de fausseté par laquelle dans ce monde les per. sonnes les mieux élevées et les plus aimables jouent des qualités qui souvent leur manquent, et qui laissent blessés ceux qui se reconnais» sent dupés. 11 pouvait faillir à quelques lois mondahies par suite de son isolement; mais, comme il ne chot^uait jamais, ce parfum de sauvagerie rendait encore plus gracieuse r^fTabilité particulière aux hommes d'un grand talent, qui savent déposer leur supériorité chez eux pour se mettre au niveau social, pour, à la façon d'Henri IV, prêter leur dos aux enfants, et leur esprit aux niais;

En revenant chez elle» la princesse ne discuta pas plus avec ellemême que d'Arthcz ne se défendit contre |e charme qu'elle lui avait jeté. Toul éiait dit pour elle : elle aimait avec sa science et avec son ignorance. Si elle s'interrogea, ce fui pour se dem^inder si elle loéri^ tait un si grand bonheur, et ce qu'elle avait fait au ciel pour qu'il lut envoyât un pareil ange. Elle voulut être digne de cet amour, le perpétuer, se l'approprier à jamais, et finir doucement sa vie de jolie femme dans le paradis qu'elle entrevoyait. Quant à h résistance, à se chicaner, à enquêter, elle n'y pensa même pas. Elle pensait à bien autre chose! Elle avait compris la grandeur des gens de génie, elle avait deviné qu'ils ne soumeiient pas les femmes d'élite aux lois ordiuaires. Aussi, par un de ces aperçus rapides, particuliers à ces grands esprits féminins, s'était-elle promis d'être faible au premier désir. D'après la con-

naissance qu'elle avait prise, à une seule entrevue, do caractère de d'Arthcz, elle avait soupçonné que ce désir ne serait pas assez tôt exprimé pour ne pas lui laisser le temps de se faire ce qu'elle voulait, ce qu'elle devait être aux yeux de cet amant sublime.

Ici commence l'une de ces comédies inconnues jouées dans le for intérieur de la conscience, entre deux êtres dont l'un sera la dupe de l'autre, et qui reculent les bornes de la perversité : un de ces drames noirs et comiques, auprès desquels le drame de Tartufe est une vétille , mais qui ne sont point du domaine scéntque, et qui, pour que tout en soit extraordinaire, sont naturels, concevables et justifiés par la nécessité ; un drame horrible qu'il faudrait nommer Tenvers du vice. Lu princesse commença par envoyer chercher les œuvres de d'Arthcz, elle n'en avait pas lu le premier mot, et, néanmoins, elle avait soutenu vingt minutes de discussion élogieuse avec lut, sans quiproquo! Elle lut tout. Puis elle voulut comparer ces livres à ce que la Htiérature contemporaine avait produit de meilleur. Elle avait une indigestion d'espiit le jour où d'Arthcz vint la voir. Attendant celte visite, tous les jours elle avait fait une toilette de l'ordre supérieur^ une de ces toilettes qui expriment une idée et la font accepter par les yeux, sans qu'on sache ni comment ni pourquoi. Elle offrit au regard une harmonieuse combinaison de couleurs grises, une sorte de demi-deuil, une grâce pleine d'abandon, le vêtement d'une femme qui ne tenait plus à la vie que par quelques liens naturels, son enCaut peut-être, et qui s'y ennuyait. Elle attestait un élégant dégoût qui n'allait eepeudant pas jusqu'au suicide, elle achevait son temps dans le bagne terrestre. Elle reçut d'Artbei en femme qui l'attendait, et comme s'il était déjà venu cent fois chez elle ; elle lui fit l'honneur de le traiter comme une vieille connaissance, elle le mit à l'aise par un seul geste en lui mon- Iraot une causeuse pour qu'il s'assit, pendant qu'elle achevait une lettre comnieucce. La conversation s'engagea de la manière la plus vulgaire : le temps, le ministère, la maladie de de Narsay, les espérances de la légitimité. D'Arthez était absolutiste, la princesse ne pouvait ignorer les opinions d'un homme assis à la Chambre parmi les quinze ou vingt personnes qui représentent le parti légitimiste; elle trouva moyen de lui raconter comment elle avait joué de Marsay ; puis, par une transitioo que lui fournit le dévouement du prince de Gadignan à la famille royale et à Ma»amb, elle amena l'attention de d'Aiiftez sur le prince.

— Il a du moins pour lui d'aimer ses maîtres et de leur être dévoué, dit-elle. Sun caractère pub&c me console de toutes tes soufTrances que m'a causées son caractère privé : — car, reprit-elle en laissant habilemeni de côlé le prince, n'avez vous pas remarqué, vous qui savez tout, que les hommes ont deux caractères : ils eu «nt un pour leur inlérieur, pour leurs feomes, pour leur vie secrète, et qui est le vrai; là, plus de masque, plus de dissimulation, ils ne se donnent pas la peine de feindre, ils sont ce quils Mot, et sont souvent horribles ; puis le monde, les autres, les salons, la cour, le souverain, la polllique les voient grands, nobles, généreux, en costume brodé de vertus, parés de beau langage, plein d'exquises qualités. Quelle horrible plaisanterie I Et l'on s'étonne quelquefois du sourire de certaines femmes, de leur air de supériorité avec leurs amis, de leur IndifTérence...

Elle laissa tomber sa main le long du bras de son ftuteuîl, sans achever, mais ce geste complétait admirablement son discours. Gomme elle vit d'Arthcz occupé d'examiner sa taille flexible, si bien pliée au fond de son moelleux fauteuil, occupé des jeux de sa robe et d'une jolie petite fronsure qui badinait sur le buse, une de ces hardiesses de loileitc qui ne vont qu'aux tailles assez minces pour ne pouvoir jamais rien perdre, elle reprit l'ordre de ses pensées comme si elle se parlait à elle-même.

— Je ne continue pas. Vous avez fini, vous autres écrivains, par rendre bien ridicules les femmes qui se prétendent méconnues, qui sont mal mariées, qui se fout dramatiques, intéressantes, ce qui me semble être du dernier bourgeois. On plie et tout est dit, ou l'on résiste et l'on s'amuse. Dans les deux cas, on doit se taire. Il est vrai que je n'ai su, ni tout à fait plier, ni tout à fait résister; mais pemêtre était-ce une raison encore plus grave de garder le silenoe. Quelle sottise aux lemmes de se plaindre 1 Si elles n'ont pas été les plus fortes, elles ont manqué d'esprit, de tact, de finesse, elles méritent leur sort. Ne sont-elles pas les reines en Fraooef Klleu se Jouent de vons comme elles le veulent, quand elles le veulent, et autant qu'elles le veulent. Elle fit danser sa cassolette par un mouvemieni merveilleux d'impertinence fémtnineetde gaieté railleuse. -^J'ai souvent entendu de misérables petites espèces regretter d'être femmes, vouloir être hommes; je les ai toujours regardées en pitié, dit-elle en continuant. Si j'avais

DE LA PRINCESSE DE CADIGNAN

à opter, Je prëlérerais encore être femme. Le beau plaisir de devoir ses triomphes à la force, à toutes les puissances que vous dooneut des lois faites par vous! Mais quaod qoib vous voyous à nos pieds disant et faisant des sottises, n'est-ce donc pas un enivrant bonheur que de sentir en soi la fiiiblesse qui triomphe? Quand nous réussissons, nous devons donc garder le silence, sous peine de perdre notre empire. Battues, les fenunes doivent encore se taire par Aerté : le silence de l'esclave épouvante le maître.

Ge caquelage fut sifflé d'une voix si doucement moqueuse, si mignonne, avec des mouvements de téle si coquf ts, que d'Arthez, à qui ce genre de femme était totalement inconnu, restait exactement comme la perdrix charmée par le chien de chasse.

— Je vous en prie, madame, dit-il enfin, expliquez-moi comment un homme a pu vous faire souffrir, et soyez sûre que, là où toutes les femmes seraient vulgaires, vous seriez distinguée, quand même vous D*auricz pas une manière de dire les choses qui rendrait intéressant un livre de cuisine.

— Vous allez vite en amitié, dit-elle d'un son de voix grave qui rendit d'Arthez sérieux et inquiet.

Lu conversation changea, l'heure avançait. Le pauvre homme de génie s'en alla contrit d'avoir paru curieux, d'avoir blessé ce cœur, eft croyant que cette femme avait étrangement souffert. Elle avait passé sa vie à s'amuser ; elle était un vrai don Juan femelle, à cette différence près que ce u'est pas à souper qu'elle eût invité la statue de pierre, et certes eUe aurait eu raison de la statue.

Il est impossible de conlinuer ce récit sans dire un mot du prince de Gadiguan, plus connu sous le nom de duc de Maufiigneuse; autrement, le sel des inventions miraculeuses de la princesse disparaîtrait, et les étrangers ne comprendraient rien à Tépouvantable comédie parisienne qu'elle allait Jouer pour un homme.

M. le duc de Maufrigneuse, en vrai fils du pruice de Gadignan, est un homme long et sec^ aux formes les plus élégantes, plein de boime grâce, disant des mots charmants, devenu colonel par la grâce de Dieu, et devenu bon militaire par hasard; d'ailleurs brave comme un Polonais, k tout propos, sans discernement, et oachant le vide de sa tète sous le jargon de la grande compagnie. Dès l'âge de trente-six ans, il était par force d'une aussi parfaite indifférence pour le beau sexe que le roi Charles X son maître; puni comme son maître pour avoir, comme hii, trop plu dans sa jeunesse. Pendant dix-huit ans l'idole du faubourg Saint-Germain, il avait, comme tous les fils de famille, mené une vie dissipée, uniquement remplie de plaisirs. Son père, ruiné par la rév.olution, avait retrouvé sa charge au retour des Bourbons, le gouvernement d'un château royal, des traitements, des pensions; mais cette fortune factice, le vieux prince la mangea trèsbien, demeurant le grand seigneur qu'il était avant la révohitiou, en sorte que, quand vint la loi d'indemnité, les somme» qu'il reçut furent absorbîées par le luxe qu'il déploya dans son immense h6tel, le seul bien qu'il retrouva, et dont la plus grande partie était occupée par sa belle-fille. Le prince de Gadignan mourut quelque temps avant la révolution de Juillet, âgé de quatre-vingt-sept ans. Il avait ruine sa femme, et fut loi^temps en délicatesse avec le due de Navarreins, qui avait épousé sa fille en premières noces, et auquel il rendit difficilement ses comptes. Le duc de Maufrigneuse avait eu des liabons avec la duchesse d'Uxelles. Vers 4814, au moment où M. de Maufrigneuse atteignait â trente-six ans, la duchesse le voyant pauvre mais très-bien en cour, lui donna sa fille, qui possédait, environ cinquante ou soixante mille livres de rente, sans ce qu'elle devait attendre d'elle. Mademoiselle d'Uxelles devenait ainsi duchesse, et sa mère savait qu'elle aurait vraisemblablement la plus grande liberté. Après avoir eu le bonheur inespéré de se donner un héritier, le due laissa sa femme eniièrenient libre de ses actions, et alla s'amuser de garnison en garnison, passant les hivers à Paris, faisant des dettes que son père payait toujours, professant la plus entière indulgence conjugale, avertissant la duchesse huit jours à l'avance de son retour â Paris, adoré de son régiment, aimé du dauphin, courtisan adroit, un peu joueur, d'ailleurs sans aueuue afTectaiion : jamais la duchesse ne put lui persuader de prendre une fille d'Opéra par décorum et par égard pour elle» disait-elle plaisamment. Le duc, qui avait la survivance de la charge de sou père, sut plaire aux deux rois, à Louis XVill et â Gharles X, ce qui prouve qu'il tirait assez bon parti de sa nullité ; mais celte conduite, cette vie, tout était recouvert du plus beau vernis : langage, noblesse de manières, tenue, offraient en kii la perfection; enfin les libéraux l'aimaient. Il lui fut impossible de continuer les Gadignan, qui, selon le vieux prince, étaient connus pour ruiner leurs femmes, car la duchesse mangea elle-même sa fortune. Ges particularités devinrent si publiques

dans le monde de la cour et dans le faubourg Salot^Gerroain, que, pendant les cinq dernières années de la Restauration, on se serait moqué de quelqu'un qui en aurait parlé, comme s'il eût voulu raconter la mort de Turenne ou celle de Henri IV. Aussi, pas une femme ne parlait-elle de ce charmant duc sans en faire l'éloge : il avait été parfait pour sa femme; il était difficile k un homme de se montrer aussi bien que Maufirigneuse pour la duchesse ; il lui avait laissé la libre disposition de sa fortune ; il l'avait défendue et soutenue en toute occasion. Soit orgueil, soit bonté, soit chevalerie, H. de Maufrigneuse avait sauvé la duchesse en bieu des circonstances. où toute autre femme eût péri, malgré son entourage, malgré le crédit de la vieille duchesse d'Uxelles, du duc de Navarreins, de son beau-père et de la tante de son mari. Aujourd bui* le prince de Gadiguan passe pour un des beaux caractères de l'aristocratie. Peut-être la fidélité dans le besoin est-elle une des plus belles victoii-es que puissent remporter les courtisans sur eux-mêmes.

La duchesse d'Uxelles avait quarante-chiq ans quand elle maria sa fille au duc de Maufrigneuse; elle assistait donc depuis longtemps sans jalousie et même avec intérêt aux succès de son ancien ami. Au moment du mariage de sa fille et du duc, elle tint une conduite d'une grande noblesse et qui sauva Timmoralité de cette combinaison. Néanmoins, la méchanceté des gens de cour trouva matière à railler, et prétendit que cette belle conduite ne coûtait pas graiid'cbose à la duchesse, quoique depuis cinq ans environ elle se fût adonnée à la dévotion et au repentir des femmes qui ont beaucoup à se faire pardonner.

Pendant phisieurs jours la princesse se montra de plus en plus remarquable par ses connaissances en littérature. SUe abordait avec une excessive hardiesse les questions les plus ardues, grâce à des lectures diurnes et nocturnes poursuivies avec une intrépidité digne des plus gnmds éloges. D'Arthez, stupéfait et incapable de soupçonner que Diane d'Uxelles répétait le soir ce qu'elle avait lu le matin, comme font beaucoup d'écrivains, la tenait pour une femme supérieure. Ges conversations éloignaient Diane du but ; eUe essaya de se retrouver sur le terrain des confidences d'où son amant s'était prudemment retiré ; mais il ne lui fuy>as trèsrfiicile d'y faire revenir un homme de cette trempe une fois eflarouché. Cependant, après ou mois de campagnes littéraires et de beaux discours platoniques, d'Arthez s'enhardit et vint tous les jours à trois heures. Il se retirait â six heures, et reparaissait le soir à neuf heures, pour rester Jusqu'à minuit ou une heure du matin, avec la régularité d'un amant plein d'impatience. La princesse se trouvait habillée avec plus ou moins de recherclie â l'heure où d'Arthez se présentait. Cette mutuelle fidélité, les soms qu'ils prenaient d'euxmêmes, tout en eux exprimait des sentiments qu'ils n'osaient s'avouer, car la princesse devinait à merveille que ce grand enfant avait peur d'un débat autant qu'elle en avait envie* Néanmoins d'Artliez mettait dans ses constantes déclarations muettes un respect qui plaisait infiniment â la princesse. Tous deux se sentaient chaque jour d'autant plus unis que rien de convenu ni de tranché ne les arrêtait dans la marche de leurs idées, comme lorsque, entre amants, il y a d'un c6lé des de* mandes formelles, et de l'autre une défense ou sincère ou coquette. Semblable à tous les hommes plus jeunes que leiv âge ne le comporte, d'Arthez était en proie à ces émouvantes irrésolutions causées par la puissance des désirs et par la terreur de déplaire, situation à laquelle une jeune femme ne comprend rien quand eHe la partage, mais que la princesse avait trop souvent fait naître pour ne pas en savourer les plaisirs. Aussi Diane jouissiiit-elle de ces délicieux enfantillages avec d'autant plus de charme qu'elle savait bien comment les faire cesser. Elle ressemblait à un grand artiste se complaisant dans les lignes Indécises d'ime ébauche, sûr d'achever dans une heure d'Inspiration le chefd'œuvre encore flottant dans les limbes de l'enfantement. Combien de fois, en voyant d'Arthez prêt à s'avancer, ne se plut-elle pas â l'arré ter par un air imposant ! EUe refoulait les secrets oragesde ee jeune cœur, eUe les soulevait, les apaisait par un regard, en tendant sa main à baiser, ou par des mots insignifiants dits d'une voix émue el atten» drie. Ge manège, froidement convenu, mais divinement joué, gravait son image toujours plus avant dans i'âme de ce spirituel éerivain, qu'elle se plaisait â rendre enfant, confiant, simple et presque niais auprès d'elle ; mais elle avait aussi des retours sur eilcHnéme, et il lui était alors impossible de ne pas admirer tant de grandeur mêlée à tant d'innocence. Ge jeu de grande coquette l'attachait eMe-même insensiblement â son esclave. Enfin elle s'impatienta contre cet Epictète amoureux» et, quand elle crut l'avoir disposé â la plus entière crédulité, elle se mit en devoir de lui appliquer sur les yeux le bandeau le plus épais*

Un soir Daniel trouva Diane pensive, un coude sur une petite tabloi

LES SECttE'I'S

sa belle Icie bloïKie baignée de lumière par la lampe ; die badinail avec une leilre qu'elle faisait danser sur le tapis de la table. Quand d'Ariliez eut bien vu ce papier, elle Gnif parle plier et le passer dans sa ceinture.

— Qu'avez-vous? dit d'Àrtbez, vous paraissez inquiète.

— J'ai rtçu une lettre de M. de Cadiguan, répondit-elle. Quelque graves que soient ses torts envers moi, je pensais, après avoir la sa lettre, qu'il est exilé, sans famille, sans son fils qu'il aime.

Ces paroles, prononcées d'une voix pleine d'âme, révélaient une sensibilité angélique. D'Arthez fut ému au dernier point. La curiosité de i'amant devint pour ainsi dire une curiosité presque psychologique et littéraire. Il voulut savoir jusqu'à quel point celle femme était grande, sur quelles injures portait sou pardon, comment ces icmnies du monde, taxées de frivolité, de dureté de cœdr, d'égoîsme, pouvaient être des anges. En se souvenant d'avoir été déjà repoussé quand il avait voulu connaître ce cœur céleste, il eut, lui, comme un tremblement dans la voix, lorsqu'en prenant la main transparente, fluette, à doigts lournés en fuseau de la belle Diane, Il lui dit : — Sommes-nous maintenant assez amis pour que vous me disiez ce que vous avez soniïert? Vos anciens chagrins doivent être pour quelque chose dans cette rêverie.

— Oui, dit-elle en sifflant cette syllabe comme la plus douce note qu'ait jamais sonpirée la flûte de Tulou.

Elle retomba dans sa rêverie, et ses yeux se voilèrent. Daniel demeura dans une attente pleine d'anxiété, pénétré de la solennité de ce moment. Son imagination de poêle lui faisait voir comme des nuées qui se dissipaient lentement en lui découvrant le sanctuaire où il allait voir aux pieds de Dieu l'agneau blessé.

— Eh bien?... dit-Il d'une voix douce et calme.

Diane regarda le tendre solliciteur ; puis elle baissa les yeux lentement en déroulant ses paupières par un mouvement qui décelait la plus noble pudeur. Un monstre seul aurait été capable d'imaginer quelque hypocrisie dans l'ondulation gracieuse par laquelle la malicieuse princesse redressa sa jolie petite tête pour |»louger encore un regard dans les yeux avides de ce grand homme.

— Le puls-je? le dols-je? fit-elle en laissant échapper un geste d'hésitation et regardant d'Ârihez avec une sublime expression de tendresse rêveuse. Les hommes ont si peu de foi pour ces sortes de choses! ils se croient si peu obligés à la discrétion !

— Ah! si vous vous défiez de mol, pourquoi suis-je ici?... s'écria d'Arthez.

— Eli ! mon ami, répoudit-elle en donnant à son exclamation la çràce d'un aveu Involontaire, lorsqu'elle s'attache pour la vie, une femme calcule- t*elle? Il ne s'agit pas de mon refus (que puis-jc vous refuser?), mais de l'idée que vous aurez de moi, si je parle. Je vous confierai bien l'étrange situation dans laquelle je suis à mon âge ; mais que penseriez-Tous d'une femme qui découvrirait les plaies secrètes du mariage, qui trahirait les secrets d'un antre? Turenne gardait sa parole aux voleurs ; ne dols-je pas à mes bourreaux la probité de Turenue?

— Avez^vous donné votre parole à quelqu'un?

»- M. de Gadignan n'a pas cru nécessaire de me demamler le secret. Vous voulez donc plus que mon àme? Tyran ! vous voulez donc que j'ensevelisse en vous ma probité, dlt^elle en jetant sur d'Arthez un regard par lequel elle donna plus de prix à cette fausse confidence qu'à toute sa personne.

— Vous Cahes de moi un homme par trop ordinaire, si de moi vous craignez quoi que ce soit de mal, dit-il avec une amertume mal déguisée.

— Pardon ! mon ami, répondit-elle en lui prenant la main, la regar* dant, la prenant dans les siennes et la caressant en y traînant les doigts par un mouvement d'une excessive douceur. Je sais teut ce que vous valez. Vous m'avez raconté toute votre vie, elle est noble, elle est belle, elle est sobihne, elle est digne de votre nom ; peut-être, en retour, vous dols-je la mienne? mais j'ai peur en ce moment de déchoir à vos yeux en vous racontant des secrets qui ne sont pas seulement les miens. Puis peut-être ne cron^z-vous pas, vous, homme de solitude et de poésie, aux horreurs du monde. Ah ! vous ne savez pas qu'en inventant vos drames, lis sont surpassés par ceux qui se jouent dans les familles en apparence les plus unies. Vous ignorez l'étendue do certaines infortunes dorées.

— Je sais tout I s'écria-t-tl.

— Non t reprit-elle, vous ne savez rien. Une fille doit-elle jamais livrer sa mère?

En entendant ce mot, d'Arthez se trouva comme un homme égaré par une nuit nuire dans les Alpes, et quii aux >»remicrcs lueurs du ma-

tin, aperçoit qu'il enjambe un précipice sans fund. Il regarda la princesse d'un air hébété, il avait froid dans le dos. Diane crut que cet homme de génie était un esprit fiiible, mais elle lui vit un éclat dans les yeux qui la rassura.

— Enfin, vous êtes devenu pour moi presque un juge, dit-elle d'un air désespéré. Je puis parler, en vertu du droit qu'a tout être calomnié de se montrer dans son innocence. J'ai été, je suis encore (si t.nit est qu'on se souvienne d'une pauvre recluse forcée par le monde de renoncer au monde !) accusée de tant de légèrelé, de tant de mauvaises choses, qu'il peut m'être pennis de me poser dans le cœur où je trouve un asile de manière à n'en être pas chassée. J'ai toujours vu dans la justification une forte atteinte faite à rinnoceucc, aussi ai-jc toujotirs dédaigné de parler. A qui d'a'illeurs pouvals-je adresser la parole? On ne doit confier ces cruelles choses qu'à Dieu ou à quelqu'un qui nous semble bien près de loi, un prêtre, ou un autre nous-mêmc. Eh bien! si mes secrets ne sont pas là, dit elle en appuyant sa main sur le cœur de d'Arthez, comme ils étaient ici (elle fit fléchir sotts ses doigts le haut de son buse)... vous ne serez pas le grand d'Arthez, j'aurai été trompée !

- Une larme mouilla les yeux de d'Arthez, et Diane dévora cette larme par un regard de côté qui ne fit vaciller ni sa ' prunelle ni sa paupière. Ce fut leste et net éommc un geste de chatte prenant une souris. D'Arthez, pour la première fois, après foixantc jours pleins de protocoles, osa prendre celte main ^iède et parfumée, il la porui sous ses lèvrcsr il y mit un long baiser traîné depuis le poignet jusqu'aux ongles avec une si délicate volu|Ué, que la princesse inclina sa tète en augurant très-bien de la littérature. Elle pensa que les hommes de génie devaient aimer avec beaucoup plus de perfection que n'aiment les fats, les gens du monde, les diplomates et même les militaires, qui cependant n'ont que cela à faire. Elle était connaisseuse, et savait que le caractère amoureux se signe en quelque sorte dans des riens. Une femme instruite peut lire son avenir dans un simple geste, comme Ctivicr savait dire en voyant le fragment d'une patte : —Ceci apfiartient à un animal de telle dimension, avec ou sans cornes, Carnivore, bcr* bivore, amphibie, etc., âgé de tant de mille ans. Sûre de rencontrer chez d'Arthez autant d'imagination dans l'amour qu'il en mettait dans son style, elle jugea nécessaire de le faire arriver au plus haut degré de la passion et de la croyance. Elle retira vivement sa main par un magnifique mouvement plein d'émotions. Elle eût dit : — Finissez, vous allez me faire mourir ! elle eût parlé moins énergiquemeut. Elle resta pendant un moment lesyevx dans les yeux de d'Arthez, en exprimant tout à la fois du bonheur, de la pruderie, de la crainte, de la confiance, de la langueur, un vague désir et une pudeur de vierge. Elle n'eut alors que vingt ans ! Mais comptez qu'elle s'était préparée A cette heure de comique mensonge avec un art inouï dans sa toilette, elle était dans son fauteuil comme une fleur qui va s'épanouir au |>remier baiser du soleil. Trompetise ou vraie, elle enivrait Daniel. S'il est pennis de risquer une opinion individuelle, avouons qu'il serait délicieux d'être ainsi trompé longtemps. Certes, souvent Talma, sur la scène, a été fort au-dessus de la nature. Mais la princesse de Cadignan n'est-elle pas la plus grande comédienne de ce temps? Il ne manque à cette lemme qu'un parterre attentif. Malheureusement, dans les époques tourmentées par les orages politiques, les femmes disparaissent comme les lis des eaux, qui, pour fleurir et s'étaler à nos regards ravis, ont besoin d'un ciel pur et des plus tièdes zéphîrs.

L'heure était venue, Diane allait entortiller ce grand homme dans les lianes inextricables d'où roman préparé de longue main, et qu'il allait écouler comme un néophyte des beaux joui-s de la foi chrétienne écoutait l'épttre d'un apôtre.

— Mon ami, ma mère, qui vit encore à Uxelles, m'a mariée à dixsept ans, en 1814 (vous voyez que je suis bien vieille f) à M. de Matifrigneuse, non pas par amour pour moi, mais par amour pour lui. Elle s'acquitiait, envers le seul homme qu'elle eût aimé, de tout le bon • heur qu'elle avait reçu de lui. (Hi ! ne vous étonnez pas de cette horrible combinaison, elle a lieu souvent. Beaucoup de femmes sont plus amantes que mères, comme la plupart soht meilleures mères que bonnes femmes. Ces deux sentiments, l'amour et la maternité, développés comme ils le sont par nos mœurs, se combattent souvent dans le cœur des femmes; il y en a nécessairement un qui succombe quand ils ne sont pas égaux en force, ce qui fait de quelques femmes exceptionnelles la gloire de notre sexe. Un homme de votre génie doit comprendre ces choses, qui font l'étonnement des sots, mais qui n'eu sont pas moins vraies, et j'irai plus loin, qui sont justifiables par la différence des caractères, des tempéraments, des attachements, des st'tintinns. Nui, par exemple, en çâ moment, après vingt ans de mat-

DE LA PftINCRSSE DE CADIGNAN.

heur.**, de dëceplious, de calomnitis supportées, d'ennuis pesants, de plaisirs creux, ne serais-je pas disposée à me prosterner aux pieds d'un homme qui m'aimerait sincèrement et pour toujours? Eb bienJ ne S(rais>jepas condamnée par le monde? Et cependant vingt ans de soulfrauces n'cxcnseraient*elles pas une dizaine d'années qui me restent à vivre encore belle, données à an saint et pur amour? Cela ne sira pas, je ne suis pas assez sotte que de diminuer mes mérites aux yetix de Dieu. J'ai porté le poids du jour et de la chaleur ju8qu*au soir, j*aclièvcrai ma journée, et j*aurai gagné ma récompense...

— Quel ange ! pensa d'Arthez.

— Enfin, je n'en ai jamais voulu à la duchesse d'Uxelles d'à voir plus aimé M. de Naurrigneuse que la pauvre Diane que voici. Ma mère m'av:ii( (rès-peo vue, elle m'avait oubliée : mais elle s'est mal conduite envers moi, de femme à femme, en sorte que ce qui est mal de femme à femme devient horrible de mère à fille. Les mères qui mènent une vie comme celle de la duchesse d'Uxelles tiennent leurs filles loin d'elles, je suis donc entrée dans le monde quinze jours avant mon mari:ige. Jugez de mon innocence ! Je ne savais rien, j'étais incapable de deviner le secret de cette alliance. J'avais une belle fortune : soixante mille livres de renie en forêts, que la révolution avait oublié de ven* dre en Nivernais, ou n'avait pu vendre, et qui dépendaient du beau château d'Anzy ; M. de Maufrigneuse était criblé de dettes. Si, plus tard, j'ai appris ce que c'était que d'avoir des dettes, j'ignorais alors trop complètement la vie pour le sonpçonner. Les économies faites sur ma fortune servirent à pacifier les aifairesde mon mari. M. de Maufrigneuse avait trcnte-buit ans quand je l'ëpousai; mais ces années étaient comme celles des campagnes des militaires, elles devaient compter double. Ah ! il avait bien plus de soixante-seize ans. A quarante ans, ma mère avait encore des prétentions, et je me suis trouvée entre deux jalousies. Quelle vie ai*je menée pendant dix ans!... Ab t si l'on savait ce que souiïralt celte pauvre petite femme tant soupçonnée ! Etre gardée par une mère jalouse de sa fille ! Dieu !... Vous autres qui ftiies des drames, vous n'en Inventerez jamais un aussi noir, aussi cruel que celui-là. Ordinairement, d'après le peu que je sais de la littérature, un drame est une suite d'actions, de discours, de mouvements qui se précipitent vers une catastrophe; mais ce dont je vous parie est la plus horrible catastrophe en action ! C'est l'avalancbe tombée le malin sur vous qui retombe le soir, et qui retombera le lendemain. J'ai froid au moment où je vous parle et où je vous éclaire la caverne sans issue, froide et sombre dans laquelle j'ai vécu. S'il faut tout vous dire, la naissance de mon pauvre enfant, qui d'ailleurs est tout moi-même... vous avez dû être frappé de sa ressemblance avec moi : c'est mes cheveux, mes yeux, la coupe de mon visage, ma bouche, mon sourire, mon menton, mes dents... eh bien 1 sa naissance est un hasard ou le f:iit d'une convention de ma mère et de mon mari. Je suis restée longtemps jeune fille après mon mariage, quasi délaissée le lendemain, mère sans être femme. La duchesse se plaisait à prolougrr mon ignorance, et, pour atteindre à ce but, une mère a près de sa fille d'horribles avantages. Moi. pauvre petite, élevée dans un couvent comme une rose mystique, ue sachant rien du mariage, développée fort tard, je me trouvais très-iieureuse : je jouissais de la bonne intelligence et de l'harmonie de notre famille. Enfin j'étais entièrement (f ivertie de penser à mon mari, qui ne me plats:iit guère, et qui ne faisait rien pour se montrer aimable, par les premières joies de la maternité : elles furent d'autant plus vives que je n'en soupçonnais pas d'autres. On m'avait tant corné aux oreilles le respect qu'une mère se devait à elle-même ! Et d'ailleurs, une jeime fille aime toujours à jouer à la tnaman. A l'âge où j'étais, un enfant remplace alors la poupée. J'étais si (ière d'avoir cette belle fleur, car Georges était beau... une merveille! Comment songer au monde quand on a le bonheur de nourrir et de soigner un petit ange ! J'adore les enfants quand ils sont tout petits, blancs et roses. Moi, je ne voyais que mon fils, je vivais avec inon fils, je ne laissais pas sa gouvernante l'habiller, le déshabiller, le changer. Ces soins, si ennuyeux pour les mères qui ont des régiments cl*enfant8, étaient tout plaisir pour moi. Mais, après trois ou quatre ans, comme je ne suis pas tout à fait sotte, malgré le soin que l'on mettait à me bander les yeux, la lumière a fini par les atteindre. Ne voyezvous au réveil, quatre ails après, en 1819? Les Deux Frèret ennemis sont une tragédie â l'eau de rose auprès d'une mère et d'une fille placées comme nous le fiâmes alors, la duchesse et moi ; je les ai brava alors, ollc et mon mari, par des coquetteries publiques qui ont fait parler le monde... Dieu sait comme ! Vous comprenez, mon ami, que les homgneè avec lesquels j'étais soupçonnée de légèreté avaient pour moi la vnlenr du poignard dont on se sert poar frapper son ennemi. Préoccul»ce de ma vengeance, je ne senlais pas les blessures que je me portais

à moi luêine. luuocente comme un enfant, je pas.'^ais pour une femme perverse, pour la plus mauvaise femme du monde, et je n'en savais rien. Le monde est bien sot, bien aveugle, bien ignorant ; il ne piv nètre que les secrets qui l'amusent, qui servent sa méchanceté ; lis choses les plus grandes, les plus nobles. Il se met la main sur les yeux pour ne pas les voir. Nais il me semble que, dans ce temps, j'ai eu des regards, des attitudes d'innocence révoltée, des mouvements de fierté qui eussent été des bonnes fortunes pour de grands peintres. J'ai dû éclairer des bals par les tempêtes de ma colère, par les torrents de mou dédain. Poésie perdue ! ou ne fait ces sublimes poèmes que dans l'indignation qui nous saisit â vingt ans ! Plus tard, ou ne s'indigne plus, on est las, on ne s'étonne plus du vice, on est lâche, on a peur. Moi, j'allais, oh! j'allais bien. J'ai joue le plus sot personnage au monde : j'ai eu les charges du crime sans en avoir les bénéfices. J'a val i tant de plaisir è me compromettre! Ah! j'ai dit des malices d'enfant. Je suis allée en Italie avec un jeune étourdi, que j'ai planté là quand il m'a parlé d'amour; mais quand j'ai su qu'il s'était compromis pour moi (il avait lait un foux pour avoir de l'argent ! ), j'ai couru le sauver. Ma mère et mon mari, qui savaient le secret de ces choses, me tenaient en bride comme une femme prodigue. Oh ! cette fois, je suis allée au roi. Louis XVIII, cet homme sans cœur, a été touché : il m'a donné cent mille francs sur sa cassette. Le marquis d'Esgrignon, ce jeune homme que vous avez peut-être rencontré dans le monde, et qui a fini par faire un très-riche mariage, a été sauvé de l'aUtine où il tétait plongé pour moi. Celte aventure, causée par ma kfgèrcté, m'a Aiit réfléchir. Je me suis aperçue que j'étais la [ircmière victime de ma vengeance. Ha mère, mon mari, mon beau-père, avaient le monde pour eux, Ils paraissaient protéger mes folies. Ma mèrct qui me savait bien trop fière, trop grande, trop d'Uxelles, pour me conduire vulgairement, fut alors épouvantée du mal qu'elle avait fîiit. Elle avait cinquante-deux ans, elle a quitté Par'», elle est allée vivre è Uxelles. Elle se repeni maintenant de ses torts, elle les expie par la dévotion ki plu<i outrée, et par une aflcction sans bornes pour moi. Mais, en 1823, elle m'a laissée seule et face à face avec H. de Alaufrigueuse. Oh ! mou ami, vous autres hommes, vous ne pouvez savoir ce qu'est un vieil homme â bonnes fortunes. Quel intérieur que celui d'un homme ac* coutume aux adorations des femmes du monde, qui ne trouve ni encens, ni encensoir chez lui, mort è tout, et jaloux par cela méuie ! J'ai voulu, quand M. de Maufrigneuse a été tout â mol, j'ai voulu être une bonne femme : mab je me suis heurtée a toutes les aspérités d'un esprit chagrin, à toutes les fantaisies de l'impuissance, aux puérilités de la niaiserie, à toutes les vanités de la soflisance, à un homme qui était enfin Ja plus ennuyeuse élégie du monde, et qui me traitait comme une petite fille, qui se plaisait à humilier mon amour-propre â tout propos, à m'aplatir sous les coups de son expérience, â me prouver que j'ignorais tout, fl me blessait h chaque instant. Enfin il a tout fait pour se faire prendre en détcstation, et me donner le droit de le trahir ; mais j'ai été la dupe de mon cœur et de mon envie de bien faire pendant trois ou quatre années ! Savcz-vous le mot infâme qui m'a fait faire d'autres folies? Inventerez-vous jamais l'horrible des calomnies du monde ? — La duchesse de Maufrigneuse est revenue â son mari, se disait-on. — Bah ! c'est par dépravation, c'est un triomplie que de ranimer les morts, elle n'avait plus que cela à faire, a répondu ma meilleure amie, une parente, celle cliezqui j'ai eu le bonheur de vous rencontrer.

•— Madame d'Espard I s'écria Daniel en faisant un geste d'horreur.

— Oh ! je lui ai pardonné, mon ami. D'abord le mot est excessivement spirituel, et peut-être ai-je dit moi-même de plus cruelles épigrammes sur de pauvres femmes tout aussi pures que je l'étais.

D'Arthez rebaisa la main de cette sainte femme qui» après lui avoir servi une mr*rc hachée en morceaux, avoir fait du prince de Cadignan que vous connaissez, un Othello â triple garde, se mettait elle-même en capilotade et se donnait des torts, afin de se donner aux yeux du candide écrivain cette virginité que la plus nbise des femmes esssiye d'offrir â tout prix à son amant.

—Vous comprenez, mon ami, que je suis rentrée dans le monde avec éclat et pour y faire des éclats. J'ai subi là des luttes nouvelles. Il a fïtilu conquérir mon indépendance et neutraliser M. de Manfrigneuse. J'ai donc mené par d'autres raisons une vie dissipée. Pour m'éiourdir, pour oublier la vie réelle par une vie fantastique, j'ai brillé, j'ai donné des fêtes, j'ai lait la princesse, et j'ai fait des dettes. Chez moi, je m'oubliais dans le sommeil de la fatigue, je renaissais belle, gaie, folle pour le monde; mais, â cette triste lutte de la fantaisie contre la réalité, J'ai mangé ma fortune. La révolte de 1S50 est arrivée? au nioiucnt où je rencontrais au bout de cette existence dos

LES SECRETS

Mille et une Nnils l'amoar suint et pur que (je suis franclre!) je désirais connaître. Avouez-le ! n'était-ce pas naturel chez une femme dont le cœur comprimé par tant de causes et d'accidents se réveillait à Fâge où la Temme se sent trompée, et où je voyais autour de moi tant de femmes heureuses par Famour? Ah ! pourquoi Michel Ghrestien futp il si respectueux? Il y a eu là encore une raillerie pour moi. Que vou- Icx-vous? En tombant, j'ai tout perdu, je n'ai eu d'illusions sur rien ; j'avais tout pressé, hormis un seul fruit, pour lequel je D*ai plus ni goût, ni dents. Enfin, je me suis trouvée désenchantée du monde quand il me fallait quitter le monde. Il y a là quelque chose de providentiel, comme dans les insensibilités qui nous préparent à* la mort. (Elle fit un geste plein d'onction relijjieuse.) — Tout alors m*a servi, reprît-elle, les désastres de la monarchie et ses ruines m'ont aidée à m'ensevelir. Mon fils me console de hien des choses. L'amour maternel nous rend tous les autres sentiments trompés! Et le monde s'étonne de ma retraite: mais j'y ai trouvé la félicité. Oh! si vous saviet combien est heureuse ici la pauvre créature qui est là devant vous ! Eu sacri* fiant tout à mon fils, j'oublie les bonheurs que j'ignore et que j'ignorerai toujours, (jui pourrait croire que la vie se traduit, pour la princesse de€adignan, par une mauvaise nuit de mariage, et toutes les aventures qu'on lui prête, par un 'défi do petite fille à deux épouvantables passions? Mais personne. Aujourd'hui, j'ai peur de tout. Je repousserai sans doute un sentiment vrai, quoique vérjtable et pur amour, en souvenir de tant de faussetés, de malheurs; de même que les riches, attrapés par des fripons qui simulent le malheur, repoussent une vertueuse misère, dégoûtés qu'ils sont de la bienfaisance. Tout cela est horrible, n'est-ce pas? mais croyez-moi, ce que je vous dis est l'histoire de bien des femmes.

Cos derniers mois furent prononcés d*un ton de plaisanterie et de légèreté qui appelait la femme élt'gnnte et moqueuse. D'Arihoz était abasourdi. A ses yeux, les gens que les tribunaux envoient au bagne, qui pour avoir tué, qui pour avoir volé avec des circonstances aggravantes, qui pour s'être trompé de nom sur un billet, étaient de petits saints, comparés aux gens du monde. Cette atroce élégie, forgée dans l'arsenal du mensonge et trempée aux eaux du Styx parisien, avait été dite avec l'accent inimitable du vrai. L'écrivain contempla pendant un moment cette femme adorable, plongée dans son fauteuil, et dont les deux mains pendaient aux deux bras du fauteuil, comme deux gouttes de rosée à la marge d'une fleur, accablée par cette révélation, abîmée en paraissant avoir ressenti toutes les douleurs de sa vie à les dire, enfin un ange de mélancoiie.

— Et jugez, fit-elle en se redressant par un soubresaut et levant une de ses mains en lançant des éclairs par les yeux où vingt soi-disant ihastes années flambaient, jugez quelle impression dut faire sur mol l'amour de votre ami ; mais, par une atroce raillerie du sort... ou Dieu peut-être... car alors, je l'avoue, un homme, mais un homme digne de moi, m'eût trouvée Êiible, tant j'avais soi! de bonheur ! eh bien ! il est mort, et mort en sauvant la vie à qui?.., à M. de Gadignan! Etonnez* vous de me trouver rêveuse...

Ce fut le dernier coup. Le pauvre d'Arlhez n'y tint pas, il se mit à genoux, il fourra sa tête dans les mains de la princesse, et il y pleura, il y veisa de ces larmes douces que répandraient les anges, si les anges pleuraient. Gomme Daniel avait la tête là, madame de Gadignan put laisser errer sur ses lèvres un malicieux sourire de triomphe, un sourire qu'aumient les singes en faisant un tour supérieur, si les singes riaient. — Ah ! je le tiens, pensa-t-elle ; et elle le tenait bien en effet.

<— Mais* vous êtes... dit-il en relevant sa belle tête et la regardant avec amour.

— Vierge et martyre» reprit<elle en souriant de la vulgarité de cette vieille plaisanterie, mais en lui donnant un sens charmant par ce sourire plein d'une gaieté cruelle. Si vous me voyez riant, c'est que je pense à la princesse que connaît le monde, à cette duchesse de Maufrigneuse, à qui l'on donne et de Marsay, et l'infâme de Trailles, un coupe-jarret politique, et ce petit sot d*Esgrlgnon,r et Raslignac, Rubempré, des ambassadeurs, des ministres, des généraux russes, que sais-je? l'Europe ! On a glosé de cet album que j'ai fuit faire en croyant que ceux qui m'admiraient étaient mes amis. Ah ! c'est épouvantable. Je ne comprends pas comment je laisse un homme à mes pieds : les mépriser tous, telle devrait être ma religion.

Elle se leva, alla dans l'embrasure de la lenéire par une démarche pleine de motifis magnifiques.

D'Arthez resta sur la chauffeuse où il se remit, n'osant suivre la princesse, mais la regardant; Il l'entendit se moucliant sans se moucher, (hielle est la princesse qui se mouche? Diane essayait rimpoe-

sible pour faire croire à sa sensibilité. D'Arthez crut son ange en lurmes» ii accourut, la prit par la taille, la serra sur son c<Bur.

— Non, laissez-moi, dit-elle d'une voix faible et en murmurant, j'ai trop de doutes pour être bonne à quelque chose. Me réconcilier avec la vie est une tâche au-dessus de la force d'un homme.

— Diane I je vous aimerai, moi, pour toute votre vie perdue.

— NoiH ne me parlez pas ainsi, répoodit-elle. En ce moment, je suis honteuse et tremîblante comme si j'avais commis les plus grands péchés.

Elle était entièrement revenue à l'innooeoce deç petites filles, et se montrait néanmoins auguste, grande, noble autant qu'une reine. Il est impossible de décrire i'elTet de ce manège, si habile qu'il arrivait à la vérité pure sur une âme neuve et franche comme celle de d'Ariliez. Le|[raod écrivain resta nmet d'admiration, passif dans cette embrasure de fenêtre, attendant un mot, tandis que la princesse attendait un baiser; mais elle était trop sacrée pour lui. Quand elle eut froid, la princesse alla reprendre sa position sur son fauteuili elle avait les pieds gelés.

— Ce sera bien long, pensait-elle en regardant Daniel le front haut et la tête sublime de vertu.

— Est-ce une femme? se demandait ce profond observateur du cœur humain. Gomment s'y prendre avec elle?

Jusqu'à deux heures du matin, ils passèrent le temps à se dire les bêtises que les femmes de génie, comme est la princesse, savent rendre adorables. Diane se prétendit trop détruite, trop vieille, trop passée; d'Arthez lui prouva, ce dont elle était convaincue, qu'elle avait la peau la plus délicate, la plus délicieuse au toucher, la plus blauche au regard, la plus parfumée ; elle était jeune et dans sa fleur, ils disputèrent beauté à beauté, détail à détail, par des : — Croyez- vous? »- Vous êtes fou. — C'est le désir 1 — Dans quinze jours, vous me verrez telle que je suis. — Ënfio, je vais vers quarante ans. — Peut-on aimer une si vieille femme? D'Arthez fut d'une éloquence impétueuse et lycéenne, bardée des épithètes les plus exagérées. Quand la princesse entendit ce spirituel écrivain disant des sottises de sous-lieuienant, elle l'écouta d'uu air absorbé, tout attendrie, mais riant en elle-même.

Quand d'Arthez fut dans la rue» il se demanda s'il n'aurait pas dû être moins respectueux. Il repassa dans sa mémoire ces étranges confidences qui naturellement ont été fort abrégées ici; elles auraient voulu tout un livre pour être rendues dans leur abondance melliflue et avec les façons dont elles furent accompagnées. La perspicacité rétrospective de cet homme si naturel et si profond fut mise en défaut par le naturel de ce roman, par sa profondeur, par l'accent de la princesse.

— C'est vrai, se disalt^il sans pouvoir dormir, il y a de ces drames4à dans le monde; le monde couvre de semblables horreurs sous les fleurs de son élégance, sous la broderie de ses médisances, sous l'esprit de ses récits. Nous n'inventons jamais que le vrai. Pauvre Diane 1 Michel avait pressenti cette énigme, 11 disait que sous cette couche de glace il y avait des volcans ! Et Bianchon, Rastignac, ont raison : quand un homme peut confondre les grandeurs de l'idéal et les jouissances du désir en aimant une femme à jolies manières, pleine d'esprit, de délicatesse, ce doit être un bonheur sans nom. Et il sondait en luimême son amour, et il le trouvait infini.

Le lendemain, sur les deux heures, madame d'Espard, qui depuis plus d'un mois ne voyait plus la princessOt et n'avait pas reçu d'elle un seul traître mot» vint, amenée par une excessive curiosité. Rien de plus plaisant que la conversation de ces deux fines couleuvres pendant la première demi-heure. Diane d'Uxeiles se gardait, comme de porter une robe jaune, de parler de d'Arthez. La marquise tournait autour de cette question comme un Bédouin autour d'une riche caravane. Diane s'amusait ; la marquise enrageait. Diane attendait» elle voulait utiliser son amie et s'en faire un chien de chasse. De ces deux femmes si ce- , lèbres-dans le monde actuel, l'une était plus forte que l'autre. La princesse dominait de toute la tète la marquise, et la marquise reconnaissait intérieurement celte supériorité. Là, peut^tre, éuit le secret de cette amitié. La plus faible se tenait tapie dans son faux attachement pour épier l'heure, si longtemps attendue par tous les faibles, de sauter à la gorge des forts, et leur imprimer la ndSirque d*une joyeuse morsure. Diane y voyait clair. Le monde entier était la dupe des câliner les de ces deux amies. A l'instant où la princesse aperçut une interrogation sur les lèvres de son amie, elle lui dit : — Eh bien ! ma chère» je vous dois un bonheur complet, Immense» infini, céleste.

— Que voulez- vous dire?

-» Vous souvenez-vous de ce que nous ruminions, il y a trois mois» dans ce petit jardin» sur le banc» au soleil, sous le jasmin? Ah ! ii n*y

DE LA PRINCESSE DE CADIGNAN

a que les gens de génie qai sachent aimer. J'appliquerais volontiers à mon grand toiiel d'ArIbex le mot du duc d'Àlbe à Gaiheriue de Nëdicis : La Kèle d'un seul saumon vaut celle de toutes les grenouilles.

— Je ne m'étonne point dé ne plus vous voir, dit madame d'Rspard.

— Prometlez-moi. si vous le voyes* de ne pas lui dire un mot de moi* mon ange, dit la princesse en prenant la main de la marquise. Je suis heureuse* oh! mais heureuse au delà de toute expressiout et vous savez combien dans le monde un mot, une plaisanterie» vont loin. Une parole tue» tant on sait mettre de venin dans une parole I Si vous saviez combien» depuis huit jours» j'ai désiré pour vous une semblaMe passion! Enûn» H est doux, c'est un beau triomphe pour nous autres femmes que d'achever notre vie de femme» de s'endormir dans un amour ardent» pur, dévoué, complet, entier» surtout quand un l'a cberclié pendant si longtemps.

— Pourquoi me demàndea^vous d'être fidèle à ma meilleure amie? dit madame d'Espard. Vous me croyez donc capable de vous jouer un vilain tour?

-*- Quand une femme possède un tel trésor» la crainte de le perdre est un sentiment si naturel» qu'elle inspire les idées de la peur. Je suia absurde» pardonnez-moi, ma chère.

Quelques moments après, la marquise sortit ; et, en la voynnt partir» la princesse se dit : Gomme elle va m'arranger ! puisse-t-elle tout dire sur moi; mais» pour lui épargner la peine d'arracher Daniel d'Ici, je vais le lui envoyer.

A trois heures, quelques instants après, d'Arthez vint. Au milieu d'un discours intéressant, la princesse lui coupa net la parole, et lui posa sa belle main sur le bras.

— Pardon, mon ami, lui dit-elle en l'interrompant, mais j'oublierais celle chose qui semble une niaiserie, et qui cependant est de la dernière importance. Vous n'avez pas mis le pied chez madame d'Espard depuis le jour mille fois heureux où je vous ai rencontré; allez-y, non pas pour vous ni par politesse, mais pour moi. Peut-être m'en avezvous fait une ennemie, si elle a par hasard appris que depuis son dtner vous n'êtes pour ainsi dire pas sorti de chez moi. D'ailleurs, mon ami, je n'aimerais pas à vous voir abandonnant vos relations et le monde, ni vos occupations et vos ouvrages. Je serais encore étrangement calomniée. Que ne dirait-on pas? je vous tiens en lesse, je vous absorbe» je crains les comparaisons, je veux encore f^ire parler de moi, je m'y prends bien pour conserver ma conquête, en sachant que c'est la dernière. Qui pourrait deviner que vous êtes mon unique ami? SI vous m'aimez autant que vous dites m'aimer» vous ferez croire au monde que nous sommes purement et simplement frère et sœur. Continuez.

D'Arthez fiit pour toujours discipliné par rineffable douceur avec laquelle cette gracieuse femme arrangeait sa robe pour tomber en toute élégance. Il y avait je ne sais quoi de fin, de délicat dans ce discours, qui le toucha aux larmes. La princesse sortait de toutes les conditions ignobles et bourgeoises des femmes qui se disputent et se chicanent pièce à pièce sur des divans, elle déployait une grandeur inouïe ; elle n'avait pas besoin de le dire, cette union était entendue entre eux noblement. Ce n'était ni hier, ni demain, ni aujourd'hui ; ce serait quand ils le voudraient l'un et l'autre, sans les interminables bandelettes de ce que les femmes vulgaires nomment un sacrifice; sans doute elles savent tout ce qu'elles doivent y perdre, tandis que cette fête est un triomphe pour les femmes sûres d y gagner. Dans cette phrase, tout était vague comme une promesse, doux commue une espérance, et néanmoins certain comme un droit. Avouons-le ! Ces sortes de grandeurs n'appartiennent qu'à ces illustres et sublimes trompeuses ; elles restent royales encore là où les autres femmes deviennent sujettes. D'Arthez put alors mesurer la distance qui existe entre ces femmes et les autres. La princesse se montrait toujours digne et belle. Le secret de cette noblesse est peut-être dans l'art avec lequel les grandes dames savent se dépouiller de leurs voiles; elles arrivent à être, dans cette situation, comme des statues antiques ; si elles gardaient un chiffon, elles seraient impudiques. La bourgeoise essaye toiqours de s'envelopper.

Enhamaché de tendresse» maintenu par les plus splendides vertus, d'Arthez obéit et alla chez madame d'Espard» qui déploya pour lui ses plus charmantes coquetteries. La marquise se garda bien de dire à d^Arthez un mot de la princesse» elle le pria seulement à dîner pour un prochain jour.

D'Arthez vit ce jour-là nombreuse compagnie. La marquise avait invité Bastignac, Biondet, le marquis d'Adjuda Pinto, Maxime deTrailles, le marquis d'Esgrignon, les deux Vandeuesse, du Tillet, un des plus riches banquiers de Paris; le baron de Nuciugen, Nathan, lady Dudley» deux des plus perfides attachés d'ambassade, et le chevalier d'Espard,

l'un des plus profonds personnages de ce salon, la moitié de la politique de sa belle-sœur.

Ce fut en riant que Maxime de Trailles dit à d'Arthez ; — Vous ' voyez beaucoup la princesse de GadignanT

D'Arthez fit, en réponse à cette question, une sèdie inclination de tête. Maxime de Trailles était un bravo d'un ordre supérieur» sans foi ni loi, capable de tout» ruinant les femmes qui s'attachaient à lui, leur faisant mettre leurs diamants eu gage, mais couvrant cette conduite d'un vernis brillant, de manières charmantes et d'un esprit saianique. Il inspirait à tout le monde une crainte et un mépris égal ; mais comme personne n'était assez hardi pour lui témoigner autre chose que les sentiments les plus courtois, il ne pouvait s'apercevoir de rien» ou il se prêtait à la dissimulation générale. Il devait au comte de Marsay le dernier degré d'élévation auquel il pouvait arriver. De Marsay, qui connaissait Maxime de longue main, l'avait jugé capable de remplir certaines fonctions secrètes et diplomatiques qu'il lui donnait, et desquelles il s'acquittait à merveille. D'Arthez était depuis un an assez mêlé aux affaires politiques pour connaître à fond le personnage, et lui seul peu^étre avait un caractère assez élevé pour exprimer tout haut ce que le monde pensait tout bas.

— C'esde saus titte bire elle que fusnéclichei la Gbampre» dit le baron de Nuciogen.

— Ah I la princesse est une des femmes les plus dangereuses chez lesquelles un homme puisse mettre le pied» s'écria doucement le marquis d'Esgrignon, je lui dois l'infamie de mon mariage.

— Dangereuse ? dit madame d'Espard. Ne parlez pas ainsi de ma meilleure amie. Je n'ai jamais rien su ni vu de la princesse qui ne me paraisse tenir des sentiments les plus élevés.

— Laissez donc dire le marquis! s'écria Bastignac. Quand un homme a été désarçonné par un joli cheval, il lui trouve des vices es il le vend.

Piqué par ce mot, le marquis d'Esgrignon regarda Daniel d'Arthez, et lui dit : — Monsieur n'en est pas» j'espère» avec la princesse» à un* point qui nous empêche de parler d'elle^

D'Arthez garda le silence. D'Esgrignon» qui ne manquait pas d'esprit, fit en réponse à Rastigiuic un portrait apologétique de la princesse qui mit la table en belle humeur. Gomme cette raillerie était excessivement obscure pour d'Arthez, il se pencha vers madame de Montcomet, sa voisine, et lui demanda le sens de ces plaisanteries.

— Mais» excepté vous» à en juger par la bonne opinion que vous avez de la princesse, tous les convives ont été, dit-on» dans ses bonnes grâces.

— Je puis vous assurer qu'il n'y a rien que de faux dans cette opinion, répondit Daniel.

— Cependant voici M. d'Esgrignon, un gentilhomme du Perche, qui s'est complètement ruiné pour elle, il y a douze ans, et qui, pour elle, a failli monter sur l'échafaud.

— « Je sais l'affaire, dit d'Arthez. Madame de Cadignan est allée sauver M. d'Esgrignon de la cour d'assises» et voilà comment il l'en récompense aujourd'hui.

Madame de Montcomet regarda d'Arthez avec un étonnement et une curiosité presque stupides, puis elle reporta ses yeux sur madame d'Espard en le lui hiontrant comme pour dire : Il est ensorcelé!

Pendant cette courte conversation, madame de Cadignan était protégée par madame d'Espard, dont la protection ressemblait à celle des paratonnerres qui attirent la foudre. Quand d'Arthez revint à la conversation générale, il entendit Maxime de Trailles lançant ce mot : — Chez Diane la dépravation n'est pas un effet, mais une cause: peutêtre doit-elle à cette cause son usturel exquis; elle ne cherche pas, elle n'Invente rien: elle vous offre les recherches les plus raffinées comme uiie inspiration de l'amour le plus naïf, et il vous est impossible de ne pas la croire.

Cette phrase, qui semblait avoir été préparée pour un homme de la portée de d'Arthez, était si forte que ce fut comme une conclusion. Chacun laissa la princesse, elle parut assommée. D'Arthez regarda de Trailles et d*Esgrignon d'un air railleur.

— Le plus grand tort de cette femme est d'aller sur les brisées des hommes» dit-il. Elle dissipe comme eux des biens paraphernaux, elle envoie ses amants chez les usuriers, elle dévore des dots, elle ruine des orphelins, elle fond de vieux châteaux, elle inspire et commet peut-être aussi des crimes, mais...

Jamais aucun des deux personnages auxquels répondait d'Arthez n'avait rien entendu de si fort. Sur ce mah^ la table entière fut frappée, chacun resta la fourchette en l'air, les yeux fixés alternativement

LES SECRRTS DE LA PRINCESSE DE CADIGNAN

sur le couragGus écrivafai et aor les ■ssasBios de b princesse, en attendant ta cooclusioa daos un horrible silence.

— Hais, dit d'Anbei avec ane mM|ueuse \égemé, madflnie la princesse de Gadignan a sur lei hommes ua avantage ; quand on s'est mis en danger pour elle, elle tous sauve et ne dit de ma) de personne. PourqDOi, dans le nombre, ne se irouvcraii-ll pas une fenune qui s'amuslt des bommes, comme les homme* s'amusent dec femmes? Pourquoi le bean aexe ne prendraii-il pas de temps en lenipt une revanche T.. .

— Le génie est pins fort que l'esprit, dit Blondel 6 Nalhan.

Cello avalanche d'épiffammes fut en effet comme le feu d'une batleiie de canons opposée à une fusillade. Ou s'empressa de changer de conversation. Ni le comte de TraiUes, ni le marquis d'Bsgrlgnon ne parafent disposés i quereller d'Artbei. Quand on servit le cafS, Stondet el Ntibin vbrent trouver l'écrivaiu avec un empreaiemenl que personne n'osait ImiEer, tant il était difficile de concilier l'admiration his|drée par sa conduite, et la penr de se faire deux puimanU ennemis

— Ce n'esl pas d'aiijounfhui que nous savons combien voire caraclérc égale en grandeur votre tnlent, lui dit Blondet. Vous voas éies conduit U, nou plus comme un h<»nme, mais comme un Dieu : ne s'être laissé emporter ni par son cœur ni par son iniaginalioo ; ne pas avoir pris la défense d'une femme aimée, faute qu'on attendait de TOUS, et qui eût fait triompher ce monde dévoré de jalousie contre les illiiBlrationsllLiéraires... abl permettez-moi de ledire, c'est le sublime de b politique privée.

— Ah ! vous files un homme d'Etal, dit Natbao. Il est aossi habile que difScile de venger une femme sans la dérendre.

^ La princesse est oue des héroïnes du parti légitimiste, n'est-ce pas un devoir pour tout homme de cœur de la protéger guaiui mémt? répondit froidement d'Anheii ce qu'elle a fait pour la cause de ses .mahrea eicuserait h plus folle vie.

— Il Joue serré, dit Nathan i Blondet.

— Absolument comme si la princesse eu valait la peine, répondit Rnstignac, qui s'était joint à eux.

• D'Arthez alla chez la pHncesse, qui l'altcndiiil en proie aux plus vives auxléiés. Le résultat de celte expérience que Diane avait Tivo-

risée pouvait lui être fatal. Pour la promière fi^de si vie, cette femnio souffrait dans son cœur et suait dans ta mbc. Elle ne savait quel parji proidre au cas où d'Artbei croirait le monde qui dirait vrai, au lieu de la croire rilc qui mentait ; car jamais nn Garactër« si beau, im homme si complet, une Ame si pure, une conscience stiDgéone, ne s'élaimi olferts à sa vue, i sa portée. Si elle avait oardî de si cruels measoDges, elley avait éié poussée par le déihr de connaître le véritable amour. Cet amour, elle le aentah poindre dans son cœur, elle aimait d'Artbei; elle était condamnée à le tromper, car elle voulait rester pour lui l'actrice sublime qui avait joué la comédie i ses yeai. Quand elle entendit le pas de Daiûd dans la salle i manger, elle éproova hdc commotion, nu tressaillement qui l'agita jusque dans les principes de sa vie. Ce mouvement, qu'elle n'avait jamais en pendant l'existence ta i^s aventureuse pour une femme de son rang, lui apprit alors qD'eOe avait Joué son bonbeor. Ses yetn, qui ref^aieot dans l'es ■ pace, embratsèrent d'Arthet tout entier; die vit t travers sa chair, elle lut dans son tme : le soupçon ne l'avait laétao donc pas efSenré de son aile de cbauv&«>arts. Le terrible mouvement de cette pear eut alors sa réaction, la joie faillit étoullér l'heureoee Diane; car il n'est pas de créature qui n'ait plus de force pour Rapporter le dtagrin qno pour résister à l'extrême léiicilé.

— Daaiel, on m'a calomniée et ih ra'aa veogée ! s'éciia-t-eUe en se levant et en lui ouvrant les bras.

Dans le profond étonnement que lai causa ce mot, dont les raciucs étaient Invisibles pour lui, Djuid se laissa prendre la téie par deux belles mains, et la princesse le haisa saintement au front.

— Comment avei-vous su...

— 0 uiais illustre! ne vois-lu pas que je t'aime follement?

Depuis ce jour, il n'a plus été question de la princesse de CaJignan, ni de d'Artliez. La princesse a hérité de sa niëre quelque fortuuc, elle passe tous les étés à Genève dans une villa avec le grand écrivain, et revient pour quelques inoU d'hiver à Paris. D'Anhcz ne se montre qu'h la Chambre, et ses publications sont devenues excessivement rares. Est-ce un dénoAment 1 Oui, pour las gens d'esprit - u'iu, pour ceux qui veulent tout savoir.

Aui Jardics, juin 1839,

FIN DES SeCilETii DE LA miHCES^E DE CADIGIIAK.

GnTtN* fw 1« n«i1lnn

iOliSIEUI BE llieONE,

Son IMUe do ehlifga de SichA

CUAPITRB PREMIEn.

!.«■ ebigrics de la police.

L'automne de l'anoée 1 B03 Tut UQ des plus beaux de la première période de ce àècle

Se nous Dominons l'Empire.

ùcuibte, quelques pluies avaienl rarralchi les prés, les arbres étaient encore verts cl feuilles au railien du mois de novembre. Aussi le peuple commençait-il i établir entre le ciel et Bonaparte, alors déclaré consul a vie, une entente à laquelle cet homnie a dO l'un de ses prestiges; et, chose étrange ! le jour où. en 1812, le soleil lui manqna, ses prospérités cessèrent. Le quinie i>ovembre de cette année, vers quatre heures dn soir, le soleil jetait comme une poussière rouge snrlescimes centenaires de quatre rangées d'ormesd'une longue avenue seigneuriale i il bisail briller le sable et les touffes

où il pr&iila 1« Iribanil rérotulionnaîrc.-

d'iiei'bes d'un de ces immenses rotids-poinls 4|ui se trouvent dans les campagnes ot'i la terre fut jadis assez peu coûteuse pour être sacrifiée â l'ornement. L'air était si pur, l'atmosphère était si douce, qu'une famille prenait alors le frais comme en été. Un bomme vêtu d'une veste de chasse en coutil vert, it boulons verts, et d'une culotte de mémeélotTc, chaussé de souliers à semelles minces, et qui avait des giiâtres de coutil montant jusqu'au genou , nettoyait une carabine avec le soin que mettent â celte occupation les chasseurs adroits, dans leurs moments de loisir. Cet homme n'avait ni camier, ni gibier, enfin aucun des agrès qui annoncent ou le départ ou le retour de la chasse, et deux femmes, assises auprès de lui, le regardaient et paraissaient en proie i une terreur mal déguisée. Quiconque eOt pu contempler cette scène, caché dans un buisson, aurait sans doute frémi, comme tï^missaient la vieille bellemère et la femme de cet homme. Evidemment un chasseur ne prend pas de si minutieuses précautions pour tuer le gibier, et n'emploie pas, dans le département de l'Aube, une lourde carabine rayée.

UNE TÉNÉBREUSE AFFAIRE

-^ Tu veux tuer des chevreuils, Miolni?lni'4lti$a.bcdle jeune femniiy en tâchant de prendre un air phu\t'.

Avant de répondre, Michu e^q^na sa^* «jkliûii, qui, couché-ausd'* Icil, les pattes en avant» le museau sur les-pRltes, dans la charmante aiiilude des chiens de chasse^ venait de lever latêle- et, liai mit alternativement en avant de lui'^mis Tavcnue d'un. quart* do .U«Me de longueur et vers un chemin de t:taverse qui déhoi^qha^t à»jgmqUo4(#s**l^ roud^point.

— Non, répondit Michu, mais i^i monstre que^p^e-^ieiiiic nasviiita^» quer, un loup cervier. Le chicpi^ un magoilV|V<)' ^W^fiE^'^ à ixÀe blanche tachetée de brun, gr<piau — Bon, ditlfiobu m-m^ iHMf (^ k> liH-méniej des espions! le pay^ ea^fourmillc.

B&dl^ Michu leva douUvw^lH^entlesxûU^ft w cnoli IMUi UMi^' nuf;)9ÎGJttX bleus, faite conin^ uiieauUMe an tiqua, peiw»^« <h; noouciiltie^. eUè tt?îmissait.ôtre dévorée par ^^:<]hag.rin noir ot a^l^^ L'à^otdtoluiuf pouMuit exolioMer. JA^fiou^à un qepwu point la UMin^ur des deiw ï^wa^Si iWlwfr J|^ ^^' ph.yâonQpi^' sont? exactes, wfi'^m^fiSMfiti 4t\n^ lè^jfs ajuWsdiilD 9^' csaws^u^i mm enoore relàUviemfittt ;V la Uitoklé dJB nS^fitopce. H'y a dR^-^i^eimwif^^ m*oi)hétiqtiAS..^ii étair IM^issible, «^4^ie stnlisticpie vivanle iinporli àl^ s^ociéfé, d'avoir un 4J^sgm' ew^lt jdé ceux qui pcrisseui^.s^* lléchafuud; la science de La- \ui^r 6it cfiUé'^e Gall prouveraient' iArâ^^iV^ment qu'il y avait dans la lèie d^^W^^es {.'eus, même chez'lWiiyi^ents, des signes étran- };es. Oui', Uji^ fiiiiUUé met sa marque au visage de ceux qui doivent luoj^i^^ d^une nioit violente quelconji|pe ! Ojr, ce sceau, visiblp aux. \«ux de l'observjateur , était empneji^ sur' la figure expressive de rhomme à la carabine. Peijt ête qfQ9^ bruaque ei lesie comme' un singe quoîqpK d'un caraQllBi^ calme, Michu avait une face blanche, iu^cclée de sang, ram^ceée comme oefte d'un Calmouque et à laquelle des cheveux rougpa^ crépus, donnaient une expression sinistre. Ses >*eux jaunâtres et- clairs ofiVaient, comme ceux des tiares, une profbndeur intéi^re* où le regard de qui l'examinait allait se perdre, ^stUB y ren4u>ntrer de mouvement ni de chaleur. Fixes, lumineux et ingides, «es ym» fipissaient par épouvanter. L'opposition constante de l'immi^liiA des yeux aj^ec la vivacité du corp& ajontail enoorc à l'impression gjaciaie que Michu causait au premier aboi*d. Prompte chez cet homme, l'action devait desservir une pensée unique; de même que. chez les animaux, la vie est sans réflexion au service de l'instinct. Depuis l?!"?, il avait aménagé sa barbe rousse en éventail. Quand même il n'aurait pas été, pendant la Terreur, président d'un club de Jacobins, cette pariiculariié de sa figure l'eût, à e|lA stiâft, rendu terrible à voir. Cette figure socratique à nez canuis élai/ig|iff|h ronnée par un très-beau front, mais si bombé qu'il paraissait #iMiji||ii surplomb sur le visage. Les oreilles bien détachées possédajjBiiiiimp sorte de mobilité comme celles des bêles sauvages , lniifipp^ ^np i|i^ qui-vive. La bouche , entr'ouverte par une habitude asa^z 094(ffi9ip9 chez les campagnards, laissait voir des dents forte» et ï^^o^h/i^ comme des amandes, mais mal rangées. Des favoris épais, «f llii^nt^ encadraient cette foce Manche et violacée par places. Los cireux coupés ras sur le devant,. longs sur les joues et derrière la tête, faisaicnr, par leur rougeur fauve, parfaitement resQ0i*tir tout eft que cette physionomie avait d*éirange et de fatal. Le am, e<iHttt et g^o&, tentait le couperet de la loi. En ce moment, k» sofeit, ptenaut ee groupe en écharpe, illuminait en plein ces trois tMe^ ^e k chiea regardait par moments. Cette scène se passait d^aiiteurs sut uo magnifique théâtre. Ce rond-point est à l'extrémifaé (^ |^ej& d^ A»adreville, une des plus riches terres de France, el^ sfÉWf mmffftàit, la plus belle du département de l'Aube : magnifiqifi» »viswt» fermes, château construit sur les dessins de Mansarif, p^ # WIK» cents arpents enclos de murs, neuf grandes fermes, gf!!» foret, îm moulins et des prairies. Cette terre quasi royale ^pi^MUtmit aivaaft b R*Tohition â fa famille de Srmeuse. Ximeuse est un fief situé en Lorraine. Le nom se prononçait Simeose, et l'on avait fini par l'écrire comme il se prononçait.

La grande fortmie des Stmeuse, gencHskûmmes attachés â la maison de Bom'gogne, remon.te au temps où les Guise sienaeèrent les Valois. Rrchelieu d'abord, puis Louis XIV, se souvinrent du dévouement des Simeuse à la l^ccreuse maison de Lorraine, et les rebutèrent. Le marquis de Simeuse d^alors, vieux Bourguignon, vieux guisard, vieux ligueur, vieux frondeur (il avait hérité des quatre mpdes rap£tiBM did la noblesse contre la royauté), vint y'vff^ à^ Çinq-Ëj^ne. Ce eonrlisa», repoussé du Louvre, avait épousé la veuve 4pirai^<^ de C>iH|-Cygney la branche endette de la fameuse maison de ChargebflHif, iine à&% l'.liTs illustres de la vieille comté de Champagne, mais qui 46vîi|t aussi célébré et pliis opulente que l'aînée. Le marquis, un des l^oynmf^ Im ];lits riches de ce temps, au lieu de se ruiner à la cour, bâtit Gondre- Vitlc, en composa les domaines, et y joignit des terres, uniquement |.our se faire une belle chasse. H com^truisit également à Troyes r hôtel de Simeuse, à peu de distance de l'hôtel de Cinq-Cygne. Ces deux vieilles maisons et Vévêché furent pendant longtemps â Troyes les seules maisons eu pierre. Le marquis vendit Simeuse au duc de Lorraine. Son fils dissipa les économies et quelque jpeu de cette

grande fortune, sous le règne de Louis XV ; mais ce nls devint d'aord chef d'escadre, puis vice-amiral, et répara les folies de sa jeu-

.. liiesse par d'éclatants services. Le marquis de Simeuse, fils de ee

j utarin, avait péri sur réchafaud, â Troyes, laissant deux, cnfânis ju-

I meauK c^ui, émigrèr&nt, et qui se trouvaient eu ce mom^t à l'éti-Hii* gciT, suiyâo^ le soft de la maison de Condé. Ce JX>jMl^point était jadis le rendez-vpus de chasse dugr^ud ïudi'quis..

i 01) no^Miiait ain$i 4iu^l&' famille lo Simeuse qui éiygi»a Gondr^â ville O^tjuiir i<?ï>9, MicJui.UailHi^ ce rendes- vous, sis à l'iutérieur du. parc,. bàU dU'icanps de- UaMÎ$%]âM^ et appelé le pavillon dé Ginq^Iygnc. LewUgge de Cinqt^Q^jgoie asii9wutom.de biûorêt de Nodasme (corruptioni de Notj^rOiHne^, àlaipiâft^ i||KB«).e Ta venue' à quatre rangs^ d'ormes oui Coui^aut* fli^irai des eis^^u^i»». ftBfNUi^ la moi^ du griind marquis, ce invillon a^t^UM ^' Âii iàigiip> Lâ'«ii36*amiMl:bapta beaucoup pus la mer <^.là ooui* <jp^ la<Qb»iii|i)moe^.ot<si)u fils dpiinttcepaviiioa délabr^é-fiour dëmwiie àJIMiu.

Ce umifi bj^iweni asl^ en bloques, orné dd {H&rra vemiiculée nux angifis, avx porifis et aux fenêtres. De chaque côté s'ouvre une f^iiiir

'. d{uQ0.k(eile-3ieiinireria, mais rongée de rouille. Après la grille s'étend vu large;, uq pTiOfoitd saut-de-loup d'où s'élancent des arbres vigon-

^ reux, de«t les parapets sont herisfiés^ dlaiVifiâsq^o^ QS^. Q^r q|ii-^sentent leurs hiiiombrables piquaulfi- aiiit in^lfiMliiii^

Les murs du parc ne commencent qufaii ôiïik 4b 1|i. ammi&i'mitit^ produite par le rond-point. En dehoi», la magnifique demi-lune csr. dessinée par des talus plantéa d'Orjnes, de même que celle q^ii liiti correspond dans le parc esjtr fojp^Mfi pAn des massif^ d^aidiii^s.Qxo,tiques. Ainsi le pavillon ocoiipe lit Ofiott» dh rond-poitit imeé pai; ce^. deux fers'â-(4ie^l. Michu avail/, ^il^ im onai^pnes salle»4tl re/HJDchaussée une écurie, une établie; nm cuisina' et m b^ncltâri Oe- l'aiir tique splendeur, la seule fa>aait$'es4/uii(»:40iteimmbre dttUito>m mt^Hme noir et blanc, où l'on eolce;. in eùié du* i^mi, Wif unodi^ Q6» portasfenêtres vitrées en peiits ej^rra^uK., comm^ if }i^ aa avait encore à Versailles avant que Louis^iQ^Bis n'iso ^ HbÀpMlU des gloires do- la France. A l'intérieur, ce paviiioii;e^t parta^ ^ir un viml' escalier en bois vermoulu, mais plein de c^eoiifière, qiumen/s au promiiîr étage, où se trouvent cinq chambres, iw. 90». liawes- d' éltigll. Aji}.>4s$Sil£ s'é^ londr 119 iqnnnense gr^ier. Ce vénérable édifice est coiffé d'il!»- de c<^s graads cflfnbles à quatre pans dont l'arête est ori)ée de deux bouqMcts en plomb, et perce de qtiatre de ces Q^iJs-de4>œuf que Man^rd aOTiM;tionnait avec raison; car en France Sadique et \»^ toits plats à riiâlicune sont un non-sens contre leq[u«|l le climat j^oteste. Michu mettait là ses fourrages. Toute la partie du parc qui environne ce vieux pavillon est à l'anglaise. A cent pas, un ex-lac, devenu simplement un étang bien empoissonné, atteste sa présence autant par un léger brouillard au-dessus des arbres que par le cri de mille grenouilles,, crapauds et autres amphibies bavards au coucher du soleil. La vé-

j tusté des choses, le profond silence des bois, la perspective de Tavenue, la forêt au loin, mille détails, les fers rongés de rouille, les masses de pierres veloutées par les mousses, tout poétise cette conmwiHiimn q^ui existe encore.

^ QMWtAfl où commence cette histoire, Michu était appuyé à l'un 439 ftfl$9i^ flioussus sur lequel se voyaient sa poire à poudre, sa i^asquecite, sop ^iwichoir, un tournevis, des chiflbns, enutt tous les nsteu^les n^oomn^ à sa suspecte opération. La chaise de sa femme s^ trauYail ado^siie k côté de la porte extérieure du pavillon, audessus d^ htfm^ existaiem encore les armes de Simeuse richement scfylptii^ avee leur befte è^vise : Si meurs ! La mère, vêtue en paysanne^ ami mis sa chaise devant madame Michu pour qu'elle eût les pieds ^ l^9àri é^ Iftiumidité, sur un des bâtons.

— Le wtlk esl \k^ i»ffmii» Michu à sa femme.

— 0 iwéa màmnf 4» l «it^, il est fou des grenouilles et des insecte»^ #t la pèir».

Micte siffb 4» bHfi9^ 'à faire trembler. La prestesse avec laquelle SMi fils 9Ê»mf^ éémmimi le despotisme exercé par le régisseur de fi^odrev^. Mi^hu, dep«j$ i789, mais surtout depuis 179.), était â peu pffè& b maître de cette terre. La terreur qu'il inspirait à sa femme, à sa belle-mère, à un petit domestique nommé Gaucher, et à une seiTànle nommée Marianne, était partagée à dix lieues â la ronde. Peut-être ne faut-il pas tarder plus longtemps de donner les raisons de ce seatireent, qui, d'ailleurs, achèveront au moral le porliail è^ Ifichu.

i# vietiv mar«|ui« d» Simeuse s'était défait de ses biens en 1790; mai$» d^tneé par ^ événements, il n'avait pu mettre en des mains fidèles s$ belle terre de Gondreville. Accusés de correspondre avec le iue de Brunswick et le prince de Cobourg, le marquis de Simeuse et sa femme furent mis en prison et Condamnés à mort par le tribunal révolutionnaire de Troves, que présidait le père de Marthe. Ce beau domaine fut donc vendu nationalement. Lors de l'exécution du marquis et de la marquise, on y remarqua, non sans une sorte d'horreur, le garde général de la terre de Gondreville, qui, devenu président du club des Jacobins d'Arcis, vint â Troyes pour y assister. Fils d'un simple paysan et orphelin, Michu, comblé dçs bienfaits de la marquise, qui lui avait donné la place de garde général, apros l'avoir fait élever au château, fut regardé comme un Bruius par les exaltés; mais dans le pays tout le monde cessa de le voir après ce trait d'ingratitude, L'acquéreur f\U un homme d Arcis nommé Marion, petit-

UNE TÉNÉBREUSE AFFAIRE

fils d'un intendant de la maison de Simeuse. Cet homme, avocat avant et après la Révolution, eut peur du garde, il en fit son régisseur en lui donnant trois mille livres de gages et un intérêt dans les ventes. Michu.qui passait déjà pour avoir une dizaine de mille francs, épousai

Ïtroiégé par sa renommée de patriote, la fille d'un tanneur de Troyes, 'apôire de la Révolution dans cette ville, où il présida le tribunal révolutionnaire. Ce tanneur, homme de conviction, qui, pour le caractère, resi^embluit à Saint-Just, se trouva mêlé plus tard à la conspiration de Babœuf, et il se tua pour échapper à une condamnation. Marthe était la plus belle fille de Troyes. Aussi, malgré sa touchante modestie, avait-elle été forcée par son redoutable père de faire la déesse de la liberté dans une cérémonie républicaine. L'acquéreur ne vint pas trois fois en sept ans à Gondreville. Son grand-père avait été 1 intendant des Simeuse, tout Arcis crut alors que le citoyen Marion représentait MM.de Simeuse. Tant que dura la Terreur, le régisseur de Gondreville, patriote dévoué, gendrp du président du tribunal révolutionnaire de Troyes, caressé par Malin (de l'Aube), Tun des re- £ résentants du département, se vit l'objet d'une sorte de respect, fais quand la Montagne fut vaincue, lorsque son beau-père se fut tué, Michu devint un bouc émissaire ; tout le monde s'empressa de lui attribuer, ainsi qu'à son beau-père, des actes auxquels il était, pour son compte, parfaitement étranger. Le régisseur se banda contre l'injustice de la foule; il se roidit et prit une attitude hostile. Sa parole se fit audacieuse. Cependant, depuis le 18 brumaire, il gardait ce profond silence qui est la philosophie des gens forts; il ne luiinit plus contre l'opinion générale, il se contentait d'agir: celte sage conduite le fit regarder comme un sournois, car il possédait en terres une fortune d'environ cent mille francs. D'abord il ne dépensait rien ; puis cette fortune lui venait légiitmem'ent, tant de la succession de son beau-père que des six mille francs par an que lui donnait sa place en profits et en appointements. Quoiqu il fftt régisseur depuis douze ans, quoiaue chacun pôt faire le compte de ses économies, quand, au début au Consulat, il acheta une ferme de cinquante mille francs, il s'éleva des accusations contre l'ancien montagnard, les gens d' Arcis lui prêtaient Tintention de recouvrer la considération en faisant une grande fortune. Malheureusement, au moment où chacun 1 oubliait, une sotte aiïaire, envenimée jpar le caquet des campagnes, raviva la croyance générale sur la férocité de son caractère.

Un soir, à la sortie de Troyes, en compagnie de quelques paysans parmi lesquels se trouvait le fermier de Cinq-Cygne, il laissa tomber un papier sur la grande route ; ce fermier, qui marchait le dernier, se baisse et le ramasse ; Michu se retourne, voit le papier dans les mains de cet homme, il tire aussitôt un pistolet de sa ceinture, l'arote, et menace le fermier, qui savait lire, de lui brûler la cervelle s'il ouvrait le papier. L'action de Michu fut si rapide, si violente, ]e son de sa voix si effrayant, ses yeux si flamboyants, que tout le monde eut froid de peur. Le fermier de Ginq-Cvgne était naturellement un ennemi de Michu. Mademoiselle de Cinq-Cygne, cousine des Sinueuse, n'avait plus qu'une ferme pour toute fortune et habitait son château de Cinq-Cvgne. Elle ne vivait que pour ses cousins les Jumeaux, avec lesquels elle avait joué dans son enfance à Troyes et à Gondreville. Son firère unique, Jules de Cinq-Cygne, émlçré avant les^ Simeuse, était mort devant Mayence; mais, par un privilège assez rare et dont il sera parlé, le nom de Cinq-Cygne ne périssait point faute de mâles. Cette affaire entre Michu et le fermier de Cinc^-Cygne fit un tapage épouvantable dans l'arrondissement, et rembrunit les teintes mystérieuses qui voilaient Michu; mais cette circonstance ne fut pas la seule qui le rendit redoutable. Quelques mois après cette scène, le citoyen Marion vint avec le citoyen Malin à Gondreville. Le bruit courut que Marion allait vendre la terre à cet homme que les événements politiques avaient bien servi, et que le premier consul venait de placer au conseil d'Etat pour le récompenser de ses services au 18 brumaire. Les politiques de la petite ville d' Arcis devinèrent alors que Marion avait été le prête-nom du citoyen Malin au lieu d être celui de MM. de Simeuse. Le tout-puissant conseiller d'Etat était le plus grand personnage d'Arcis. Il avait envoyé l'un de ses amis politiques à la préfecture de Troyes , il avait fait exempter du service le fils d'uo des fermiers de Gondreville, appelé Beauvisage, il rendait service à tout le monde. Cette afTaire ne devait donc point rencontrer de contradicteurs dans le pays, où Malin ré.s:nait et où il régna encore. On était à l'auroro de 1 Empire. Ceux qui lisent aujourd hui des histoires de la Révolution française ne sauront jamais quels im* menses intervalles la pensée publique mettait entre les événements si rapprochés de ce temps. Le besoin général de paix et de tranquillité, que chacun éprouvait après de violentes commotions, engenarait un complet oubli des faits antérieurs les plus graves. L'hisloire vieillissait promptement, constamment mûrie par des intérêts nouveaux et ardents. Ain$i personne, excepté MichUi ne rechercha le passé de celte affaire, qui fut trouvée toute simple. Marion qui, dans le temps, avait acheté Gondreville six cent mille francs en assignats, le vendit un million en écus; mais la seule somme déboursée par Malin Au te droit de l enregistrement. Grévin, un camarade do cléricaiurc de Malin, favorisait naturellement ce tripotage, et le conseiller d Etat le récom-

pensa en le faisant nommer notaire à Arcis. Quand cette nouvelle parvint au'pavillon, apportée par le fermier d une ferme sise entre la forêt et le parc, à gauche de la belle avenue, et nommée Grouage, Michu devint pâle et sortit; il alla épier Marion, et finit par le rencontrer seul aans une allée du parc. ^ «Monsieur vend Gondreville? — Oui, Michu, oui. Vous aurez un homme puissant pour maître. Le conseiller d'Etat est l'ami du premier consul, il est lié irès-intime- * ment avec tous les ministres, il vous protégera. — Vous gardiex donc la terre pour lui? ^ Je ne dis pas cela, reprit Marion. Je*ne savais dans le temps comment placer mon argent, et, pour ma sécurité, je l'ai mis dans les biens nationaux; mais il ne me convient pas de garder la terre qui appartenait à la maison où mon père... — A été domestique, intendant, dit violemment Michu. Mais vous ne la vendrez pas? je la veux, et je puis vous la payer, moi. — Toi? — Oui, moi, sérieusement et en bon or, huit cent mille francs. ». -^ Huit cent mille francs ! où les as- tu pris? dit Marion. — Cela ne vous regarde pas. répondit Michu. Puis, en se radoucissant, il ajouta tout bas : — Mon beau-père a sauve bien des gens! — Tu viens trop tard, Michu, l'affaire est faite. — Vous la déferez, monsieur! s'écria le régisseur en prenant son maître par la main et la lui serrant comme dans un etau. Je suis haï, je veux être riche et puissant ; il me faut Gondreville ! Sachez-le, je ne tiens pas à la vie, et vous allez me vendre la terre, ou je vous ferai sauter la cervelle,,, — Mais au moins faut-il le temps de me retourner avec Malin, qui n'est pas commode... — Je vous donne vingt-quatre heures. Si vous dites un mot de ceci, ie me soucie de vous couper la tète comme de couper une rave. » Marion et Malin quittèrent le château peiKbnt la nuit. Marion eut peur, et instruisit le conseiller d'Etat de cette rencontre en lui disant d'avoir l'œil sur le régisseur. Q était impossible à Marion de se soustraire à l'obligation de rendre cette terre à celui qui l'avait réellement payée, et Michu ne paraissait homme ni à comprendre ni à admettre une pareille raison. D'ailleurs, ce service rendu par Marion à Malin devait être et Ait Torigine de sa fortune politique et de celle de son frère. Malin fit nommer, en 1805, l'avo« cat Marion premier président d'une cour impériale, et, dès la création des receveurs-généraux, il procura la recette générale de VAube au frère de l'avocat. Le conseiller d'Etat dit à Marion de demeurer à Paris, et prévint le ministre de la poUco qu'il mît le garde en surveillance. Néanmoins, pour ne pas le pousser à des extrémités, et pour le mieux surveiller peut-être, Malin laissa Michu régisseur, sous la férule du notaire d'Arcis. Depuis ce moment, Michu, qui devint de plus en plus taciturne et songeur, eut la réputation d'un homme capanle de faire un mauvais coup. Malin, conseiller d'Etat, fonction que le premier consul rendit alors égale à celle de ministre, et Tun des rédacicura du Code, jouait un grand rôle à Paris, où il avait acheté l'un des plus beaux hôtels du faubourg Saint-Germain, après avoir é[yousé la fille unique de Sibuelle, un riche fournisseur assez déconsidéré, qu'il associa pour la recette générale de l'Aube â Marion. Aussi n'était-il pas venu plus d'une fois a Gondreville, il s'en reposait d'ailleurs sur Grévin de tout ce qui concernait ses intérêts. Enfin , qu'avait-il â craindre, lui, ancien représentant de l'Aube, d'un ancien président du club des Jacobins d Arcis ! Cependant, l'opinion, d^à si défavo* rable à Michu dans les basses classes, fut naturellement partagée par la bourgeoisie ; et Marion, Grévin, Malin, sans s'expliquer ni se com** promettre, le signalèrent comme un homme excessivement dan^e* reux. Obligées de veiller sur le ^arde par le ministre de la pohce générale, les autorités ne détruisirent pas cette croyance. On avait fini, dans le pays, par s'étonner de ce que Michu gardait sa place ; mais on prit cette concession pour un elTet de la terreur qu'il inspirait. Qui maintenant ne comprendrait pa$ la profonde mélancolie ev primée par la femme de Mlcnu?

D'abord, Marthe avait été pieusement élevée par sa mère. Toutes deux, bonnes catholiques, avaient souffert des opinions et de la con* duite du tanneur. Marthe ne ce souvenait jamais sans rougir d'avoir été promenée dans la ville de Troyes en costume de déesse. Son pcra l'avait contrainte d'épouser Michu» dont la mauvaise réputation allait croissant, et qu'elle redoutait trop pour pouvoir jamais le juger. Néanmoins, cette femme se sentait aimée ; et, au fond de son cœur, il s'agitait pour cet homme effrayant la plus vraie des affections ; elle ne lui avait jamais vu rien faire que de juste, jamais ses paroles n'étaient brutales, pour elle du moins; enfin il ç'eubrçait de aevincr tous ses désirs. Ce pauvre paria, croyant être désagréable à sa fc^nmc, restait presque toujours dehors. Marthe et Michu, en défiance l'un de l'autre, vivaient dans ce qu'on appelle aujourd'hui uii€ pain armée, Marthe, qui ne voyait personne, souffrait vivement de la réprobation qui, depuis $ept ans, la frappait comme fille d'un coupe* tête, et de celle qui frappait son mari comme traître. Plus d'une fuis, elle avait entendu les gens de la ferme qui se trouvait dans la plaine à droite de l'avenue, appelée BcUache et tenue par Beauvisage, un homme attaché aux Simeuse dire eu passant devant le pavillon : — Voilà la maison des Judas ! La singulière ressemblance de la tête du régisseur avec celle du treizième apôtre, et qu'il semblait avoir voulu compléter, lui valait en effet cet odieux surnom dans tout le pavs. Aussi ce malheur et de vagues, de constantes appii^hensions de ta*

UNE TÉNÉBREUSE AFFAIRE

▼enir, rendaient-ils Marthe pensive et recueillie. Rien n'attriste plus profondément qu'une dégradation imméritée et de laquelle il est impossible de se relever. Un peintre n'eût-il pas fait un beau tableau de cette famille de parias au sein d'un des plus jolis sites de la Champagne, où le paysage est généralement triste.

— François ! cria le régisseur pour faire encore hâter son fils.

François Michu, enfant âgé de dix ans, jouissait du parc, de la forêt, et levait ses menus suffrages en maître; il mangeait les fruits, il chassait, il n'avait ni soins ni peines; il était le seul être heureux de cette famille, isolée dans le pays par sa situation entre le parc et la forêt, comme elle l'était moralement par la répulsion générale.

— Ramasse-moi tout ce qui est là, dit le père à son fils en lui montrant le parapet, et serre-moi cela. Regarde-moi ! tu dois aimer ton

S ère et ta mère? L'enfant se jeta snr son père pour l'embrasser; mais fichu fit un mouvement pour déplacer la carabine et le repoussa. — - Bien ! Tu as quelquefois jasé sur ce qui se fait ici, dit-il en fixant sur lui ses deux yeux redoutables comme ceux d'un chat sauvage. Retiens bien ceci : révéler la dIus indifférente des choses qui se font ici, à Gaucher, aux gens de Urouage ou de Beilache, et même à Marianne qui nous aime, ce serait tuer ton père. Que cela ne t'arrive plus, et je te pardonne tes indiscrétions d'hier. L'enfant se mit à pleurer. — Ne pleure pas, mais à quelque question qu'on te fasse, réponds comme les paysans : Je ne sais pas ! Il y a des gens qui rôdent dans le pays, et oui ne me reviennent pas. Va ! Vous avez entendu, vous deux? dit Michu aux femmes, ayez aussi la gueule morte.

— Mon ami, que vas-tu faire?

Michu, qui mesurait avec attention une charge de poudre et la versait dans le canon de sa carabine, posa l'arme contre le parapet et dit à Marthe : — Personne ne me connaît cette carabine, mets-toi devant !

Couraut, dressé sur ses quatre pattes, aboyait avec fureur.

" Belle et intelligente bête ! s'écria Michu, je suis sûr que c'est des espions...

On se sait espionné. Gourant et Michu, qui semblaient avoir mie seule et même âme, vivaient ensemble comme l'Arabe et son cheval vivent dans le désert. Le régisseur connaissait toutes les modulations de la voix de Couraut et les idées qu'elles exprimaient, de même que le chien lisait la pensée de son maître dans ses yeux et la sentait exhalée dans l'aire de son corps.

— Qu'en dis-tu? s'écri& tout bas Michu en montrant â sa femme deux sinistres personnages qui apparurent dans une contre-allée en se dirigeant vers le rond-point.

^ Que se passe-t-il dans le pavs? C'est des Parisiens, dit la vieille.

~ Ah! voilà! s'écria Michu. Cache donc ma carabine, dit-il à loreille de sa femme, ils viennent à nous.

Les deux Parisiens qui traversèrent le rond-point offraient des figures qui, certes, eussent été typiques pour un peintre. L'un, celui qui paraissait être le subalterne, avait des bottes à revers, tombant un peu bas, qui laissaient voir de mièvres mollets et des bas de soie chinés d'une propreté douteuse. La culotte, en drap côtelé couleur abricot et à boutons de métal, était un peu trop large ; le corps s'y trouvait à l'aise, et les plis usés indiquaient par leur disposition un homme de cabinet. Le gilet de piqué, surcharge de broderies saillantes, ouvert, boutonné par un seul oouton sur le haut du ventre, donnait à ce personnage un air d'autant plus débraillé que ses cheveux noirs, frisiés en tire-bouchons, lui cachaient le front et descendaient le long des joues. Deux chaînes de montre en acier pendaient sur la culotte. La chemise était ornée d'une épinp^le à camée blanc et bleu. L'habit, couleur cannelle, se recommandait au caricaturiste par une longue queue qui, vue par derrière, avait une si parfaite ressemblance avec une morue, que le nom lui en fut appliqué. La mode des habits en queue de morue a duré dix ans, presque autant que l'empire de Napoléon. La cravate, lâche et à grands plis nombreux, permettait à cet individu de s'y enterrerie visage jus^'au nez. Sa figure bourgeonnée, son ffros nez long couleur de brique, ses pommettes anim^, sa bouche demeublée, mais menaçante et gourmande, ses oreilles ornées de grosses boucles en or, son front bas, tous ces détails qui semblent grotesques étaient rendus terribles par deux petits yeux placés et percés comme ceux des cochons et dune implacable avidité, d'une cruauté goguenarde et quasi joyeuse. Ces deux yeux fureteurs et perspicaces, d'un bleu glacial et glacé, pouvaient être pris pour le modèle de ce fameux œil, le redoutable emblème de la police, mventë pendant la Révolution. Il avait des gants de soie noire et une badine a la main. Il devait être quelque personnage officiel, car il avait, dans son maintien, dans sa manière de prendre son tabac et de le fourrer dans le nez l'importance bureaucratique d'un homme secondaire, mais qui émarge ostensiblement, et que des ordres partis de haut rendent momentanément souverain.

L'autre, dont le costume était dans le même goût, mais élégant et très-élégamment porté, soigné dans les moindres détails, qui faisait, en marchant, crier des bottes à la Suwaroff, mises par-dessus un pantalon collant, avait sur son habit un spencer, mode aristocratique adoptée par les clichiens, par la jeunesse dorée, et qui survivait aux

clichiens et à la jeunesse dorée. Dans ce temps, il y eut des modes qui durèrent plus longtemps que des partis, symptôme d'anarchie que 1830 nous a présente déjà. Ce parfait mtMcadin paraissait â^é de trente ans. Ses manières sentaient la bonne compagnie, il portait des bijoux de prix. Le col de sa chemise venait a la hauteur de ses oreilles. Son air fat et presque impertinent accusait une sorte de supériorité cachée. Sa figure blafarde semblait ne pas avoir une goutte de sang, son nez camus et fin avait la tournure sardonique du nez d'un tête de mort, et ses yeux verts étaient impénétrables ; leur regard était aussi discret que devait l'être sa bouche mince et serrée. Le premier semblait être un bon enfant comparé à ce jeune homme sec et maigre qui fouettait l'air avec un jonc dont la pomme d'or brillait au soleil. Le premier pouvait couper lui-même une tête, mais le second était capable d'entortiller, dans les filets de la calomnie et de l'intrigue, l'innocence, la beauté, la vertu, de les noyer, ou de les empoisonner froidement. L'homme rubicond aurait consolé sa victime par des lazzis, l'autre n'aurait pas même souri. Le premier avait quarante-cinq ans, il devait aimer la bonne chère et les femmes. Ces sortes d'hommes ont tous des passions qui les rendent esclaves de leur métier. Mais le jeune homme était sans passions et sans vices. S'il était espion, il appartenait à la diplomatie, et travaillait pour l'art pur. Il concevait, l'autre exécutait; il était Fidée, l'autre était la forme.

— Nous devons être à Gondreville, ma bonne femme? dit le jeune homme.

— On ne dit pas ici ma honne femme, répondit Michu. Nous avons encore la simplicité de nous appeler citoyenne et citoyen, nous autres !

— Ah ! fit le jeune homme de l'air le plus naturel et sans paraître choqué.

Les joueurs ont souvent, dans le monde, au jeu de l'écarté surtout, éprouvé comme une déroute intérieure en voyant s'attabler devant eux, au milieu de leur veine, un loueur, dont les manières, le recard, la voix, la façon de mêler les cartes, leur prédisent une défaite. A l'aspect du jeune homme, Michu sentit une prostration prophétique de ce senre. Il fîit atteint par un pressentiment mortel, il entrevit confusément l'échafaud; une voix lui cria que ce muscadin lui serait fatal, quoiqu'ils n'eussent encore rien de commun. Aussi sa parole avait-elle été rude, il voulait être et fut grossier.

— N'appartenez-vous pas au conseiller d'Etat Malin? demanda le second Parisien.

— Je suis mon maître, répondit Michu.

— Enfin, mesdames, dit le jeune homme en prenant les façons les plus polies, sommes-nous à Gondreville? nous y sommes attendus par M. Malin.

— Voici le parc, dit Michu en montrant la grille ouverte.

— Et pourquoi cachez-vous cette carabine, ma belle enfant? dit le jovial compagnon du jeune homme, qui en passant par la grille aperçut le canon.

~ Tu fravaillet toujours, même à la campagne, s'écria le jeune homme en souriant.

Tous deux revinrent, saisis par une pensée de défiance gue le ré-

Îpsseur comprit malgré l'impassibilité de leurs visages ; Marthe les aissa r^arder la carabine, au milieu des abois de Couraut, car die avait la conviction que Michu méditait quelque mauvais coup et fut

{presque heureuse de la perspioacité des inconnus. Michu jeta sur sa èmme un regard qui la fit frémir, il prit alors la carabine et se mit en devoir d'y chasser une balle, en acceptant les fatales chances de cette découverte et de cette rencontre; il parut ne plus tenir à la vie, et sa femme comprit bien alors sa funeste résolution.

— Vous avez donc des loups par ici? dit le jeune homme à Michu.

— Il y a toujours des loups là où il y a des moutons. Vous êtes en Champagne et voilà une forêt; mais nous avons aussi du sanglier, nous avons de grosses et de petites bêtes, nous avons un peu de tout, dit Michu d'un air goguenard.

— Je parie, Corentin, dit le plus vieux des deux après avoir échangé on regara avec l'autre, que cet homme est mon Michu...

— Nous n'avons pas gardé les cochons ensemble, dit le régisseur.

— Non, mais nous avons présidé les Jacobins, citoyen, répliqua le vieux cynique, vous à Arcis, mol ailleurs. Tu as conservé la pohtesse de la Carmagnole; mais elle n'est plus à la mode, mon petit.

— Le parc me paraît bien grand, nous pourrions nous y perdre, si vous êtes le régisseur, faites-nous conduire au château, dit Corentin d'un ton péremptoire.

Michu siffla son fils et continua de chasser sa balle. Corentin contemplait Marthe d'un œil indifférent, tandis que son compagnon semblait charmé ; mais il remarquait en elle les traces d'une ai^oisse qui échappait au vieux libertin, lui que la carabine avait effarouché. Ces aeux natures se peignaient tout entières dans cette petite chose si grande.

-— J'ai rendez-vous au delà de la forêt, disait le régisseur, je ne puis pas vous rendre ce service moi-même; mais mon fils vous mènera jusqu'au château. Par où venez-vous donc à Gondreville? Auriezvous pris par Cinq-Cygne?

UNE TÉNÉBREUSE AFFAIRE

— Nous avions, comme vous, des affaires dans la forêt, dit Goreotio sans aucune ironie appareute.

— François, s'écria Michu, conduis ces messieurs au château par les sentiers, afin qu'on ne les voie pas, ils ne prennent |H)int les roules battues. Viens ici d*abord ! dit-il en voyant les deux étrangers qui leur avaient tourné le dos et marchaient en se parlant à voix basse. Michu saisit son enfant, Tembrassa presque saintement et avec une expression qui confirma les appréhensions de sa femme, eUe eut froid dans le dos, et regarda sa mère d*un œil sec, car elle ne pouvait pas pleurer. — Va, dit-il. Et il le regarda juftgu'à ce qu'il Veut entièrement perdu de vue. Gouraut aboya du côté de la ferme de Grouage. — Oh ! c*est Violette, reprit-il. Voilà la troisième fois qu'il passe depuis ce matin? Qu'y a-t-il donc dans Tair? Assez, Gouraut!

Quelques instants après, on entendit le petit trot d*un cheval.

Violette, monté sur un de ces bidets dont se servent les fermiers aux environs de Paris, montra, sons un chapeau de forme ronde et à grands bords, sa fisure couleur de bois et fortement plîssée, laquelle paraissait encore plus sombre. Ses yeux gris, malicieux et brillants, dissimulaient la traîtrise de son caractère. Ses jambes sèches, habillées de guêtres en toile blanche montant jusqu'au genou, pendaient sans être appuyées sur des étriers, et semblaient maintenues par le poids de ses gros souliers ferrés. D portait lar-dessas sa veste de drap bleu une limousine à raies blanches et noires. Ses cheveux gris retombaient en boucles derrière sa tête. Ce costume, le cheval gns à petites jambes basses, la façon dont s'y tenait Violette, le ventre en avant, le haut du corps en arrière, la grosse main crevassée et couleur de terre qui soutenait une méchante bride rongée et déchiguetée, tout peignait en lui un paysan avare, ambitieux, qui veut posséder de la terre et qui l'achète à tout^prix. Sa bouche aux lèvres bleuâtres, fendue comme si quelque chirurgien l'eût ouverte avec un bistouri, les innombrables rides de son visage et de son front empêchaient le ieu de la physionomie dont les contours seulement parlaient. Ges lignes dures, arrêtées, paraissaient exprimer la menace, malgré l'air humble que se donnent presque tous les gens de la campagne, et sous lequel ils cachent leurs émotions et leurs calculs, comme les Orientaux et les sauvages enveloppent les leurs sous une imperturbable gravité. De simple paysan faisant des journées, devenu fermier de Grouage par un système de méchanceté croissante, il le continuait encore après avoir conquis une position oui surpassait ses premiers désirs. Il voulait le mal du prochain et le lui souhaitait ardemment. Quand il y pouvait contribuer, il y aidait avec amour. Violette était franchement envieux; mais, dans toutes ses malices, il restait dans les limites de la légatité, ni phis ni moins qu'une opposition parlementaire. 11 croyait que sa fortune dépendait de la ruine des autres, et tout ce qui se trouvait au-dessus oe hii était pour lui un ennemi envers lequel tous les moyens devaient être bons. Ce caractère est très-commun chez les paysans. Ça grande affaire du moment était d'obtenir de Malin une prorogation du bail de sa ferme, qui n'avait plus qfie six ans à courir. Jaloux de la fortune du régisseur, il le surveillait de près; les gens du pays lui faisaient la guerre sur ses liaisons avec les Michu; mais, dans l'espoir de faire continuer son bail pendant douze autres années, le ruse fermier épiait une ck^casion de rendre service au gouvernement ou à Malin gui se défiait de Michu. Violette, aidé par le garde particulier de Gondreville, par le garde-champêtre et par quelques faiseurs de fagots, tenait le commissaire de police d'Ards au courant des moindres actions de Michu. Ce fonctionnaire avait tenté, mais inutilement, de mettre Marianne, la servante de Michu, dans les intérêts du gouvernement; mais Violette et ses affidés savaient tout par Gaucher, le petit domestique sur la fidélité duquel Michu comptait, et qui le trahissait pour des vétilles, pour des gilets, des boucles, des oas de coton, des friandises. Ce garçon ne soupçonnait pas d'ailleurs l'importance de ses bavardages. Violette noircissait toutes les actions de Michu, il les rendait criminelles par les plus absurdes su|)positions â l'insu du régisseur, qui savait néinmoins le rôle ignoble joué chez lui par le fermier, et qui se plaisait à le mystifier.

— Vous avez donc bien des affaires à Bellache, que vous voilà encore! dit Michu.

— Encore! c'est un mot de reproche, monsieur Michu. Vous ne comptez pas siffler aux moineaux avec une pareille clarinette ! Je ne vous connaissais point celte carabine-là...

— Elle a poussé dans un de mes champs ùik il vient des carabines, répondit Michu. Tenez, voilà comme je les sème.

Le régisseur mit en joue une vipérine à trente pas de lui et la coupa net.

— Est-ce pour garder votre maître que vous avez cette arme de bandit? il vous en aura peut-être fait cadeau.

— U est venu de Paris exprès pour me l'apporter, répondit Michu.

— Le fait est qu'on jase bien, dans tout le pays, de son voyage; les uns le disent en disgrâce, et qu'il se retire des affaires, les autres qu'il veut voir clair ici ; au fait, pourquoi gu'il arrive sans dire gare, absolument comme le premier consul? saviez- vous qu'il venait?

•— Je ne suis pas assez bien avec lui pour être dans sa confidence.

— Vous ne l'avez donc pas encore vu?

— Je n'ai su son arrivée qu'à mon retour de ma ronde dans la forêt, répliqua Michu, qui rechargeait sa carabine.

— Il a envoyé chercher M. Grévin à Arcis, ils vont tribuner quelque chose.

Malin avait été tribun.

— Si vous allez du côté de Cinq-Cygne, dit le régisseur à Violette, prenez-moi, j'y vais.

Violette était trop peureux pour carder en croupe un homme de la force de Michu, il piqua des deux, te Judas mit sa carabine sur l'épaule et s'élança dans l'avenue.

— A qui donc Michu en veut-il? dit Marthe à sa mère.

— Depuis qu'il a su l'arrivée de M. Malin, il.est devenu bien sombre, répondit-elle. Mais il fait humide, rentrons.

Quand les deux femmes furent assises sous le manteau de la cheminée, elles entendirent Courant.

— Voilà mon mari! s'écria Marthe.

En effet, Michu montait l'escalier; sa femme inquiète le r^oignit dans leur chambre.

— Vois s'il n'y a personne, dit-il à Marthe d'une voix émue.

— Personne, répondit-elle, Marianne est aux champs avec la vache, et Gaucher...

— Où est Gaucher? reprit-il.

— Je ne sais pas.

^ Je me défie de ce petit drôle; monte au grenier, fouiUe le grenier, et cherche-le dans les moindres coins de ce pavillon.

Marthe sortit et alla; quand elle revint, elle trouva Michu, les genoux en terre, et priant.

— Qu'as- tu donc? dit-elle effrayée.

Le régisseur prit sa femme par la taille, l'attira sur lui, la baisa au front et lui répondit d'une voix émue : — - Si nous ne nous revoyons plus, sache, ma pauvre femme, gue je t'aimais bien. Suis de point en point les instructions qui sont écrites dans une lettre enterrée au pied du mélèze de ce massif, dit-il après une pause en lui désignant un arbre, elle est dans un rouleau de fer-blanc. N'y touche qu'après ma mort. Enfin, quoi qu'il m'arrive, pense, malgré l'injustice des hommes, que mon bras a servi la justice de Dieu.

Marthe, qui pâlit par degrés, devint blanche comme son linge, elle regarda son mari d'un œil fixe et agrandi par l'effroi, elle voulut par^ 1er, eUe se trouva le gosier sec. Michu s'évada comme une ombre; il avait attaché au pied de son lit Courant, qui se mit à hurier c«imme hurlent les chiens au désespoir.

La colère de Michu contre M. Marion avait eu de sérieux motifs, mais die s'était reportée sur un homme beaucoup plus criminel à ses yeux, sur Malin, dont les secrets s'étaient dévoilés aux yeux du régisseur, plus en position que personne d'apprécier la conduite du couseiller d'Etat. Le beau-père de Michu avait eu, politiquement pariant, la confiance de Malin, nommé représentant de l'Aube à la Convention par les soins de Grévin.

Peut-être n'est-il pas inutile de raconter les circonstances qui mirent les Simeuse et les Cinq-Cygne en présence avec Malin, et qui pesèrent sur la destinée des deux jumeaux et de mademoiselle de Cinq-Cygne, mais plus encore sur celle de Marthe et de Michu. A Troyes, l'hôtel de Cinq-Cygne faisait face à celui de Simeuse. Quand la populace, déchaînée par des mains aussi savantes que prudentes, eut pillé i'hôtel de Simeuse, découvert le marquis et la marquise accuses de correspondre avec les ennemis, et les eut livrés à des gardes nationaux qui les menèrent en prison, la foule conséquente cria : ~ Aux Cinq-Cygne ! Elle ne concevait pas que les Cinq-Cygne fussent innocents du crime des Simeuse. Le digne et courageux marquis de Simeuse, pour sauver ses deux fils, âgés de dix-huit ans, guc leur courage pouvait compromettre, les avait confiés, quelques instants avant l'orage, à leur tante, la comtesse de Cinq -Cygne. Deux domestiques attachés à la maison de Simeuse tenaient les jeunes gens renfermés. Le vieillard, qui ne voulait pas voir finir sou nom , avait recommandé de tout cacher à ses fils , en cas de maiheurs extrêmes. Laurence, alors âgée de douze ans, était également aimée par les deux frères, et les aimait également aussi. Comme beaucoup de jumeaux, les deux Simeuse se ressemblaient tant, que

8 endant longtemps leur mère leur donna des vêtements de couleurs ifférentes pour ne pas se tromper. Le premier venu, l'alné, s'appelait Paul-Marie, l'autre Marie-Paul. Laurence de Cinq-Cygne, à qui l'on avait confié le secret de la situation, joua très-bien son rôle de femme ; elle supplia ses cousins, les amadoua, les garda jusqu'au moment où la populace entoura l'hôtel de Cinq-Cygne. Les deux frères comprirent alors le danger au même moment, et se le dirent par un même regard. Leur résolution fut aussitôt prise, ils armèrent leurs deux domestiques, ceux de la comtesse de Cmq-Cygne, barricadèrent la porte, se mirent aux fenêtres, après en avoir fermé les persiennes, avec cinq domestiques et l'abbé ae Hauteserre, un parent des Cinq- Cygne. Les huit courageux champions firent un feu terrible sur cette masse. Chaque coup tuait ou blessait un assaillant. Laurence, au lieu de se désoler, chargeait les fusils avec un sang-froid extraoïxliiiaire, passait des balles et de la poudre à ceux qui en manquaient. La comtesse de Cinq-Cygne était tombée sur ses genoux. — k Que faites-

UNE TÉNÉBREUSE AFFAIRE

▼Otts, ma mère? lai dit Laorence. — Je prie, répondit-elle, et pour eux et pour vous! » Mot sublime, que dit aussi la mère du prince de ta Paix en Espagne, dans une circonstance semblable. En un instant onze personnes furent tuées et mêlées à terre aux blessés. Ces sortes d*évéuements refroidissent ou exaltent la populace, elle sMrrite à son ceavre ou la' discontinue. Les plus avances, épouvantés, reculèrent; mais la masse entière, qui venait tuer, voler, assassiner, en voyant les morts, se mit à crier : — • A l'assassinat ! au meurtre ! Les gens prudents allèrent cbercher le re])résentant du peuple. Les deux frères, alors instruits des funestes événements de la journée, soupçonnèrent le conventionnel de vouloir la ruine de leur maison, et leur aouptçon (ùt bientôt une conviction. Animés par la vengeance, ils se

Sostèrent sous la porte cochère et armèrent leurs fusils pour tuer [alin au moment où il se présenterait. La comtesse avait perdu la têle, elle voyait sa maison en cendres et sa fille assassinée, elle blâmait ses parents de Théroïque défense qui occupa la France pendant kuit jours. Laurence entr*ouvrit la porte à la sommation faite par Malin; en la voyant, le représen!ant se fia sur son caractère redouté, sur la faiblesse de cet enfant, et il entra. — « Gomment, monsieur, rëpondit-elte au premier mot qu*il dit en demandant raison de cette résistance, vous voulez donner la liberté à la France, et vous ne protégez pas les gens chez eux ! On veut démolir notre hôtel, nous assassiner, et nous n^aurions pas le droit de repousser la force par la force! » Malin resta doué sur ses pieds. — « Vous, le petit-fils d'un maçon employé par le grand marquis aux constructions de son château, hii dit Marie*Paul» vous venez de laisser traîner notre père en prison, en accueillant une calomnie! — 11 sera mis en liberté, dit Malin, qui se crut perdu en voyant chaque jeune homme remuer convulsivement son ftisil. — ' Vous devez la vie à cette promesse, dit solennellement Marie-Paul. Mais si elle n*est pas exécutée ce soir, nous saurons vous retrouver! — Quant à cette population qui hurle, dit Laurence, si vous ne la renvovez pas, le premier cotip sera pour vous. Maintenant, monsieur Malin, sortez ! » Le conventionnel sortit et harangua la multitude, en parlant des droits sacrés du foyer, de ïhabeai corpui et du domicile anglais. Il dit que la loi et le peuple étaient souverains, que la loi était le peuple, que le peuple ne devait agir que par la loi, et que force resterait à la loi. La loi de la nécessité le rendit éloquent, il dissipa le rassemblement. Mais il n'oublia jamais, ni l'expression du mépris des deux frères, ni le : Sortez ! de mademoiselle ae Ginq-Cygne. Aussi, quand il fut question de vendre nationalement les biens du comte de Ginq-Gyçne. frère de Laurence, le partage fîit-il strictement fait. Les agents au district ne laissèrent k Laurence aue le châtean, le parc, les jardins et la ferme dite de Ginq-Gynie. D'après les instructions de Malin, Laurence n'avait droit qu'à sa légitime, la nation étant au lien et place de l'émigré, surtout quand il portait les armes contre la République. Le soir de cette furieuse tempête, Laurence supplia tellement ses deux cousins de partir, en craignant pour eux quelque trahison et les embûches du représentant, qu'ils montèrent à cheval et gagnèrent les avant^postes de l'armée prussienne. Au moment où les deux frères atteignirent la forêt de Goudreville, lliôtel de Ginq-Gy^ne fut cerné; le représentant venait, lui-même et en force, arrêter les héritiers de la maison de Simeuse. Il n'osa pas s'emparer de la comtesse de Ginq-Gygne alors au lit et en proie à une horrible fièvre nerveuse, ni de Laurence, une enliint de douze ans. Les domestiques, craignant la sévérité de la République, avaient disparu. Le lendemain malin, la nouvelle de la résistance des deux frères et de leur fuite en Prusse, disait-on, se répandit dans les environs; il se fit un rassemblement de trois mille personnes devant l'hôtel de Cinq-Cygne, qui fut démoli avec une inexplicable rapidité. Madame de Cmq-Cygtie, transportée à Thôtel de Simeuse, v mourut dans un redoublement de fièvre. Michu n'avait paru sur la scène politique qu'après ces événements, car le marquis et la marquise restèrent environ cinq mois en prison. Pendant ce temps, le représentant de l'Aube eut une mission. Mais quand M. Marion vendit Gondreville à Malin, ouand tout le pays eut oublié les effets de l'effervescence populaire, Michu comprit alors Malin tout entier, Michu crut le comprendre, du moins; car Malin est, comme Fottcbé, l'un de ces personnages qui ont tant de faces et tant de profondeur sous chaque face, qu'ils sont impénétrables au moment où ils jouent et qu'ils ne peuvent être expliqués que longtemps après la partie.

Dans les circonstances majeures de sa vie. Malin ne manquait jamais de consulter son fidèle ami Grcvin, le notaire d'Arcis, dont le jugement sur les choses et sur les hommes éuit, à distance, net, clair et précis. Cette habitude est la sagesse, et fait la force des hommes secondaires. Or, en novembre 4805, les conjonctures furent al graves pour le conseiller d'Etat, qu'une lettre cAi compromis les deux amis. Malin, qui devait être nommé sénateur, craignit de s'expliquer dans Paris; il quitta son hôtel et vint à Gondreville, en donnant au premier consul une seule des raisons qui lui faisaient désirer d'y être, et qui lui donnait un air de zèle aux yeux de Bonaparte, tandis qu'au iieu de s'agir de TEtai, il ne s'agissait que de lui-même. Or, pendant que Michu guettait et suivait dans le parc, !\ In manière des sauvages, un moment propice à sa vengeance, le politique Malin,

habitué à pressurer les événements pour son compte, emmenait son ami vers ime petite prairie du jardin anglais, endroit désert et favorable À une conférence mystérieuse. Ainsi, en s'y tenant au milieu et parlant à voix basse, les deux amis étaient à une trop grande distance pour être entendus, si quelqu'un se cachait pour les écouter, et pouvaient changer de conversation s'il venait des indiscrets.

— Pourquoi n'être pas resté dans une chambre au château, dit Grévin.

— N'as-tupas vu lesdeux hommes que m'envoie le préfet de police? Quoique Fouché ait été, dans l'aflaire de la conspiration de Piche-

Sru, Georges, Moreau et Polignac, i'àme du cabinet consulaire, il ne irigeait pas le ministère de la police, et se trouvait alors simplement conseiller d'Etat comme Malin.

— Ces deux hommes sont les deux bras do Fouché. L'un, ce jeune muscadin dont la figure ressemble à une carafe de limonade, qui a du vinaigre sur les lèvres et du verjus dans les yeux, a mis fin à l'insurrection de rOuest en l'an VU, dans l'espace de quinze jours. L'autre est un enfant de Lenoir, il est le seul qui ait les grandes tra* dilions de la police. J'avais demandé un agent sans conséquence, appuyé d'un personnase officiel, et l'on m'envoie ces deux compèreslà. Ah ! Grévin, Fouché veut sans doute lire dans mon jeu. Voilà pourquoi j'ai laissé ces messieurs dînant au château; qu'ils exaini« nent tout, ils n'y trouveront ni Louis XVIII, ni le moindre indice.

— Ah çà, mais, dit Grévin, auel jeu joues-tu donc?

— Eh ! mon ami, un jeu double est bien dangereux ; mais par rap« port à Fouché, il est triple, et il a peut-être flairé que je suis dans les secrets de la maison de Bourbon.

-Toil

— Moi ! reprit Malin.

■— Tu ne te souviens donc pas de Favras? Ce mot fit impression sur le conseiller.

— Et depuis quand? demanda Grévin après une pause,

— Depuis le consulat à vie.

— Mais, pas de preuves?

— Pas ça ! dit Malin en faisant claquer l'ongle de son pouce sous une de ses palettes.

En peu de mots, Malin dessina nettement la position critique où Bonaparte mettait l'Angleterre menacée de mort plar le camp de Boulogne, en expliquant à Grévin la portée inconnue à la France et à l'Europe, mais que Pitt soupçonnait, de ce projet de descente ; puis hi position critique où l'Angleterre allait mettre Bonaparte. Une coalition imposante, la Prusse, l'Autriche et la Russie soldées par l'or anglais, devait armer sept cent mille hommes. En même temps une conspiration formidable étendait à l'intérieur son réseau et réunissait les montagnards, les chouans, les royalistes et leurs princes.

— Tant que Louis XVIII a vu trois consuls, il a cru que l'anarchie continuait et qu'à la faveur d'un mouvement quelconque il prendrait sa revanche du 15 vendémiaire et du 18 fruetidor, dit Malin ; mais le consulat à vie a démasqué les desseins de Bonaparte, il sera bientôt empereur. Cet ancien sous-lieutenant veut créer une dynastie ! or, cette fols, on en veut à sa vie, et le coup est monté plus habilement encore que celui de la rue Saint-Nicaise. Pichegru, Georges, Moreau, le duc d'Ënghien, Polignac et Rivière, les deux amis du comte d'Artois, en sont.

— Quel amalgame! s'écria Grévin.

— La France est envahie sourdement, on vent donner un assaut général, on y emploie le vert et le sec ! Cent hommes d'exécution, commandés par Georges, doivent attaquer la garde consulaire et le consul corps à corps.

— Eh bien ! dénonce-les.

— Voilà deux mois que le consul, son ministre de la police, le préfet et Fouché tiennent une partie des fils de cette trame immense ; mais ils n'en connaissent pas toute l'étendue, et, dans le moment actuel, ils laissent libres presque tous les conjurés pour savoir tout.

— Quant au droit, dit le notaire, les Bourbons ont bien plus le droit de concevoir, de conduire, d'exécuter une entreprise contre Bonaparte, que Bonaparte n'en avait de conspirer au 18 brumaire contre la République, de laquelle il était Tenfant ; il assassinait sa mère, et ceux-ci veulent rentrer dans leur maison. Je conçois qu'en voyant fermer la liste des émigrés, multiplier les radiations, rétablir le culte catholique, et accumuler des arrêiés contre-révolutionnaires, les princes aient compris que leur retour se faisait difficile, pour ne pas dire impossible. Bonaparte devient le seul obstacle à leur rentrée, et ils veulent enlever l'obstacle, rien de plus simple. Les conspirateurs vaincus seront des brigands; victorieux, ils seront des héros, et ta perplexité me semble alors assez naturelle.

— Il s'adt, dit Malin, de faire jeter aux Bourbons, par Bonaparte, la tête du duc d'Ënghien, comme la Convention a jeté aux rois la têle de Louis XV!, afin de le tremper aussi avant que nous dans le cours de la Révolution ; ou de renverser l'idole actuelle du peuple français et son futur empereur, pour asseoir le vrai trône sur ses débris. Je suis à la merci d'un événement, d'un heureux coup de pislolcl, d'une m^cliinc de la rue Saint-Nicaise qui réussirait. On ne m'a pas tout

DNE TÉNÉBREUSE AFFAIRE.

dit. On m'a propose de rallier le conseil diktat au momeDI critique, de diriger l'action légule de la reslauralion des Bourbons.

— Aiientfs, répondit le notatre.

— Impossitile ! Je n'ai pins que le momefll achiel ponr prendre une dëchion.

— El poorquoi?

— lesdeu:^ Simeuse conspirent; ils soni dans le pays ^ je dois, fln tes ftiire simTc, les laisser se compromeTtre ei m'en faire dt'bairasser, ou Ips proipgcr sonrdenient. J'avaîs demandé des snl)allernes, €t Ton m'envoie des Ijtit de choix qni ont passé par Troyes ponr atoir i eoT i:i frendannerie.

— fiondi-eviBe e^i le rien» et la conspiration le Tu aurai, dit Grévin. Si FoKché, ni Tafteyrand, les deux partenaires, n'en sont : joue franc jwi avec eut. nomment! tous ccn\ qui ont coupé le c6u à Louis XV! sont dans te gonvernemenl, la France est pleme d'acquéreurs de brens naiionant, et lu Tondrais ramener renx qili rc rcdetnandcrontGondreville? S'ils ne soni pas imbéciles, les Bon rbons devront passer l'épor^e sur (ont ce que nous aTOus Tail.. \ vert i s Bonaparte.

— Va homme de mon ranj ne dénonte Ipas, dit Malin ïWemenl.

— De Ion nng? s'étrta <!i-éTni en soariani.

— On m'offre les seeai):(.

— Je comprends ton éblouissemetll, et tl'esi i moi d'y voir clair dans ces ténèbres politiques, d'y flairer la porie de sotlie. Or, il est fmrossihle de prévoir les événeitiehis qnl peuvent ramener les Bourbons, qnand un général Bonaparte a quatrc-viflRls vaisseauï et quatre cent mille hommes. Ce qu'il y a de phls dimcilC, dans la politique e^pertante, c'est de savoir quand un pouvoir qui penriic tombera; mais, mon vieux, celui de Bonaparte est dans sa perimle ascendnnie. Kc serait-ce pas Fouché qui l'a fait sonder pour connaître le fond de la pensée el se débarrasser de loi?

— Non, je snis sûr de l'ambassadeur. D'ailleurs Fouché ne m'enverrait pas deui singes pareils, que je connais trop pour ne pas concevoir des soupçons.

— Ils me font peur, dit Grévin. Si Fouché ne se défie pas de toi, de veut pas t'éprouver, pourquoi te les a-l-il envoyés? Fouché ne joue pas un lour pareil sans une raison quelconque...

— Ceci me décrdc, s'écria Malin, je ne serai jamais tranquille avec ces deux Siraeuse ; peut-être Fouché, qui connaît ma position, ne teul-îl pas les manquer, et arriver par eui jusqu'aux Condé.

— Eu ! mon vieux, ce n'est pas sous Bonaparte qu'on inquiétera le possesseur de Gondrc ville.

En levant tes yeux, Halln aperçut dans le feuillage d'un gro^ tilleul toulTu le canon d'un fusil.

■ ■;- Je rte m'étais pas trorajié, j'avais entendu le bruit sec d'un fusil qu'on arme, dit-il â Grévin après s'être mis derrière un gros (ronc d'arbre où le suivit le notaire inquiet du brusque mouvement de son ami.

— IVest Miclm, dit Grévin, je vols sa barbe rousse.

— N'ayons pas l'air d'avoir peur, reprit Malin, qui s'en alla lentement en disant i plusieurs reprises : Que veut cet homme aux acquéreurs de cette terre ? Ce n'est certes pas toi qu'il visait; S'il nous a entendus, je dois le recommander au nrtine! tfous aurions mieux fait d'aller en plaine. Qui diable ^t pensé à se délier des airs!

— On apprend toujours ! dit le notaire; mais il était bien loin et nous causions de bouche à oreille.

— Je vais en dire deux mots à Coredtin, répondit Marm. Quelques instants après, Hicbu renira chez lui pâte, et le visage

contracté.

— Qu'as-tn? lui dit sa femme épouvantée.

— Bien, répondit-Il en voyant Violette, dtmt la présence fut pour lui un coup de foudre,

MIchu prit une chaise, se mil devant le feu tranquillcmeift, et ; jcia une lettre en ta tirant d'un de ces tubes en fer-blanc que l'on donne aux soldats potir serrer leurs papiers. Cette action, nui permit i Harihe de respirer comme une personne déchargée d'un poids énorme, intti|;ua beaucoup YioTCtie. Le régisseur posa sa carabine sur (e manicnu de ta cliemificc avec un admirable sang-fioid. Marianne et la mère de Marthe lilaîent â la lueur d'une lampe.

— Allons. François, ditlepère, couchons-nous. Venx-lu tecoucher? h prit brutalement son fils par le milieu du corps et l'emporta. —

Descends à la cave, lui dit-il à l'oreille quand il fui dans l'escalier, remplis deux bouteilles de vin de Màcon après en avoir vidé le tiers, avec de cette eau-de-vie de Cognac qui eslsur la ijlaaehe à bouteilles; puis, niéle dans une bouteille de vin blanc moitié d'eau-dc-vie. Fais ocIa bien adroitement, et mets les trois bouleilles sur le tonneau vide qui est à l'entrée de la cave. Quand j'ouvrirai la fenêtre, sors de la cave, selle mon cheval, monte dessus, et va m'atleodre au Poteauilcs-Gucux. — Le petit drôle ne vcuC jamais se coucher, dit le régisseur en rentrant, il veut faire comme les grandes personnes, tout voir, tout entendre, tout savoir. Vous me gAtez mon monda, père Tiotctie.

— Bon Dieu 1 bon Dieu! s'écria Violette, qui vous a délié ta lanfue? vous n'en .ivez jamais lanl dll.

— Croyei-vouB que je me laisse espionner «an' m'en apcrccvolv?

Vous n'êtes pas du bon c6të, mon père Violette. Si, ati lieu de servir ceux qui m'en veulent, vous étiez pour moi, je fcrais mieux pour vous que de vous rcuouvder votre bail...

— Quoi cncoreV dit le paysan avide en ouvrant de grands ytv\.

— Je vous vendrais mon bien à bon marché.

— Il n'y a point de bon niaiché quand ftiut payer, dit sentencieusement Violet le.

— Je veux quitter ïe pays, el je vous donnerai ma ferme du Mousseau, les bâlimcuu, les semailles, les bestiaux, itour cimiftante mille francs.

— Vrai!

— Dame, faut voir.

— Causons de ça... Hais je veux des arrhes.

— J'ai rien.

— Une parole.

— Encore !

— Dites-moi qui vient de vous envoyer ici.

— Je suis revenu d'où j'aMs tantAt, et j'ai voulu vous dire un ictit bonse-'-

— De lel imbécile me prends-tu? Tu mens, ti

Im'a dit : Violette, nousavniis est pas, attends-le... J'ai com-

s encore au chitteau ?

avait du monde dans le sulon.

es faits! Ma femme, va chcrilleur vin de Roussillon, le vin as des enfants. Tu en irouveà l'entrée, et une bouteille de

tuvons 1

arreauK de votre donnerez quinze regarda lixemcu.

cr un jacobin fini 1 crois qn'U ne te

besoin d pris mi'i

cher le ^ de l'ex-r ras deux blanc.

-Ça -Voi chambre

qui a eu pincera | très, et.

Buvons.

Violette, troub qualité, la terreu l'eau-de-vie y fut pour èire rentré trois femmes bou

Ça vous »a-t-il verre.

- Mais oui

— Tu seras chez loi, ♦Jelft coquin f j.

Après une demi-heure dé aîieussîons ftrtttiiées sur WjiOlpfP de l'entrée en jouissance, sur les miltr iiiïlniillericS nue se fhrff ICs ff.ljfsuns en concluant un marché, àd milieu' des asitèriions, tfcs terres do vin vidés, des paroles pleines dtfpnirtffifiSe*. 9éi (lfri6Jiati(ms;it(i§: — Pas vrai? — bien vrai?— mS me parole! — ctirnrrtC je le dis! le cou coupé si... — ^e ce verre de vin me soit du poison

lur semer du blé.

ans faire attention à la chaud dans le ventre, donné bien des choses place son trésor. Les

emplissant encore son

que

que je dis n'est pas la p&Ve rarlé.., Violette lomfiif la Icle s . . hic, non pas gris, mais ivre mort; et, dés qu'il lui avait vu les viux troublés, Hichu s'était empressé d'ouvrir In fenêtre.

— Où est ce drble de Gaucher ? demanda-t-il à sa femme.

— Il est couché.

— Toi, Marianne, dît le réfiïseur à sa fidèle servante, va te illettré en travers de sa porte, et veillc-le. Vous, ma mère, dit-il, re-tcx en bas, gardez-moi cet espion-là, soyez aux aguets, et n'iuivrc/ iju'à la voix de François. Il s'agit de vie et de mort '. ajouia-t-il d'une voix profonde. Pour toutes les créatures qui sont sous mon toit, je ne l'ai pas quitté de celle nuit, et, la tête sur le billot, vous soiillendrez cela. — Allons, dit-il ù sa femme, allons, la mère, mets tes souliers, pieuds ta coiffe, et détalons 1 Pas de question;, je t'accompagne. -

Depuis trois quarts d'heure, cet homme avait dans le geste et dan» le regard ime autorité dcsfiotiqne, irrésistible, pirisée à In source commune et inconnue où puisent leurs pouvoirs exlraordhinires et les grands généraux sur le champ de bataille où ils enflamment les masses, et les grands orateurs qui entraînent les assemblées, et, disonsrle aussi, les grands criminels dans leurs coups audacieux! Il semble alors qu'il s'exhale de la tête et que la parole porte une in- Duence invincible, que le geste injecte le vouloir de l'hommç chez autrui. Les trois femmes se savaient au milieu d une horrible crise : sans en être averties, elles la pressentaient h la rapidité des actes de cet bomme dont le visage étîucelalt, dont le îtoai était parlant, dont les yeux brillaieni alors comme des étoiles ; elles lui avaient vu de la sueur k la racine des dwvcux, plus d'ime fois sa parole avait vibré d'impatience et de rage. Aussi Marihc nbéit-efle passivement. A.rmé jusqu'aux dmis, le fusil "' ' "'"' j— >,---

r Téiiaule, Mictui sauta dans l'ave-

UNP, ténébreuse AFFAIftR.

mil!, suivi de sa Cepimc, el ils aUeignirciit proiiiplemeDl le carrtruur ùii François s'élait cachû daas des broussailles.

— Le petit a de la compréheiistoo, dit Hichu eD le voyaiil.

Ce fut &a première parole. Sa Temme et lui avaient couru jusquelà sans pouvoir proDoncer ua oiot.

— Retourne au pavillon, cache-toi dans l'arbre le plus touITu, observe la campagne, le parc, diMI à son fds. Nous sommes tous couchés, nous n'ouvrons à persoaae. Ta graad'mère veille, et ne remuera qu'en t' entendant parler ! Retiens mes motadrcs paroles. 1! s'agit de la vie de ton père et de celle de ta mère . Que la justice ne saclie jamais que nous avons découché. Après ces phrases dites à l'oreille de son Dis, qui fila, comme une anguille dans la vase, à travers les bois. Hichu dit à SB femme: — A cheval! et prie IHcud'élre pour nous. Tiens-toi bien ! La béte peut en crever.

11 devait £(re quelque pcraonnige otliciel... — n

A peine ces mots furent-ils dits que le clieval, dans le Tenlre duquel Michn donna deux coups de pied, et qu'il pressa de ses genoux Eiiifisants, partit avec la célérité d'un cheval de course ; l'Bnimal semla comprendre son maître: en un quart d'heure la forêt (iil traversée. Michu, sans avoir dévié de la roule la plus courte, se trouva sur m point de la lisière d'où les dmcs du château de Ginq-Cype appauaissïienl éclairées par la lune. 11 lia son cheval à un arbre et gagna lestement le monticule d'où l'on dominait la vallée de Cinq-Cygne.

Le château que Marthe et Nicliu regardèrent ensemble pendant un moment fait un effet charmant dans le paysage. Quoiqull n'ait aucune importance comme étendue ni comme architecture, il ne manque point d'un certain mérite archéologique. Ce vieil édifice du quinzième siècle, assis sur une érainence environnée de douves profondes, larges et encore pleines d'eau, est bâti en cailloux et en mortier, mais les murs ont sept pieds de largeur. Sa simplicité rappelle admirablement la vie rude et gucrrii'ro aux temps féodaux. Ce château, vraiment naïf, consiste dans deux grosses louis rougeâtres, sc-

|iarées par un Ion); corps de li^is perce de véritables croisées en pierre, dont les croix grossièrement sculptées ressemblent à des sarmeuis de vigne. L'escalier est en dehors, au milieu, et placé dans une tour peutagone à petite porte en ogive. Le rez-de-chaussée, intérieurement modernisé sous Louis XIV, ainsi que le premier étage, est surmonté de toits immenses, perces de croisées à tympans sculptés. Devant le château se trouve une immense pelouse dont les arbres avaient été récemment abattus. De chaque cAté du pont d'entrée sont deux bicoques ou habitent les jardiniers, et séparées par une grille maigre, sans caractère, évidemment moderne. A droite et à gauche de la pelouse, divisée en deux parties par une chaussée pavée, s'étendent les écuries, les éiables, les granges, le bdcher, la boulangerie, les poulaillers, les communs, pratiqua sans doute dans les restes de deux ailes semblables au château actuel. Autrefois ce castel devait £tre carré, fortifié aux quatre ailles, défendu par une énorme tour â porche cintré, au bas de laquelle était, à la place de la ^ille, un ponl-levis. Les deux grosses tours dont les toits eu poivrière n'avaient pas été rasés, le clocheton de la tour du milieu,' donnaient de la physionomie au village. L'église, vieille aussi, montrait, à quelques pas, son clocher pointu, qui s'harmooiait aux masses de ce casiel. I^ lune faisait resplendir toutes les cimes et les eènes autour desquels se jouait et peiiUait la lumière. Hichu regarda cette habitation seigneuriale de façon à renverser les idées de sa femme, car son visage plus calme offrait une expression d'espérance et une sorte d'orgueil. Ses yeux embrassèrent llioriion avec une certaine défiance; il écouta la campagne, il devait être alors neuf heures, la lune jetait sa lueur sur la marge de la forêt, et le monticule était surtout fortement éclairé. Cette position parut dangereuse au garde général, il descendit en paraissant craindre d'être vu. Cependant aucun bruit suspect ne troublait la paix de celle belle vallée encciutc de ce c6lé par la forêt de Nodesme. Marthe, épuisée, tremblante, s'attendait à un dénoûment <[uelconque après une pareille course. A quoi devait-elle servir? à une bonne action ou a un crime? En ce momeut, Michu s'approcha de l'oreille de sa femme.

— Tu vas aller chez la comtesse de Saint-Cygne, tu demanderas à lui parler ; quand tu la verras, tu la prieras de venir à l'écart. Si personne ne peut vous écouter, tu lui diras : Mademoiselle, la vie de vos deux cousms est en danger, et celui qui vous expliquera le pourqum, le comment, vous attend. Si elle a peur, ù elle se défie, ajoute : Ils sont de la conspiration contre le premier consul, et la conspiration est découverte. Ne te nomme pas, on se défie trop de nous.

Marthe Hichu leva la lete vers son mari, et lui dit ; — Tu les sers donc?

~ Eh bien! après? dit-il en fronçant les sourcils et croyant à un reproche.

-;- Tu ne me comprends pas! s'écria Blarthe en prenant la larpe main de Michu, aux genoux duquel elle tomba en baisant cette main qui rut tout à coup couverte de larmes.

— Cours, tu pleureras après, dit-il en l'embrassant avec une force brusque.

Quand il n'entendit nlus le ps de sa femme, cet homme de fer eut des larmes aux yeux. Il s'était défié de Marthe à cause des opinions du père, il lui avait caché les secrets de sa vie ; mais la beauté du caractère simple de sa femme lui avait apparu soudain, comme la grandeur du sien venait d'éclater pour elle. Hardie passait de la profonde humiliation que cause la dégradation d'un homme dont on porte le nom, au ravissement que donne sa gloire ; elle y passai! sans transition, n'y avait-il pas de quoi défaillir ? en proie aux plus vives inquiétudes, elle avait, comme elle le lui dit plus lard, marché dans le sang depuis le pavillon jusqu'à Cinq-Cygne, et s'était en un moment sentie enlevée au ciel parmi les anges. Lui qui ne se sentait pas apprécié, qui prenait l'attitude chagrine et mélancolique de sa femme pour un manque d'affection, qui la laissait à elle-même en vivant au dehors, en rejetant toute sa tendresse sur son fils, avait compris en un moment tout ce que signifiaient les bimes de cette femme , elle maudissait le rôle que sa beauté, que la vdontë paternelle l'avaient forcée à jouer. Le bonheur avait brillé de sa plus belle flamme pour eux, an milieu de l'orage, comme un éclair. Et ce devait* être un éclair ! Chacun d'eux pensait à dix ans de mésintelligence et s'en accusait tout seul. Hichu resta debout, immobile, le coude sur sa carabine et le menton sur son coude, perdu dans une profonde rêverie. Un semblable moment fait accepter toutes lesdouleurs du passé le plus douloureux.

Agitée de mille pensées semblables à celles de son mari, Marthe eut alors le cœur oppressé par le danger des Simeuse, car elle comprit tout, même les ligures des deux Parisiens, mais elle ne pouvait s'expliquer la carabine. Elle s'élança comme une biche et atteignit le chemin du château, elle fut surprise d'entendre derrière elle les pas d'un homme, elle jeta un cri, la large main de Michu lui ferma la bouche.

— Du haut de la butte, j'ai vu reluire au loin l'araent des chnpeaux bordésl Entre par une brèche de la douve qui est entre la tour de mademoiselle et les écuries; les chiens n'aboieront pas après toi. Passe dans le jardin, appelle la jeune comtesse par la feuéire.

UNE TÉNÉBREUSE AFFAIItE.

Tais seller sod cheval, dis-tui de le conduire par la douve, j'y Berai, après avoir étudié le plan des Parisieos et trouvé les moyens de leur échapper.

Le nom frauc, commun aux Cinq-Cygne et aux CliarRCbœuf, est Dulneir. Ciuq-Cygae deviui le nom de la branche cadette aes Chargebœuf après la déreose d'un castel Taite, en l'absence de leur père, par cinq (illes de celte maison, toutes remarquablement blanches, et de qui personne n'eflt allendu pareille conduite. Un des premiers comtes de Champagne voulut, par ce joli nom, perpétuer ce souvenir aussi longtemps que vivrait celte Tamille. Depuis ce fait d'armes âiigulier, les lilles de celte faïuille fureal fières, mais elles ne furent peut-être pas toujours blanches. La dernière, Laurence, était, conirairemeni à la loi salique, hérilière du nom, des armes et des lief». Le roi de France avait approuvé la charte du comte de Champagne, en vertu de laôuelle, dans cette famille, le V entre a noblissait et succédait. Laurence était donc comtesse de Cinq* Cygne, sod mari devait prendre et son nom et son blason, où se lisait pour devise la sublime réponse faite par l'aînée des cinq soeurs i la sommation de rendre le chiteau i Jfourir n chanlanlf Digne de ces belles héroïnes, Laurence possédait une blancheur qui semblait être une ga|;eure du hasard.

Les moindres linéaments de ses veines bleues

épiderme. Sa chevelure, du plus joli blond, seyait merveilleusement à ses yeux du bleu le plus foncé. Tont chei elle appartenait au genre mignon. Dans son corps fréle, malgré sa taille déliée, en dépit de son teint de lait, vivait une âme trempée comme celle d'uD homme du plus beau caractère, mais que personne, pas même un observateur, n'aurait devinée i l'aspeci d'une physionomie douce el d'une figure busquée, dont le proSI offrait une vague ressemblance avec une léte de brebis. Celte eices-

: douceur, raisù jusqu'à la stupidité de

, , ^uoioue noble, paraissait aller ju'à la stu

La populaco ealourc l'IiAtd d'un montoD qui rêve! Ji disait-elle quelquefois en souriant.

Laurence, qui parlait ])cu, semblait, non pas songeuse, mais engourdie. Surgjssait-il une circonstance sérieuse, la Judith cachée se révélait aussitôt et devenait sublime, et les circonstances ne lui avaient malheureusement pas manqué. À treize ans. Laurence, après les événements que vous savez, se vit orpheline, devant la place où la veille s'élevait à Troyes uoe des maisons les plus curieuses de l'architecture du seizième siècle, l'hôtel de Cinq-Cygne. M. d'Hauleserre, un de ses parents, devenu son tuteur, emmena sur-le-champ l'héritière à la campagne. Ce brave ge'ntilhomme de province, effrayé de la mort de l'abbé de Hauteserre, son frère, atteint d'une balle sur la place, au moment où il se sauvait en paysan, n'était pas en position de pouvoir défendre les intérêts de sa pupile : il avait deux fils à l'armée des princes, et tous les jours, au moindre bruit, il croyait que les municipaux d'Arcis venaient l'arrêter. Fière d'avoir soutenu un siège et de posséder la blancheur historique de ses ancêtres, Laurence mé-

prisait cette sage lichelé du vieillard courbé sons le vent de la lenh pèle, elle ne songeait qu'il s'illustrer. Aussi mit-elle audacieu sèment, dans son pauvre salon de Cinq-Cygne, le portrait de Charlotte Corday, couronné de petites branches de chêne tressées. Elle correspondait par un exprès avec les jumeaux, au mépris de la loi qui l'eût punie de mort. Le messager, qui risquait aussi sa vie, rapportait les réponses. Laurence ne vécut, depuis les catastrophes de Troyes, que Sour le triomphe de la cause royale. Après avoir sainement jugé [. et madame d'Hauleserre, et reconnu chez eux une honnête nature, mais sans énergie, elle les mit en dehors des lois de sa sphère. Laurence avait trop d'esprit et de véritable indulgence pour leur en vouloir de leur caractère; bonne, aimable, affectueuse avec eux, elle ne leur livra pas un seul de ses secrets. Rien ne forme l'àme comme une dissimulation constante au sein de la famille. A sa majorité, Laurence laissa gérer ses affaires au bunliorame d'Hauleserre, comme par le passé. Que sa jument favorite fût bien S usée, que sa servante therine fût mise i son goOt, et sob petit domestique Gotha rd vêtu convenablement, elle se souciai! peu du reste.

Elle dirigeait sa pensée vers un Dut trop élevé pour descendre aux occupations qui , dans d'autres temps, lui eussent sans doute plu. La toilette fut peu de chose pour elle, et d'ailleurs ses cousins n'étaient pas li. Laurence avait une amazone vert-bouteille pour se promener à cheval, une robe en étoffe commune à canezou orné de brandebourgs pour aller i pied, et chez elle une robe de chambre en soie. Gotbard, son petit ccuyer, un adroit et courageux gargon de quinie ans, l'escortait, car elle était presque toujours dehors, et elle chassait sur toutes les terres de Gondreville, sans que les fermici

mirablement bien à cheval, et son adresse à la ch.issc tenait du miracle. Dans la contrée, on ne l'appelait en tout temps que Mademoiselle, même pendant la Bévolution.

Quiconque a lu le

beau roman de Rob-Itoy

doit se souvenir d'un

des rares caractères de

femme pour la con-

deCinq-Cicnei.— r.tE5 ceptioo duquel Walter

Scott soit sorti de ses

habitudes de froideur,

de Diana Vemon. Ce

souvenir peut servir à faire comprendre Laurence, si vous ajoutez

aux qualités de la chasseresse écossaise l'exaltation contenue de

Charlotte Corday, mais en supprimant l'aimable vivacité qui rend

Diana si attrayante. I^ jeune comtesse avait vu mourir sa mère,

tomber l'abbé d' Hauteserre, le marquis el la marquise de Simeuse

périr sur l'échafaud; son frère unique était mort de ses blessures;

ses deux cousins, qui servaient à I armée de Coudé, pouvaient être

tués à tout moment; enfin, la fortune des Simeuse et des Cinq-Cygne

venait d'être dévorée par la République, sans prolit pour la Bé|iu-

bliqiie. Sa gravité, dégénérée en stupeur apparente, doit se con-

H. d'Hauteserre se montra d'ailleurs le tuteur le plus probe et le mieux entendu. Sous son administration, Cinq-Cygne prit l'air d'une ferme. Le bonhomme, qui ressemblait beaucoup moins à un preux qu'à un propriétaire faisant valoir, avait tire parti du parc et des

DISE TÉNÉBREUSE AFFAIRE

Jardins, dont l'dleudne ctaU d'environ deux cents arpents, et où il Ironvn la nonrriluro dos clicvaux, celle des gens et le bois de chauffage. Grâce à la plus sévère économie, à sa majorité, la comtesse avait déjà recouvré, par suite du placement des revenus sur l'Etal, «ne fortune sufllsante. En 1789, rhérilicre possédait vingt mille francs de rentes sur l'Etat, dont, à la vérité, les arrérages étaient dus, et douze mille francs à Cinq-Cvgne, dont les baux avalent été renouvelés avecde notables augmentatfons. M. et madame d'Hauteserre s'étaient retirés aux champs avec trois mille livres de rentes viagères dans les tontines Lalïirge: ce débris de leur fortune ne leurpermettait pas d'habiter ailleurs qu'à Cinq-Cygne; aussi le premier acte de Laurence fut-il de leur donner la Jouissance pour toute la vie du pavillon qu'ils y orrupaient. Lesd'Uauteserre, devenus avares pour leur pupille comme pour eux-mCmes, et qui, tous les ans, entassaient leurs mille écus, en songeant à leurs deux fils, faisaient faire une misérable chère à riiériliere. La dépense totale de Cinq-Cygne ne dépassait pas cinq mille francs par an. Mais Laurence, qui ne descendait dans aucun détail, trouvait tout bon. Le tuteur et sa femme, insensiblement dominés par rinfluence imperceptible 9e ce caractère qui s'exerçait dans les plus petites choses, avaient fini par admirer celle qu'ils avaient connue enfant, sentiment assez rare. Mais Laurence avait dans les manières, dans sa voix gutturale, dans son regard impérieux, ce je ne sais quoi, ce pouvoir inexplicable qui impose toujours, même quand II n'est qu'apparent, car chez les sots le vide ressemble à la profondeur. Pour le vulgaire, la profondeur est incompréhensible. De là vient peut-être l'admiration du peuple pour tout ce qu'il ne comprend pas. M. et madame d'IIauteserre, saisis par le silence habituel, et impressionnés par la sauvagerie de la jeune comtesse, étaient toujours dans l'attente de qtielque chose de grand. En faisant le bien avec discernement et en ne se laissant pas tromper, Laurence obtenait de la part des paysans un grand res-

f^ect, quoi(}U*elle fût aristocrate. Son sexe, son nom, ses malheurs, 'originalité de sa vie, tout contribuait à lui donner de l'autorité sur les habitants de la vallée de Cinçi-Cygne. Elle partait quelquefois pour un Ott deux jours, accompagnée de Gothard ; et jamais au retour, ni M. ni madame dllautescrre ne l'interrogeaient sur les motifs de soQ absence. Laurence, remarquez-le, n'avait rien de bizarre en elle. La virago se cachait sous la forme la plus féminine et la plus faible en apparence. Son cœur était d'une excessive sensibilité, mais elle portait dans sa tête une résolution virile et une fermeté stoique. Ses yeux clairvoyants ne savaient pas pleurer. Â voir son poignet blanc et délicat nuancé de veines bleues, personne n'eût imaginé qu'il pouvait défier celui du cavalier le plus endurci. Sa main, si molle, si fluide, maniait un pistolet, un fusil, avec la vigueur d'un chasseur exercé. Au dehors, elle n'était jamais autrement coiffée que comme les femmes le sont pour monter à cheval, avec un coquet petit chapeau de castor et le voile vert rabattu. Aussi son visage si délicat, son cou blanc enveloppé d'une cravate noire, n'âv«ienl-ils jamais souffert de ses courses en plein air. Sous le Directoire, et au commencement du Consulat, Laurence avait pu se conduire ainsi sans que personne s'occupât d'elle; mais, depuis que le gouvernement se régularisait, les nouvelles autorités, le préfet de l'Aube, lat amis de Malin, et Malin lui-même, essayaient de la déconsidérer. Laurence ne pensait qu'au renversement de Bonaparte, dont l'ambition et le triomphe avaient excité chez elle comme une rage, mais une rage froide et calculée. Ennemie obscure et inconnue (le cet homme couvert de gloire, elle le visait, du fond de sa vallée et de ses forêts, avec une fixité terrible, elle voulait parfois aller le tuer aux environs de Saint-Cloud ou de la Malmaison. L'exécution de ce des#cin eût expliqué déjà les exercices et les habitudes de sa vie ; mais, initiée, depuis la rupture de la paix d'Amiens, à la conspiration des hommes qui tentèrent de retourner le 18 brumaire contre le premier consul, elle avait dès lors subordonné sa force et sa haine au plan très-vaste et très-bien conduit qui devait atteindre Bonaparte à l'extérieur par la vaste coalition de ta Ru«îsie, de lAulriche et de la Prusse, qu'empereur il vainquit à Austerlitz, et à riniérieur par la coalition des hommes les phis opposés les uns aux autres, mais réunis par une haine commune, et dont phislcurs méditaient, comme Laurence, la mort de cet homme, sans sVffrayer du mol assassinat. Cette jeune fille, si frêle à voir, si forte pour qui la connaissait bien, était donc en ce moment le guide fidèle et sûr des gentil^hommes qui vinrent d'Allemagne prendre part à celte attaque sérieuse. Fouché se fonda sur celte coopération des émigrés d'au delà du Rhin pour envelopper le duc d'Ëngnicn dans le complot. La présence de ce prince sur le territoire de Bade, à peu de distance de Strasbourg, donna plus tard du poids à ces suppositions. La pande question de savoir si le prince eut vraiment connaissance de l'entreprise, s'il devait entrer en France après la réussite, est un des secrets sur lesquels, comme sur quelques autres, les princes de la maison de Bourbon ont gardé le plus profond silence. A mesure que l'histoire de ce temps vieillira, les historiens impartiaux trouveront au moins de l'imprudence chez le prince à se rapprof hcr de la frontière au moment où devait éclater une immense conspiration, dans le secret de laquelle toute la famille royale a cerlainonuMit été. La pmdence que Malin venait de déployer en conférant avec Grévin

en plein air, cette jeune fille l'appliquait à ses moindres relations. Elle recevait les émissaires, conférait avec eux, soit sur les diverses lisières de la forêt de Nodesme, soit au delà de la vallée de Cinq- Cygne, entre Sézanne et Brienne. Elle faisait souvent quinze lieues d'uiie seule traite avec Gothard, et revenait à Cinq-Cygne sans qu'on pût apercevoir sur son frais visage la moindre trace de fatigue ni de préoccupation. Elle avait d'abord surpris dans les yeux de ce petit vacher, alors à^é de neuf ans, la naïve admiration qu'ont les enfants

f)our l'extraordinaire; elle en fit son palefrenier et lui apprit à panser es chevaux avec le soin et l'attention qu'y mettent les Anglais. Elle reconnut en lui le désir de bien faire, de rintelliçence, et l'absence de tout calcul; elle essaya son dévouement, et lui en trouva nonseulement l'esprit, mais la noblesse ; il ne concevait pas de récom- {)ense; elle cultiva cette âme encore si jeune; elle f\it bonue pour ui, bonne avec grandeur; elle se l'attacha en s'attachaut à lui, eu polissant elle-même ce caractère à demi sauvage, sans lui enlever sa verdeur ni sa simplicité. Quand elle eut suffisamment éprouvé la fidélité quasi canine qu'elle avait nourrie, Gothard devint son inj^énieux et ingénu complice. Le petit paysan, oue personne ne pouvait soupçonner, allait de Cinq-Cygne jusqu'à Nancy, et revenatt quelquefois sans que personne sût qu'il avait quitté le pays. Toutes les ruses employées par les espions, il les pratiquait. L'excessive défiance que lui avait donnée sa maîtresse n'altérait en rien son naturel. Gothard, qui possédait à la fois la ruse des femmes, la candeur de l'enfant et l'attention perpétuelle du conspirateur, cachait ces admirables qualités sous la profonde ignorance et la torpeur des gens de la campagne. Ce petit homme paraissait niais, faible et maladroit; mais, une fois à l'œuvre, il était agile comme un poisson, il échappait comme une an^çuille; il comprenait, à la manière des chiens, sur un regard; il flairait la pensée. Sa bonne grosse figure, ronde et rouge, ses yeux bruns endormis, ses cheveux coupés comme ceux des paysans, son costume, sa croissance tros-retaraée, lui laissaient l'apparence d'un enfant de dix ans. Sous la protection de leur cousine, qui, depuis Strasbourg jusqu'à Bar-sur- Aube , veilla sur eux, MM. d'Hauteserre et de Simeuse, accompagnés de plusieurs antres émigrés, vinrent par l'Alsace, la Lorraine et la Champagne, tandis que d'autres conspirateurs, non moins courageux, aoordèrent la France par les falaises de la Normandie. Vêtus en ouvriers, les d'Hauteserre et les Simeuse avaient marché, de forêt en forêt, guidés de proche en proche par des personnes choisies depuis trois mois dans chaque département, par Laurence, parmi les gens les plus dévoués aux Bourbons et les moins soupçonnés. Les émigrés se couchaient le jour et voyageaient pendant la nuit. Chacun d'eux amenaient deux soldats dévoués, dont l'un allait en avant à la découverte, et Tautre demeurait en arrière, afin de protéger la retraite en cas de malheur. Grâce à ces précautions militaires, ce précieux détachement avait atteint sans malheur la forêt de Nodesme, prise pour lieu de rendez-vous. Vingt-sept autres gentilsbOffitnes entrèrent aussi par la Suisse et traversèrent la Bourgogne, guidés vers Paris avec des précautions pa< reilles. M, de Bivière comptait sur cinq cents hommed, dont cent Jeunes gens nobles, les ofiîcieri de ce bataillon sacré, MM. de Polignac et de Bivière, dont h condaite Ait, comme chefs, excessivement remarmiabte, gardèrent un secret Impénétrable à tous ces complices, qui ne i\i rentras découverts. Aussi peut<on dire aujourd'hui, d*accord avec \ei révélations faites petidunt la Restauration, que Bonaparte oc connut pas plus l'étendue oes dangers qu'il courut alors que l'Angle* terre ne connaissait le péril où la mettait le camp de Boulogne; et, cependni^t^ en aucun temps, la police ne fut plus spirituellement ni plus habilement dirigée, An moment où cette histoire commence, un iâclie, comme H s*ea trouve toujours dans les conspirations qui ne sont pas restreintes à tin petit nombre d'hommes également forts, un conjuré, mis bee A face avec la mort, donnait des indications, beurettsentent insuffi^ntes quant à l'étendue, mais assez^réciscs sur le but de l'entreprise. Aussi la police laissait-elle, comme l'avait dit Malin à Grévin, les conspirateurs surveillés agir en liberté, pour cmbrasser toutes les ramifications du complot. Néanmoins, le gouvernemont eut en quelque sorte la main forcée par Georges Cadoudal, homme d'exécution, qui ne prenait conseil que de lui-même, et qtii s'était caché dans Paris avec vingt*cinq Cjiouans pour attaquer le premier consul. Laurence unissait dans sa pensée la haine et l'amrMip, Détruire Bonaparte et ramener les Bourbons, n'élait-ce pas reprendre Gondroville et faire la fortune de ses cousins? Ces deux seniimeuis, dont ruu est la contre-partie de l'autre, suffisent, à vingt-trois ans surtout, pour déployer toutes les facultés de l'âme et toutes les forces de la vie. Aussi, depuis deux mois, Laurence paraissait-elle plus belle aux habitants de Cinq-Cygne Qu'elle ne fut en aucun moment. S»^s joues étaient devenues ro>cs, l'espérance donnait par instants de la fierté à son front; mais quand on lisait la Gazette du soir, et que le^ actes conservateurs du premier consul s'y déroulaient, elle baissait les yeux pour n'y pas laisser lire la menaçante certitude de la chute prochaine de cet ennemi des Bourbons. Personne au chàlenu ne se tloutaît donc que la jeune comtesse eilt revu ses cousins la nuit dernière. Les deux fils de M. et madame d'Hauteserre avaient passé la nuit dans la propre chambre de la comtesse, sous le même toit que leurs père

UNE TÉNÉBREUSE AFFAIRE

et mère; car Laurence, pour ne donner aucun soupçon, après avoir couché les deux d Hauteserre, entre une heuR et deux du matin, alla rejoindre ses cousins au rendez-vous, et les emmena au milieu de la forêt, où elle les avait cachés dans la cabane abandonnée d'un garde* vente. Sûre de les revoir, elle ne montra pas le moindre air de joie, rien ne trahit en elle les émotions de Tattente; enfin, elle avait su efTacer les traces du plaisir de les avoir revus, elle fut Impassible. La jolie Catherine, la (ille de sa nourrice, et Gothard, tous deux dans le secret, modelèrent leur conduite sur celle de leur maîtresse. Catherine avait dix-neuf ans. A cet âge, comme à celui de Gothard, une jeune fille est fanatique et se laisse couper le cou sans dire un mot. Quant à Hothnrd, sentir le parGum que la comtesse mettait dans ses cheveux et dans ses habits lui eût fait endurer la question extraor* dinaire sans dire une parole.

Au moment où Marthe, avertie de l'imminence àa péril, glissait avec la rapidité d*une ombre vers la brèche indiquée par Michu, le salon du cnàieau de Cinq-Cygne offrait le plus paisible spectacle. Ses " habitants étaient si loin de soupçonner rorage préside fondre sur eux, que leur attitude eût excite la compassion de la première personne qui aurait connu leur situation. Dans la haute cheminée, ornée d'un trumeau où dansaient au^essus de la glace des bergères en paniers, brillait un de ces feux comme il ne s*en fait que dans les châteaux situés an bord des bois. Au coin de cette cheminée, sur une grande bergère carrée en bois doré, garnie en magniflque lampas vert, la jeune comtesse était en quelque sorte étalée dans Tattitude

Sue donne un accablement complet. Bevenue à sixbeares seulement es confins de la Brie, après avoir battu l'estrade en avant de la troupe afin de faire arriver à bdn port les quatre gentilshommes au grte où ils devaient fiiire leur dernière étape avant d'entrer à Paris, elle avait surpris N. et madame d'Hauteserre â la fin de leur dîner. Pressée par la faim, elle s'était mise â table sans quitter ni son ama* Kone crottée ni ses brodequins. Au lieu de se déshabiller après le dfner, elle s'était sentie accablée par toutes ses fatigues, et avait laissé aller sa belle tète nue. couverte de ses mille boucles blondes, sur le dossier de 1 immense bergère, en gardant ses pieds en avant sur un tabouret. Le feu séchait les éclaboussures de son amazone et de ses brodequins. Ses gants de peau de daim, son petit chapeau de castor, son voile vert et sa cravache, étaient sur la console où elle les avait jetés. Elle regardait tantôt la vieille horloge de Boule qui se trouvait sur le chambranle de la cheminée entre deux candélabres à fleurs, pour voir si, d après 1 heure, les quatre conspirateurs étaient couchés ; tantôt la table de boston placée devant la cheminée et occupée par N. d'Hauteserre et par sa femme, par le curé de Cinq- Cvgne et sa soeur.

' Ouand même ces personnages ne seraient pas incrustés dans ce dmme, leurs tètes auraient encore le mérite oe représenter une des faces que prit l'aristocratie après sa défaite de 1795.* Sous ce rapport, la peinture du salon de Cinq-^ygne a la saveur de l'histoire vue eo déshabillé.

Le gentilhomme, alors âgé de cinquante-deux ans, grand, sec, sanguin, et d'une santé robuste, eût paru capable de vigueur sans de gros yeux d'un bleu faïence dont le regard annonçait une extrême simplicité. Il existait dans sa flsure terminée par un menton de galoche, entre son nez et sa boucne, un espace démesuré par rapport aux lois du dessin, qui lui donnait un air de soumission en parfaite iiarmonie avec son caractère, auquel concordaient les moindres dét.'^ils de sa physionomie. Ainsi sa chevelure grise, feutrée par son chapeau qu'il gardait presque toute la journée, formait comme une calotte sur sa tête, en en dessinant le contour piriforme. Son front, très-ridé par sa vie campaparde et par de continuelles inquiétudes, était plat et sans expression. Son nez aquilin relevait un peu sa figure ; le seul indice de force se trouvait dans ses sourcils touffus qui conservaient leur couleur noire, et dans la vive coloration de son teint ; mais cet indice ne mentait point : le gentilhomme, quoique simple et doux, avait la foi monarchique et catholique, aucune considération ne l'eût fait changer de parti. Ce bonhomme se serait laissé arrêter, il n'eût pas tiré sur les municipaux, et serait allé tout doucettement à l'échnfaud. Ses trois mille livres de rentes viagères, sa seule ressource, l'avaient empêché d'émigrer. Il obéissait donc au gouvernement de fait, sans cesser d'aimer la famille royale et d'en souhaiter le rétablissement; mais il eût refbsé de se compromettre en participant à une tentative en fiiveur des Bourbons. Il appartenait à cette portion de royalistes qui se sont éternellement souvenus d'avoir été battus et volés; qui, dès lors, sont restés muets, économes, rancuniers, sans énergie, mais incapables d'aucune abjuration, ni d'aucun sacrifice ; tout prêts à saluer la royauté triomphante, amis de la religion et des prêtres, mais résolus a supporter toutes les avanies du malheur. Ce n'est plus alors avoir une opinion, mais de l'entétemcnt. L'action est l'essence des partis. Sans esprit, mais loyal, avare comme un paysan, et néanmoins noble de manières, hardi dans ses vœux mais discret en paroles et en actions, tirant parti de tout« et prêt â se laisser nommer maire de Cinq-Cygne, M. d'Hauteserre re-

B résentait admirablement ces honorables gentilshommes auxquels ieu a écrit sur le front le mot m\te$f qui laissèrent passer au-dessus

de leurs gentilhommières et de leurs têtes les orages de la Révolution, qui se redressèrent sous la Restauration riches de leurs économies cachées, fiers de leur attachement discret, et qui rentrèrent dans leurs campagnes après 1830. Son costume, expressive enveloppe de ce caractère, peignait l'homme et le temps, m, d'ilauteserre portait une de ces houppelandes, couleur noisette, à petit collet, que le dernier duc d'Oriéans avait mises à la mode à son retour d'Angleterre, et qui furent, pendant la Révolution, comme une transaction entre les hideux costumes populaires et les élégantes redinaotes de l'aristocratie. Son gilet de velours, à raies fleuretées, dont la façon rappelait ceux de Robespierre et de Saint-Just, laissait voir le haut d'un jabot à petits plis dormant sur la chemise, il conservait la culotte, mais la sienne était de gros drap bleu, à boucles d'acier bruni. Ses bas en filoselle noire moulaient des jambes de cerf, chaussées de ffros souliers maintenus par des guêtres en drap noir. Il avait gardé le col en mousseline à mille plis, serré par tme boucle en or sur le cou. Le bonhomme n'avait point entendu faire de l'éclectisme politique en adoptant ce costume à la fois paysan, révolutionnaire et aristocrate, il avait obéi très-innocemment aux circonstances.

Madame d'Hauteserre, âgée de quarante ans, et usée par tes émotions, avait une figure passée qui semblait .toujours poser pour un portrait ; et son bonnet de dentelle, orné dé coques en satin blanc, contribuait singulièrement à lui donner cet air solennel, fille mettait encore de la poudre malgré le fichu blanc, la robe en soie puce a manches plates, à jupon très-ample, triste et dernier costume de la reine Marie-Antoinette. Elle avait le nez pincé» le menton pointu, le visage presque triangulaire, des yeux qui avaient pleuré ; mais elle mettait un ioupçon de rouge qui ravivait ses yeux gris. Elle prenait du tabac, et à chaque fois elle pratiquait ces jolies précautions dont abusaient autrefois les petites ni|ltresses ; tous les détails de sa prise constituaient une cérémonie qui s'explique par ce mot : elle avait de jolies mains.

Depuis deux ans, l'ancien précepteur des deux Simeuse, ami de l'abbé d'Hauteserre, nommé Goujet, abbé des Minimes, avait pris pour retraite la cure de Cinq-Cygne par amitié pour les d'Hauteserre et pour la jeune comtesse. Sa sœur, mademoiselle Goujet, riche de sept cents francs de rente, les réunissait aux faibles appointements de la cure, et tenait le ménage de son frère. Ni l'église, ni le presbytère n'avaient été vendus, par suite de leur peu de valeur. L'abbé (iouget logeait donc à deux pas du château, car le mur du jardin de la cure et cehii du parc étaient mitoyens en quelques endroits. Aussi, deux fois par semaine, l'abbé Goujet et sa soeur dînaient-ils à Cinq- Cygne, où tous les soirs ils venaient faire la partie des d'Hauteserre. Laurence ne savait pas tenir une carte. L'abbé Gouiet, vieillard en cheveux blancs et à la figure blanche comme celle d'une vieille femme, doué d'un sourire aimable, d'une voix douce et insinuante^ relevait la fadeur de sa face assez poupine par un front où respirait l'intelligence et par des yeux très^ns. De moyenne taille et bien fait, il ffardait Thabit noir â la française, portait des boucles d'arpent à sa culotte et à ses souliers, des bas de soie noire, un gilet noir sur lequel tombait son rabat, ce qui lui donnait un grand air, sans rien ôter à sa dianité. Cet abbé, qui devint évéque de Troyes à la Restauration, habitué par son ancienne vie à iuger les jeunes gens, avait deviné le grand caractère de Laurence, il l'appréciait à toute sa valeur, et il avait de prime abord témoigné une respectueuse déférence à cette jeune fiHe qui contribua beaucoup à la rendre indépendante a Cinq-Cygne et à faire plier sous elle l'austère vieille dame et le bon gentilhomme, auxquels, selon l'usage, elle aurait dû certainement obéir. Depuis six mois, l'abbé Goujet observait Laurence avec le génie particulier aux prêtres, qui sont les gens les plus perspicaces ; et, sans savoir que cette jeune fille de vinst-trois ans pensait à renverser Bonaparte au moment où ses faibles mains déiortillaient un brandebourg défait de son amazone, il la supposait cependant agitée d'un grand dessetu.

Mademoiselle Goujet était une de ces fiRes dont le portrait est fait en deux mots qui permettent aux moins imaginatifo de se les représenter : eRe appartenait au genre des grandes baquenées. Elle se savait laide, elle nait la première de sa laideur en montrant ses longues dents iaunes comme son teint et ses mains ossues. ERe était entièrement bonne et gaie. Elle portait le fiimeux casaquin du vieux temps, une jupe très-ample à poches toujours fileines de clefii, un bonnet à rubans et un tour de cheveux. Elle avait en quarante ans de très-bonne heure; mais elle se rattrapait, disait-elle, en s'y tenant depuis vingt ans. EUe vénérait la noblesse, et savait garder sa propre dignité, en rendant aux personnes nobles tout ce qui leur était dû de respects et d'hommages.

Cette compagnie était venue fort à propos â Cinq-Cygne pour madame d'Hauteserre, qui n'avait pas, comme son mari, des occupations rurales, ni, comme Laurence, le tonique d'une haine pour soutenir le poids d'une vie soRuire. Aussi tout s'était-il en quelque sorte amélioré depuis six ans. Le culte catholique rétabli permettait de remplir les devoirs religieux, qui ont plus de retentissement dans la vie de campagne que partout ailleurs. M. et madame d'Hauteserre, rassurés par les actes conservateurs du premier consul, avaient pu

UNE TENEBREUSE AFFAIRE

correspondre avec leurs fils, avoir de leurs nouvelles, ne plus trembler pour eux, les prier de solliciter leur radiation et de rentrer en France. Le Trésor avait liquidé les arrérages des rentes, et payait régulièrement les semestres. Les d'Hautcserre possédaient alors de plus que leur viager huit mille francs de rentes. Le vieillard s'applaudissait de la sagesse de ses prévisions, il avait placé toutes ses économies, vingt mille francs, en même temps que sa pupille, avant le 18 brumaire, qui fit, comme on le sait, monter les fonds de douze à dix-huit francs.

Longtemps Cinq-Cygne était resté nu, vide et dévasté. Par calcul, le pfuaent tuteur n'avait pas voulu, durant les commotions révolutionnaires, en changer l'aspect ; mais, à la paix d'Amiens, il avait fait un voyage à Troyes, pour en rapporter quelques débris des d^ux hôtels pillés, rachetés cnez des fripiers. Le salon avait alors été meublé par ses soins. De beaux rideaux de lanipas blanc à fleurs vertes provenant de l'hôtel Simeuse ornaient les six croisées du salon où se trouvaient alors ces personnages. Cette immense pièce était entièrement revêtue de boiseries divisées en panneaux, encadrés de baguettes perlées, décorés de mascarons aux angles, et peints en deux tons de gris. Les dessus des quatre portes offraient de ces sujets en grisaille qui furent à la mode sous Louis XV. Le bonhomme avait trouvé à Troyes des consoles dorées, un meuble en lampas vert, un lustre de cristal, une table à louer en marqueterie, et tout ce qui

Eouvait servir à la restauration de Cinq-Cygne. En 1792, tout le moilier du château avait été pris, car le pillage des hôtels eut son contre-coup dans la vallée. Chaque fois que le vieillard allait à Troyes, il en revenait avec quelques reliques de l'ancienne splendeur, tantôt un beau tapis comme celui qui était tendu sur le parquet du salon, tantôt une partie de vaisselle ou de vieilles porcelaines de Saxe et de Sèvres. Depuis six mois, il avait q|é déterrer l'argenterie de Cinq- Cygne, que le cuisinier avait enterrée dans une petite maison à lui appartenant et située au bout d'un des longs faubourgs de Troyes.

Ce fidèle serviteur, nommé Durieu, et sa femme, avaient toujours suivi la fortune de leur jeune maîtresse. Durieu était le factotum du château, comme sa femme en était la femme de chaire. Durieu avait pour se faire aider à la cuisine la sœur de Catherine, â kiquelle il enseignait son art, et qui devenait une excellente cuisinière. Un vieux jardinier, sa femme, son fils payé â la journée, et leur fille qui servait de vachère, complétaient le personnel du château. Depuis six mois, la Durieu avait fait faire en secret une livrée aux couleurs des Cinq-Cygne pour le fils du jardinier et pour Gothard. Quoique bien

Î^rondéîe pour cette imprudence par le gentilhomme, elle s'était donné e plaisir de voir le dtner servi, le jour de saint Laurent, pour la fête de Laurence, presque comme autrefois. Cette pénible et lente restauration des choses faisait la joie de M. et de madame d'Hauteserre et des Durieu. Laurence souriait de ce qu'elle appelait des enfantillages. Mais le bonhomme d'Hauteserre pensait également au solide : il réparait les bâtiments, rebâtissait les murs, plantait partout où il y avait chance de faire venir un arbre, et ne laissait pas un pouce de terrain sans le mettre en valeur. Aussi la vallée de Ginq-Cy^pe le regardaitpcUe comme un oracle en fait d'agriculture. U avait su reprendre cent arpents de terrain conteste, non vendu, et confondu par la commune dans ses communaux; il les avait convertis en prairies artificielles qui nourrissaient les bestiaux du château, et les avait encadrés de peupliers qui, depuis six ans, poussaient à ravir. U avait rintention de racheter quelques terres, et d'utiliser tous les bâtiments du château en y faisant une seconde ferme qu'il se promettait de conduire lui-même.

La vie était donc, depuis deux ans, devenue presque heureuse au château. M. d'Hauteserre décampait au lever du soleil, il allait surveiller ses ouvriers, car il employait du monde en tout temps ; il revenait déjeuner, montait après sur un bidet de fermier, et faisait sa tournée comme mi garde ; puis, de retour pour le dîner, il finissait sa journée par le boston. Tous les habitants du château avaient leurs occupations, la vie y était aussi réglée que dans un monastère. Laurence seule y jetait le trouble par ses voyages subits, par ses absences, par ce que madame d'Hauteserre nommait ses fugues. Cependant il existait â Cinq-Cygne deux politiques, et des causes de dissension. D'abord, Durieu et sa femme étaient jaloux de Gothard et de Catherine, qui vivaient plus avant qu'eux dans l'intimité de leur jeune maîtresse, l'idole de la maison. Puis les deux d'Hauteserre, appuyés par mademoiselle Goujet et par le curé, voulaient que leurs fils, ainsi que les jumeaux de Simeuse, rentrassent et prissent part au bonheur de cette vie paisible, au lieu de vivre péniblement à l'étranger. Laurence flétrissait cette odieuse transaction, et représentait le royalisme pur, militant et implacable. Les quatre vieilles gens, qui ne voulaient plus voir compromettre une existence heureuse, ni ce coin de terre conquis sur les eaux furieuses du torrent révolutionnaire, essayaient de convertir Laurence â leurs doctrines vraiment sages, en prévoyant qu'elle était pour beaucoup dans la résis» tance que leurs fils et les deux Simeuse opposaient â leur rentrée en France. Le superbe dédain de leur pupille épouvantait ces pauvres gens, qui ne se trompaient point en appréhendant ce qu'ils appelaient un coup de tête. Cette dissension avait éclaté lors de l'explosion de la

machine Infernale de la rue Saiut-Nicaise, la première tentative royaliste diriffée contre le vainqueur de Marengo, après son refus de traiter avec la maison de Bouroon. Les d'Hauteserre regardèrent comme lin bonheur que Bonaparte eût échappé à ce danger, en croyant que les républicains étaient les auteurs de cet attentat. Laurence pleura de rage de voir le premier consul sauvé. Son désespoir l'emporta sur sa dissimulation habituelle, elle accusa Dieu de trahir les fils'de saint Louis! -- € Moi, s'écria-t-elle, j'aurais réussi. N*a-t-onpas, dit-elle à l'abbé Goujet en remarquant la profonde stupéfaction produite par son mot sur toutes les figures, le droit d'attaquer l'usurpation par tous les moyens possibles? — Mon enfant, répondit l'abbé Goujet, l'Eglise a été bien attaquée et blâmée par les philosophes pour avoir jadis soutenu qu'on pouvait employer contre les usurpateurs les armes que les usurpateurs avarient employées pour réussir; mais aujourd'hui l'Eglise doit trop k M. le premier consul pour ne pas le protéger et le garantir contre cette maxime due d'ailleurs aux Jésuites. — Ainsi TEglise nous abandonne ! » avaitrclle répondu d'un air sombre*

Dès ce jour, toutes les fois que ces quatre vieillards parlaient de se soumettre â la Providence, la jeune comtesse quittait le salon. Depuis quelque temps, le curé, plus adroit que le tuteur, au lieu de dis- ."uter les principes, faisait ressortir les avantages matériels du gouve»?iement consulaire, moins pour convertir la comtesse que pour surpic^dre dans ses yeux des expressions qui pussent l'éclairer sur ses projet. Les absences de Gothard, les courses multipliées de Laurence et sa ^Préoccupation, qui, dans ces derniers jours, parut à la surface de sa figare, enfin une foule de petites choses qui ne pouvaient échapper dans le silence et la tranquillité de la vie â Cinq-Cygne, surtout aux yeux inquiets des d'Hauteserre, de l'abbé Goujet et des Durieu, tout avait réveillé les craintes de ces royalistes soumis. Mais comme aucun événement ne se produisait, et que le calme le plus parfait régnait dans la sphère politique depuis quelques jours, la vie de ce petit château était redevenue paisible. Chacun avait attribué les courses de la comtesse à sa passion pour la chasse.

On peut imaginer le profond silence qui régnait dans le parc, dans les cours, au dehors, â neuf heures, au château de Cinq-Cygne, où dans ce moment les choses et les personnes étaient si harmonieusement colorées, où régnait la paix la plus profonde, où l'abondance revenait, où le bon et sage gentilhomme espérait convertir sa pupille à son système d'obéissance par la continuité des heureux résultats. Ces royalistes continuaient à iouer le jeu de bo$Um, qui répandit par toute la France les idées d'indépendance sous une forme frivole, qui fut inventé en l'honneur des insurgés d'Amérique, et dont tous les termes rappeUent la lutte encouragée par Louis XVI. Tout en faisant des in- 'dependanees ou des mûéret, ils observaient Laurence, qui, bientôt vaincue par le sommeil, s'endormit avec un sourire d'ironie sur les lèvres : sa dernière pensée avait embrassé le tableau paisible de celte table où deux mots, qui eussent appris aux d'Hauteserre que leurs fils avaient couché la nuit dernière sous leur toit, pouvaient jeter la plus vive terreur. Quelle jeune fille de vingt-trois ans n'eût été, comme Laurence, orgueilleuse de se faire le Destin, et n'aurait en, comme elle, un léger mouvement de compassion pour ceux qu'die voyait si fort au-dessous d'elle?

— Elle dort, dit Tabbé, jamais je ne l'ai vue si fatiguée.

— Durieu m'a dit que sa jument est comme fourbue, reprit madame d'Hauteserre; son fusil n'a pas servi, le bassinet était clair, elle n'a donc pas chassé.

— Ah ! sac â papier! reprit le curé, voilà qui ne vaut rien.

— Bah ! s'écria mademoiselle Goujet, quand j'ai eu mes vingirtrois ans, et que je me voyais condamnée à rester fille, je courais, je me fatiguais bien autrement. Je comprends que la comtesse se promène à travers le pays sans penser â tuer le gibier. Voilà bientôt douze ans qu'elle n'a vu ses cousins, elle les aime; eh bien! à sa place, moi, si j'étais comme eUe jeune et jolie, j'irais d'une seule traite en Allemagne! Aussi, la pauvre mignonne, peut^ire est-elle attirée vers la frontière.

— Vous êtes leste, mademoiselle Goujet, dit le curé en souriant. ~ Mais, reprit-elle, je vous vois inquiet des allées et venues d'une

jeune fille de vingt-trois ans, je vous les explique.

— Ses cousins rentreront, elle se trouvera riche, elle finira par se calmer, dit le bonhomme d'Hauteserre.

— Dieu le veuille ! s'écria la vieille dame en prenant sa tabatière d or, qui depuis le consulat â vie avait revu le jour.

~ Il y a du nouveau dans le pays, dit le bonhomme d'Hauteserre au curé. Malin est depuis hier soir â Gondreville.

-- Malin! s'écria Laurence réveillée par ce nom malgré son profond sommeil.

— Oui, reprit le curé; mais il repart cette nuit, et l'on se perd en coiyeclures au sujet de ce voyage précipité.

— Cet homme, dit Laurence, est le mauvais génie de nos deux maisons.

La jeune comtesse venait de rêver â ses cousins et aux d'Hauteserre, elle les avait vus menacés. Ses beaux yeux devinrent fixes et tenies en pensant aux dangers qu'ils couraient dans Paris ; elle se leva brusquement, et remonta chez elle sans rien dire* Elle habitait dans la

UNE TÉNÉBREUSE AFFAIRE

cliambre d'honneur, auprès de laquelle se trouvaieni un cabinet et un oratoire situés dans la tourelle qui regardait la forêt. Quand elle eut quitté le salon, les chiens aboyèrent, on eolendit sonner à la petite grille, et Durieu vint, la figure effarée, dire au salon : — Voici le maire ! il y a quelque chose de nouveau.

Ce maire, ancien piqueur de la maison de Simeuse, venait quelquefois au château, où, par politique, les d'Hauteserre lui témoignaient une déférence à laquelle il attachait le plus haut prix. Cet homme, , nommé Goulard, avait épousé une riche marchanae de Troyes dont le bien se trouvait sur la commune de Cinq-Cygne, et qu'il avait augmenté de toutes les terres d une riche abbave à l'acquisition de laquelle il mit toutes ses économies. La vaste abbaye du Val-des-Preiix, située à un quart de lieue du château, lui faisait une habitation presque aussi splendide que Gondreville, et où ils figuraient, sa femme et lui, comme deux rats dans une cathédrale. — « Goulard, tu as été goulu ! ji lui dit en riant mademoiselle la première fois qu'elle le vit a Cinq-Cygne. Quoique très-attaché à la Révolution et froidement accueilli par la comtesse, le maire se sentait toujours tenu par les liens du respect envers les Cinq-Cygne et les Simeuse. Aussf fermait-il les yeux sur tout ce qui se passait au château. U appelait fermer les yeux, ne pas voir les portraits de Louis XVI, de Marie-Antoinette, des enfants de France, de Monsieur, du comte d'Artois, de Cazalès, de Charlotte Corday, qui ornaient les panneaux du salon; ne pas trouver mauvais qu'on souhaitât, en sa présence, la ruine de la République, qu'on se moquât des cinq directeurs, et de toutes les combinaisons d'alors. La position de cet homme qui, semblable à beaucoup de parvenus, une fois sa forlime faite, recroyait aux vieilles familles et voulait s'y rattacher, venait d'être mise à profit par les deux personnages dont la profession avait été si promptement devinée par Michu, et qui, avant d'aller à Gondrevilie, avaient exploré le pays.

L'homme aux belles traditions de l'ancienne police et Corentin, ce phénix des espions, avaient une mission secrète. Malin ne se trompait pas en prêtant un double rôle à ces deux artistes en farces tragiques; aussi, peut-être avant de les voir à l'œuvre, est-il nécessaire de montrer la tête à laquelle ils servaient de bras. Bonaparte, en devenant premier consul, trouva Fouché dirigeant la police générale. La Révolution avait fait franchement et avec raison un ministère spécial de la police. Mais, â son retour de Harengo, Bonaparte créa la préfecture de police, y plaça Dubois, et appela Fouché au conseil d'EtAt en hii donnant pour successeur au ministère de la police le conventionnel Cochon, devenu depuis comte de Lapparent. Fouché, qui regardait le ministère de la police comme le plus important dans un gouvernement â grandes vues, â politique arrêtée, vit une disgrâce, ou tout au moins une méfiance, dans ce changement. Après avoir reconnu, dans les affaires de la machine infernale et de la conspiration dont il s'açt ici, l'excessive supériorité de ce (pind homme d'Etat, Napoléon lui rendit le ministère de la police. Puis, plus tard, effrayé des talents que Fouché déploya pendant son abs/ence, lors de l'affaire de Walcheren, l'empereur donna ce ministère au duc de Rovigo, et envoya le duc d'Otrante gouverner les provinces illyriennes, un véritable exil.

Ce singulier génie qui frappa Napoléon d'une sorte de terreur ne se déclara pas tout â coup chez Fouché. Cet obscur conventionnel, l'un des hommes les plus extraordinaires et les plus mal jugés de ce temps, se forma dans les tempêtes. H s'éleva, sous le Directoire, à la hauteur d'où les hommes profonds savent voir l'avenir en jugeant le passé, puis tout à coup, comme certains acteurs médiocres qui deviennent excellents éclairés par une lueur soudaine, il donna des preuves de dextérité pendant la rapide révolution du 48 brumaire. Cet homme au pâle visage, élevé dans les dissimulations monastiques, qui possédait les secrets des montagnards auxquels il appartint, et ceux des royalistes auxquels il finit par appartenir, avait lentement et silencieusement étudié les hommes, les choses, les intérêts de la scène politique ; il pénétra les secrets de Bonaparte, lui donna d'utiles conseils et des renseignements précieux. Satisfait d'avoir démontré son savoir-faire et son utilité, Fouché s'était bien gardé de se dévoiler tout entier, il voulait rester a la tête des aflaircs; mais les incertitudes de Napoléon â son égard lui rendirent sa liberté politique. L'ingratitude ou plutôt la méfiance' de l'empereur après l'affaire de Walcheren explique cet homme qui, malheureusement pour lui, n'était pas un grand seigneur, et dont la conduite fut calquée sur celle du prince de Talleyrand. En ce moment, ni ses anciens ni ses nouveaux collègues ne soupçonnaient l'ampleur de son génie purement ministériel, essentiellement gouvernemental, juste dans toutes ses prévisions, et d'une incroyable sagacité. Certes, aujourd'hui, pour tout historien impérial, l'amour-propre excessif de Napoléon est une des mille raisons de sa chute, qui, d'ailleurs, a cruellement expié ses torts. Il se rencontrait chez ce défiant souverain . une jalousie de son jeune pouvoir qui influa sur ses actes autant que sa haine secrète contre les hommes habiles, legs précieux de la Révolution, avec lesquels il aurait pu se composer un cabinet dépositaire de ses pensées. Talleyrand et Fouché ne furent pas les seuls qui lui donnèrent de l'ombrage. Or, le malheur des usurpateurs est d a*

voir pour ennemis et ceux qui leur ont donné la couronne, et ceux auxquels ils l'ont ôtée. Napoléon ne convainquit jamais entièrement de sa souveraineté ceux qu'il avait eus pour supérieurs et pour égaux» ni ceux qui tenaient pour le droit : personne ne se croyait donc obligé par le serment envers lui. Malin, homme médiocre, incapable d'apprécier le ténébreux génie de Fouché ni de se défier de son prompt coup d'œil, se brûla, comme un papillon à la chandelle, en allant le prier confidentiellement de lui envoyer des agents â Gondrevilie, où, dit-il, il espérait obtenir des lumières sur la conspiration. Fouché, sans effaroucher son ami par une interroealion, se demanda pour- ({uoi Malin allait à Gondrevilie, comment il ne donnait pas à Paris et immédiatement les renseignements qu'il pouvait avoir. L*ex-oratorien, nourri de fourberies et au fait du double rôle joué par bien des conventionnels, se dit : — Par qui Malin peut-il savoir quelque chose, quand nous ne savons pas encore ^rand'chose? Fouché conclut donc à quelque complicité latente ou expectante, et se garda bien de rien dire au premier consul. Il aimait mieux se faire un instrument de Malin que de le perdre. Fouché se réservait ainsi une grande partie des secrets qu'il surprenait, et se ménageait sur les personnes un pouvoir supérieur â celui de Bonaparte. Cette duplicité fut un des griefs de Napoléon contre son ministre. Fouché connaissait les roueries auxquelles Malin devait sa terre de Gondrevilie, et qui l'obligeaient à surveiller MM. de Simeuse. Les Simeuse servaient à l'armée de Condé, mademoiselle de Cinq-Cygne était leur cousine, ils {)ouvaient donc se trouver aux environs et participer â l'entreprise, eur participation impliquait dans le complot la maison de Condé à laquelle ils s'étaient dévoués. M. de Talleyrand et Fouché tenaient à éclaircir ce coin très-obscur de la conspiration de 1803. Ces considérations furent embrassées par Fouché rapidement et avec lucidité. Mais il existait entre Malin, Talleyrand et lui d^ liens qui le forçaient à employer la plus grande circonspection, et lui faisaient désirer de connaître parfaitement rinlérietir du château de Gondrevilie. Corentin était attaché sans réserve à Fouché, comme M. de la Besnardière au prince de Talleyrand, comme Gentz â M. de Mettemich, comme Dundas â Pitt, comme Duroc â Napoléon, comme Chavigny au cardinal de Richelieu. Corentin fut, non pas le conseil de ce ministre, mais son âme damnée, le Tristan secret de ce Louis XI au petit pied; aussi Fouché l'avait-il laissé natureHemeiit au ministère de la police, afin d'y conserver un œil et un bras. Ce garçon devait, disaitH)n, appartenir â Fouché par une de ces parentés qui ne s'avouent point, car il le récompensait avec profusion toutes les fois qu'il le mettait en activité. Corentin s'était fait un ami de Peyrade, le vieil élève du dernier lieutenant de poUce ; néanmoins, il eut des secrets pour Peyrade. Corentin reçut de Fouché l'ordre d'explorer le château de Gondrevilie, d en inscrire le plan dans sa mémoire, et d'y reconnaître les moindres cachettes. — « Nous serons peut-être obligés d'y revenir, » hii dit l'ex-ministre, absolument comme Napoléon dit â ses lieutenants de bien examiner le champ de bataille d Austeriitz, jusqu'où il comptait reculer. Corentin devait encore étudier la conduite de Malin, se rendre compte de son influence dans le pays, observer les hommes qu[il y employait. Fouché regardait comme certaine la présence des Simeuse dans la contrée. En espionnant avec adresse ces deux officiers aimés du prince de Condé, Peyrade et Corentin pouvaient acquérir de précieuses lumières sur les ramifications du complot au delà du Rhin. Dans tous les cas, Corentin eut les fonds, les ordres et les agents nécessaires pour cerner Cinq-Cygne et mouchar^ der le pays depuis la forêt de Nodesme jusqu'à Paris. Fouché recommanda la plus grande circonspection et ne permit la visite domiciliaire à Cinq-Cygne qu'en cas de renseignements positifs donnés par Malin. Enfin, comme renseignements, il mit Corentin au fait du personnage inexplicable de Michu, surveillé depuis trois ans. La pensée de Corentin fut celle de son chef : — « Malin connaît la conspiration ! — Mais qui sait, se dit-il, si Fouché n'en est pas aussi ! »

Corentin, parti pour Troyes avant Malin, s'était entendu avec le commandant de la gendarmerie, et avait choisi les hommes les plus intelligents en leur donnant pour chef un capitaine habile. Corentin indiqua pour lieu de rendez-vous le château de Gondrevilie à ce capitaine, en lui disant d'envoyer à la nuit, sur quatre points différents de la vallée de Cinq-Cy^e et à d'assez ffrandes distances pour ne pas donner l'alarme, un piquet de douze nommes. Ces quatre piquets devaient décrire un carré et le resserrer autour du château de Ginq- Cyçne. En le laissant maître au château pendant sa consultation avec Grevin, Malin avait permis à Corentin de remplir une partie de sa mission. A son retour du parc, le conseiller d Etat avait si positivement dit à Corentin que les Simeuse et les d'IIauteserre étaient dans le pays, que les deux agents expédièrent le capitaine, qui, fort heureusement pour les gentilshommes, traversa la forêt par l'avenue pendant que Michu grisait son espion Violette. Le conseiller d Etat avait commencé par expliquer à Peyrade et à Corentin le guet-apens auquel il venait d'échapper. Les deux Parisiens lui racontèrent alors l'épisode de la carabine, et Grévin envoya Violette pour obtenir quelques renseignements sur ce qui se passait au pavillon. Corentin dit au notaire d'emmener, pour plus de sûreté, son ami le conseiller d'Etat coucher à la petite ville d'Arcis, chez lui. Au moment où Mi-

UNE TÉNRBREUSE AFFAIRB.

chu se lançait dans la forêt et courait à Cinq-Cygne, Peyrade et Coronlin partirent donc de Gondreville dans un méchant cabriolet d'osier, attelé d'un cheval de poste, et conduit par le brigadier d'Arcis, un des hommes les plus rusés de la légion, et que le commandant de Troyes leur avait recommandé do prendre.

— Le meilleur moyen de tout saisir, est de les prévenir, dit Peyrade à Corentin. Au moment où ils seront effarouchés, où ils voudront sauver leurs papiers ou s'enfuir, nous tomberons chez eux comme la foudre. Le cordon de gendarmes en se resserrant autour du château fera l'effet d'un coup de filet. Ainsi, nous ne manquerons personne.

— Vous pouvez leur envoyer le maire, dit le brigadier, il est complaisant, il ne leur veut pas de mal, ils ne se défieront pas de lui.

Au moment où Goulard allait se coucher, Corentin, qui lit arrêter le cabriolet dans un petit bois, était donc venu lui dire confidentiellement nue dans quelques instants un agent du gouvernement allait le requérir de cerner le château de Cinq-Cygne afin d'y empoigner MM. d'JIauteserre et de Simeuse ; que, dans le cas où ils auraient disparu, l'on voulait s'assurer s'ils y avaient couché la nuit dernière, fouiller les papiers de mademoiselle de Cinq-Cygne, et peut-être arrêter les gens et les maîtres du château,

— Mademoiselle de Cinq-Cygne, dit Corentin, est, sans doute, protégée par de grands personnages, car j'ai la mission secrète de la prévenir de celle visite, et de tout faire pour la sauver, sans me compromettre. Une fois sur le terrain, je ne serai plus le maître, je ne suis pas seul, aiusl courez au château,

Cette visite du maire au milieu de la soirée étonna d'autant plus les joueurs, que Goulard leur montrait une ligure bouleversée.

— Où se trouve la comtesse? demanda-t-il.

— Elle se couche, dit madame d'Hauteserre.

Le maire incrédule se mit à écouler les bruits qui se faisaient au premier étage.

— Ou'avez-vous aujourd'fiui, Goulard? lui dit madame d'Hauteserre.

Goulard roulait dans les profondeurs de 1 élonnement, eu examinant ces figures pleines de la candeur qu'on peut avoir a tout âge, A l'aspect ae ce calme et de celte innocente partie de boslon interrompue, il ne concevait rien aux soupçons de la police de Paris. En ce moment, Laurence, agenouillée dans son oratoire, priait avec ferveur pour le succès de la conspiration ! Elle priait Dieu de prêter aide et secours aux meurtriers de Bonaparte î Elle implorait Dieu avec amour de briser cet homme fatal! Le fanatisme des Harmodius, des Judith, des Jacques Clément, des Ankaslroém, des Charlotte Corday, des Limoélan, animait celte belle âme, vierge et pure, Catherine préparait le lit. Gothard fermait les volet», en sorte que Marihe Michu, arrivée sous les fenêtres de Laurence, et qui y jciait des cailloux, put être remarquée.

— Mademoiselle, il y a du nouveau, dit Gothard en voyant une inconnue.

— Silence ! dit Martlie à voix basse, venez me parler.

Goihard fut dans le jardin en moins de temps qu'un oiseau n'en aurait mis à descendre d'un arbre à terre.

— Dans un instant le château sera cerné par la gendarmerie. Toi, dit-elle à Goihard, selle sans bruit le cheval de mademoiselle, et faisle descendre par la brèche de la douve, entre cette tour et les écuries.

Marthe tressaillit en voyant à deux pas d'elle Laurence, qui suivit Gothard.

— Qu'y a-t-il? dit Laurence simplement et sans paraître émue.

— La conspirailon contre le premier consul est oécouverle, répondit Marthe dans l'oreille de la jeune comtesse ; mon mari, qui songe à Fanver vos deux cousins, m'envoie vous dire de venir vous entendre avec lui.

Laurence recula de irois pas, et regarda Marthe. —Qui étes-vous? dil-ello.

— Marthe Michu.

' — Je ne sais pas ce que vous me voulez, répliqua froidement madomoisclle de Cinq-Cygne,

— Allons, vous les tuez. Venez au nom des Simeuse! dit Marihe, en tombant à genoux et tendant ses mains à Laurence, N'y a-l-il aucun pa|)icr ici, rien qui puisse vous compromellrc ? Du haut de la forêt, nïon mari vient de voir briller les chapeaux bordés et les fusils des gendarmes.

le cheval de sa maîtresse, aux pieds du(iuel, sur un seul mol de lui, Catherine attacha des linges.

— Où dois-aller? dit Laurence à Marthe, dont le rcpard et la pa* rôle la frappèreiu par l'inimitable accent de la sincé» iié.

— Par la brèche ! dit-elle en entraînant Laurence, mon noble homme y est, vous allez apprendre ce que vaut un Judas !

Catherine entra vivement au salon, y prit la cravache, les gants, le chapeau, le voile de sa maîtresse, et soriii. Celle brusque apparition et l'ardeur de Catherine étaient un si parlant commeniaire des

paroles du maire, que madame d'Hauteserre et l'abbé Goujet échangèrent un regard par lequel ils se communiquèrent cette horrible pensée : — Adieu tout notre bonheur ! Laurence conspire, elle a perdu ses cousins et les deux d'IIaui^eserre !

— Que voulez-vous dire? demanda M. d'Hauteserre à Goulard.

— Mais le château est cerné, vous allez avoir à subir une visite domiciliaire Enfin, si vos fils sont ici, faites-les sauver ainsi que MM. de Simeuse.

— Mes fils ! s'écria madame d'Hauteserre stupéfaite.

— Nous n'avons vu personne, dit M. d'Hauteserre..

— Tant mieux! dit Goulard. Mais j'aime trop la famille de Cinq- Cygne et celle de Simeuse pour leur voir arriver malheur. Ecoutezmoi bien. Si vous avez des papiers compromettants,..

— Des papiers?... répéta le gentilhomme.

— Oui, si vous en avez, brûlez-les, reprit le maire, je vais aller amuser les agents.

Goulard, ^ui voulait ménager la chèvre royaliste et le chou républicain, sortit, et les chiens aboyèrent alors avec violence.

— You6 n'avez plus de temps, les voici, dit le curé. Mais qui préviendra la comtesse, ou est-elle ?

— Catherine n'est pas venue prendre sa cravache, ses gants et ton chapeau pour en faire des reliques, dit mademoiselle Goujet.

Goulard essaya de retarder pendant quelques minutes les deux agents en leur annonçant la parfaiie ignorance des habitants du château de Cinq-Cygne.

— Vous ne connaissez pas ces gens-là, dit Peyrade en riant au nez de Goulard.

Ces deux hommes si doucereusement sinistres entrèrent alors suivis du brigadier d'Arcis et d'un gendarme. Cet aspect glaça d'effroi les quatre paisibles joueurs de boston, qui restèrent à leurs places, épouvantés par un pareil déploiement de forces. Le bruit produit par une dizaine de gendarmes, dont les chevaux piaffaient, retenlissait sur la pelouse.

— Il ne manque ici que mademoiselle de Cinq-Cygne, dit Corentin.

— Mais elle aori, sans doute, dans sa cbafnbre, répondit M. d'Hauteserre.

— Venez avec moi, mesdames, dit Corentin en s'élançant dans l'antichambre et de là dans l'escalier, où mademoiselle Goujet et madame d'Hauteserre le suivirent. — Comptez sur moi, reprit Corentin en parlant à l'oreille de la vieille dame, je suis un des vôtres, je vous al envoyé déjà le maire. Défiez-vous de mon collègue et conliez-vous à moi, je vous sauverai tous !

— De quoi s'agit-il donc ? demanda mademoiselle Goujet.

— Do vie et de mort! ne le savez-vous pas? répondit Coreoliu. Madame d'Hauteserre s'évanouit. Au grand étonnement de made*

moiselle Goujet et au grand désappointement de Corentin, l'apportement de Laurence était vide. Sûr que personne ne pouvait s*echapper ni du parc ni du château dans la vallée, dont toutes les issues étaient gardées, Corentin fit monter im gendarme dans chaque pièce, il ordonna de fouiller les bâtiments, les écuries, et redescendit au sa* Ion, où déjà Durieu, sa femme, et tous les gens s'étaient précipités dans le plus violent émoi. Peyrade étudiait de son petit œil bleu toutes les physionomies, il restait froid el calme au milieu de ce désordre. Quand Corentin reparut seul, car mademoiselle Goujet donnait des soins à madame d'Hauteserre, on entendit un bruit de chevaux, mêlé à celui des pleurs d'un enfant. Les chevaux entraient par la petite griUe. Au milieu de l'anxiéié générale, un brigadier se montra poussant Gothard, les mains attachées, et Catherine, qu'il amena devant les agents.

— Voilà des prisonniers, dit-il. Ce petit drôle était à cheval et se sauvait.

— Imbécile ! dit Corentin à l'oreUle du brigadier stupéfait, pour* quoi ne l'avoir pas laissé aller? nous aurions su quelque chose en le suivant. '

Goihard avait pris le parti de fondre en larmes à la façon des idiots. Catherine restait dans une attitude d'innocence et de naïveië qui fit profondément réfiéchir le vieH agent. L'élève de Lenoir, aprêg avoir comparé ces deux enfanls l'un à l'autre, après avoir examiné l'air niais du vieux genlilhomine qu'il crut rusé, le spirituel curé qui jouait avec les fiches, la stupéfaction de tous les gens et des Durieu, vint à Corentin et lui dit à l'oreille : — Nous n'avons pas affaire à des gnioîcs !

Corentin répondit d'abord par un regard en montrant la table de jeu, puis il ajouta : — Ils jouaient au boston! On faisait le lit do la maîtresse du logis, elle s'est sauvée, ils sont surpris, nous allons les serrer.

Une broche a toujours sa cause et son utUité. Voici comment et pourquoi celle qui se trouve entre la tour aujourd'hui dite de Mademoiselle el les écuries avait été pratiquée. Dès sou instalhuitm à Cin(]-Cv^ne, le bonhomme d'Hauteserre fit d'une longue ravine par laquelfe les eaux de la forêt tombaient dans la douve un cheunn qui sépare deux grandes pièces de terre appartenant à la réserve du châ* teau, mais uniquement pour y planter une centi^ine de noyers qu'il trouva dans une pépinière. En onze ans, ces noyers étaient deve*

UNE TÉNÉBREUSE AFFAIRE

nus asseï touffus el couvraient presque ce cheuiiu oncaissé déjà par des berges de six pieds de itauteur, et par lequel on allais à un petit bois de trente arpents récemment acheté. Quand le château eut tous ses habitants, chacun d'eux $iima mieux pa^i»er par la douve pour prendre le chenoin communal, qui longeait les murs du parc et conduisait h la ferme, que de faire le tuur par la grille. Eu y passant, sans le vouloir, on élargissait la brèche des deux côtés, avec d'autant moins de scrupule qu'au dix-neuvième siècle les douves sont parfaitement inutiles, et que le tuteur parlait souvent d'en tirer parti. Cette constante démolition produisait de la terre, du gravier, des pierres, qui finirent par combler le fond de la douve. L'eau dominée par cette osnêce de cnaussée ne la couvrait que dans les temps de grandes pluies. Néanmoins, msilgré ces dégradations, auxquelles tout le monde et la comtesse elle-même avait aidé, la brèche était asseï abrupte pour qu'il fût difficile d'y faire descendre un cheval et surtout de le faire remonter sur le chemin communal ; mais il semble que, dans les périls, les chevaux épousent la pensée de leurs maîtres. Tendant que la jeune comtesse hésitait à suivre Marthe et lui demandait des explications, Michu, qui du haut de son monticule avait suivi les lignes décrites par les gendarmes et compris le plan des espions, désespérait du succès en ne voyant venir personne. f Un piquet de gendarmes suivait le mur du parc en s'espaçant comme des sentinelles, et ne laissait entre chaque homme que la distance à laquelle ils pouvaient se comprendre de la voix et du regard, écouter et surveiller les plus légers bruits et les moindres choses. Michu, couché à plat ventre, l'oreille collée à la terre, estimait, à la manière des Indiens, le temps qui lui restait par la force du |on. — « Je suis arrivé trop tard ! se disait-il à lui-même. Violette me le payera ! A-t-il été loDgtemps avant de se griser ! Que faire? u H entendait le piquet qui descendait de la forêt par le chemin passer devant la grille, ai qui, par une manœuvre semblable à celle du piquet venant du chemin communal, allaient se rencontrer. — « Encore cinq à six minutas! d se dit-il. En ce moment, la comtesse se montra, lulchu la prit d'une main vigoureuse et la jeta dans le chemin couvert.

— Aile? droit devant vous ! Mène-la, dit-il à la femme, à VendroU où est mon cheval, et sonpez que les gendarmes ont des oreilles.

En voyant Catherine qui apportait la cravache, les ganis et le ebl' peau, mais surtout en voyant lu jument et Gqthard, cet houune, dd conception si vive dans le danger, résolut do jouer les gcndaimoi avec autant de succès qu'il venait de se jouer de Violette. Colhard avait, comme par magie, forcé la jument a escalader la douve,

— Du linffe aux pieds du cheval!.., je t'embrasse! dit le régisseur en serrant Goihard dans ses bras.

Michu laissa la jument aller auprès de sa maîtresse et prit les gants, le chapeau, la cravache.

— Tu as de l'esprit, tu vas me comprendre, r^prlt-il. Force ton cheval à grimper aussi sur ce chemin, monte-le à pull, entraîne après foi les gendarmes en te sauvant i fond de train ft travers champi vers la ferme, et ramasse-moi tout ce piquet qui s'titâio, t^ouia-t-il en achevant sa pensée par un geste qui mdiquail la route h suivre. — Toi, ma fjHe, dit-il à Catherine, il nous vient d'autrtis gendarmes par le chemin de Cinq-Cygne à'Gondreville, élanoa-toi dani une direction contraire à celle que va suivre Goihurd, et ramasse^les du château vers la forêt. Enfin , faites en sorte que nous ne soyons point inouiétés dans le chemin creux.

Catherine et radmirable enfant qui devait donner dans eette affaire tant de preuves d'intelligence exécutèrent leur manoeuvre de manière à faire croire à chacune des lignes de gendarmes que leur gibier se sauvait. La lueur trompeuse de la lune ne permettait de distinguer ni la taille, ni les vêtements, ni le sexe, ni |o nombre de oeux qu'on poursuivait. L^on courut après eux en vertu de ce faux axiome : H faut arrêter ceux cpii se sauvent ! dont la niaiserie en haute police venait d'être ënergiquement démontrée par Corentin au brigadier. Blichu, qui avait compté sur* l'instinct des gendarmes, put atteindre la forêt quelque temps après la jeune comtesse, que Marthe avait guidée à l'endroit indiqué.

— Cours au pavillon, dit-il à Marthe. La forêt doit être gardée par les Parisiens, il est dangereux de rester ici. Nous aurons sans doute besoin de toute notre liberté.

Michu délia son cheval, et pria la comtesse de le suivre.

— Je n'irai pas plus loin, ait Laurence, sans que vous me donniez un gage de l'intérêt que vous me portes, car enfin, vous êtes Michu.

— Mademoiselle, répondit-il d'une voix douce, mon rôle va vous être expliqué en deux mots. Je suis, à l'insu de MM. de Simeuse, le gardien de leur fortune. J'ai reçu à eet égard des instructions de défunt leur père et do leur chère mère, ma protectrice. Aussi ai-je joué le rôle d'un jacobin enragé pour rendre service à mes jeunes maîtres; malheureusement, j'ai commencé mon jeu trop tard, et n'ai nu sauver les anciens! Ici, la voix de Michu s'altéra. — Depuis la liiite des jeunes gens, je leur ai fait passer les sommes qui leur étaient nécessaires pour vivre honorablement.

— Par la maison Breintmayer de Strasbourg? dit-elle.

— Oui, mademoiselle, les correspondants de M. Girel de Troyos, un royaliste qui, pour sa fortune, a lait, comme moi, iu jacoirm. Le

papier que votre fermier a ramassé un soir, à la sortie de Troyes, était relatif à cette affaire qui pouvait nous compromettre: ma vie n'était plus à moi, mais à eux, vous comprenez ? Je n'ai pu me rendre maître de Gondreville. Dans ma position, on m'aurait coupé le cou en me démandant où j'avais pris tant d'or. J'ai préféré racheter la terre un peu plus tard ; mais ce scélérat de Marion était l'homme d'un autre scélérat, de Malin. Gondreville reviendra tout de même à ses maîtres. Cela me regarde. Il y a quatre heures, je tenais Malin au bout de mon fusil, oh ! il était fumé ! Dame ! une fois mort, on iicitera Gondreville, on |e vendra, et vous pouvez l'aclieter, En cas de ma mort, ma femme vous aurait remis une lettre qui vous en eût donné les moyens. Mais ce brigand disait à son compère Grévin, une autre canaille, que MM. de Simeuse conspiraient contre le premier consul^ qu'ils étaient dans le pays et qu'il valait mieux les livrer et s'en débarrasser, pour être tranquille à Gondreville. Or, comme j'avais vu venir deux maîtres espions, j'ai désarmé ma carabine, et je n'ai pas perdu de temps pour accourir ici, pensant que vous deviez savoir où et comment prévenir les jeunes gens. Voilà.

— Vous êtes digne d'être noble, dit Laurence eu tendant sa main à Michu, qui voulut se mettre à genoux pour baiser cette main. Laurence vit son mouvement, le prévint et lui dit : — Debout, Michu! d'un son de voix et avec un regapd qui le rendirent en ce moment aussi heureux qu'il avait été malheureux depuis douze ans.

—- Vous me récompensez comme si j'avais fait tout ce qui me reste k faire, dit-il. Le» entendez-vous, les hussards de la guillotine? Allons eauser gilleurii. Ulcbu prit la bride de la jument en se mettant du côté par lequel la comtesse se présentait de dos, et lui dit ; ^ Ne soyez occui:ée qu'à voui bien tenir, à frapper votre bête et à vous garantir la ngure des branches d'arbre qui voudront vous la fouetter.

Puis il dirigea la jeune flile pendant une demi-heure au grand galop, en faisant des détours, des retours, coupant son propre chemin à travers dDi ch'.iiijères pour y perdre la trace, vers un endroit où il

8*arrêta.

-^ ie no Aais plus où je luis, moi qui connais la forêt aussi bien que vous la eonnaisiez, du Ig comtesse en regardant autour d'elle.

^ Non» sommes au (^enlre même, répondit-il. Nous avons deux gendarmai apr6i noui^ mal» nous sommes «auvés !

Le lieu pittoreifluo où le régisseur avait amené Laurence devait êfre si fatal aux prinelpauit nersonnages de ce drame et à Miehu luimême, qu# l@ devoir drun blitorien est de le décrire. Ce paysage est d'aitleurfi, (^omme on lo verra, devenu célèbre dans les fastes judiciaires de l'Empire.

La forêt de Nodeime apppr tenait à un monastère dit de Noire*Dame. Ce monaiti^re. prU, saccagé, démoli, disparut entièrement, moines et biens, ta forêt, objet do convoitise, entra dans le domaine des comtes de Champogne. qui plus tard l'engagèrent et la laissèrent vendre. En six siècles, la nature couvrit les ruines avec son riche et puissant manteau vert, et les effaça si bien, que l'existence d'un des pluki beaux eouvents n'était plus indiquée que par une assez faible émi* neiiee, ombragée de beaux arbres, et cerclée par d'épais buissons impéluit^^ble» (iue. depuis 17114, Michu s'était plu à épaissir en plantant de l'acacia épineux dans les intervalles dénués d'arbustes. Une roaro se trouvait au pied de cette éminence, et attestait une source perdue, qui ians doute avait jadis déterminé l*assiette du monastère. Le posleiieur des titrei de la forêt de Nodesme avait pu seul reconnaître l'élymologic de ce mot âgé de huit siècles, et découvrir qu'il y avait eu jadis un couvent au centre de la forêt. En entendant les premiers coups de tonnerre (|i) la Révolution, le marquis de Simeuse, qu'une contestation avait obligé de recourir à ses litres, instruit de cette partieularité par le hasard, le mit, dans une arrière-pensée assez nicila à eonoevoir, à rechercher la place du monastère. Le garde, à qui la forêt était si connue, avait naturellement aidé son maître dans (m travail, et sa sagacité de forestier lui lit reconnaître la situation du monastère. Kn observant la direction des cinq principaux chemins de la forêt, dont plusieurs étaient effacés, il vit que tous aboutissaient au monticule et à la mare, où jadis on devait venir de Troyes, de la vallée d'Arcis, de celle de Cinq-Cygne, et de Bar^sur- Aubc. Le marquis voulut sonder le monticule,' mais il ne pouvait prendre pour cette opération que des gens étrangers au pays. Pressé par les circonsbmces, il abandonna ses recherches, en laissant dans l'esprit de Michu l'idée que I éminence cachait ou des trésors ou les fondations de l'abbaye. Mirhu contiima cette muvre archéologique ; il sentit le terrain sonner le creux, au niveau même de la mare, entre deux arbres, au pied du seul point escarpé de l'éminence. Par une belle nuit, il vint armé d^me pioche, et son travail mit à décou* vert une baie de cave où l'on descendait par des degrés en pierre. La mare, qui dans son endroit le plus creux a ttois pieds de profou'» deur, (orme une spatule dont le manche semble sortir de l'éminence, et ferait croire qu'il sort de ce rocher factice une fontaine perdue par infiliraiion dans cette vaste forêt. Ce marécage, entouré d'arbres aquatiques, d'iiulnes, de saules, de frênes, est le rendez -vous de sentiers, reste des routes anciennes et d'allées forestières, aujour* d Inii ({('^séries. Cette eau, vive el qui paraît dormante, couverte de piaules à larges feuilles, de cresson, offre une nappe entièrement

UNE TÉNÉBREUSE AFFAIRE

verte, k peine disiinclible de ses bords où croît une herbe fine e( fournie. Elle esi trop loin de toute habitaiion pour qu'aucune bète, autre que le fauve, vienne eu proBler. Bien convaincus qu'il ne pouvait rien exister au-dessous de ce marais, et rebutés par les bords iiinccessibles du monticule, les gardes particuliers ou les chasseurs n'avaient jamais visité, touillé ni sondé ce coin, qui appartenait à la plus vieille coupe de la forêt, et que Hichu réserva pour une futaie, quand arriva son tour d'être exploitée. Au bout de la cave se trouve uu caveau voûté, propre et sain, tout en pierre de taille, du genre de ceux qu'un nommait l'tn paee, le cachot des couvents. La salubrité de ce caveau, la conservation de ce reste d'escalier et de ce berceau s'e\pliquail par la source que les démoIisseurB avaient respectée et par une muraille vraisemblableuient d'une grande épaisseur, eu brique et en ciment semblable à celui des Romains, qui contenait les eaux supérieures. Hichu couvrit de grosses pierres l'cnirée de celle retralie ; puis, pour s'en approprier le secret et le rendre impénétrable, il s'Imposa la loi de remonter l'érainonce boisée, et de descendre à la cave par l 'escarpement , au heu d'y aborder par la mare.

Au momeui où les deux fugitifs j arrivèrent. In lune jetait sa- belle lueur d'urgent aux cimes des arbres centenaires du moniicide, elle se jouait duns les maguiSqucs touffes des laides de bois diversement découpées par les chemias qui débouchaient là, les unes arrondies, les autres pointues, cel- ■ le-ci ■ lermmée par un seul arbre, celle-là par un bosquet.

DeU.l'œilH'engageaii irrésistiblement en do fuyantes perspectives où les regards suivaient soit la rondeur d'un sentier, soit la vue sublime d'une longue allée de forât, soit une mnraille de verdure pres-

Sue noire. La lumière Itrëe à travers les branchages de ce carrefour faisait briller, entre les clairs da cresson et les nénuphars, «[uelques diamants de celte eau tranquille et ignorée. Le cri des grenouilles troubla le profond silence de ce joli coin de forêt dont le parfum sauvage réveillait dans l'âme des idées de liberté.

— Sommes -nous bien sauvés? dit la comtesse Ces deux hommei,

à Hichu.

— Oui, mademoiselle.

Hais nous avons chacun

[u>ire besogne. Allez attacher nos chevaux â des arbres en haut de cette petite colline, et nouet-teur à chacun un mouchoir autour de la bouche, dit-il en lui tendant sa cravate ; le mien et le vûirc sont inielligenis , ils sauront qu'ils doivent se taire. Quand vous aurei lini. descendez droit au-dessus de l'eau par cet escarpement, ne vous laissez pas accrocher par votre amazone, vous me trouverez en bas.

Pendant que la cumiesse cachait les chevau<i. les nlUchait et les bâillonnait, Hichu débarrassa ses pierres et découvrit l'entrée du caveau. La comtesse, qui croyait savoir sa forêt, fut surprise au dernier point en se voyant bous un berceau de cave. Michu remit les pierres en voûte au-dessus de l'entrée avec une adresse de maçon. Quand il eut achevé, le bruit des chevaux et de la voix des gendarmes retentit dans le sitencede la nuit; mais il n'en battit pas moins tranquillement le briquet, alluma une petite branche de sapin, et mena la comtesse dans Viit pace où se trouvai! encore uu bout de la

chandelle qui lui avait servi à reconnaître ce caveau. La porte en fer et de plusieurs lignes d épaisseur, mais percée en quelques endroits par la rouille, avait été remise en état par le garde, et se fermait extérieurement avec des barres qui s'adaptaient de chaque cAtédans des trous. La comtesse, morte de fatigue, s'assit sur un banc de pierre, au-dessus duquel il existait encore un anneau scellé dans

— Nous avons un salon pour causer, dit Hichu. Maintenant les gendarmes peuvent tourner tant qu'ils voudront, le pis de ce qui nous arriverait serait qu'ils prissent nos chevaux.

— Tfous enlever nos chevaux, dit Laurence, ce serait tuer mes cousins et MH. d'Hauteserre ! Voyons, que savez-vous?

Hichu raconta le peu qu'il avait surpris de la conversation entre Malin et Grévin.

— Ils sont en route pour Paris, ils y entreront ce matin, dit la

comtesse quand il eut Uni.

— Perdus ! s'écria Hichu. Vous comprenez que hs entrants et les ^sortants seront surveillés aux barrières. Malin a le plus grand intérêt à laisser mes maîtres se bien comprome itre pour les tuer.

— Et moi qui ne sais rien du plan général de rafTaire! s'écria Laurence. Comment prévenir George, hivicre et Moreau? où sont-ils?

Enfin ne songeons qu'à mes cousins et aux d'Hauteserre , rejoigne zles à tout prix.

— Le télégraphe va plus vite que les meilleurs cbe^'aux, dit Michu, et de tous les nobles fourrés dans cette

traqués; si je les retrouve, il faut les loger ici, nouslcsv garderons jusqu'à la Un de l'affaire; leur pauvre père avait peut-être une vision en me mettant sur la piste de cette cachette, il a pressenti que ses nis s'y sauve-

— Ma jument vient des écuries du comte d'Artois, elle est née de son plus beau cheval anglais, mais elle a fait (rente - six lieues, elle mourrait sans vous avmr porté au but, dit-

■ elle.

— Le mien est bon, Qg H ditUichu.etsivousavez

fait ireni»«ix lieues, je ne dois en avoir que dix-huit à faire?

— Vingt- trois, dit-elle, car depuis cinq heures ils marchent! Vous les trouverez au-dessus de Laçn^, à Coupvrai, d'où ils doivent au petit jour sortir déguisés en marmiers, ils comptent entrer à Paris sur des bateaux. Voici, reprit-elle en ùtant de son doigt la moitié de l'alliance de sa mère, la seule chose à laquelle ils aiouteront foi, je leur ai donné l'autre moitié. Le varde de Coupvrai, le père d un de leurs soldats, les cache cette nuit dans une baraoue abandonnée par des charbonniers, au milieu des bois. Ils sont htut en (ont. MH. d'Hauteserre et quatre hommes sont avec mes cousins.

— Mademoiselle, on ne courra pas après les soldats, ne nous occupons que de HH. de Simeuse, et laissons les autres se sauver comme il leur plaira, ri'est-cepas assez que de leur crier : Casse-cou?

— Abandonner les d'Hauteserre? jamais ! dil-elle. Ils doivent |>érir ou se sauver tous ensemble !

— De petits gentilshommes ? reinit Hicliu

eiitrùr«Dl alors «livig du bripidier d'An

UNE TÉNÉBREUSE AFFAIRE

— Ils ne suDt que chevalière, rëpondil-elle, je le sais ; nais ik se soal alliés aux Cinq-Cygne et aux Simeuse. Rumenez donc mes cousJDs et les d'Uauieserre, ea tenant conseil avec eux eur les meilleurs moyens de gagner cette forêt.

— Les gendarmes y sont! les entendez -vous? ils se consultent.

— Enfui vous avez eu déjï deux fois du bonheur ce soir, allez 1 et ramenez-les, cacbei-les dans cette cave, ils y seront  l'abri de toute recherche! Je ne puis vous éire bonne à rien, dit-elle avec rage, je serais un phare qui éclairerait l'ennemi. La police n'imaginera jamais que mes jKirents puissent revenir dans la lorét, en me voyant tran- (juille. Ainsi, toute la question consiste à trouver cinq bons clievaux pour venir, en six heures, de Lagny dans notre forél, cinq chevaux a laisser morts dans un fourré.

— Et de l'argent? répMidit Michu qui réflécliissait profondément en écoutant la jeune

comtesse.

— J'ai donnii cent louis cette nuit & mes

cachés , vous devrei TOUS priver de les voir; ma' femme ou mon petit leur porteront à manger deux fois la seniaine. Hais, comme je ne réponds pas de moi, sachez , en cas de malheur, mademoiselle , que la maîtresse -poutre du

!;renier de mon pavîlon a été percée avec une tarière. Dans le trou qui est bouché par une grt^e cheville, se trouve le pbn d'un coin de la forêt. Les arbres auxquels vous verrez un point rouge sur le plan ont une marque noire au pied sur le terrain. Chacun de ces arbres est un indicateur. Le troisième ctié* ne vieux qui se trouve à gauche de chaque indicateur recèle, à deux pieds en avant du lr(»ie, des rouleaux de ferblanc eu terrés à sept pieds de profondeur qui contiennent chacun cent mille francs en or. Ces onze arbres, il n'y en a que ouïe, sont toute la foriuue des Simeuse, maintenant quetiondreville leur a été pris,

— La noblesse sera cenl ans 1 se remettre des coups qu'on lui a portés! dit lentement mademoiselle de Cinq- Cygne. , pcjnile »«stil sur la casietlo qu'il avait n

— Y a-l-il un mot dordre? demanda llicbu.

~ France et Charles! pour les soldats. Laurence et Louis! pour IIM. d'Hauteserre et de Simeuse. Hou Dieu ! les avoir revus hier pour la première fois depuis onze ans et les savoir en danger de mort aujourdhui, et quelle mort! Michu. dit-elle avec une expression deinélancolie. soyez aussi prudent pendant ces quinze heures que vous avez été grand et dévoué pendant ces douze années. S'il ariivait malheur ù mes cousins, je mourrais. Non, dil-elle, je vivrais assez pour tuer Bonaparte!

— Nous serons deux pour ça, le jour où tout sera perdu. Laurence prit la rude main de Michu et la lui serra vivement à

l'anglaise. Michu tira sa montre, il était minuit.

— Sortons à tout prix, dit-il. (iare au gendarme qui me han«ra le passage. El vous, sans vous commander, madame la comtesse, retournez il bride abattue à Cinq-Cygne, ils v sont, amusez-les.

l.e trou débarrassé, Michu n'eulendil plus rien ; il se jeta l'oreille ij ruii.- iBfiùMiù sciiiiMcr, ■II' rïiiirik, I

à terre, et se releva précipitamment : - Troyes! dit-il, je leur ferai la barbe!

t sur la lisière Ters

Il aida la comtesse i sotùt, et replaça le tas de pierres. Quand il eut fini, il s'entendit appeler par la douce voix de Laurence, qui voulut le voir i cheval avant de remonter sur le sien. L'homme rude avait les larmes aux yeux eu échangeant un dernier regard avec sa jeune maîtresse, qui, elle, avait les yeux secs.

— Amusons-les, il a raison ! se dit-elle quand elle n'entendit plus rien. Et elle s'élança vers Cinq-Cygne au grand galop.

En sachant ses tUs menacés de mort, madame d'Hauteserre, qui ne croyait pas la révolution finie et qui connaissait la sommaire jusUce de ce tem^, reprit ses sens et ses forces par la violence même de la douleur qui les lui avait fait perdre. Ramenée par une horrible curiosité, elle descendit au salon dont l'aspect otTrait alors un tableau vraiment digne du pinceau des peintres de genre. Toujours assis i la Uhle de jeu, le curé jouait machinalement avec les fiches, en observant à la dérobée Peyrade et Corentin qui, debout à l'un des coins de la cheminée, se parlaient à voix basse. Plusieurs fois le Ho regard de Corentiii rencontra le regard non moins lin du curé; mais, comme deux adversaires qui se trouvent également forts et qui reviennent en garde après avoir croisé le fer.

l'un et l'autre jetaient promptemeni leurs re-

Eards ailleurs. Le bonomme d'Hauteserre, planté sur ses deux jambes comme un héron, restait à c6ié du gros, gras, grand et avare Goulard, dans l'a^ tiludeque lui avait donnée la stupéfaction. Quoiqu'il filt vêtu en bourgeois , le maire avait toujours l'air d'un domestiuue. Tous deux ils regardaient d'un o^il hébété les gendurmis' entre lesquels pleurait toujours Gothard . dont les mains avaient été si vigoureusement attachées qu'elles étaient violell«s et enllées. Catherine ne quilt^iit pas sa position pleine de simplesseet de naïveté, mais impénétrable. Le brigadier qui, selon Corentin, venait de faire la sottise d'arrêter ces petites bonnes gens, ne savait plus s'if devait partir ou rester. 11 était tout peusif au milieu du

«! du f«u; Coreotin maimint... r.« ÏO "'°V' '" ?"*'? appuyée

sur la poignée de sou

admirable d'inquiétude. Sans les pleurs convubifs de (lOthara, on edi enteudu les mouches voler.

Quand la mère, épouvantée et pjde, ouvrit la porte et se montra presque traînée par mademoiselle Goujet, dont les yeux rouges avaient pleuré, tous ces visages se tournèrent vers les deux femmes. Les deux agents espéraient autant que tremblaient les habitants du cbdieau de voir entrer Laurence. Le mouvement spontané des gens et des maîtres sembla produit comme par un de ces mécanismes qui font accomplir à des ligures de bois un seul et unique geste ou un clianemeni d'yeux.

Madame d'IIanteserre s'avança par trois grands pas précipités vers Corentin, et lui dit d'uue voix entrecoupée mais violente : — Par pitié, monsieur, de quoi mes Ois sont-ils accusés? El croyez-vous dmio qu'ils saicnl venus ici?

Le niré, qui semblait s'être dit ea voyant la vieille dame : — Elle va fbire quelque Boitîse! baissa les yeux.

— Mes devoirs et la mission que j'accomplis me défendent de vous le dire, répondit Coreniln d an air à la fois gracieux et railleur.

Ce reDis; que la détestable courtoisie de ce miriiOor rendait encore plds implacable, pétrifia cette vieille mère, qui tomba sur un fauteuil auprès de l'abbé Goujet, joignit les mains et til un vœu.

— Où avei-vous arrête ce pleurard? demanda Cpreatin au brigadier en désignant le petit ëcu^er de Laurence.

— Dans le chemin qui mëue à la Terme, le long des murs du parc; le dr6le allait Gagner le bois des Closeaux.

— Etceue Allé?

— Elle? c'est Ûivier qui l'a pincée.

— Où allait-elle?

— Vers Gondreville.

— Ils se tournaient le dos? dit Corentin.

— Oui, répondit le gendarme.

— N'est-ce pas le petit domestique et la Temme de chambre de la citoyenne Cinq-Cygne? dit Corentin au maire.

— Oui, répenmt Goulard.

Après avoir échangé deux mots avec Corentin de bouche à oreille, Peyrade sortit aussitôt en enmienant le brigadier.

En ce momenl )e brigadier d'Arcis entra, vint à Corentin et lui dit tout bas : — Je' connais bien les localités, j'ai tout Touillé dans les communs; i moins que les gars ne soient enterrés, il n'y a personne. Nous en sommes A faire sonner les planchers et les murailles avec les crosses de nos Tusils.

Peyrade, mii rentra, lit signe ii Corentin de venir, et l'emmena voir la brèche de la douve en lui signalant le chemin creu\ qui y correspondait.

~- nous avons deviné la manœuvre, dit Peyrade.

— Et moi, je vais vous la dire, réuliqua Corentin. Le petit drôle et la fille ont donné le change à ces imbéciles de gendarmes pour assurer une sortie au gibier.

— ' Nous ne saurons la vérité au'au iour, reprit Peyrade. Ce chemin est humide, je viens de le faire barrer en haup et en bas par deax gendarmes; quand nous pourrons y voir clair, nous reconnaîtrons, âl'empremle des pieds, quels sont les êtres qui ont passé par 1^.

— Voici les Traces d un sabot de cheval, dit Corentin, allons alix écuries.

— Combien y a-t-il de chevaux ici? demanda Peyrade â H. d'I)aufeserre et i Goolard en rentrant au sa|(|n 'à\çc Corentin.

— Allons, monsieur le maire, voij^'te Eavei, répondei! lui cria Corentin en voyant ce fonctionnaire {iiisiler'à répondre.

— Mais il y a la jument de la comieésc, le cheval de Cothard et celui de M. d'ifauteserre.

— Nous n'en avons vu qu'un à l'^curjp, dji Peyrade.

— Mademoiselle se promène, dît Dni T'pfl-

~ Se promène-t-elle ainsi souTçd!r|à mnl, votre pupille? dit le libertin Peyrade i H. d'Hauteserre,'^"' " ""'' ■^' ' ""f^ '

— Très-souvent, répondit avec sipiDlicifé le bonhomme, M. le maire vous l'aiiestera. i r . .-.upw \ ,- v i.-.'

— Tout le monde sait qu'elle a dqs lubies, [SfiSMit palberine. Elle regardait le ciel avant de se cou^llÇr. ïrle'ciw Vlèn qi|6 v^s t>aîonnettes qui brillaient au loin l'aii^ébl 'inlb'i^^cj;''. nlïè a voulu savoir, m'a-t-elle dit en sortant, s'il s'igU'sjni'xjnnV^ d'bii'e nouvelle révolution. --.^"Mi iiiri «.I.

— Quand est-elle sortie? demapds peyrade.

— Quand elle a vu vos Tusils ""' ' '"'"^

— Et par où est-elle allée?

— Je ne sais pas.

— Et l'autre cheval ? demanda Corentin.

— Les... es... geeen...daaarmcsme même... meron...onlpTiiiis, dit Goihard.

— Et oâ allaiB-lu donc? lui dit un des gepdarmes.

— Je Buuiv...ai...ais... ma mal...ai...aiiresse à la Ter. ..me.

Le gendarine leva la téle vers Corentin en attendant un ordre; mais ee langage était à la Tois si Taux et si vrai, si proTondément innocent et si rusé, que les deux Parisiens s'entre -regardèrent comme pour se répéter le mol de Peyrade : Ils ne sont pas gnioles!

Le gentilhomme paraissait ne pas avoir assez d'esprit pour comprendre une épigramme. Le maire était stupidc. La mère, imbécile de materuilé. Taisait aux agents des questions d'une innocence bêle. Tous les gens avaient été bien réellement surpris dans leur sommeil. En prdsence de ces petits faits, en juEreani ces divers caractères, Corentin comprit aussitôt que son seul adversaire était mademoiselle de Cinq-Cygne. Quelque adroite qu'elle soit, la police a d'innombrables désavantages. Non-seulement elle est Torcée d'apprendre tout ce que sait le conspirateur, mais encore elle doit supposer mille choses avant d'arriver & une seule qui soit vraie. Le conspirateur pense sans cesse i sa sûreté, tandis que la ptdice n'est éveillée qu'à ses henres. Sans les tr.ihlsons, il n'v aurait rien de plus Tacile que de conspirer. Un conspirateur a plus d'esprit à lui seul que la police avec ses im- ■nenses moyens d'action. En se sentant arrêtés moralemeni comme

ils l'eussent été physiquement par une porte qu'ils auraient cru trouver ouverte, qu'ils auraient crochetée et derrière laquelle des hommes pèseraient sans rien dire, Corentin et Peyrade se voyaient devinés et joués sans savoir par qui,

— J'afTirme, vint leur dire à l'oreille le brigadier d'Arcis, que si les deux messieurs de Simeuse et d'IIauteserrq ont passé la nuit ici. on les a couchés dans les lits du père, de \a mère, de mademoiselle de Cinq-Cygne, de' la servante,' des domestiques, ou ils se sont promenés dans le parc, car il n'y a pas la moindre trace de leur passade.

— Qui donc ï pu les prévenir? dit Corentin à Peyrade. Il n'y a encore que le premier consul, Fouché, les minisires, le préTei de police, et Malin qui savent quelque chose.

— Nous laisserons des moulotu dans le mys, dit Peyrade à l'oreille de Corenlin.

— Vous ferez d'autant mieux qu'ils seront en Champagne, ré; 1'qua le curé, i]ul ne put s'empêcher de sourire en eniendani 1o v. '>: mouton et qui devina tout d'après ce seul mot surpris.

— Mon Dieu ! pensa Corentin qui répondit au curé p.ir un autro sourire, il n'y a qu'un homme d'esprit ici, je ne puis m'eotendrc qu'avec lui, je vais l'entamer.

— Messieurs... dit le maire, qui voulait cependant donner ni.u preuve de dévouement au premier consul et qui s'adressait aux deux agents.

— Dites citoyens, la République existe encore, lui répliqua Corentin en regardant le curé d'un air railleur.

— Citoyens, reprit le maire, au moment où je suis entré dans ce salon et avant que j'eusse ouvert la bouche, Catherine s'y est précipitée pour y prendre la cravache, les gants el le chapeau dp sa maîtresse.

Un sombre murmure d'horreur sortît du Tond de toutes les poitrines, exceptd de celle de Gothard. Tous les yeux, moins ceux des , Goulard, le dénonciateur, en

ide. Nous y voyons clair. On bien à temps, aj'oula-t-il en renée.

I ce petit gars, dit Corenlin an imbre à part. RenTermez aussi it Catherine. — Tu vas présîit41 en s'adressant A Peyrade, tout, n'épargne rien. — Monicuré, j'ai d'importantes cornaa dans le jardin, lie paraissez avoir tout l'esprit * entendre) vous me comprenpour sauver deux familles qui, un abîme d'où rien ne revient.

lé trahis par un de ces infdmot t dans tontes les conspirations yens et les personnes. Ne ntc n'accompagne, il est de la |->o- [orablemeui au cabinet consii- Mihaite pas la perle de MH. de isiller, le premier consul, s'ils itentions, veut les arrêter sur ;' bons militaires. L'agent qui I je ne suis rien en apparence, it a le mot de Malin, qui sans place et peut-êlre de l'argeni, les livrer. Le premier consul, favorise point les pensées rueux jeunes gens soni ici, (il-il . mais ils ne peuvent être sauvés que d'une seuïe manière. Vous couuaisseï la loi du 6 lloré;)! an X, elle amnîslie lès émigrés qui sont encore k l'étranger, à la condition de rentrer avant le 1"' vendémiaire de l'an XI, c'es^â•dirc en septembre de l'année dernière; mais MM. de Simeuse ayant, ainsi que HM. d'Uauieserre, exercé des commandements dans l'aimée de Condé, sont dans le cas de l'excepiion posée par cette loi ; leur présence en France est donc un crime, el suHll, dans les circonàlanres où nous sommes, pour les rendre complices d'un horrible complot. Le premier consul a senti le vice de cette exception qui fait A son gouvernement des ennemis irréconciliables; il voudrait faire savoir i MM. de Simeuse qu'aucune poursuite ne sera fkile contre eux, s'ils lui adressent une pétition dans laquelle ils diront qu'ils rentrent en France dans l'intention de se soumettre aux lois, enpromelt:m[ de prêter serment i la Constitution. Vous comprenez que cette pièce doit être entre ses mains avant leur arresiation et dïtcc d'il y a quelques jours, je puis en être porteur. Je ne vous demande pas où sont les jeunes gens, dit-il en voyant le curé Taire un nouveau gesie de dénégation, nous sommes malheureusement sflfs de les trouver ; la foi^t est gardée, les entrées de Paris sont surveillées et la frontière aussi. Ecoutez-moi bien! si ces messieurs soni entre celle forêt et Paiîs. ils seront pris ; s'ils sont à Paris, on les y trou-

UNE TÉNÉBREUSE AFFAIRE

vera ; s'ils rétrpgradentt les malheureux seront arrêtés. Le premier cousul aïràe les ci-devant et ne peut souffrir les républicains, et cela est tout simple : s'il veut un trône, il doit égorger la liberté. Que ce secret reste entre nous. Ainsi, voyez î J'attendrai jiisqu'ù demain, je serai aveugle; mais défiez-vous de l'agent; ce maudit Provençal est le valet du diable, il a le mot de Foucbé, comme j'ai celui du preinicr consul.

— Si MM. de Simeuse sont ici, dit le curé, je donnerais dix pintes de mon sang et un bras pour les sauver*; mais si mademoiselle de Cin(|-Cygne est leur confidente, elle n'a pas commis, je le jure par mon salut éternel, la moindre indiscrétion et ne m'a pas fait l'bonncur de me consulter. Je suis maintenant très-content de sa discrétion, si toutefois discrétion il y a. Nous avons joué hier soir, comme tous les jours, au bo:==ton, dans le plus profond silence jusqu'à dix heures et demie, et nous n'avons rien vu ni entendu. Il ne nasse pas un enfapt dans cette vallée solitaire sans qjie tout le monde le voie et le sache, et depuis quinze jours il n'y est venu personne d'étranger. Or, MM. d'Hauteserre et de Simeuse font une troupe à eux quatre. Le bonhomme et sa femme sont soumis au gouvernement, et ils ont fait tous les efforts imaginables pour ramener leurs fils auprès d'eux ; ils leur ont encore écrit avant-hier. Aussi, dans mon âme et conscience, a-t-il fallu votre descente ici pour ébranler la ferme croyance où je suis de leur séjour eu Allemagne. Entre nous, il n'y a ici que la jeune comtesse qui ne rende pas justice aux éminentes qualités de Mf. le premier consul.

— Finaud! pensa Gorentin. — Si ces jeunes gens sont fusillés, c'est qu'on l'aura bien voulu ! répondit-i| à haute voix, maintenant ie m'en lave les mains.

Il avait amené l'abbé Goujat dans un endroit fortement éclairé par la lune, et il le regarda brusquement en disant ces fatales paroles. Le prêtre était fortement affligé, mais en homme surpris et complètement ignorant.

— Comprenez donc, monsieur l'abbé, reprit Corentîn, que leurs droits sur la terre de Gondrcville les rendent doublement criminels aux yeux des gens en sous-ordre ! Enûn, je veux leur faire avoir affaire à Dieu et non à ses saints.

— Il y a donc un complot? demanda naïvement le curé.

— Ignoble, odieux, lâche, et si contraire à l'esprit généreux de la nation, reprit Gorentin, qu'il sera couvert d'un opprobre général.

— Eh bien ! mademoiselle de Cinq-Cygne est incapable de lâcheté, s'écria le curé.

— Monsieur l'abbé, reprit Gorentin, tenez, il y a pour nous (toujours de vous à moi) des preuves évidentes de sa complicité ; mais il n'y en a point encore assez pour la justice. Elle a pris la fuite à notre approche... Et cependant je vous avais envoyé le maire.

— Oui, mais pour quelqu'un qui tient tant à les sauver, vous marchiez un peu trop sur les talons du maire, dit l'abbé.

Sur ce mot, ces deux hommes se regardèrent, et lout fut dit entre eux : ils appartenaient l'un et l'autre à ces profonds analomistes de la pensée auxquels il suffit d'une simple inflexion de voix, d'un regard, d'un mot, pour deviner une âme, de même que le sauvage devine ses ennemis à des indices invisibles à l'œil d'un Européen.

— J'ai cru tirer quelque chose de lui, je me suis découvert, pensa Gorentin.

— Ah ! le drôle ! se dit en hii-méme le curé.

Minuit sonnait à la vieille horloge de l'église au moment où Gorentin et le curé rentrèrent au salon. On entendait ouvrir et fermer les

1)ortes des chambres et des armoires. Les gendarmes défaisaient les its. Peyrade, avec la prompte intelligence de l'espion, fouillait et sondait tout. Ge pillage excitait à la fois la terreur et l'indignation chez les fidèles serviteurs, toujours immobiles et debout. M. d'Hauteserre échangeait avec sa femme et mademoiselle Goujet des regards de compassion. Une horrible curiosité tenait tout le monde éveillé. Peyrade descendit et vint au salon en tenant à la main une cassette en bois de sandal sculpté, qui devait avoir été jadis rapportée de la Chiné par l'amiral de Simeuse. Cette jolie boite était plate et de la dimension d'un volume in-quarto.

Peyrade fit un signe à Gorentin, et l'emmena dans l'embrasure de croisée : — J'y suis ! lui dit-il. Ge Michu, qui pouvait payer huit cent mille francs en or Gondreville à Marion, et qui voulait tuer tout à l'heure Malin, doit être l'homme des Simeuse ; l'intérêt qui lui a fait menacer Marion doit être le même qui lui a fait coucher Malin en joue. Il m'a paru capable d'avoir des idées, il n'en a eu qu'une, il est instruit de la chose, et sera venu les avertir ici.

— Malin aura causé de la* conspiration avec son ami le notaire, dit Gorentin en continuant les inductions de son collègue, et Michu, qui se trouvait embusqué, l'aura sans doute entendu parler des Simeuse. En effet, il n'a pu remettre son coup de carabine que pour prévenir un malheur qui lui a semblé plus grand que la perte de Gondreville.

— Il nous avait bien reconnus pour ce que nous sommes, dit Peyrade. Aussi, sur le moment, rinteltigence de ce paypah m'a-t-elle paru tenir du prodige.

^ Oh ! cela prouve qu'il était sur ses gardes, répondit Gorentin.

Mais, après tout, mon vieui^, ne nous abusons pas : )a tfabispq pue énormément, et les gens primitifs la sentent de loin.

— Nous n'en sommes que plus forts, dit le t^roveuçal.

-- Faites venir le brigadier d'Arcis, cria Gorentin à qn des gendarmes. Envoyons à son pavillon, dit-il à Peyrade.

— Violette, riotre oreille, y est, dit le Provençal.

— Nous sommes partis sans en avoir eu de nouvelles, dit Gorentin. Nous aurions dû emmener ayec nous Sabalier. Nous ne sommes pas assez de deux.' — Brigadier, dit-il en voyant entrer le gciularnui et le serrant entre Peyrade et lui, n'allez pas vous laisser faire là barbe comme le brigadier de Troyes tout à l'heure. Michu nous paraît être dans l'affaire ; allez à son pavillon, ayez l'œij à topf, et rendez-nous-en compte.

— Un de mes hommes a entendu des chevaux dans la forêt au moment où l'on arrêtait les petits domestiques, et j'ai quatre fiers g;i!llards aux trousses de ceux qui voudraient s'y cacher, répondit le gendarme.

Il sortit, et le bruit du galop de son cheval, qui retentit sur le pavé de la pelouse, diminua rapidement.

— Allons ! ils vont sur Paris ou rétrogradent vers l'Allemagne, sp dit Gorentin. Il s'assit, tirade la poche de son spencer un carnet, écrivit deux ordres au crayon, les cacheta et (il signe à l'un des gendarmes de venir : — Au grand galop à Troyes, éveillez le préfet, et dites-lui de profiter du petit jour pour faire marcher le téllégraphe.

Le gendarme partit au grand galop. Le sens de ce mouvement, et l'intention de Gorentin étaient si clairs, que tous les habit4)nls du château eurent le cœur serré ; mais cette nouvelle inquiétude fut en quelque sorte* un coup de plus dans leur martyre, car en ce moment ils avaient les yeux sur la précieuse cassette. Tout en causant, les deux agents épiaient le langage de ces regards flamboyants. Une sorte de rage froide remuait le cœur insensible de ces deux êlres qui savouraient la terreur générale. L'homme de police a toutes les émotions du chasseur ; mais en déployant les forces du corps et de l'intelligence, là où l'un cherche à tuer un lièvre, une perdrix ou un chevreuil, il s'agit pour l'autre de sauver l'Etat ou le prince, de gagner une large gratification. Ainsi la chasse à l'homme est supérieure a l'autre chasse de toute la distance qui existe entre les hommes et les animaux. D'ailleurs, l'espion a besoin d'élever son rôle à toute la grandeur et à l'importance des intérêts auxquels il se dévoue. Sans tremper dans ce métier, chacun peut donc concevoir que l'âme y dépense autant de passion que le chasseur en met à poursuivre fe gibier. Ainsi, plus ils avançaient vers la lumière, plus ces deux hommes étaient ardents ; mais leur contenance, leurs yeux restaient calmes et froids, de même oue leurs soupçons, leurs idées, leur plan restaient impénétrables. Mais, pour qui eût suivi les effets du flair moral de ces deux limiers à la piste des faits inconnus et cachés, pour qui eût compris les mouvements d'agilité canine qui les portait à trouver le vrai par le rapide examen des probabilités, il y avait de quoi frémir ! Gomment et pourquoi ces hommes de génie étaient-ils si bas quand ils pouvaient être si haut? Quelle imperfection, quel vice, quelle passion les ravalait ainsi ? Est-on homme de police comme on est penseur, écrivain, homme d'Etat, peintre, général, à la condition de ne savoir faire qu'espionner, comme ceux-là parlent, écrivent, administrent, peignent ou se battent? Les gens du château n'avaient dans le cœur qu'un même souhait : Le tonnerre ne tombera-t-il pas sur ces infâmes? Ils avaient tous soif de vengeance. Aussi, sans la présence des gendarmes, y aurait-il eu révolte.

— Personne n'a la clef du coffret? demanda le cynique Peyrade en interrogeant l'assemblée autant par le mouvement de son gros nez rouge que par sa parole.

Le Provençal remarqua, non sans un mouvement de crainte, qu'il n'y avait plus de gendarmes. Gorentin et lui se trouvaient seuls. Gorentin tira de sa pocne un petit poignard et se mit en devoir de I enfoncer dans la fente de la boîte. En ce moment, on entendit d'abord sur le chemin, puis sur le petit pavé de la pelouse, le bruit horrible d un galop désespéré; mais ce qui causa bien plus d'effroi fut la chute et le soupir du cheval, qui s'abattit des quatre jambes à la fois au pied de la tourelle du milieu. Une commotion pareille à celle que produit la foudre ébranla tous les spectateurs, quand on vit Laurence que le frôlement de son amazone avait annoncée; ses gens s'étaient vivement mis en haie pour la laisser passer. Malcré la rapidité de sa course, elle avait ressenti la douleur que devait lui causer la découverte de la conspiration : toutes ses espérances écroulées ! elle avait galopé dans des ruines en pensant à la nécessité d'une soumission au gouvernement consulaire. Aussi, sans le danger que couraient les quatre gentilshommes et qui fut le topique à l'aide duquel elle dompta a fatigue et son désespoir, fût-elle tombée endormie. Elle avait presue tué sa jument pour venir se mettre entre la mort et ses; cousins, n apercevant cette héroïque fille, pâle et les traits tirés, son voile d'un côié, sa cravache à la main, sur le seuil d'où son regard brûlant embrassa toute la scène et la pénétra, chacun comprit, au mouvement imperceptible qui rrtnua la face aigre et trouble de Coroniin. Sue les deux véritables adversaires étaient en présence. Un terrible uel allait commencer. En voyant celte cassette aux mains de Goren-

UNE TÉNÉBREUSE AFFAffiE.

lia, la jeune comtesse leva sa cravache et sauta sur lui si vivement, elle lui appliqua sur les mains un si violent coup, que la cassette tomba par terre; elle la saisit, la jeta dans le milieu de la braise et se plaça devant la cheminée dans une attitude menaçante, avant que les deux agents fussent revenus de leur surprise. Le mépris flamboyait dans les yeux de Laurence, son front pÂle et ses lèvres dédai* gueuses insultaient k ces hommes encore plus que le geste autocratique avec lequel elle avait traité Gorentin en béte venimeuse. Le bonhomme d'Hauteserre se sentit chevalier, il eut la Êice rougie de tout son sang, et regretta de ne pas avoir une épée. Les serviteurs tressaiHirent d'abord de joie. Cette vengeance tant appelée venait de foudroyer lun de ces hommes. Mais leur bonheur fut refoulé dans le fond des âmes par une affreuse crainte : ils entendaient toujours les gendarmes adiant et venant dans les greniers. L'espion, substantif énergique sous lequel se confondent toutes les nuances qui distinguent les gens de police, car le public n*a jamais voulu spécifier dans la langue les divers caractères de ceux qui se mêlent de cette apothicairerie nécessaire aux gouvernements, l'espion donc a ceci de magnifique et de curieux, qu'il ne se fâche jamais; il a Thumilité chrétienne des prêtres, il a les yeux faits au mépris et Toppose de son côté comme une barrière au peuple de niais qui ne le comprennent pas; il a le front d'airain pour les mjures, il marche à son but comme un animal dont la carapace solide ne peut être entamée que par le canon ; mais aussi, comme Taninial, il est d'autant plus furieux quand il est atteint, au'il a cru sa cuirasse impénétrable. Le coup de cravache sur les aoigts fut pour Gorentin, douleur à part, le coup de canon qui troue la carapace ; de la part de cette sublime et nome fille, ce mouvement plein de dégoût Thumilia, non pas seulement aux regards de ce petit monde, mais encore à ses propres yeux. Peyrade, le Provençal, s'élança sur le foyer, il reçut un coup de pied de Laurence; mais il lui prit le pied, le lui leva et la força, par pudeur, de se renverser sur la bergère où elle dormait naguère. Ce fut le burlesque au milieu de la terreur, contraste fréquent dans les choses humaines. Peyrade se roussit la main pour s'emparer de La cassette en feu ; mais il l'eut, il la posa par terre et s'assit dessus. Ces petits événements se passèrent avec rapidité, sans une parole. Corentin, remis de la douleur causée par le coup de cravache, maintint mademoiselle de Cinq-Cygne en lui prenant les mains.

— Ne m'obligez pas, belle citoyenne, à employer la force contre vous, dit-il avec sa flétrissante courtoisie.

L'action de Peyrade eut pour résultat d'éteindre le feu par une compression qui supprima l'air.

— Gendarmes, à nous ! cria-t-il en gardant sa position bizarre.

— Promettez-vous d'être sage? dit insolemment Coreniin à Laurence en ramassant son poignard et sans commettre la faute de len menacer.

— Les secrets de cette cassette ne concernent j[»as le gouvernement, répondit-elle avec un mélange de mélancolie dans son air et dans son accent. Quand vous aurez lu les lettres qui y sont, vous aurez, malgré votre infamie, honie de les avoir lues ; mais avez-vous encore honte de quelque chose? demanda-t-elle après une pause.

Le curé jeta sur Laurence un regard comme pour lui dire : — Au nom de Dieu ! cMmez-vous.

Peyrade se leva. Le fond de la cassette, en contact avec les charbons et presque entièrement brûlé, laissa sur le tapis mie empreinte roussie. Le dessus de la cassette était déjà charbonné, les côtés cédèrent. Ce grotesque Scœvola, qui venait d'ofl'rir au dieu de la police, à la -peur, le fond de sa culotte abricot, ouvrit les deux côtés de la boite comme s'il s'agissait d'un livre, et fit glisser sur le tapis de la table à jouer trois lettres et deux mèches de cheveux. Il allait sourire en reprdant Gorentin, quand il s'aperçut que les cheveux étaient de deux bmncs difTérents. Gorentin quitta mademoiselle de Cinq-Cygne pour venir lire la lettre d'où les cheveux étaient tombés.

Laurence aussi se leva, se mit auprès des deux espions et dit : — Oh ! lisez à haute voix, ce sera votre punition.

Gomme ils lisaient des yeux seulement, elle lut elle-même la lettre suivante :

« Chère Laurence,

« Nous avons connu votre belle conduite dans la triste journée de « notre arrestation, mon mari et moi. Nous savons que vous aimez « nos jumeaux chéris autant et tout aussi également que nous les ai- « mons nous-mêmes; aussi est-ce vous que nous chargeons d'un dé- « pôt à la fois précieux et triste pour eux. M. l'exécuteur vient de « nous couper les cheveux, car nous allons mourir dans quelques « instants, et il nous a promis de vous faire tenir les deux seuls sou- « venirs de nous au'il nous soit possible de donner à nos orphelins c bien-aimés. Garaez-leur donc ces restes de nous, vous les leur don- « nerez en des temps meilleurs. Nous avons mis là un dernier baiser « pour eux avec notre bénédiction. Notre dernière pensée sera d'a- « bord pour nos fils, puis pour vous, enfin pour Dieu .^Aimez-les bien.

« BsRTHE DE Cinq-Cygne, « Jean de Simeuse. »

Chacun eut les larmes aux yeux à la lecture de cette lettre.

Laurence dit aux deux agents, d'une voix ferme, en leur jetant un regard pétrifiant : — Vous avez moins de pitié que M, Vexecuteur.

Gorentin mit tranquillement les cheveux dans la lettre, et la lettre de côté sur la table en y plaçant un panier plein de fiches pour qu'elle ne s'envolât point. Ce sang-froid au milieu de l'émotion générale était affreux. Peyrade dépliait les deux autres lettres.

— Oh ! oiiant à celles-d, reprit Laurence, elles sont à peu près pareilles. Vous avez entendu le testament, en voici l'accomplissement. Désormais mon cœur n'aura plus de secrets pour personne, voilà tout.

c 1794, Andernacb, tfaot le combat.

c Ma chère Laurence, je vous aime pour la vie et je veux que vous « le sachiez bien ; mais, dans le cas où je viendrais à mourir, apff prenez que mon frère Paul-Marie vous aime autant que je vous ff aime. Ma seule consolation en mourant sera d'être certain que « vous pourrez un jour faire de mon cher frère votre mari, sans « me voir dépérir de jalousie comme ceU certes arriverait si, vi- « vants tous deux, vous me le préfériez. Après tout, cette préfé- « rence me semblerait bien naturelle, car peut-être vaut-il mieux « que moi, etc.

c Maub-Paol. 9

— Voici l'autre, reprit^elle avec une charmante rougeur au front :

c Andcrnach, avant le combat.

« Ma bonne Laurence, j'ai quelque tristesse dans Pâme ; mais Ma- « rie-Paul a trop de gaieté dans le caractère pour ne pas vous plaire a beaucoup plus que je ne vous plais. 11 vous faudra quelque jour « choisir entre nous, eh bien ! quoique je vous aime avec une pas- « sion... 9

— Vous correspondiez avec des émigrés, dit Peyrade en interrompant Laurence et mettant par précaution les lettres entre lui et la lumière pour vérifier si elles ne contenaient pas dans l'entre-deux des lignes une écriture en encre sympathique.

— Oui, dit Laurence, qui replia les précieuses lettres dont le papier avait jauni. Mais en vertu de quel droit violez- vous ainsi mon domicile, ma liberté personnelle et toutes les vertus domestiques?

— Ah ! BU fait, dit Peyrade. De quel droit? il faut vous le dire, belle aristocrate, reprit-il en tirant de sa poche un ordre émané du ministre de la justice et contresigné du ministre de l'intérieur. Tenez, citoyenne, les ministres ont pris cela sous leur bonnet...

— Nous pourrions vous demauaer, lui dit Gorentin à l'oreille, de quel droit vous logez chez vous les assassins du premier consul ? Vous m'avez appliqué sur les doigts un coup de cravache qui m'autoriserait à donner quelque jour un coup de main pour expédier MM. vos cousins, moi qui venais pour les sauver.

Au seul mouvement des lèvres et au regard que Laurence jeta sur Gorentin, le curé comprit ce que disait ce grand artiste inconnu, et fit à la comtesse un signe de défiance qui ne fut vu que par Goulard. Peyrade frappait sur le dessus de la boite de petits coups pour savoir si elle ne serait pas composée de deux planches creuses.

— Oh ! mon Dieu ! dit-elle à Peyrade en lui arrachant le dessus, ne la brisez pas, tenez.

Elle prit une épingle, poussa la tête d'une figure, les deux planches chassées par un ressort se disjoignirent, et celle qui était creuse offrit les deux miniatures de MM. de Simeuse en uniforme de l'armée de Gondé, deux portraits sur ivoire faits en Allemagne. Gorentin, qui se trouvait face à face avec un adversaûre digne de toute sa colère, attira par un geste Peyrade dans un coin et conféra secrètement avec lui.

— Vous jetiez cela au feu, dit l'abbé Goujet à Laurence en lui montrant par un regard la lettre de la marquise et les cheveux.

Pour toute réponse, la jeune fille haussa significativement les épaules. Le curé comprit qu'elle sacrifiait tout pour amuser les espions et gagner du temps, et il leva les yeux au ciel par un geste d'admiration.

— Où donc a-t-on arrêté Gothard que j*entends pleurer? lui ditelle assez haut pour être entendue.

— Je ne sais pas, répondit le curé*

— Etait41 aile à la ferme ?

— La ferme ! dit Peyrade à Gorentin. Envoyons-y du monde.

— Non, reprit Gorentin, cette fille n'aurait pas confié le salut de ses cousins à un fermier. Elle nous amuse. Faites ce que je vous dis, afin qu'après avoir commis la faute de venir ici, nous en remportions au moins quelques éclaircissements.

Gorentin vint se mettre devant la cheminée, releva les longues

UNE TÉNÉBREUSE AFFAIRE

basques poinlnes de son habit pour se cbauiïer, et prît l'air, le ton, les manières d'un homme qui se trouve en visite.

— Mesdames, vous pouvez vous coucher, et vos gens également. Monsieur le maire, vos services nous sont maintenant inutiles. La sévérité de nos ordres ne nous permet pas d'agir autrement que nous venons de le faire ; mais quand toutes les murailles, qui me semblent bien épaisses, seront examinées, nous partirons.

^ Le maire salua la compagnie et sortit. Ni le curé, ni mademoiselle Goujet ne bougèrent. Les gens étaient trop inquiets pour ne pas suivre le sort de leur jeune maîtresse. Madame d*Hauteserre, qui, depuis Tarrivée de Laurence, Tétudiait avec la curiosité d*une mère au désespoir, se leva, la prit par le bras, Temmena dans un coin et lui dit à voix basse : — Les avez-vous vus?

— Comment aurais-je laissé vos enfants venir sous notre toit sans que vous le sachiez ? répondit Laurence. — Durieu, dit-elle, voyez s'il est possible de sauver ma pauvre Stella, qui respire encore.

— Elle a fait beaucoup de cnemin? dit Gorentin.

— Quinze lieues en trois heures, réponditrclle au curé qui la contemplait avec stupéfaction. Je suis sortie à neuf heures et demie, et suis revenue à une heure bien passée.

Elle regarda la pendule, qui marquait deux heures et demie.

— Ainsi, reprit Gorentin, vous ne niez pas d'avoir fait une course de quinze lieues!

— Non, dit-elle, j'avoue que mes cousins et MM. de Simeuse, dans leur parfaite innocence, comptaient demander à ne pas être exceptés de l'amnistie, et revenaient a Gina-Cygne. Aussi, quand j'ai pu croire (pie le sieur Malin voulait les envelopper dans quelque trahison, suisje allée les prévenir de retourner en Allemaene où ils seront avant que le télégraphe de Troyes ne les ait signalés à la frontière. Si j'ai commis un cnme, on m'en punira.

Cette réponse, profondément méditée par Laurence, et si probable dans toutes les parties, ébranla les convictions de Gorentin, que la jeune comtesse observait du coin de l'œil. Dans cet instant si décisif, et quand toutes les âmes étaient en mielque sorte suspendues à ces deux visages, que tous les regards allaient de Gorentin à Laurence et de Laurence à Gorentin, le bruit d'un cheval au galop venant de la forêt retentit sur le chemin, et de la grille sur le pavé de la pelouse. Une affreuse anxiété se peignit sur tous les visages.

— Peyrade entra l'œil brillant de joie, il vint avec empressement à son collègue, et lui dit assez haut pour que la comtesse l'entendit : — Nous tenons Michu

Laurence, à qui l'angoisse, la fatigue et la tension de toutes ses facultés intellectuelles donnaient une couleur rose aux ioues, reprit sa pâleur et tomba presque évanouie, foudroyée, sur un fauteuil. La Durieu, mademoiselle Goujet et madame d'ttauleserre s'élancèrent au- Eres d'elle, car elle étouffait : elle indiqua par un geste de couper les randebourgs de son amazone.

— Elle a donné dedans, il$ vont sur Paris, <tit Gorentin â Peyr.ide, changeons les ordres.

Ils sortirent en laissant un gendarme â la porte du salon. L'adresse infernale de ces deux hommes venait de remporter un horrible avantaffe dans ce duel en prenant Laurence au piège d'une de leurs ruses habituelles.

A six heures du matin, au petit jour, les deux agents revinrent. Après avoir exploré le chemin creux, ils s'étaient assurés que les chevaux y avaient passés pour aller dans la forêt. Ils attendaient les rapports du capitaine de gendarmerie chargé d'éclairer le payB. Tout en lais^nt le château cerné sous la surveillance d'un brigadier, ils allèrent pour déjeuner chez un cabaretier de Gina-Gvgne, mais toutefois après avoir donné l'ordre de mettre en liberté Gothard. qui n'avait cessé de répondre â toutes les questions par des torrents de pleurs, et Catherine, qui restait dans sa silencieuse immobilité. Catherine et Gothard vinrent au salon, et baisèrent les mains de Laurence, qui gisait étendue dans la bei|[ère. Durieu vint annoncer que Stella ne mouri^it pas ; mais elle exigeait bien des soins.

Le maire, inquiet et curieux, rencontra Peyrade et Gorentin dans le village. Il ne voulut pas souffrir que des employés supérieurs déjeunassent dans un méchant cabaret, il les emmena chez lui. L'abbaye était à un quart de lieue. Tout en cheminant, Peyrade remar- Siia que le brigadier d'Arcis n'avait fait parvenir aucune nouvelle de ichu ni de Violette.

— Nous avons afTaite à des gens de qualité, dit Gorentin, ils sont plus forts que nous. Le prêtre y est sans doute pour quelque chose.

Au moment où madame Goulard faisait entrer les deux employés dans une vaste salle à mauj^er, sans feu, le lieutenant de gendarmerie arriva, l'air assez effare.

— Nous avons rencontré le cheval du brigadier d'Arcis dans la forêt, sans son maître, dit-il ù Pe]^rade.

— Lieutenant, s'écria Gorentin, courez au paviDon de Michu, sachez ce qui s'y passe ! On aura tué le bri|[adier.

Cette nouvelle nuisit au déjeuner du maire. Les Parisiens avalèrent tout avec une rapidité de chasseurs mangeant à une halte, et revinrent au château dans leur cabriolet d'osier attelé du cheval de poste, pour pouvoir se porter rapidement sur tous les points où leur pré*

sence serait nécessaire. Quand ces deux hommes reparurent dans ce salon où ils avaient jeté le trouble, l'effroi, la douleur et les plus cruelles anxiétés, ils y trouvèrent Laurence en robe de chambre, le gentilhomme et sa femme, l'abbé Goujet et sa sœur, groupés autour du feu, tranquilles en apparence.

-^ Si Ton tenait Michu, s'était dit Laurence, on l'aurait amené. J'ai le chagrin de n'avoir pas été maîtresse de moi-même, d'avoir jeté quelque clarté dans les soupçons de ces infâmes ; mais tout peut se réparer.— Serons-nous longtemps vos prisonniers? demanda-t-elle aux deux agents d'un air railleur et dégage.

— Comment peut-elle savoir quelque chose de notre inquiétude sur Michu? personne du dehors n'est entré dans le château, elle nous gouaille, se dirent les deux espions par un regard.

— Nous ne vous importunerons pas longtemps encore, répondit Gorentin ; dans trois heures d ici nous vous offrirons nos regrets d'avoir troublé votre solitude.

Personne ne répondit. Ce silence du mépris redoubla la rage intérieure de Gorentm, sur le compte de <iui Laurence et le curé, les deux intelligences de ce petit monde, s'étaient édifiés. Gothard et Catherine mirent le couvert auprès du feu pour le déjeuner, auquel prirent part le curé et sa sœur. Les maîtres ni les domestiques ne firent aucune attention aux deux espions, ()ui se promenaient dans le jardin, dans la cour, sur le chemin, et qui revenaient de temps en temps au salon.

A deux heures et demie, le lieutenant revint.

— J'ai trouvé le brigadier, ditril à Gorentin. étendu dans le chemin qui mène du Pavillon dit de Cinq-Cysne à la ferme de Bellache, sans aucune blessure autre qu'une horrible contusion à la tête, et vraisemblablement produite par sa chute. 11 a été, dit-il enlevé de dessus son cheval si rapidement, et jeté si violemment en arrière, qu'il ne peut expliquer de quelle manière cela s'est fait ; ses pieds ont quitté les étriers, sans cela il était mort, son cheval efFraye l'aurait traîné à travers champs; nous I avons confié à Michu et â Violette...

•— Comment ! Michu se trouve, â son pavillon ? dit Gorentin qui regarda Laurence.

La comtesse souriait d'un œil fin, en femme qui prenait sa revanche.

— Je vien^de le voir en train d'achever avec Violette un marché qu'ils QUt commencé hier au soir, reprit le lieutenant. Violette et Michu m'ont paru gris ; mais il n'y a pas de quoi s'en étonner, ils ont bu pendant toute la nuit, et ne sont pas encore d'accord.

— Violette vous l'a dit? s'écria Gorentin.

— Oui, dit le lieutenant.

— Ah ! il faudrait tout faire soi-même» s'écria Peyrade en regardant Gorentin, qui se défiait tout autant que Peyrade de l'intelligence du lieutenant.

Le jeune homme répondit au vieillard par un signe de tête.

— A quelle heure êtes-vous arrivé au pavillon de Michu? dit Gorentin en remarquant que mademoiselle de Cinq-Cygne avait regardé l'horloge sur la cheminée.

— A deux heures environ, dit le lieutenant.

Laurence couvrit d'un même regard M. et madame d'Hauteserre, l'abbé Goujet et sa sœur, qui se crurent sous un manteau d'azur ; la joie du triomphe pétillait dans ses yeux, elle rougit, et des larmes roulèrent entre ses paupières. Forte contre les plus grands malheurs, cette jeune fille ne pouvait pleurer que de plaisir. En ce moment elle fut suDlime, surtout pour le curé, qui, presaue cha^n de la virilité du caractère de Laurence, y aperçut alors l'excessive tendresse de la femme ; mais cette sensioilité gisait, chez elle, comme un trésor caché à une profondeur infinie sous un bloc de granit. En ce moment un gendarme vint demander s'il fallait laisser entrer le fils de Michu, qfii venait de chez son père pour parler aux messieurs de Paris. Gorentin répondit par un signe afQrmatif. François Michu. ce rusé petit chien qui chassait de race, était dans la cour où Gothard. mis en liberté, put causer avec lui pendant un instant sous les yeux du gendarme. Le petit Michu s'acmiitta d'une commission en glissant quelque chose dans la main de Gothard sans que le gendarme s'en aperçût. Gothard se coula derrière François et arriva jusqu'à mademoiselle de Ginq-Cyffne pour lui remettre innocemment son alliance entière qu'elle baisa bien ardemment, car elle comprit que Michu lui disait, en la lui envoyant ainsi, que les quatre gentilshommes étaient en sûreté.

— M'n'p'a (mon papa) fait demander où faut mettre el hrigadiaii qui ne va point hen du tout?

— De quoi se plaintril? dit Peyrade.

— Eu d*la tdU, il i'a fiché par tare hen drument tout de même. Pour un gindarmey qui savions tnofUar à chevdUe, c'est du guignon, mais il aura buté! Il a un trou, oh ! gros comme euV poing darrière la tdte. Parait qu'il a évu la chance ed* timher sur un méchant caillou, pauvre homme ! Il a beay ette gindarme, i touffe tout de même que çd fû pitié.

Le capitaine de gendarmerie de Troyes entra dans la cour, mil pied â terre, fit signe â Gorentin, qui, en le reconnaissant, se précipita vers la croisée et l'ouvrit pour ne pas perdre de temps.

— Qu'y a-t-il?

' Nous avons été ramenés comme des Hollandais ! On a trouve cin^ chevaux morts de fatigue, le poil hérissé de sueur, au beau milieu de la grande avenue oe la fcfrét, je les fais garder pour savoir d*où ils viennent et qui les a fournis. La forêt est cernée, ceux qui s*y trouvent n*en pourront pas sortir.

— A quelle heure croyei-vous que ces cavaliers-là soient entrés dans la forêt?

— A midi et demi.

— Que pas un lièvre ne sorte de celte forêt sans qu'on le voie, lui dit Gorenlm à Toreille. Je vous laisse ici Peyrade, et vais voir le pauvre brigadier. — Reste chez le maire, je t'enverrai un homme adroit pour te relever, dit-il à l'oreille du Provençal. Il faudra nous servir des gens du pays, examines-y toutes les figures. Il se tourna vers la compagnie et dit : — Au revoir! d'un ton effrayant.

Personne ne salua les agents qui sortirent.

— Que dira Fouché d'une visite domiciliaire sans résultat? s*écria Peyrade quand il aida Gorentin à monter'dans le cabriolet d'osier.

~ Oh! tout n'est pas fini, répondit Gorentin à l'oreille de Peyrade, les gentilshommes doivent être dans la forêt. 11 montra Laurence,

3ui les regardait à travers les petits carreaux des grandes fenêtres u salon : — J'en ai fait crever une qui la valait bien, et ((ui m'avait par trop échaufîé la bile ! Si elle retombe sous ma coupe, je lui payerai son coup de cravache.

~ L'autre était une fille, dit Peyrade, et celle-là se trouve dans une position...

— Est-ce ({ue je distingue? tout est poisson dans la mer ! dit Gorentin en faisant signe au gendarme qui le menait de fouetter le cheval de poste.

Dix minutes après, le château de Gînq-Gygne était entièrement et complètement évacué.

— Gomment s'est-on défait du brigadier? dit Laurence à François Michu, qu'elle avait fait asseoir et à qui elle donnait à manger.

— Mon père et ma mère m'ont dit qu'il s'agissait de vie et de mort, que personne ne devait entrer chez nous. Donc, j'ai entendu, au mouvement des chevaux dans la forêt, que j'avais affaire à des chiens de gendarmes, et j'ai voulu les empêcner d'entrer chez nous. J'ai pris de grosses cordes que nous avons dans notre Renier, je les ai attachées à 1 un des arbres qui se trouvent au débouché de chaque chemin. Pour lors, j'ai tiré la corde à la hauteur de la poitrine d'un cavalier, et je l'ai serrée autour de l'arbre d'en face, dans le chemin où j'ai entendu le galop d'un cheval. Le chemin se trouvait barré. L'affaire n'a pas manqué. 11 n'y avait plus de lune, mon brigadier s'est fiché par terre, mais il ne s'est pas tué. Que voulez-vous? ça a la vie dure, les gendarmes! Enfin, on fait ce qu'on peut.

— Tu nous a sauvés ! dit Laurence en embrassant François Michu, qu'elle reconduisit jusqu'à la grille. Là, ne voyant personne, elle lui ait dans l'oreille : — Ont-ils des vivres?

— Je viens de leur porter un pain de douze livres et quatre bouteilles de vin On se tiendra coi pendant six jours.

En revenant au salon, la jeune fille se vit l'objet des muettes interrogations de M. et de madame d'IIauteserre , de mademoiselle et de l'abbé Goujet, qui la regardaient avec autant d'admiration que d'anxiété.

— Mais vous les avez donc revus? s'écria madame d'Hauteserre. La comtesse se mit un doigt sur les lèvres en souriant, et monta

chez elle pour se coucher; car, une fois le triomphe obtenu, ses fatigues l'écrasèrent.

Le chemin le plus court pour aller de Cinq-Gygne au pavillon de Michu était celui qui menait de ce village à la ferme de Hellache, et fui aboutissait au rond-point où les espions avaient apparu la veille a Michu. Aussi le cendarme qui conduisait Gorentin suivit-il celte route que le brigadier d'Arcis avait prise. Tout en allant, l'agent cherchait les moyens par lesquels un brigadier avait pu être désarçonné. Il se gourmandait de n'avoir envoyé qu'un seul homme sur un point si important, et il tirait de cette faute un axiome pour un Gode de police qu'il faisait à son usage. — Si l'on s'est débarrassé du gendarme, pensait-il, on se sera défait aussi de Violette. Les cinq chevaux morts ont évidemment ramené des environs de Paris dans la forêt les quatre conspirateurs et Michu. — Michu a-t-il un cheval? dit-il au gendarme, qui était de la brigade d'Arcis.

— Ah ! et un fameux bidet, répondit le gendarme, un cheval de chasse qui vient des écuries du ci-devant marquis de Simeuse. Quoiqu'il ait bien quinze ans, il n'en est que meilleur, Michu lui fait faire vin^t lieues, l'animal a le poil sec comme mon chapeau. Oh ! il en a bien soin, il en a refusé ae l'argent.

— Gomment est son cheval?

— Une robe brune tirant sur le noir, des taches blanches audessus des sabots, maigre, tout nerfs, comme un cheval arabe.

— Tu as vu des chevaux arabes?

— Je suis revenu d'Egypte il y a un an, et j'ai monté des chevaux de mameluck. On a onze ans de service dans la cavalerie ; je suis allé sur le Rhin avec le général Steingel, de là en Italie, et j'ai suivi le premier consul en Egypte. Aussi vais-je pas^^or brigadier.

^ Quand je serai au pavillon de Michu, va donc à l'ccurie, et si tu

vis depuis onze ans avec les chevaux, tu dois savoir reconnaître quand un cheval a couru.

— Tenez, c'est là que notre brigadier a été jeté par terre, dit le gendarme en montrant l'endroit ou le chemin débouchait au roudpoint.

— Tu diras au capitaine de venir me prendre à ce pavillon, nous nous en irons ensemble à Troyes.

Gorentin mit pied à terre et resta pendant quelques instants à observer le terrain. Il examina les deux ormes qui se trouvaient eu face, l'un adossé au mur du parc, l'autre sur le talus du rond-point que coupait le chemin vicinal ; puis il vit, ce que personne n'avait su voir, un bouton d'uniforme dans la poussière du chemin, et il le ramassa. En entrant dans le pavillon, il aperçut Violette et Michu attablés dans la cuisine et disputant toujours. Violette se leva, salua Gorentin, et lui offrit à boire.

— Merci, je voudrais voir le brigadier, dit le jeune homme, qui d'un regard devina que Violette était gris depuis plus de duuze heures.

— Ma femme le garde en haut, dit Michu.

— Eh bien! brigadier, comment allez-vous? dit Gorentin qui s'élança dans l'escalier, et qui trouva le gendarme, la tête enveloppée d'une compresse, et couché sur le lit de madame Michu.

Le chapeau, le sabre et le fourniment étaient sur une chaise. Marthe, fidèle aux sentiments de la femme et ne sachant pas d'ailleurs la prouesse de son fils, gardait le brigadier en compagnie de sa mère.

-~ On attend M. Varlet, le médecin d'Arcis, dit madame Michu, Gaucher est allé le chercher.

~ Laissez -nous pendant un moment, dit Gorentin assez surpris de ce spectacle où éclatait l'innocence des deux femmes. — Gomment avez-vous été atteint? demanda-t-il en regardant l'uniforme.

— A la poitrine, répondit le brigadier.

— Voyons votre buffleterie, demanda Gorentin.

Sur la bande jaune bordée de liserés blancs, qu'une loi récente avait donnée à la gendarmerie dite nationale, en stipulant les moindres détails de son uniforme, se trouvait une plaque assez semblable à la plaque actuelle des gardes champêtres, et où la loi avait enjoint de graver ces singuliers mots,: Respect aux personnes et aux pronrietés ! La corde avait porté nécessairement sur la buffleterie et l'avait vigoureusement machurée. Gorentin prit l'habit et regarda l'endroit où manquait le bouton trouvé sur le chemin.

— A quelle heure vous a-t-on ramassé? demanda Gorentin.

— Mais au petit jour.

— Vous a-t-on monté sur-le-champ ici? dit Gorentin en remarquant Pétat du lit qui n'était pas défait.

-Oui.

— Qui vous y a monté?

— Les femmes et le petit Michu qui m'a trouvé sans connaissance. •— Bon ! ils ne se sont pas couchés, se dit Gorentin. Le brigadier

n'a été atteint ni par un coup de feu, ni par un coup de bàtou, car son adversaire, pour le frapper, aurait dû se mettre à sa hauteur, et se fût trouvé à cheval ; il n'a donc pu être désarmé que par un obstacle opposé à son passage. Une pièce de bois? pas possible. Une chaîne de fer? elle aurait laissé des marques. — Qu'avez-vous senti? dit-il tout haut au brigadier en venant l'examiner.

— J'ai été renversé si brusquement...

— Vous avez la peau écorchée sous le menton.

— Il me semble, répondit le brigadier, que j'ai eu la figure labourée par une corde....

— J'y suis, dit Gorentin. On a tendu d'un arbre à Pautrc une corde pour vous barrer le passage...

— Ça se pourrait bien, dit le brigadier. Gorentin descendit et entra dans la salle.

— Eh bien ! vieux coquin, finissons-en , disait Michu en parlant à Violette et regardant l'espion. Gent vingt mille francs du tout, et vous êtes le maître de mes terres. Je me ferai rentier.

— Je n'en ai, comme il n'y a qu'un Dieu, que soixante mille.

— Mais puisque je vous offre du terme pour le reste ! Nous voilà pourtant depuis hier sans pouvoir finir ce marché-là. Des terres de première qualité.

— Les terres sont bonnes, répondit Violette.

— Du vin, ma femme ! s'écria Michu.

— N'avez-vous donc pas assez bu?s'écrir. la mère de Marthe. Voilà la quatorzième bouteille depuis hier neuf heures...

— Vous êtes là depuis neuf heures ce matin? dit Gorentin à. Violette.

— Non, faites excuse. Depuis hier au soir, je n'ai pas quitté la place, et je n'ai rien gagné : plus il me fait boire, plus il me surfait ses biens.

— Dans les marchés, qui hausse le coude, fait hausser le prix, dit Gorentin.

Une douzaine de bouteilles vides, rangées au bout do la table, attestaient le dire de la vieille. En ce moment, le gendarme fit signe

UNE TÉNÉBREUSE AFFAIRE

du dehors à Coreniin et lui dii à l'oreille, sur le pas de la porte : — 11 D'y 3 point de cheval à l'écurie.

— Vous avez envoyé voire petit sur voire cheval à la ville, dit Coreniin en reuirant, il ue peut tarder à revenir.

— Non, monsieur, dit Marthe, il est à pied.

— Eh bien ! qu'avez-vous liiii de voire clieval?

— Je l'ai prêté, répondit Hichu d'un Ion sec

— Venez ici, bon apùlre, Gl Coreniin en parlant au régisseur, j'ai deux mois à vous glisser dans le tuyau de l'oreille.

Coreniin cl Mh;liu sorlireiil.

— La carahine que vous chargiez hier i quatre heures devait vous servir à tuer le couseiller d'Etat : Gréviii, le notaire, vous a vu ; mais on ne peut pas vous pincer là-dessus : il y a eu beaucoup d'iuteniioai ei peu de lémoins. Vous avez, je ne sais commeoi, endormi Violette ; el vous, voire femme, votre peiil gars, vousiivez passé la nuit dehorâ pour avenir mademoiselle de Cinq-Cygne de noire arrivée et faire Sauver ses cousins que vous avez amenés ici. je ne sais pas encore oij. Volré Gis ou votre Teinme ont jeté le brjgadier par terre assez Spirilucllenicnl. Enfin vous nous avez baillis. Vous Ëies un fameu\ luron. Mais tout n'est pas dit, nous n'aurons pas le dernier. Voulezvous transiger? vos maîtres y gagneront.

— Venez par ici, nous causerons sans pouvoir Être entendus, dit Siichu eo emmenant l'espion dans le parc jusqu à l'étang. , .

Quand Coreniin vit la pièce d'eau, il regarda tinement Michu, qui tomptait sans doute sur sa force (lour jeter cet homme daus sept fiieds de vase sous trois pieds d'eau. Michu répondit par un regard non moins fixe. Ce fut absolument comme si un boa flasque et froid eût délié un de ces roux et fauves jaguars du Brésil.

— Je n'ai pas soif, répondit le muscadin, qui resta sur le bord de la prairie et mit ta main dans sa poche de côté pour y prendre son pétil poignard.

— Nous ne pouvons pas nous comprendre, dit Michu froidement. ^ Tenez-vous sage, mon cher, la justice aura l'œil sur vous,

— Si elle n'y voit pas plus clair que vous, il y a du danger pour tout le monde, dit le régisseur.

— Vous refusez? ditlkirenlin d'un ton expressif.

— J'aimerais mieux avoir cent fois le cou coupé, si l'on pouvait couper. cent fois le cou à un homme, que de me trouver d'inielligeuce avec un drôle tel que loi.

Coreniin remonta vivement en voiture après avoir toisé Michu, le pavillon et Couraud qui aboyait après lui. Ildoiuia quelques ordres en passant à Troycs, el revint à Paris. Toutes les brigades de gendarmerie eurent une consigne et des instructions secrètes.

Pendant les mois de décembre, janvier et février, les recherches furent actives et incessantes dans les moindres villages. Ou écouta

de Lagny. Les cinq chevaux enterrés dans la forél de Nodcsme avaient été vendus cinq cents francs chaoue, par des fermiers el des meuniers, à un homme qui, d'après le signalement, devait être Michu. Quand la loi sur les receleurs el les complices de Georges fut rendue, Coreniin restreignit sa surveillance !t la forêt de Nodesme. Puis quand Moreau, les rojalistcs et Picliegru, furent arrêtés, on ne vil plus de ligures étrangères dans le pays. Hichu perdit alors sa place, le notaire d'Arcis lui apporta la lettre par laquelle le conseiller d'Etal, devenu sénateur, priait Grévin de recevoir les comptes du régisseur, el de le congédier. En trois jours, Michu se lit donner un quitus en bonne forme, el devint libre. Au grand élonnemeut du pays, il alla vivre à Cinq-Cygne, où Laurence le prit pour fermier de toutes les réserves du château. Le jour de son installation coincida fatalement avec l'exéculion du duc d'Enghien. On apprit, dans presque toute la France i la fois, l'arresiaiion, le jugement, la condamnation el la mort du prince, terribles représailles qui précédèrent le procès de Pulignac, Rivière et Moreau

En attendant que la ferme destinée i Hichu fâl construite, le faux Judas se logea dans les communs, au-dessus des écuries, du c6lé de la fameuse brèche. Hichu se procura deux chevaux, un pour lui et un pour son Gis, car tous deux se joignirent à Goihard pour accompagner mademoiselle de Cinq-Cygne dans toutes ses promenades qui avaient pour but, comme on le pense, de nourrir les quatre gcnLilshommes el de veiller à ce qu'ils ne manquassent de rien. François et Gotliard, aidés par Couraua et par les chiens de la comtesse, éulairaienl les alentours de la cachclte, el s'assuraleni qu'il n'y avait personne auï environs. Laurence cl Michu apporiaicul les vivres que

Hanhe, sa mère el Catherine appréiaietil à l'Insu des geils aflh de Goncenlrer le secret, eit auelin d'eux ne mettait ed doute qa'll y eflt des espions dans le village. Atlssl. pdr pntdence, cette èxpédUIMi n'eut-elle jamais lieu que deux Ibis par seiiiaiiie et IbuidiirS â deâ heures dlfférenies, tahlbl le jtfitr et tantôt la htiit. Gëâ brécâultdiis durèrent autant qne le procès Hivlère, Pfiliehae el MoreElb. Quand le se naiiit- consul te qui appelait à I Empire la famille Borlaparté fet noiiimail Napoléon empereur fut soumis à i'dcceplà(i6(l du fteuple fràdçais, M. d'Hauleserre signa sur le re^isite rfië viHt hii présenter Goulard. EnGn on apprit que le pape viendrait sacrer Napoléon. Mademoiselle de Cinq-Cygne ne s'opposa dus dès lors à ce qu'une demande fût adressée par les deux jeunes d'Ilauteserre et par ses cousins pour Être rayés de la liste des émigrés el reprendre leurs droits de citoyen. Le bonhomme courut aussitôt à Paris et y alla voir le ci-devant marquis de Chargeboeuf, qui connalssail M. de Talleyrand. Ce ministre, alors en faveur, Gt parvenir la pélilion à Josépliine, et Joséphine la remit à son mari.qu'on nommait empereur, majesté, sire, avant de connaître le résullal du sciutin populaire, M. de Chargebœuf, M, d'Hauleserre et l'abbS.CiWJet, qui vint aussi à Paris, obtinrent une audience de TallevranS, et ce ministre leur promit son appui. Déjà Napoléon avait HH Rr^ce iMx princîjjaiix acteurs de la grande conspiration royaltUe diri|fe Snire lui; mais, quoique les quatre gentilshommes ne FUf^enl^fie îoupïonnés, au sortir d'une séance du conseil d'Etat, l'eiHÉIëf ètif iilijicla dans son cabinet le sénateur Halin, Fouché, TslIIffnM; MmS^^s. Lebrun et Dubois, le préfet de police — Hessieurs.

tu me de premii d'Hauleserre, ol d'être autorisés

teyrand. , ,

Je crois, f Ëpnddil Mdllfli N :ar ils sotii c^ché^ Snill I

chez eux.

Il se garda bien auxquelles îl dv^tt

\h fUll (iâtiservait encore son cos- Ib «ÇH dts sieurs de Simeuse et Il ffrlnËS m Coudé, une demande

itMfi im Paris, réiioudil Tal-

jt 4ous if illtez point rencontré ceux- I forêt de Radésmé, el s'y croient

de m m ^miët couitii k i kvcU iës paroles

quelles il av^IE 80 a il^-, itiais. èh s'djMyant Ses rappons faiis

par Coreniin, il eonvrflHtlHIÎ le cori^ll fle H fiarticinalion des quatre gentilshommes au coi<i}»ol,de MM: âè.Itivièrfe eldè Pfflignac. en leur donnant Michu HHur ctmitmce. Le ^fei de [Alice ctiburma les assertions du sénalénf :

— Mais conjttient cÉ fggliseur attfSIf-ll su flè la conspiration était

Diomèiil dtl l'eiM^ercii^ son tèNseil et moi, «nous qui eus*crit ce secret? oetfiiiiiAâ le préfet de police. : ailenJitln I la remarqué' Ile Ddhtiis, aehés flang Ûffe forêt et que ttiils ne les ayez pas ^1 mois, dit l'empereur à FouchS; ils ont bien expié

Malin enrayé de la |4tifS{ilcàcité dd préfet de police. s enrittfiis pour que j'Iiliiic là conduite de Voire M.v le ddtft: leur radiation èi mè consiiuie leur avocat

IfTins aalfgètctix jJfltif tous, réintégrés qu'émigrés, car ils auront prêtS sefi'ilétU ^li^ constiJullons vt l'Empire et aux lois, dll Fouché, qui regarda^ xeirtënt Malin. .

— En quoi menaceni-ils H. le sénateur? dit Napoléoft: Talleyrand s'eniretini pendant quelque temps à voix basse avec

l'empereur. La radiation et la réintégration de MM. de Simeuse et d'Hauleserre parut alors accordée.

~ Sire, dit Fouché, vous pourrez encore entendre parler de ces gens-là.

Talleyrand, sur les soll ici la lions du duc de Grandlieu, venait de donner, au nom de ces messieurs, leur foi de gentilhomme, mol (lui exerçait des séductions sur Napoléon, qu'ils n'entreprendraient rien contre l'empereur, et faisaient leur soumission sans arrifere-pcnsiïe.

— - MM. dHauteserre el de Simeuse ne veulent plus porter les armes contre la France après les derniers évcnemcots. Ils ont peu de sympaUiie pour le gouvernement impérial, et. sont de ces gens que Voire Majesté devra conquérir ; mais ils se conienieront de vivre sur le sol français en obéissant aux lois, dit le minisire.

Puis il mit sous les yeux de l'empereur une leiire qu'il avait reçue, et où ces seniimeuis étaient exprimés.

— Ce qui est si franc doit être sincère, dit l'empereur en regardant Lebrun el Cambacérès. Avez-vous encore des objections? demanda-i-il a Fouché.

— Dans l'intérêt de Voli-e Majesté, répondit le futur ministre de la police générale, je demande à être chargé de ira nsmel Ire i ces messieurs leur radiation quand elle lera définitivement accorda, dit-il à

— Soit, dit Napoléon en trouvant une expression soucieuse dans le visage de Fouché.

Ce pciit conseil fui levé sans que celle affaire pardi terminée; mais il eut pour résultat de mciire dans la mémoire de Napoléon une

. UNE TENÉBREUSIÎ AFFAIRE.

noie douiease sur les quatre gentilshomines. H. d'Rauteserre, qui crojait au succès, avait écrit une lettre où il aanouçait cette bwtat nouvelle. Les haÛianls de CiDq-Cygne ne Tureol donc pas ëtoonésde voir, quelques jours après, Goùlard qui vint dire à madame d'Hauleserre et i Laurence qu'elles eussent à eavoyei' les quatre {^ntilgbommes i Troyes, oA le préfet leur remettrait l'arrêté qui les réintégrait dans tous leurs droits après leur preetatiou de serment et leur adlié«on aux lois de l'Empire. Laurence répondit au maire qu'die ferait avertir ses cousins et HH. dUauieserre. — lu M sont donc pu id? dit Goulard.

Nicbn, le itptieor de Gondrecille.

Madame d'Hauteserre r^ardait avec anxiété la jeune fille, qui sortit en laissant le maire pour aller consulter Michu. Michu ne vit aucun inconvénient à délivrer immédiatement les émigrés. Laurence, Michu, son Ois et Gothard, partirent donc à cheval pour la foiël en emmenant on cheval de plus, car la comtesse devait accompagner les quatre gentilshommes à Trayes et revenir avec eux. Tous les gens qui apprirent cette bonne nouvelle saitroupèrenl sur la pelouse pour voir partir la joyeuse cavalcade. Les quatre jeunes gens sortirent de leur cachette, montèrent à cheval saus être vus et prirent la roule de Troyes, accompagnés de mademoiselle de Cinq-Gygue. Michu, aidé par son fils et Gothard, referma l'entrée de la cave et tous trois revinrent A pied. En route, Michu se souvint d'avoir laissé dans le caveau les couverts el le gobelet d'argent qui servait à ses maîtres, il y retourna seul. En arrivant sur le bord de la mare, il enieodil des voix dans la cave, et alla directement vers l'entrée à travers les broussailles.

— Vous venez sans doute chercher votre argenterie? lui dit Peyrade en sonnant et lui montrant son grosnez ronge dans le feuillage.

Sans savoir pourquoi, car enfin les jeunes gens étaient sauvés, Michu sentit à toutes ses articulations- une douleur, tant fut vive cIice lui cette espèce d'appréhension vague, indéfinissable, que cause un malheur à venir; néanmoins il s'avança et trouva Corcntin sur l'escalier, UD rat de cave à la main.

^ Nous ne sommes pas méchants, dit-il i Hichu, nous aurions pu pincer vos ci-devant depuis une semaine, mais nous les savions radiés... Vous êtes un rude gaillard ! et vous nous avez donné trop de mai pour que nous ne satisfassions pas au moins notre curiosité.

— Je donnerais bien quelque chose, s'écria Hichu, pour savoir comment et par qui nous avons été vendus...

— Si cela vous intrigue beaucoup, mon petit, dit en souriant Peyrade, regardez les fers de vos chevaux, et vous verrez qne vous vous êtes trahis vous-mêmes.

— Sans rancune, dit Corentin en faisant signe au capitaine de gendarmerie de venir avec les chevaux.

— Ce misérable ouvrier parisien, qui remit si bien les chevaux à l'anglaise et qui a quitté Cinq-Cygne, était un des leurs! s'écria Micbu, il leur a suFli de faire reconnaître et suivre sur le terrain, quand il a fait humide, par un des leurs déguisé en fagoteur, en braconnier, les pas de dos chevaux ferrés avec quelques crampons. Nous sommes quittes.

Michu se consola bientftt en pensant que la découverte de cette cachette élait maintenant sans danger, puisque les gentilshommes redevenaient Français, et avaient recouvré leur liberté. Cependant, il avait raison dans tous ses pressentiments. La police el les jésuites ont la vertu de ne jamais abandonner ni leurs ennemis ni leurs amis.

Le bonhomme d Dauieserre revint de Paris, et fut assex étonné de ne pas avoir été le premier à donner la bonne nouvelle. Durieu préparait le plus succulent des dîners. Les gens s'habillaient, et l'on attendait avec impatience les proscrits, qui, vers quatre heures, arrivèrent à la fois joyeux et humiliés, car ds étaient pour deux ans sous la surveillance de la haute police, obligés de se présenter tous les mois i la préfecture, et tenus de demeurer pendant ces deux années dans la commune de Cinq-Cygne. — « Je vous enverrai à signer le registre, leur avait dit le préfet. Puis, dans quelques mois, vous demanderez la suppression de ces conditions, imposées d'ailleurs à tous tes complices de Pichegru. J'appuierai voire demande. » Ces restrictions assez méritées attristërenl un peu les jeunes gens Laurence se mit à rire.

— L'empereur des Français, dit-dle, est un homme assez mal élevé, qui u'a pas encore 1 habitude de faire grâce

Les gentilshommes Irouvèient à la grille tous les habitants du chlleau, et sur le chemin une bonne partie des gens du village, venus l>our voir ces jeunesgcns, que leurs aventures avaient rendus fameux dans le département. Madame d'Bauieserre tint ses lils longtemps embrassés et montra un visage cwivertde larmes; elle ne put rien dire, et resta saisie, mais heureuse, pendant une partie de la soirée. Dès que les jumeaux de Simeuse se montrèrent et descendireoi de cheval, il y eut un cri général de surprise, causé par leur étonnante ressemblance : même regard, mâme voix, mfimes façons. L'un et 1 autre, ils firent exactemeni le même geste en se levant sur leur selle, en passant la jambe au-dessus de la croupe du cheval pour le quitter, et en jetant les suides par un mouvement pareil. Leur mise, absolument la même, aidait encore ii les prendre pour de véritables Hénechmes. Ils portaient des boites à la Suwaroff façonnées au coude-pied, des pantalons collants en peau blanche, des vestes de chasse vertes à boutons de métal, des cravates noires et des gants de daim. Ces deux jeunes gens, alors âgés de trente et un ans, étaient, selon une expression de ce temps, de charmants cavaliers. De taille moyenne mais bien prise, ils avaient les yeux vifs, ornés de longs cils et nageant dans un fluide comme ceux des enfants, des cheveux noirs, de beaux fronts et un teint dune blancheur olivâire. Leur parler, doux comme celui des femmes, tombait pacieusement de leurs belles lèvres rouges. Leurs manières, plus él^antes et plus polies que celles des gentilshommes de province, annonçaient que la connaissance des hommes el des choses leur avait donné cette seconde éducation, plus précieuse encore que la première, et qui rend les hommes accomplis. Grlce à Michu, Vargent ne leur ayant pas manqué durant leur émigration, ils avaient pu voyager et furent bien accueillis dans les cours éirai^ères. Le vieux gentilhomme et l'abbc leur trouvèrent un peu de hauteur ; mais, dans leur situation, peut' être était-ce l'elfei o'un beau caractère. Ils possédaient les éminentes petites choses d une éducation soignée, el déployaient une adresse supérieure à tous les exercices du corps. La seule dissemblance qui pût les faire remarquer existait dans les idées. Le cadet charmait autant par sa gaieté que l'aîné par sa mélancolie; mais ce contraste, purement moral, ne pouvait s apercevoir qu'après une longue intimité.

— Ah! ma fille, dit Michu a l'oreille de Harihe, comment ne pas se dévouer i ces deux garçons-là? •

Marthe, qui admirait et comme femme et comme mère les ju- .meaux, fil un joli signe de lêle à son mari, en lui serrant la main. Les gens eurent la permission d'embrasser leurs nouveaux maîtres.

UNE TÉNÉBREUSE AFFAIRE

Pendant les sept mois de réclusion A laquelle les quatre jeunes gens s'étaient condamnés, ils commirent plusieurs fois l'imprudence assez nécessaire de quelques promenades, surveillées, d'uilleurs, par Michu, son fils et Goiiiard. Duranl ces promenades, éclairées par de belles nuits, Laurence, en rejoignant au préseni le passé de leur vie commune, arait senii l'impossibilité de cnoisir entre les deu\ frères. Un amour égal et pur pour les jumeaux lui partageait le cœur. Elle croyait avoir deux cœurs. De leur c6té, les deux Paul n'avaient point osé se parler de leur imminente rivaliié. Peut-être s'en étaieni-ils déjà tous trois remis au hasard? La siiualion d'esnrit où elle était asit sans doute sur Laurence, car après un moment d'héâtatioa visible, elle donna le bras aui deux frères ptiui entrer au salon, et fut suivie de U. et madame d'Hauteserre, qui tenaient el questionnaient leurs Gis. En ce moment, tous les gens crièrent : Vive les Cinq-Cygne el les Simeuse! Laurence se retourna, toujours entre les deux frères, et fit un cbarmani geste pour remec cier.

Quand ces neuf personnes arriTèrentàs'observer; car. dans toute réunion, même au cœur de la famille, il arrive hHijours un moment oft l'on s'observe après de longues absences i au premier regard qu'Adrien d'Hauteserre jeta sur Laurence, et qui Alt surpris par sa mère et par l'abbé Goujet, il leur sembla que ce jeune homme aimait U comtesse. Adrien, le cadet des d'Hauteserre, avait une âme tendre et douce. Chez lui, le cccur était resté adolescent, malgré les calas-

coup de militaires chei qui la continuité des périls laisse l'âme vierge, il se sentait oppressé par les belles timidités de la jeunesse. Aussi diiïéraitHl entièrement de son frère , homme d'aspect brutal, grand chasseur, militaire intrépide, plein de résotullon, mais matériel et sans agilité d'intelligence comme sans déncatesse dans les choses du cœur. L'on était tout âme, l'autre était tout aciion I cependant \U possédaient l'un et l'autre au même degré l'honneur qui suflîi à la vie des gentilshommes.

Brun, petit, maigre et sec , Adrien d'Hauteserre avait néanmoins une grande apparence de force; tandis que

son frère, de haute taille, pâle et blond, pnrnissait faible. Adrien, d'un tempérament nerveux, était fort par l'âme; Robert, (luoique lymphatique, se plaisait à prouver sa force purement corporelle. Les (amilles oFTrent de ces bizarreries dont les causes pourraient avoir de l'intérêt; mais il ne peut en être question ici que pour expliquer comment Adrien ne devait pas rencontrer un rival oans son frère. Boberl eut pour Laurence l'afTeCtion d'un parent, et le respect d'un noble pour une jeune fille de sa caste. Sous le rapport des sentiments, l'alné des d'Hauteserre appartenait à cette secte d'hommes qui considèrent ia femme comme dépendante de l'homme, en restreignant an physique son droit de maternité, lui voulant beaucoup de perfections el ne lui en tenant aucun compte. Selon eux, admettre la femme dans la société, dans la politique, dans la famille, est un bouleversement social. Nous sommes anjourd hui si loin de celte vieille opinion des peuples primitib, que presque toutes les femmes, même celles

qui ne veulent pas de la liberté funeste offerte par les nouvelles sectes, pourront s'en choquer ; mais Robert d'Hauteserre avait le malheur de penser ainsi. Robert était l'homme du moyen âge, le cadet était un homme d'aujourd'hui. Ces différences, au lieu d'empêcher l'affection, l'avaient au contraire resserrée entre les deux frères. Dès la première soirée, ces nuances furent saisies et appréciées par lo curé, par mademoiselle Gonjel et madame d Hauteserre, qui, tout en faisant leur bosiou, aperçurent déjà des difScultés dans l'avenir.

A vingt-trois ans, après les réflexions de la solitude et les angoisses d'une vaste entreprise manquée, Laurence, redevenue femme, éprouvait un immense nesoin d'affection; elle déplova toutes les grâces de son esprit, et fut charmante. Qle révéla les cfaarmes de sa tendresse avec la naïveté d'un enfant de quinze ans. Durant ces treize dernières années, Laurence n'avait été femme que par la souffrance, elle voulut se dédommager ; elle se montra donc aussi aimante et co- <iuette qu'elle avait éld jnsque la grande et forte. Aussi, lesrquatre vieillards, qui restèrent les derniers au salon, hirent-ilsassez inquiétés par la nouvelle attitude de cette charmante 611e.

Quelle force n'aurait pas la passion chez une jeune personne de ce caractère et de celte noblesse? Les deux frères aimaient également la même femme et avec une aveugle tendresse; qui des deux Laurence chois irait- elle 7 en choisir un, n'était-ce pas tuer l'autre? Comtesse de son chef, elle apportait à son mari un titre et de beaux privilèges, une longue illustration; peut-être en pensant i ces avantages, le marquis de Simeuse se sacrifierait-il pour faire éiHiuBer Laurence â son

vre et sans titre. Mais le cadet vondrait-il priver son frère d'un aussi grand bonheur que celui d'avoir Laurence pour femme? De loin, ce combat d'amour avait eu peu d'inconvénients ; et d'ailleurs , tant que les deux frères coururent des dangers , le hasard des combats pouvait trancher cette diraculié, mais qu'allait-il advenir de leur réunion ? Quand Harie-Paul et Paul-Marie, arrivés l'un et l'au-

Tuiiei, u'cst li ijucuoire bri|;a<licraûiOie(é par terre, dit lo gentil

ifiî.

leur force, se partageraient les regards, les expressions, les attentions, les paroles de leur cousine, ne se déclarerait-il pas ratre eux une jalousie dont les suites pouvaient être horribles?Que deviendrait la belle existence égale et simultanée des jumeaux? A ces suppositions, jetées une i une par chacun, pendant la dernière partie de boslon, madame d'Hauteserre réponoil qu'elle ne croyait pas que Laurence é[«userait un de ses cousins. La vieille dame avait éprouvé durant la soirée un de ces pressentiments inexplicables, qui sont un secret entre les mères et Dieu. Laurence, dans son for intérieur, n'était pas moins elTrayée de se voir en téte-â-tête avec ses cousins. Au drame animé de la conspiration, aux dangers que coururent les deux frères, aux malheurs de leur émigration, succédait un drame auquel elle n'avait jamais songé. Cette noble fille ne pouvait pas recourir au moyen violent de n'épouser ni l'un ni l'autre des jumeaux, elle était trop honnête femme pour se marier en gardant une passion irrésistible au fond de son cœur. Sester fille, lasser ses deux cousms en iie

UNE TÉNÉBREUSE AFFAIRÉ

se décidant pas, et prendre pour mari celui qui lui serait fidèle malgré ses caprices, fut une décision moins cherchée qu*entrevue. Eo s'endorniant, elle se dit que le plus sage était de se laisser aller au hasard. Le hasard est, en amour, la providence des femmes.

Le lendemain matin, Michu partit pour Paris, d'où il revint quelques jours après avec quatre beaux chevaux pour ses nouveaux maîtres. Dans six semaines, la chasse devait s'ouvrir, et la jeune comtesse avait sagement pensé que les violentes distractions de cet exercice seraient un secours contre les difficullés du têle-à-têlc au château. Il arriva d'abord un eftet imprévu qui surprit les témoins de ces étranges amours, en excitant leur admiration. Sans aucune convention méditée, les deux frères rivalisèrent auprès de leur coifsine de soins et de tendresse, en y trouvant un plaisir d àme qui sembla leur sufîire. Entre eux et Laurence, la vie fut aussi fraternelle qu'entre eux deux. Rien déplus naturel. Après une si longue absence, ils sentaient la nécessité d'étudier leur cousine, de la bien connaître, et de se bien faire connaître à elle l'un et l'autre en hii laissant le droit de choisir, soutenus dans cette épreuve par cette mutuelle afTection oui faisait de leur double vie une même vie. L'amour, de même que la maternité, ne savait pas distinguer entre les deux frères. Laurence fut obligée, pour les reconnaître et ne pas se tromper, de leur donner des cravates différentes, une blanche à l'aîné, une noire pour le ca.det. Sans celle parfaile ressemblance, sans celte identité de vie à laquelle tout le monde se trompait, une pareille situation paraîtrait justement impossible. Elle n'est même explicable que par le fait, qui est un de ceux ^auxquels on ne croit qu'en les voyant ; et, quand on les a vus, l'esprit est plus embarrassé de se les expliquer qu'il ne l'élait d'avoir à les croire. Laurence parlait-elle, sa voix releniissail de la même manière dans deux cœurs également aimants et fidèles. Exprimaitelle une idée ingénieuse, plaisante ou belle, son regard rencontrait le plaisir exprimé par deux regards qui la suivaient dans tous ses mouvements, interprétaient ses moindres désirs et lui souriaient toujours avec de nouvelles expressions, gaies chez Fun, tendrement mélancoliques chez l'autre. Quand il s'agissait de leur maîtresse, les deux frères avaient de ces admirables prime-sanis dU cœur en bar-

question d un de ces petits soins que rendre à une femme aimée, l'aîné laissait le plaisii de s'eii acquitter à son cadet, en reportant sur sa cousine un regard à lâ fois touchdht et fier. jLe cadet mettait de l'orgueil à payçf ces séries de dettes. Ce combat de noblesse dans un sentiment on I tioihme arrive jusqu'à la jalouse férocité de l'animal confondait toutes les idées des vieilles gens qui le conlemnlaient.

Ces menus déiails attiraient souvent des larmes dans les yeux de la comtesse. Une seule sensation, mais qiii peut-être est Imitiense chez certaines organisations privilégiées, peut doiîner uiie Idée des émotions de Laurence; on la comprendra par le souvenll de l'acrord parfait de deux belles voix comm&celles de la Sontag et dé laMatîbl^an dans quelque harmonieux duo, par l'unisson complél de deux iiistrumonts que manient des exécutants de génie, et dont les sons mélodieux entrent dans l'àme comme les ttftijiîf'S d'un sëtll êtrfe passionné. Quelquefois, en voyant le marquis de Siriieusè plongé dans un fauteuil jeter un regard profond et mélancolique sur son flére qifl causait et riait avec Laurence, le curé le croyait capable d'un immense sacrifice; mais il surprenait bientôt dans ses yeux l'écldif de la passioil invincible. Ghai^ue fois qu'un des HifHtîâtIA se trouvait sètil iyec Laurence, il pouvait se croire exclusitfefttent aîftté. — (( il nie Fèmble alors qu'ils ne sont plus qu'un )), disait Id comtesse à t'nfjbé Goujcl, qui la questionnait sur l'état de son cœur. Le prê-lre retorinitt alors en elle un man(|ue total de coquetterie. Laurence ne se croyait réellement pas aimée par deux hommes.

— Mais, chère petite, lui dit un soir madame d'flauiesè.rre, dont le fils se mourait silencieusement d'amour pour Laurence, il faudra cependant bien choisir !

— Laissez-nous être heureux, répondit-elle. Dieu nous sauvera de nous-mêmes !

Adrien d'Hauteserre cachait au fond de son cœur une jalousie qui le dévorait, et gardait le secret sur ses toriures, en comprenant combien il avait peu d'espoir. Il se contentait du bonheur de voir cette charmante personne qui, pendant quelques mois que dura celte lutte, brilla de tout son éclat. En effet, Laurence, devenue coqueile, eut alors tous les soins que les femmes aimées prennent d'elles-mêmes. Elle suivait les modes et courut plus d une fois à Paris pour paraître plus belle avec des chiftons ou quelque nouveauté. Enfin, pour donner a ses cousins les moindres jouissances du chez soi, desquelles ils avaient été sevrés pendant si longtemps, elle fit de son chàleau, malgré les hauts cris de son tuteur, l'habitation la plus complètement comfortiible qu'il y eût alors dans la {]hampngne.

Robert d'ilaulc^crre ne comprenait rien à ce drame sourd. 11 ne s'apercevait pas de l'amour de son frère pour Laurence. Quant à la jeune fille, il aimait à la railler sur sa coiiueUerie, car il confondait ce déleslable défaut avec le désir de plaire; mais il se trompait aiifsi sur toutes les choses de senlimeni, de goût, ou de haute instruction.

Aussi, quand l'homme du moyen- âge, se mettait en scène. Laurence en faisait-elle aussitôt, h son insu, le niais du drame ; elle égayait ses cousins en discutant avec Robert, en l'amenant à petits pas au beau milieu des marécages où s'enfoncent la bêtise et l'ighorance. Elle excellait à ceâ mystifications spirituelles qui, pour être parfaites, doivent laisser la victime heureuse. Cependant, quelque grossière que fût sa nature, Robert, durant cette belle époque, la seule heureu: e que devaient connaître ces trois êtres charmants, n'intervint jamais entre les Simêuse et Laurence par une parole virile qui peut-être eût décidé la question. Il fut frappé de la sincérité des deux frères. Robert devina sans doute combien une femme pouvait trembler d'accorder à l'un des témoignages de tendresse que l'autre n'eût pas eus ou qui l'eussent chagriné; combien l'un des frères était heureux de ce qui advenait de bien à l'autre, et combien il en pouvait souffrir au fond de son cœur. Ce respect de Robert explique admirablement cette situation qui, certes, aurait obtenu des privilèges dans les tèmpâ de foi où le souverain pontife avait le pouvoir d'intervenir pour irai:cher le iKSud gordien de ces races phénomènes, voisins des mystch s les plus impénétrables. La Révolution avait retrempé ces cœurs dat.s la foi catholique ; ainsi la religion rendait cette crise plus terrible encore, car la grandeur des caractères augmente la pandeui* des situations. Aussi M. et madame d'Hauteserre, ni le cure, ni sa sd'ur; a*attendaient-ils rien de vulgaire des deux frères on de Laurence.

Ce drame, qui resta mystérieusement enfermé dans les limites de la famille où chacun l'observait en silence, eut un cours si rapide et si lent à la fois; il comportait tant de jouissances inespérées, de petits combats, de préférences déçues, d'espoirs renversés, d'attentes cruelles, de remises au lendemain pour s'expliquer, de déclarations muettes, que les habitants de Cinq-Cygne ne firent aucune atteniion au couronnement de l'empereur Napoléon. Ces passions faisaient d'ailleurs trêve en cherchant une distraction violente dans les plaisirs de la chasse, qui, en fatiguant excessivement le corps, ôlent à l'àiric les occasioris de voyager dans les steppes si dangereux de la rêverie. Ni Laurence ni ses cousins ne songeaient aux affaires, car chaque jour avait un intérêt palpitant.

— En véi^ité, dit un soir mademoiselle Goujet, je ne sais pas qui de tous ces ainauts aime le plus.

Adrien se trouvait seul au salon avec les quatre joueurs de boston, il leva les yciix sur eux et devint pâle. Depuis quelques jours, il n'était plus retenu dans la vie que par le plaisir de voir Laurence et de l'entendre j()arler.

— Je ci*ols, dit le curé, que lu èomtesse, en sa qualité de fbmme, dlme avec beaucoiip plus ti'âbaildon.

Laurciice, lès deux frèrèè et fibbert revinrent quelques instiints après. Les journaux venaient d'arriver. En voyant l'inefficacité des conspiratîdtts tehiéès à l'iniérieur, T Angleterre artnait l'Europe contre la France. Le désastre de.Trafalgar avait renversé l'un des plans les plti^ éxitaordinairés que ié gënie humain ait inventés, et par lequel l'èmperetir eût payé soh élection à la France avec les ruines de la puissance anglaise. En ce fhoment, le camp de Boulogne était levé. Napoléon, dont le^ sbldats étaient inférieurs en nombre comme toujours, allait livrer bataille à 1 Eiirbpe sur des champs où il bavait pas encore paru. Le mohaè entier se préoccupait du dénoûment de cette campagne.

— Oh ! cette fb'rè, il succombera, dit Robert en achevant la lecture du journal.

-^.Wjai sur tes bfâ§ totiies les fdrfces de l'Autriche et de la Russie, dit Marie-Paiil.

— De qui parlez- vous? demanda Laurence.

— Il n'a jamais manœuvré en Allemagne, ajouta Paul-Marie. 7— De l'empereur, répondirent les trois rentilshommes.

lui, qu'à Laurence.

— Vous le voyez ? l'amour lui a fait oublier sa haine, dit l'abbé Goujet à voix basse.

Ce fut le premier, le dernier, Tunique reproche que les deux frères encounirent: mais en ce moment, ils se trouvèrent inférieurs en amour à leur cousine, qui, deux mois après, n'apprit l'étonnant triomphe d'Austerlitz que par la discussion que le bonhomme d'ilaïueserie eut avec ses deux fils. Fidèle à son plan, le vieillard voulait que Fc:^ enfants demandassent à servir; ils seraient sans doute employés dans leurs grades, et pourraient encore faire une belle fortiuie militaire. Le parti du royalisme pur était devenu le plus fort à Cinq-Cygne. Les quatre gentilshommes et Laurence se moquèrent du prudent vieillard, qui semblait flairer les malheurs dans l'avenir. La Prudence est peut-être moins une vertu que l'exercice d'un sens de esprit, s'il est possible d'accoupler ces deux mots; mais un jour viendra sans doute où les physiologistes et les philosophes admettront que les sens sont en quelque sorte la gaîne a'une vive et pénétrante aclion qui procède de l'esprit.

Apres la conclusion de la paix entre la France et l'Autriche, vers la fin du mois de février IbiOG, un parenl, qui, lors do la demande

UNE TÉNÉBREUSE AFFAIRE

en radiation, s*était employé pour MM. de Simeuse, et devait plus lard leur donner dé grandes preuves d'allar'îrmenf, le ci-devant mar-

3uis de Cbargebœuf, dont les propriétés s*éiendent de Seine-et-Marne ans FÂube, arriva de sa terre à Cinq-Cygne, dans une espèce de calèche que, dans ce temps, on nommait par raillerie un berlingot. Quand cette pauvre voiture enfila le petit pavé, les habitants du château, qui déjeunaient, eurent un accès de rire ; mais, en reconnaissant la tête chauve du vieillard, qui sortit entre les deux rideaux de cuir du berlingot, M. d'Hauieserre le nomma, et tous levèrent le siège pour aller au-devant du chef de la maison de Chargebœuf.

— Nous avons le tort de nous laisser prévenir, dit le marquis de Simeuse à son frère et aux d*Hauieserre, nous devions aller le remercier.

Un domestique, vêtu en paysan, qui conduisait de dessus un siège attenant à la caisse, planta dans un tuyau de cuir grossier un fouet de charretier, et vint aider le marquis à descendre ; mais Adrien et le cadet de Simeuse le prévinrent, défirent la portière qui s'accrochait à des boulons de cuivre, et sortirent le bonhomme malgré ses réclamations. Le n.irquis avait la prétention de donner son berlingot jaune, à portière en cuir, pour une voiture excellente et commode. Le domestique, aidé par Golhard, dételait déjà les deux bons gros chevaux à croupe luisante, et qui servaient sans doute autant à des travaux agricoles qu'à la voilure.

— Malgré le froid ? Mais vous êtes un preux des anciens jours, dit Laurence à son vieux parent en lui prenant le bras et l'emmenant au salon.

— Ce n'est pas à vous à venir voir un vieux bonhomme comme moi, dit-il avec finesse en adressant ainsi des reproches à ses jeunes parents.

— Pourquoi vient-il? se demandait le bonhomme d'Hauteserre. M. de Chargebœuf, joli vieillard de soixante-sept ans, en culotte

pâle, à petites jambes frêles et vêtues de bas chines, portait un crapaud, de la. poudre et des ailes de pigeons. Son habit de chasse, en drap vert, à boutons d'or, était orné de brandebourgs en or. Son gilet blanc éblouissait par a'énormes broderies en or. Cet attirail, encore à la mode parmi les vieilles gens, seyait à sa figure, assez semblable à celle au grand Frédéric. 11 ne mettait jamais son tricorne pour ne pas détruire l'effet de la demi-lune dessinée sur son crâne par une couche de poudre. Il s'appuyait la main droite sur une canne a bec-à-corbin, en tenant à la fois et sa canne et son chapeau par un

§este digne de Louis XIV. Ce digne vieillard se débarrassa d'une ouillette en soie et se plongea dans un fauteuil en gardant entre ses jambes son tricorne et sa canne,' par une pose dont le secret n'a jamais appartenu au'aux roués de la cour de Louis XV, et qui laissait les mains libres ae jouer avec la tabatière, bijou toujours précieux. Aussi le marquis tira-t-il de la poche de son ^ilet, qdi se fermait par une garde brodée en arabesque d'or, une riche tabatière. Tout en préparant sa prise et offrant du tabac à là ronde par un antre geste charmant, accompagné de regards affectueux, il remarqua le plaisir que causait sa visite. Il parut alors comprendre pourquoi les jeimes émigrés avaient manqué à leur devoir envers lui. Il eut l'air de se dire : — Quand on fait l'amour, on ne fait pas de visite.

— Nous vous garderons pendant quelques jours, dit Laurence.

— C'est chose impossible, répondit-il. Si nous n'étions pas si séparés par les événements, car vous avez franchi de plus grandes distances que celles qui nousc'îoignent les uns des autres, vous sauriez, chère enfant, que j'ai des filles, des belles-filles, des petites-filles, des petits-enfants. Tout ce moude serait inquiet de ne pas me voir ce soir, et j'ai dix-huit lieues à faire.

— Vous avez de bien bons chevaux, dit le marquis de Simeuse.

— Oh ! je viens de Troyes où j'avais affaire hier.

Après les demandes voulues sur la famille, sur la marquise de Chargebœuf et sur ces choses réellement indifférentes auxquelles la politesse veut qu'on s'intéresse vivement, il parut à M. d'Hauteserre que H. de Chargebœuf venait engager ses jeunes parents à ne commettre aucune imprudence. Selon le marquis, les temps étaient bien changés, et personne ne pouvait plus savoir ce que deviendrait l'empereur.

— Oh ! dît Laurence, il deviendra Dieu.

Le bon vieillard parla de concessions à faire. En entendant exprimer la nécessité de se soumettre, avec beaucoup plus d'assurance et d'autorité qu'il n'en mettait à toutes ses doctrines, M. d'Hauteserre regarda ses fils d'un air presque suppliant.

— Vous serviriez cet homme-là? dit le marquis|de Simeuse au marquis de Chargebœuf.

— Mais oui, s'il le fallait dans l'intérêt de ma famille.

Enfin le vieillard fit entrevoir, mais vaguement, des dangers lointains ; quand Laurence le sotnma de s'expliquer, il engagea les quatre gentilshommes à ne plus chasser et à se tenir coi ciiez eux.

— Vous regardez toujours les domaines de Gondreville comme à vous, dit-il à MM. de Simeuse, vous ravivez ainsi une haine terrible. Je vois, à votre étonnement, que vous ignorez qu'il existe contre vous de mauvais vouloirs à Troyes, où l'on se souvient de voire courage. Personne ne se gêne pour raconter comment vous avez échnppé

aux. recherches de la police générale de l'empire, les uns en vous louant, les autres en vous regardant comme les ennemis de l'êhipereur. Quelques séides s'étonnent de la clémence de Napoléon envers vous. Ceci n'est rien. Vous avez joué des gens qui se croyaient pluâ fins que vous, et les gens de bas étage ne pardonnent jamais. Tôt on tard, la justice, qui dans votre département procède de vôtre ennemi le sénateur Malin, car il a placé partout ses créatures, même les officiers ministériels, sa justice donc sera très-contente de vous trouver engagés dans une mauvaise affaire. Un paysan vous cherchera querelle sur son champ quand vous y serez, vous aurez dès armes chargées, vous êtes vifs, un malheur est alors bien vite arrivé. Dans votre position, il faut avoir cent fois raison pour ne pas avoir tort. Je ne vous parle pas ainsi sans raison. La police surveille toujours l'arrondissement où vous êtes et maintient un commissaire dans ce petit trou d'Arcis, exprès pour protéger le sénateur de l'empire contre vos entreprises, il a peur de vous, et il le dit.

— Mais il nous calomnie 1 s'écria le cadet des Simeuse.

— W vous calomnie! je le crois, moi! Mais que croit le public ^ voilà l'important. Nichu a mis en joue le sénateur, qui ne l'a pas ob^ blié. Depuis votre retour, la comtesse a pris Michu chez elle. Pour bien des gens et pour la meilleure partie du public. Malin a donc raison . ' Vous ignorez combien la position des émigrés est délicate en face (le ceux qui se trouvent posséder leurs biens, Le préfet, homme d'esprit, m'a touché deux roots de vous, hier, qui m'ont inquiété. Enfin, je ne voudrais pas vous voir ici...

Cette réponse fut accueillie par une profonde stupéfaction. Marie- Paul sonna vivement.

— Gothard, dit-il au petit bonhomme qui vint, allez chercher Michu « L'ancien régisseur de Gondreville ne se fit pas attendre.

— Michu, mon ami, dit le marquis de Simeuse, est-il vrai qu^ to aies voulu tuer Malin ?

—Oui, monsieur le marquis; et quand il reviendra, je le guetterai.

— Sais-tu que nous sommes Soupçonnés de t'avoir aposté, que notre cousine, en te prenant pour fermier, est accusée d'avoir trempé dans ton dessein ?

— Bonté du ciel ! s'écria Michu, je suis donc maudit? je ne pourrai donc jamais vous défaire tranquillement de MaUn ?

— Non, mon garçon, non, reprit Paul-Marie, mais il Ta falloir quitter le pays et notre service, nous aurons soin de toi ; nous te mettrons en position d'augmenter ta fortune. Vends tout ce que tu possèdes ici, réalise tes fonds, nous t'enverrons à Trieste chez un de nos amis qui a de vastes relations, et qui t'emploiera très-utilement jusqu'à ce qu'il fasse meilleur ici pour nous tous.

Des larmes vinrent aux yeux de Michu, qui resta cloué sur la feuille du parquet où il était.

— Y avait-il des témoins, quand tu t'es embusqué pour tirer sur Malin? demanda le marquis de Chargebœuf.

— Grévin le notaire causait avec lui, c'est ce qui m'a empêché de le tuer, et bien heureusement ! Bfadame la comtesse sait le potirquoi, dit Michu en regardant sa maîtresse.

— Ce Grévin n'est pas le seul à le savoir? dit M. de Chargebœuf, qui parut contrarié de cet interrogatoire, quoique fait en famille.

— Cet espion qui, dans le temps, est venu pour entortiller mes maîtres, le savait aussi, répondit Michu.

M. de Chargebœuf se leva comme pour regarder les jardins, et dit : — Mais vous avez bien tiré parti de Cinq-Cygne. Puis il sortit suivi par les deux frères et par Laurence, qui devinèrent le sens de cette interrogation.

— Vous êtes francs et généreux, mais toujours imprudents, leur dit le vieillard. Que je vous avertisse d'un bruit public qui doit être une calomnie, rien de plus naturel ; mais voilà que vous en faites une vérité pour des gens faibles comme M., madame d'Hauteserre, et

Sour leurs fils. Oh ! jeunes gens, jeunes gens! Vous devriez laisser [ichu ici, et vous en aller, vous ! Mais, en tout cas, si vous restez dans ce pays, écrivez un mot au sénateur au sujet de Michu, diteslui que vous venez d'apprendre par moi les bruits qui couraient sur votre fermier et que vous l'avez renvoyé.

— Nous! s'écrièrent les deux frères, écrire à Malin, à l'assassin de notre père et de notre mère, au spoliateur effronté de notre fortune!

*- Tout cela est vrai ; mais il est un des plus grands personnages de la cour impériale, et le roi de l'Aube.

— Lui qui a Voté la mort de Louis XVI dans le cas où l'armée de Condé entrerait en France, sinon la réclusion perpétuelle|! dit la comtesse de Cinq-Cygne.

— Lui qui peut-être a conseillé la mort do due d'Enghien! s'écria Paul-Marie.

— Eh ! mais, si vous voulez récapituler ses titres de noblesse, s'écria le marquis, lui qui a tiré Robespierre par le pan de sa redingote pour le faire tomber quand il a vu ceux qui se levaient pour le renverser les plus nombreux, lui qui aurait fait fusiller Bonaparte si le iS brumaire eût manqué, lui qui ramènerait les Bourbons si Napoléon chancelait, lui que le plus fort trouvera toujours à ses côtés pour lui donner l'épée ou le pistolet avec lequel on achève un adverversaire qui inspire des craintes! Mais... raison de plus.

UNE TËiNÉBllËtJSE AFFAIRE.

— N0U8 tombons bien bas, dît Laurence.

— Enfants, dît le vieux marquis de Ghargebœuf en les prenant tous trois par la main et les amenant à l'écart vers une des pelouses alors couverte d*une légère couche de neige, vous allez vous emporter en écoutant les avis d'un homme sage, mais je vous les dois, et voici ce que je ferais : je prendrais pour médiateur un vieux bonhomme, comme qui dirait moi, je le chargerais de demander un million à Malin, contre une ratification de la vente de Gondreville... Oh! il y consentirait en tenant la chose secrète. Vous auriez, au taux actuel des fonds, cent mille livres de rente, et vous iriez acheter quelque belle terre dans un autre coin de la France, vous laisseriez régir Cinq-Cygne à M. d*Hauteserre, et vous tireriez à la courte-paiile à qui de vous deux serait le mari de cette belle héritière. Mais le paner d'un vieillard est dans Toreille des jeunes gens ce qu'est le parler des jeunes gens dans Toreille des vieillards, un bruit dont le sens échappe.

Le vieux marquis fit signe à ses trois parents qu'il ne voulait pas de réponse, et regagna le salon où, pendant leur conversation, l'abbé Goujet et sa sœur étaient venus. La proposition de tirer à la courtepaiile la main de leur cousine avait révolté les deux Simeuse, et Laurence était comme dégoûtée par l'amertume du remède que son parent indiquait. Aussi furent-ils tous trois moins gracieux pour le vieillard, sans cesser d'être polis. L'affection était froissée. M. de Chargebœuf, qui sentit ce froid, jeta sur ces trois charmants êtres, à plusieurs reprises, des resards pleins de compassion. Quoique la conversation devint générale, il revint sur la nécessité de se soumettre aux événements en louant M. d'Hauteserre de sa persistance à vouloir que ses fils prissent du service.

— Bonaparte, dit-il, fait des ducs. Il a créé des fiefs de l'Empire, il fera des comtes. Malin voudrait être comte de Gondreville. C'est une idée qui peut, ajouta-t-il en regardant MM. de Simeuse, vous être profitable.

— Ou funeste, dit Laurence.

Dès que ses chevaux furent mis, le marquis partit et fut reconduit

Ear tout le monde. Quand il se trouva dans sa voiture, il fit signe à aurence de venir, et elle se posa sur le marchepied avec une légèreté d'oiseau.

— Vous n'êtes pas une femme ordinaire, et vous devriez me comprendre, lui dit-il à l'oreille. Malin a trop de remords pour vous laisser tranquilles, il vous tendra quelque piège. Au moins prenez bien garde à toutes vos actions, même aux plus légères ! enfin, transigez, voilà mon dernier mot.

Les deux frères restèrent debout près de leur cousine, au milieu de la pelouse, regardant dans une profonde immobilité le berlingot qui tournait la grille et s'envolait sur le chemin vers Troyes, Ciir Laurence leur avait répété le dernier mot du bonhomme. L'expérience aura toujours le tort de se montrer en berlingot, en bas chinés, et avec un crapaud sur la nuque. Aucivi de ces Jeunes cœurs ne [K)uvait concevoir le changement qui s'opérait en France, l'indignation leur remuait les nerfs et l'honneur bouillonnait dans toutes leurs veines avec leur noble sang.

— Le chef des Ghargebo^f! dit le marquis de Simeuse, un homme qui a pour devise : Vibkice un plus fokt ! (Adsit fortiori} un des plus beaux cris de guerre.

— Il est devenu le bœuf, dit Laurence en souriant avec amertume.

— Nous ne sommes plus au temps de saint Louis, reprit le cadet des Simeuse.

— M0DRIB m cHAirTAKT ! s'écria la comtesse. Ce cri des cinq jeunes filles qui firent notre maison^ sera le mien.

— Le nôtre n'est-il pas cv meurs ! Ainsi pas de quartier ! reprit l'alné des Simeuse, car en réfiéchissant nous trouverions que noire parent le Bœuf a bien sagement ruminé ce qu'il est venu nous dire. Gondreville devenir le nom d'un Malin !

— La demeure ! s'écria le cadet.

— Mansard l'a dessiné pour la noblesse, et le peuple y fera ses petits ! dit l'aîné.

— Si cela devait être,, j'aimerais mieux voir Gondreville brûlé ! s'écria mademoiselle de Cinq-Cygne.

Un homme du village, qui venait voir un veau que lui vendait le bonhomme d'Hauteserre, entendit cette phrase en sortant de l'étable.

— Rentrons, dit Laurence en souriant, nous avons failli commettre une imprudence et donner raison au bœuf à propos d'un veau. — Mon pauvre Michu î dit^lle en rentrant au salon, j'avais oublié ta frasgue, mais nous ne sommes pas en odeur de sainteté dans le pays, ainsi ne nous compromets pas. As-tu quelque autre peccadille à te reprocher?

-- Je me reproche de n'avoir pas tué l'assassin de mes vieux maîtres avant d'accourir au secours de ceux-ci.

— Michu ! s'écria le curé.

— Mais je ne quitterai pas le pays, dit-il en continuant sans faire attention à l'exclamation du cure, que je ne sache si vous y êtes en sûreté. J'y vois rôder des gars qui ne me plaisent guère. La dernière fois que nous avons chasse dans la forêt, il est venu à moi cette manière de garde qui m'a remplacé à Gondreville, et qui m'a demandé

si nous étions là chez nous. « Oh ! mon garçon, lui ai-je dit, il est difficile de se déshabituer en deux mois des choses qu'on fait depuis deux siècles. »

— Tu as tort, Michu, dit en souriant de plaisir le marquis de Simeuse.

— Qu'a-t-il répondu? demanda M. d'Hauteserre.

— 11 a dit, reprit Michu, qu'il instruirait le sénateur de nos prétentions.

— Comte de Gondreville ! reprit l'aîné des d'Hauteserre. Ah ! la bonne mascarade ! Au fait,' on dit Sa Majesté à Bonaparte.

— Et Son Altesse à monseigneur le grand-duc de Uerg, dit le curé.

— Qui, celui-là? fit M. de Simeuse.

— Murât, le beau-frère de Napoléon, dit le vieux d'Hauteserre.

— Bon, reprit mademoiselle ae Cinq-Cygne. Ef dit-on Sa Majesté à la veuve du marquis de Beauharnais?

— Oui, mademoiselle, dit le curé.

— Nous devrions aller à Paris, voir tout cela, s'écria Laurence.

— Hélas! mademoiseUe, dit Michu, j'y suis allé pour mettre Michu au lycée, je puis vous jurer qu'il n'y a pas à badiner avec ce qu'on appelle la garde impériale. Si toute l'armée est sur ce modèle-là, la chose peut durer plus que nous.

— On parle de familles nobles qui prennent du service , dit M. d'Hauteserre.

— Et d'après les lois actuelles, vos enfants, reprit le curé, seront forcés de servir. La loi ne connaît plus ni les rangs, ni les noms.

— Cet homme nous fait plus de mal avec sa cour que la Révolution avec sa hache! s'écria Laurence.

— L'Eglise prie pour lui, dit le curé.

Ces mots, dits coup sur coup, étaient autant de commentaires sur les sages paroles du vieux marquis de Chargebœuf ; mais ces jeunes gens avaient trop de foi, trop d'honneur, pour accepter une transiiction. Ils se disaient aussi ce que se sont dit à toutes les époques les

{mrtis vaincus : que la prospérité du parti vainqueur finirait, que 'empereur n'était soutenu que par l'armée, que le fait périssait tôt ou tard devant le droit, etc. Malgré ces avis, ils tombèrent dans la fosse creusée devant eux, et au'eussent évitée des gens prudents et dociles comme le bonhomme d'Hauteserre. Si les hommes voulaient être francs. Us reconnaîtraient peut-être^ que jamais le malheur n'a fondu sur eux sans qu'ils aient reçu quelque avertissement patent ou occulte. Beaucoup n'ont aperçu le sens profond de cet avis mystérieux ou visible qu'après leur désastre.

— Dans tous les cas, madame la comtesse sait ^e je ne peux pas quitter le pays sans avoir rendu mes comptes, dit Michu tout bas à mademoiselle de Cinq-Cygne.

Elle fit pour toute réponse un signe d'intelligence au fermier, qui s'en alla. Michu, qui vendit aussitôt ses terres à Beauvisage, le fermier de Bellache, ne put pas être payé avant une vingtaine de jours. Un mois donc après la visite du marquis, Laurence, qui avait appris à ses deux cousins l'existence de leur fortune, leur proposa de prendre le jour de la mi-carême pour retirer le million enterré dans la forêt. La ffrande quantité de neige tombée avait jusqu'alors empêché Michu d'aller chercher ce trésor ; mais il aimait faire cette opération avec ses maîtres. Michu voulait absolument quitter le pays, il se craignait lui-même.

— Malin vient d'arriver brusquement à Gondreville, sans qu'on sache pourquoi, dit-il à sa maîtresse, et je ne résisterais pas à faire mettre Gondreville en vente par suite du décès du propriétaire. Je me crois comme coupable de ne pas suivre mes inspirations !

— Par quelle raison peut-il quitter Paris au milieu de l'hiver ?

— Tout Arcis en cause, répondit Michu, il a laissé sa famille à Paris, et n'est accompagné que de son valet de chambre. M. Grévin, le notaire d' Arcis, maaame Marion, la femme du receveur général de l'Aube, et belle-sœur du Marion qui a prêté son nom à Malin, lui tiennent compagnie.

Laurence regarda la mi-carême comme un excellent jour, car il permettait de se défaire des gens. Les mascarades attiraient les paysans à la ville, et personne n'était aux champs. Mais le choix du jour servit précisément la fatalité qui s'est rencontrée en beaucoup d'affaires criminelles. Le hasard fit ses calculs avec autant d'habileté

S|ue mademoiselle de Cinq-Cygne en mit aux siens. L'inquiétude de I. et madame d'Hauteserre devait être si grande de se savoir onze cent mille francs en or dans un château situé sur la lisière d'une forêt, que les d'Hauteserre, consultés, lurent eux-mêmes d*avis de ne leur rien dire. Le secret de cette expédition fut concentré entre Gotbard, Michu, les quatre gentilshommes et Laurence. Après bien des calculs, il parut possible de mettre quarante-huit mille francs dans un long sac sur la croupe de chaque cheval. Trois voyages suffiraient, rar prudence, on convint donc d'envoyer tous les gens, dont la curiosité pouvait être dangereuse, à Troyes, y voir les réjouissances de la mi-carême. Catherine, Marthe et Durieu, sur qui l'on pouvait compter, garderaient le château. Les gens acceptèrent bleu volontiers la liberté qu'on leur donnait, efpartirent avant le jour. Gothard, aidé par Michu, pansa et sella les chevaux de grand malin. La caravane prit par les jardins de Cinq-Cygne, et de là maîtres e(

IJNE TÉNÉBREUSE AFFAÏRE.

gens gagnèrent la forêt. Au moment où ils montèrent à cheval, car la porte du parc était si basse que chacun fit le parc à pied eu tenant son cheval par la bride, le vieux Beauvisage, le fermier de Bellache, vint à passer.

— Allons ! s*écria Goihard, voilà quelqu'un.

— Oh ! c'est moi, dit Thonnéte fermier en débouchant. Salut, messieurs; vous allez donc à la chasse, malgré les arrêtés de préfecture ? Ce n*est pas moi qui me plaindrai ; mais prenez garde ! si vous avez des amis, vous avez aussi bien des ennemis.

— Oh ! dit en souriant le gros d*Hauleserre, Dieu veuille que noire chasse réussisse et tu retrouveras tes maîtres.

Ces paroles, auxcpelles Tévénement donna un tout autre sens, valurent un reffard sévère de Laurence à Robert. L*aîné des Simeuse croyait que Malin restituerait la terre de Gondreville contre une indemnité. Ces enfants voulaient faire le contraire de ce que le marquis de Cbargebœuf leur avait conseillé. Robert, qui partageait leurs espérances, y pensait eu disant cette fîitale parole.

— Dans tous les cas, motus, mon vieux ! dit à Beauvisage Michu, qui partit le dernier en prenant la clef de la porte.

Il faisait une de ces belles journées de la fin de mars où Tair est sec, la terre nette, le temps pur, et dont la température forme une espèce de contre-sens avec les arbres sans feuilles. Le temps était si doux que Fœil apercevait par places des champs de verdure dans la campaêne.

— Nous allons chercher un trésor, tandis que vous êtes le vrai trésor de notre maison, cousine, dit en riant Tainé des Simeuse.

Laurence marchait en avant, avant de chaque côté de son cheval un de ses cousins. Les deux dllauteserre la suivaient, suivis euxmêmes par Michu. Golbard allait en avant pour éclairer la route.

^— : Puisque notre fortune va se retrouver, en partie du moins, épousez mon frère, dit le cadet à voix basse. Il vous adore, vous serez aussi riches que doivent l'être les nobles aujourd'hui.

— Non, laissez-lui toute sa fortune, et je vous épouserai, moi qui suis assez riche pour deux, répondit-elle.

— Qu'il en soit ainsi ! s'écria le marquis de Simeuse. Moi, je vous quitterai pour aller chercher une femme digne d'être voire sœur.

— Vous m'aimez donc moins que je ne le croyais? reprit Laurence en le regardant avec une expression de jalousie.

— Non ; je vous aime plus tous les deux que vous ne m'aimez, répondit le marquis.

— Ainsi vous vous sacrifieriez? demanda Laurence à l'aîné des Simeuse en lui jetant un regard plein d'une préférence momentanée.

Le marquis garda le silence.

— Eh bien ! moi, je ne penserais alors qu'à vous, et ce serait insupportable à mon mari, reprit Laurence, à qui ce silence arracha un mouvement d'impatience.

— Comment vivrais-je sans toi? s'écria le cadet en regardant son frère.

— Mais cependant vous ne pouvez pas nous épouser tous deux, dit le marquis. Et, ajouta-t-il avec le ton brusque d'une homme atteint au cœur, il est temps de prendre une décision.

11 poussa son cheval en avant pour que les deux d'Hauteserre n'eutendissent rien. Le cheval de son frère et celui de Laurence imitèrent ce mouvement. Quand ils eurent mis un intervalle raisonnable entre eux et les trois autres, Laurence voulut parler, mais les larmes furent d'abord son seul langage.

— J'irai dans un cloître, dit-elle enfin.

— Et vous laisseriez finir les Cinq-Cygne? dit le cadet des Simeuse. Et au lieu d'un seul malheureux qui consent à l'être, vous en ferez deux ! Non, celui de nous deux qui ne sera que votre frère se résignera. En sacliant que nous n'étions pas si pauvres que nous pensions l'être, nous nous sommes expliqués, dit-il eu regardant le marquis. Si je suis le préféré, toute notre fortune est à mon frère. Si je suis le malheureux, il me la donne, ainsi que les titres de Simeuse, car il deviendra Cinq-Cygne ! De toute manière, celui qui ne sera pas heureux aura des chances d'établissement. Enfin, s'il se sent mourir de chagrin, il ira se faire tuer à l'armée, pour ne pas attrister le ménage.

— Nous sommes de vrais chevaliers du moyen âge, nous sommes dignes de lios pères, s'écria l'aîné, parlez, Laurence !

— Nous ne voulons pas rester ainsi, dit le cadet.

— Ne crois pas, Laurence, que le dévouement soit sans voluptés, dit l'aîné.

— Mes chers aimés, dit-elle, je suis incapable de me prononcer. Je TOUS aime tous deux comme si vous n'étiez qu'un seul être, et comme vous aimait votre mère ! Dieu nous aidera. Je ne choisirai pas. Nous nous en remettrons au hasard, et j'y mets une condition.

— Laquelle?

— Celui de vous qui deviendra mon frère restera près de moi jusqu'à ce que je lui permette de me quitter. Je veux être seule juge dé l'opportunité du départ.

^ Oui, dirent les deux frères sans s'expliquer la pensée de leur cousine.

— Le premier de vous deux à qui madame d'Hauteserre adressera

la parole ce soir à table, après le BeMàicxU^ sera mon mari. Mais aucun de vous n'usera de supercherie, et ne la mettra dans le cas de l'interroger.

— Nous oucrons franc jeu, dit le cadet.

Cliacun des deux frères embrassa la main de Laurence. La certitude d'un dénoûment que l'un et l'autre pouvait croire lui être favorable rendit les deux jumeaux extrêmement sais.

— De toute manière, chère Laurence, tu feras un comte de Cinq- Cygne, dit l'aîné.

— Et nous jouons à qui ne sera pas Simeuse, dit le cadet.

— Je crois, de ce coup, que madame ne sera pas longtemps filïe, dit Michu derrière les deux d'Hauteserre. Mes maîtres sont bien joyeux. Si ma maîtresse fait son choix, je ne pars pas, je veux voir cette noce-là !

Aucun des deux d'Hauteserre ne répondit. Une pie s'envola brusquement entre les d'Hauteserre et Michu, qui, superstitieux comme les gens primitifs , crut entendre sonner les cloches d'un service mortuaire. La journée commença donc gaiement pour les amants, qui voient rarement des pies quand ils sont ensemole dans les bois. Michu armé de son plan reconnut les places, chaque gentilhomme s'était muni d'une pioche, les sommes furent trouvées ; la partie de la forêt où eHes avaient été cachées était déserte, loin de tout passage et de toute habitation, ainsi la caravane chargée d'or ne rencontra personne. Ce fut un malheur. En venant de Cinq-Cygne pour chercher les derniers deux cent mille francs, la caravane, enhardie par le succès, prit un chemin plus direct que celui par lequel elle s'était dirigée aux voyages précédents. Ce chemin passait par un point culmmant d'où l'on voyait le parc de GondreviHe.

— Le feu! dit Laurence eu apercevant uue colonne de feu bleuâtre.

— C'est quelque feu de joie, répondit Michu.

Laurence, qui connaissait les moindres sentiers de la forêt, laissa la caravane et piqua des deux jusqu'au paviHon de Cinq-Cygne, l'ancienne habitation de Michu. Quoique le pavillon fût désert et fermé, la grille était ouverte, et les traces du passaee de plusieurs chevaux frappèrent les yeux de Laurence. La colonne de fumée s'élevait d'une praierie du parc anglais où elle présuma que l'on brûlait des herbes.

— Ah ! vous en êtes aussi, mademoiselle ! s'écria Violette, qui sortit du parc sur sou bidet au grand galop et qui s'arrêLa devant Laurence. Biais c'est une farce de carnaval, n'est-ce pas? on ne le tuera pas.

-Qui?

— Vos cousins ne veulent pas sa mort. -^ La mort de qui "^

— Du sénateur.

— Tu es fou, Violette !

— Eh bien! que faites-vous donc là? demanda-t-il.

A l'idée d'un danger couru par ses cousins, l'intrépide écuyère piqua des deux et arriva sur le terrain au moment ou les sacs se chargeaient.

— Alerte ! je ne sais ce qui se passe, mais rentrons à Cinq-Cycne ! Pendant que les genlilsliommes s'entplo) aient au transport de la

fortune sauvée par le vieux marquis, il se passait une étrange scène au château de Gondreville.

A deux heures après midi, le sénateur et son ami Grévin faisaient une partie d'échecs devant le feu, dans le graud salon du rez-dechaussée. Madame Grévin et madame Marion causaient au coin de la cheminée assises sur un canapé. Tous les gens du château élaicut allés voir une curieuse mascarade annoncée depuis longtemps dans 1 arrondissement d'Arcis. La famille du garde qui remplaçait Michu au pavillon de Cinq-Cygne y était allée aussi. Le valet de chambre du sénateur et Violette se trouvaient alors seuls au château. Le concierge, deux jardiniers et leurs femmes résilient à leur poste ; mais leur pavillon est situé à l'entrée des cours, au bout ae l'avenue d'Arcis, et la distance qui existe entre ce tournebride et le château ne permettait pas d'y entendre un coup de fusil. D'ailleurs ces gens se tenaient sur le pas de la porte et regardaient dans la direction d'Arcis, qui est à une demi-lieue, espérant voir arriver la mascarade. Violette attendait dans une vaste antichambre le moment d'être reçu par le sénateur et Grévin pour traiter l'affaire relative à la prorogation de son bail. En ce moment, cinq hommes masqués et gantés, qui, par la taille, les manières et l'allure, ressemblaient à MM. d'Hauteserre, de Simeuse et à Michu, fondirent sur le valet de chambre et sur Violette, auxquels ils mirent un mouchoir en forme de bâillon, et qu'ils attachèrent à des chaises dans un office. Malgré la célérité des agresseurs, l'opération ne se fit pas sans que le valet de chambre et Violette eussent poussé chacun un cri. Ce cri fut entendu dans le salon. Les deux femmes voulurent y reconnaître un cri d'alarme.

— Ecoutez ! dit madame Grévin, voici des voleurs.

— Bah ! c'est un cri de mi-carême ! dit Grévin, nous allons avoir les masques au chàtestu.

Cette discussion donna le temps aux cinq inconnus de fermer les portes du c6té de la cour d'honneur, et d'enfermer le valet de chambre et Violette. Madame GrévJn, femme assez entêtée, voulut absolument savoir la cause du bruit ; eHe se leva et donna dans les cinq masques, qui la traitèrent comme ils avaient arrange Violette et le valet de

UNE TÉNÉBREUSE AFFAIRE

chambre; puis ils entrèrent avec violence dans le salon, où les deux

Ï)Ius forts s'emparèrent du comte de Gondrcville, le bâillonneront et 'enlevèrent par le parc, tandis que les trois autres liaient et bâillonnaient également madame Marion et le notaire chacun sur un fauteuil. L'exécution de cet attentat ne prit pas plus d*une demi-heure. Les trois inconnus, bientôt rejoints par ceux qui avaient emporté le sénateur, fouillèrent le château de la cave au grenier. Ils ouvrirent toutes les armoires sans crocheter aucune serrure; ils sondèrent les murs, et furent enfin les maîtres jusqu'à cinq heures du soir. En ce moment, le valet de chambre acheva de déchirer avec ses dents les cordes qui liaient les mains de Violette. Violette, débarrassé de son bâillon, se mit à crier au secours. En entendant ces cris, les cinq inconnus rentrèrent dans les jardins, sautèrent sur des chevaux semblables à ceux de Cinq-Cygne, et se sauvèrent, mais pas assez lestement pour empêcher Violette de les apercevoir. Après avoir détaché le valet de chambre, qui délia les femmes et le notaire, Violette enfourcha son bidet, et courut après les malfaiteurs. En arrivant au pavillon, il fiit aussi stupéfait de voir les deux battants de la grille ouverts aue de voir mademoiselle de Cin(|-Cygne en vedette. *

Quand la jeune comtesse eut disparu, Violette fut rejoint par Grévin à cheval et accompagné du garde champêtre de la commune de Gondrcville, à qui le concierge avait donné un cheval des écuries du château. La femme du concierge était allée avertir la gendarmerie d'Arcis. Violette apprit aussitôt à Grévin sa rencontre avec Laurence et la fuite de cette audacieuse jeune fille, dont le caractère profond et décidé leur était connu. '

— Elle faisait le guet, dit Violette.

— • Est-il possible que ce soient les nobles de Cinq-Cygne qui aient fait le coup? s'écria Grévin.

— Comment! répondit Violette, vous n'avez pas reconnu ce gros Michu ? c'est lui qui s'est jeté sur moi ! j'ai bien senti sa pogne. D'ailleurs les cinq chevaux étaient bien ceux de Cinq-Cygne.

En voyant la marque du fer des chevaux sur le sable du rondpoint et dans le parc, le notaire laissa le gârde-champêtre en observation à ia grille pour veiller â la conservation de ces précieuses empreintes, et envoya Violette chercher le juge de paix d'Arcis pour les constater. Puis il retourna promptement au salon du château de Gondrcville, où le lieutenant et le sous-lieutenant de la gendarmerie impériale arrivaient accompagnés de quatre hommes et d'un brigadier. Ce lieutenant était, comme on doit le penser, le brigadier à qui, deux ans auparavant, François avait troué la tête, et à qui Gorentin fit alors connaître son malicieux adversaire. Cet homme, appelé Giguet, dont le frère servait et devint un des meilleurs colonels d'artillerie, se recommandait par sa capacité comme ofiicier de gendarmerie. Plus tard 11 commanda l'escadron de l'Aube. Le sous-lieutenant, nommé Welf, avait autrefois mené Corentin de Cinq-Cygne au pavillon, et du pavillon à Troyes. Pendant la route, le Parisien avait suffîsamment édifié l'Egyptien sur ce au'il nomma la rouerie de Laurence et de Michu. Ces deux officiers devaient donc montrer et montrèrent une grande ardeur contre les habitants de Cinq-Cygne. Malin et Grévin avaient, l'un pour le compte de l'autre, tous deux travaillé au Code dit de Brumaire an IV, l'œuvre judiciaire de la Convention dite nationale, promulguée par le directoire. Ainsi Grévin, qui connaissait cette législation à fond, put opérer dans cette affaire avec une terrible célérité, mais sous une présomption arrivée à l'état de certitude relativement à la criminalité de Michu, de MM. d'IIauteserre et de Sîmeuse. Personne aujourd'hui, si ce n'est quelques vieux magistrats, ne se rappelle l'organisation de cette justice que Napoléon renversait précisément alors par la promulgation de ses Codes et par Tinslitution de sa magistrature qui récit maintenant la France.

Le Code de Brumaire an IV reservait au directeur du jury du département la poursuite immédiate du délit commis à Gondrcville. Remarquez, en passant, que la Convention avait rayé de la langue judiciaire le mol crime. Elfe n'admettait que des délits contre la loi, délits emportant des amendes, l'emprisonnement, des peines infamantes ou afflictives. La mort était une peine afflictive. Néanmoins, la peine afdictive de la mort devait être supprimée à la paix, et remplacée par vingt-quatre années de travaux forcés. Ainsi la Convention estimait

ue vingt-quatre années de travaux forcés égalaient la peine de mort.

ne dire du Code pénal qui inflige les travaux forcés à perpétuité?

'organisation alors préparée par le conseil d'Etat de Napoléon supprimait la magistrature des directeurs du jury, qui réunissaient, en effet, des pouvoirs énormes. Relativement à la poursuite des délits et à la mise en accusation, le directeur du jury était en quelque sorte à

verdict de huit jurés auxquels il exposait les faits de son instruction, qui entendaient les témoins, les accusés, et qui prononçaient un premier verdict, dit d'accusation. Le directeur devait exercer sur les jurés, réunis dans son cabinet, une influence telle qu'ils ne pouvaient être que ses coopérateurs. Ces jurés constituaient le jury d'accusation, n existait d'autres jurés pour composer le jury près le tribunal criminel chargé de juger les accusés. Par opposition aux jurés d'ac-

cusation, ceux-là se nommaient jurés de jugement. Le tribunal criminel, à qui Napoléon venait de donner le nom de Cour criminelle, se composait d'un président, de quatre juges, de l'accusateur public, et d'un commissaire du gouvernement. Néanmoins, de 1799 a *8(M). il exista des cours dites spéciales, jugeant sans jurés dans certains départements certains attentats, composées de juges pris au tribunal civil, qui se formait en cour spéciale. Ce conflit de la justice spéciale et de la justice criminelle amenait des questions de compétence que jugeait le tribunal de cassation. Si le département de l'Aube avait eu sa cour spéciale, le jugement de l'attentat commis sur un sénateur de l'Empire y eût été sans doute déféré; mais ce tranquille département était exempt de cette juridiction exceptionnelle. Grévin dépêcha donc le sous-lieutenant ?.'i directeur du jury de Troyes. L'Egyptien y courut bride abattue, et revint à Gondrcville, ramenant en poste ce magistrat quasi souverain.

Le directeur du jury de Troyes était un ancien lieutenant de bailliage, ancien secrétaire appointé d'un des comités de la Convenlion, ami de Malin, et placé par lui. Ce magistrat, nommé Lechesneau, vrai praticien de la vieille justice criminelle, avait, ainsi que Grévin, beaucoup aidé Malin dans ses travaux judiciaires à la Uonvention. Aussi Malin le recommanda-t-il à Cambacérès. qui le nomma procureur général en Italie. Malheureusement pour sa carrière. Lechesneau eut des liaisons avec une grande dame de Turin, et Napoléon fut obligé de le destituer pour le soustraire à un procès correctionnel intenté par le mari à propos de la soustraction d'un enfant adultérin. Lechesneau, devant tout a Malin, et devinant Timportance d'un pareil attentat, avait amené le capitaine de la gendarmerie et un piquet de douze hommes. ' Avant de partir, il s'était entendu naturellement avec le préfet, ui, pris par la nuit, ne put se servir du télégraphe. On expédia sur aris une estafette afin de prévenir le ministre de la police générale, le grand juge et l'empereur de ce crime inouï. Lechesneau trouva dans le salon de Gondrcville mesdames Marion et Grévin, Violette, le valet de chambre du sénateur, et le juge de paix assisté de son greffier. Déjà des perquisitions avaient été pratiquées dans le château. Le ju«;e de paix, aidé par Grévin, recueillait soigneusement les premiers éléments de l'instruction. Le magistrat fut tout d'abord frappé des combinaisons profondes que révélaient et le choix du jour et celui de Iheure. L'heure empêchait de chercher immédiatement des indices et des preuves. Dans cette saison, à cinq heures et demie, moment où Violette avait pu poursuivre les délinquants, il faisait presque nuit; et, pour les malfaiteurs, la nuit est souvent l'impunité. Choisir un jour de réjouissances où tout le monde irait voir la mascarade d'Arcis, et où le sénateur devait se trouver seul chez lui, n'était-ce pas éviter les témoins?

— Rendons justice à la perspicacité des agents de la préfecture de police, dit Lechesneau. Ils n'ont cessé de nous mettre en garde contre les nobles de Cinq-Cygne, et nous ont dit que tôt ou tard ils feraient quelque mauvais coup.

Sur de l'activité du préfet de l'Aube, qui envoya dans toutes les préfectures environnant celle de Troyes des estafettes pour fi\ire chercher les traces des cinq hommes masqués et du sénateur, Lechesneau commença par établir les bases de son instruction. Ce travail se fit rapidement avec deux têtes judiciaires aussi fortes que celles de Grévin et du juge de paix. Le juge de paix, nommé Pigoult, ancien premier clerc de l'étude où Malin et Grévin avaient étudié la chicane à Paris, fut nommétrois mois après président du tribunal d'Arcis. En ce qui concernait Michu, Lechesneau connaissait les menaces précédemment faites par cet homme à M. Marion, et le guet-apens auquel le sénateur avait échappé dans son parc. Ces deux faits, dont run était la conséquence de l'autre, devaient être les prémisses de l'attentat actuel, et désignaient d'autant mieux l'ancien garde comme le chef des malfaiteurs, que Grévin, sa femme, Violette et madame Marion déclaraient avoir reconnu dans les cinq individus masqués un homme entièrement semblable à Michu. La couleur des cheveux, celle des favoris, la taille trapue de l'individu, rendaient son déguisement à peu près inutile. Quel autre que Michu, d'ailleurs, aurait pu ouvrir la grille de Cinq-Cygne avec une clef? Le garde et sa femme, revenus d'Arcis et interrogés, déposèrent avoir fermé les deux grilles à la clef. Les grilles, examinées par le juge de paix, assisté du garde champêtre et de son grefiier, n'avaient oiîert aucune traCe d'effraction.

— Quand nous lavons mis à la porte, il aura gardé des doubles clefs du château, dit Grévin. Mais il doit avcir médité quelque coup désespéré, car il a vendu sos biens en vingt jours, et eh a touché le prix dans mon étude avant-hier.

— Ils lui auront tout mis sur le dos, s'écria Lechesneau frappé de cette circonstance. 11 s'est monivé leur âme damnée.

Qui pouvait, mieux que MM, de Simeuse et d'IIauteserre, connaître les êtres du château? Aucun des assaillants ne s'était trompé dans ses rechorchcs, ils étaient allés partout avec une certitude qui prouvait que la troupe savait bien ce qu'elle voulait, et savait surtout où l'aller prendre. Aucune dos armoires restées ouvertes n'avait été forcée. Ainsi les délinquants eu avaient les clefs ; et, chose étrange !

UNE TÉNÉBRpUSE AFrAIRp.

ils ne s'étaient pas permis le moindre dé feu i me ni m l. Il ne s'aKissail donc pas d'un vol. Enfin, Vidett«, après avoir rocoiiuii les chevaux du château de Cinq-Cygne, avait trouvé la comtesse en embuscade devuat le pavillon du sarde. De cet ensemble de Taiis et de dépositions il résultait, pour la justice la moins prévenue, des présomptions de culpabilité relativement à MM. de Simeuse, d'flautcserre et Miehu, qui dégénéraient en certitude pour un directeur du jury. Maintaiant que vouUient-ils faire du futur comte de (JondreviUe? Le forcer à «ne rétrocession de sa terre, pour l'acquisition de laquelle le régisseur annonçait, dès 1T9fl, avoir des capitaux? Ici todt changeait d'aspect.

Le savant criminaliste se demanda quel pouvait être le but des recherches actives faîtes dans le château. S'il se fuit agi dune veo- ;;eance, les déTinquants eussent pu luer Malin. Peut-Ëlre le sénateur éiait-il mort et enterré. L'enlèVement accusait néanmoins une séquestration. Fogrquoi la séquestration après les recherches accomplies au château? Inertes, il y avait folie à croire que l'enlèvement d'im dignitaire (|e l'Emiûre resterait longtemi» secret! La rapide publicité que devait avoir cet attentat en annulait les héncfices.

A ces objections, Pigoult répondit que jamais la justice ne poHVjlU deviner tous les motifs des scélérats. Dans tous les ])rocè^ Criminel, il existait, du juge au criminel et du criminel au juge, des parties obscures; la conscience avait des abîmes où la lumière humaine ne pénétrait que par la confession des coupables.

Grévin et Lechesneau firent un hochement de tête en gigpe d'assentiment, sans pour cela cesser d'avoir les yeux sur des l'^jiïp'pés qu'ils tenaient i, éclairer. '

— L'empereur leur a pourtant fait grice, dit ^igPll|F ^ Grévin et i madame Harion, <l les a radiés de ta liste, 'quf|im|'ijg fussent dq |a deniière conspiration ourdie contre lui ! '

Lechesneau. sans plus lan forêt et la vallée de Cinq-Cy] le juge de paix,<{ui devint, a judiciaire auxiliaire; il le cl Cinq-Cygne les éléments de tous interrogatoires, et, pot et signa le mandat d'arrêt d évidentes. Après le départ d neau reprit le travail import tre les Simeuse et les d'Ua vaient contenir toutes les ch Giguet et le juge de paix se qu'ils rencontrèrent les gens et conduits che^ le maire, ignorant l'importance de cet veille, la permission d'aller une interpellation du juge ( mademoiselle leur avait oITe ils ne songeaient pas. Ces d< paix, qu'il envoya l'Ëgypliei venir procéder lui-même à Lypne. afin d'opérer simultai

de Michu, pour y surprendre lé prétendu chef des liialfaitcui'S. Ces nouveaux éléments piinirenl si décisifs, une Lechesné'àu partit aussitôt pour Cinq-Cygne, en recommandant à Grévin de faire soigneusement carder les empreintes laissées par le pied des chevaUx dans le parc. Le directeur on jury savait quel plaisir enliserait à Troues sa

[irocédure contre d'anciens nobles; ]es ennemis (Iii peuple^ devenus es ennemis de l'empereur. En de pareilles' disposi[ ions, un magistrat prend facilement de simples présonimjonsjiotjr ^es preuves évidentes. Néanmoins, en allant de Ijoodrcviïïc à |^nq-CVgne dans |a propre voiture du sénateur, Lechesneau, quiVt'êi'Ies, eOl tait un grand magistrat sans la passion à laquelle il dijHa dVsgrdce. car l'enipcrcur devint prude, trouva l'audace des jeunes gens cl de lliclm li'fép' folie et peu en harmonie avec l'esprit de nia demoiselle de C|nq-Cyg)ié.'|l crut en lui-même à des intentions autres que celtes ' d'il rrneher'ad' sénateur une rétrocession de Gondreville. En toute chose, même en magistrature, il existe ce qu'il faut appeler la conscience du métier. Les pertle\iiés de Lechesneau résultaient de cette conscience que tout omme met à s'acquitter des devoirs qui lui plaisent, et que les savants portent dans la science, les artistes dans l'art, les juges dans la justice. Aussi peut-être les juges offrent-ils au\ accusés plus de garanties que les jurés. Le magistrat ne se fle qu'aux luis de la raison, tandis que le juré se laisse entraîner par les ondes du sentiment. Le directeur du jury se posa plusieurs questions à lui-même, en se propof'ani d'y chercher des solutions satisfaisantes dans l'arrestation même des délinquants. Quoique la nouvelle de l'enlèveuient de Malin agiiùt déjà la ville de Troyes, elle était encore ignoi'ée dans Arcîs à huit heures, car tout le monde soupait quand on y vint chercher la

Eendarmerie et le juge de paix; eiiun persoiine ne la snvail à Ciiiqïgne, dont la vallée et le château étaient pour la seconde fois cernés, mais celte fois par la justice et non par la police : les Iraiisaclions. possibles avec I une, sont sonvcni impossibles avec l'aulrc.

Laurence n'avait eu qu'à dire à Marlhe, à Catherine et aux Duricu de rester dans le château sans en sortir ni rc};arder nu deliurs, pour

être strictement obéie par eux. A chaque voyage, les chevaux stationnèrent dans le chemin creux, en Ëiccde la' brèche, et delà, Robert et Miehu, les plus robustes de In troupe, avaient pu transporter secrètement les sacs par la brèche dans une cave située sous l'escalier de la tour dite de Mademoiselle. Fn arrivant au château vers cinq heures et demie, les nualrc gentilshommes et Uichu se mirent aussitôt à y eniencr l'or. Laurence et les dliauieserre jugèrent convenable de murer le caveau. Michu se chargea de cette opération en se faisant aider par Gothard. qui counit a la ferme chercher quelques sacs de plaire restés lors de la construction, et Marthe reioiima clioi elle pour donner secrètement les sacs à Gqihnrd. La ferme bSiie par Micliu se trouvait sur l'émluencc d'où jadis il avait aperçu les Rcndarmes, et l'on y allait par le chemin creux. Michu, très-aiïatne, se dépêcha si bien, que, vers sept heures et demie, il eut Qni sa besogne. Il revenait d'un pas leste, afin d'eropËcher Gothard d'apporter un dernier sac de plâtre dont il avait cru avoir besoin. Sa ferme était déjà être de "=—"■■— — ■- ■■■— - ■■'

o . „ mes. ou

en l'entendant venir.

Michu rencontra GoUiard, un sac sur l'épaule, et lui cria de loin: — C'est lîni, petit, reporte-le, et djnc avec nous.

Kicbu, le front en sueur, les vêtements souillés de plâtre et de debris de pierres meulières boueuses provenant des décombres de la brùphe, entra tout joyeux dans la cuisine de sa ferme, où la mère de tfaril)^ et Marthe servaient la soupe en l'attendant. ' 4y Tiiomcut où Michu tournait le robinet de la fontaine pour se lay^pig^'m^fi"^' le juge de paix se présenta, accompagné de songref- (l^f: cf du 'garde champêtre.

— Q(j(! nous voulez- vous, monsieur Piçoult? demanda Michu.

— A\^ upm de l'empereur et de la loi, je vous arrêie ! dit le juge IJC paix. ' '

lies [rf{js gendarmes se montrèrent alors amenant Gothard. En voyant Ips cp^peanx bordés, Marthe et sa mère écliangèrent uq rega^d ije 'ierreiirv

' '— Ah'liahl ^t poijrqiioi? demanda Michu. qiii s'assit à sa table en disaiit à sa femnie : -- Sers-moi. je meurs de f.iim.

— Vous II '^^^ÉÉtcn que nous, dit le juge de paix, qui fît signe à son g^k ^^—encer le procès-verbal, après avoir exhibé le mandat d ^r ^^^.

— El) bié^L^^^^^ né, Gothard. Veux-tu diner, oui ou non? dit ïjichu. LH^^^^ leurs bêtises.

— Vous r^^^^^^Hat'dans lequel sont vos vêlements? dit le

4' fige de paix. ^.^^I'^ "'^'^ I*'"^ '^ paroles que vous avez dites

I Golhard d^ ^^^^|

]Iichu, sew ^^^B*<^ stupéfaite de son sang-froid, mangeait avec l'a vi dit' "^^^^ faim, et ne répondait point, il avait la boiiclie plcii ^^-«lûccnt. L'appétit de Golhard fut suspendu

par i|nc jiorriblç crainte.

— fojoiis, dit le garde champêtre à l'oreille de Michu. qp'avez* yoiis fM\ )]ii sénaléur? Il s'i;ii va, pour vous, à entendre les gens de Jii.-iicb. de la jieine de morl. ' ' ■ '

— Ah! moi) Dieji! cria ^arihe, qui surprit les derniers mots et tpnilia commii'foiidi'oyéè.' ' ' '

"'-Violette iioùs"aura joué quelque vilain tour! s'écria Slichu en se soHvenajit dès paroles de Laurence.

— Ah! yous satez donc que Violette vous a vus? dit le juge de paix. '■ ' ■'■

Hiçhu se mordit |ps lèvres, et rjjspliil de ne plus rien dire. Gothard imita 'èçitc rescHe'. En voyant r||i)|tilité de ses efforts pour le faire parler) et cq'nn.ijs'sanl d'ailleurs ^li qu'on nommait dans le pays la perversité ()e îlichil, lejiigede pdj\ ordonna de lui Merles mains'aiii^^i. qu'à Gothard, e( dé les emmeiict au château de Ginq-Cygne, sur lequel il se dirigcappili' )■ r^ôindre'lc dj^ecteur du jury.

Les geiiliNliomiiies et laûrente avaient irop appétit, et le diner leur offrait un trop' ïTéTé^t'IiEtefct 'pour qu'ils le relardassent en faisant leur toilette. Ils vinrent, elle en amazone, eux en culotte de pc;iu blanche, en boucs à l'écuyère et dans leur veste de drap vert, reinmver au salon H. et madame d'Hauleserre, qui étaient assez inqnielt. Le bonhomme avait remarqué des allées et venues, et surtout la défiance dont il fut l'objet, car Laurence n'avait pu le soumettre à lu consigne des gens. Donc, à un moment on l'un de ses Ois avait éviié de lui répondre en s'enfuyani, il était venu dire à sa femme ; — Je crains que Laurence ne nous taille encore des croupii>res!

— Quelle espèce de chasse avez-vous faite aujourd'hui ? demanda madame d'Hauleserre à Laurence.

— Ah ! vous apprendrez quelque jour le mauvais coup auquel vos enfants ont participé, répondit-cilc en riant.

Quoique dites par plaisanterie, ces paroles Greni frémir la vieille dame, (.allicrine annonça le diner. Laurence donna le bras à M. d'IIaiileserrc, et sourit de la malice qu'elle faisait à ses cousins, en forçant l'un dein à offrir son bras à la vieille dame, transformée en oracle par leur convention.

Le inariiuis de Simeuse conduisit madame d'IIauicserre à table. La situation devint alors si solennelle, que, le Bmedicîtt fini, Lnnreuce

UNE TÉNÉBREUSE AFFAIRE

et ses deux cousins éprouvèrent au cœur des palpitations violentes. Nadame d'Hauteserre, qui servait, Tut Trappëe de l'anxiété peinte sur le visage des denx Siineuse et de l'altération que présentait la figure moutonne de Laurence.

— Mais il s'est passé quelque chose d'extraordinaire ! s'écria-t'Clle eu les regardant tous.

— A qui parlez-vous? dit Laurence.

— A vous tous, répondit la vieille dame.

— Quant i moi, ma mère, dit Robert, j'ai une Taim de loup. Madame d'Hauleserre, toujours troublée, oiïrJt au marquis de Si-

meuse une asùette qu'die destinait au cadet.

— Je suis comme votre mère, je me trompe toujours, même malgré vos cravates. Je croyais servir. votre fii're, lui dit-elle.

— Vous le servei mieux que vous ne pensez, dit le cadet en pùlissaflt. Le vuiUi comte de

Cinq-Cygne.

Ce pauvre cnrani si gai' devint triste |iour toujours; mais il trouva laa Torce de r^ai'der Laurence en souriant, et de comprimer ses regrets mortels. En un instant, l'amaut s'abtma dans le Trère.

— Comment! la comtesse aurait Tait son choix? s'écria la vieille

— Kon, dit Laurence, nous avons laissé agir le sort, et vous en étiei

Elle raconta la convention stipulée le matin. L'alné desSimeusc, qui voyait s'augmenter la pâleur du visage chez son frère, éprouvait de moment en moment le besoin de s'écrier : — Epouse-la, j'irai mourir,'moi'. Au moment où l'on servait le dessert, les habitants de Cinq -Cygne entendirent frapper à la crobéc de la salle à manger, du calé du jardin. L'ahié des d'Hauteserre, qui alla ouvrir, livra passade au curé, dont la culotte s'était déchirée iiux treillis en escaladant les murs du parc.

— Fuvez! ou vient vous arrêter!

— Pourquoi ?

— Je ne sais pas encore, mais on procède

Ces paroles furent accueillies par des rirei universels.

— Nous sommes în- ^"1**, o» « nocenis! s'écrièrent les

gentilshommes.

— Innocents ou coupables, àh le curé, mMilez à cheval et gagnez la frontière. Ll, vous serez k même de prouver votre innocence. On revient sur une condamnation par contumace, on ne revieut pas d'une condanmation contradictoire obtenue par les passions populaires, et

fréuarée par les préjugés. Souvenez-vous du mot du président de larlay : Si l'on m'accusait d'avoir emporté les tours de Notre-Dame, je commencerais par m 'enfuir.

~ Mais luir, n'est-ce pas s'avouer coupable? dit le marquis de Sinieuse.

— Ne fuyei pas!... dit Laurence.

— Toujours de sublimes sottises ! dit le curé au désespoir. Si j'avaih la puissance de Dieu, je vous enlèverais. Mais si l'on me trouve ici, dans cet état, ils lourueronl contre vous et moi celle «ngulièrc visite, je me sauve jiar la même voie. Soiigcz-y ! Vous avez encore le Icmii- .

Les gens de justice n'ont pas pensé au mur mitoyen du presbytère, et vous êtes cernés de tous cAtés.

Le reieniissement des pas d'une foule et le bruit des sabres de la gendarmerie remplirenl la cour et parvinrent dans la salle à manger

Suelques instants après le départ du pauvre curé, qui n'eut pus plus e succès dans ses conseils que le marquis de Chargebœnf dans les siens.

~- tfolre existence commune, dit mélancoliquement le cadet de Simeuse à Laurence, esl une monstruosité, et nous éprouvons un monstrueux amour. Cette monstruosité a gainé votre cœur. Peut-être esi-ce parce que les lois de la nature sont bouleversées en eux, que les jumeaux dont l'histoire nous est conservée ont tous été malheureux. Quant à nous, voyez avec quelle persisLioce le sort nous poursuit. Voilà votre décision faUilemcal retardée. Laurence était hébétée, elle entendit comme un twurdonnement ces paroles, sinistres pour elle, prononcées par te directeur du jury : — Au nom de t'empereuretde la loi! j'arrête tes sieurs Paul- Marie et Harie-Paul Simeuse, Adrien et Robert d'Hauteserre. Ces messieurs, ajouta -t- il eu montrant à ceux qui l'accompagnaient des traces oe boue sur les vêtements des prévenus, ne nieront pas d'avoir passé une parlie di; cette journée a cheval.

— De quoi les accusci-vous? demanda lièrcment mademoiselle de Cinq-Cygne.

— Vous n'arrêtez pas mademoiselle ? dit Giguet.

— Je la laisse en liberté, sous caution, jusqu'à un plus ample examen des charges qui

pesé

ir elle.

Uoulard offrit sa caution en demandant sintplemcut à la comtesse sa parole d'homieur de ne pas s'évader. Laui-euce foudroya l'ancien pii|ueur de b maison de Simeuse par un regard iileiu de hauteur qui lui lit de cet liommu un ennemi mortel, el une larme sortit de ses yeux, une de ces larmes de rage qui annoncent un enfer de douleurs.

Les quatre genlihhommes cchangèreot un r^ gard terrible et restcreni immobiles. M. el madame d'Hauteserre, craignant d'avoir été Tvwi irriter, trompés par les quatre

jeunes gens et par Laurence, étaient dans un clat de stupeur indicible. Cloués dans leurs fauteuils, ces parents, qui se voyaient arracher leurs enfants après avoir tant craint pour eux et les avoir reconquis, regardaient sans voir, écoutaieul sans entendre.

— Faul'^l vous demauder d'être ma caution, monsieur d'IIa>iteserre? cria Laurence à son ancien tuteur, qui fut réveillé par ce cri pour lui clair et déchirant comme le son de la trompette du jugcmeni dernier.

Le vieillard essuya les larmes qui lui vinrent aux yeux, il comprit lout, et dit à sa pareulcd'une voix faible -. —Pardon," comtesse, vous suvcz que je vous appartiens corps et âme.

Lechesneau, frappé d'abord de la iranquillilé de ces coupables qui dlnaieni, revint à ses premiers sentiments sur leur culpabilité quand il vit la stupeur des parents el l'air songeur de Laureucc, qui clier- (-hiiii à deviner le ]Hegc qu'on lui avait tendu.

UNE TÉlNÉBREUSK AFFAIRR,

— HessîeuTB. dit-il poiîment, vous éies trop bien élevés pour faire nne résislaûce imilile; suivez-moi tous les mialre aux cciiries où il est nécessaire de détacher en votre présence les fers de vos clievai». qui deviendroal des pièces importantes au procès, et démonireroDt peut-être votre innocence ou votre culpabilité, Venei aussi, mademoiselle!...

Le maréchal ferrant de Cinq-Cygne et son garçon avaient été requis par Lechesneaii de venir en qualité d'experts. Pendant l'opération qui se faisait aux écuries, le juge de paix amena Gothard et Hichu. L'opéraUon de détacher les fers à chaque cheval, et de les réunir en les désignant, afin de procéder à la confrontation des marques laissées dans le parc par les chevaux des auteurs de l'attentai, prit du temps. Néanmoins Lechesneau, prévenu de l'arrivée de Pigoult, laissa les accusés avec les gendarmes, vint dans la salle à manger pour dicter le procès-verbal, et le juge de paix lui montra l'état des Têtements de Hichu en racontant les circonstances de l'arrestation.

—, Ils auront tue le sénateur et l'auront plâtré dans quelque muraille, dit en finissant figoull à Lectaesneau.

— Maintenant, j'en ai peur, répondît le magistrat. ~ Où as-tu porté le plâtre? dit-il i Gothard.

Gothard se mit i pleurer.

—La justice l'clTraye, dit Rlichu dont les yeux lançaient des llammcs comme ceux d'un lion pris dans un filet.

Tous les gens de la maison retenus chez (e maire arrivèrent alors.

ils encombrèrent l'antichambre où Catherine et les Duricii pleuraient, et leur appnrenl l'importance des réponses qu'ils avaient faites. A toutes les questions du directeur et du juge de paix, Gothard répondit par des sanglots; en pleurant il finit par se donner une sorie d'attaque convul^ve qui les eiïraya, et ils le laissèrent. Le petit drôle, ne se voyant plus surveillé, regarda Michu en souriant, et Hichu l'approuva par un regara. Lechesneau quitta le juge de paix pour aller presser les experts.

— Monsieur, dit enfin madame d' Haute serre en s'adressaat à Pigoult , pouvez - vous nous expliquer la cause de ces arrestations?

— Ces messieurs sont accusés d'avoir enlevé

le sénateur i main armée, et de l'avoir séquestré, car nous ne supposons pas qu'ils l'aient tué, malgré les apparences

— Et quelles peines encourraient les auteurs de ce crime ? demanda le bonhomme.

— Hais comme tes lois, auxquelles il n'est pas dérogé par le Code acinel, resteront en vigueur, il y a peine de mort, reprit le juge de paix.

— Peine de mort ! s'écria madame d'Hauiesevrc, qui s'evanoiut. Le curé se présenta dans ce moment avec sa sœur, qui appela Catherine et la Duricu.

— Mais nous uc l'avons seulement pas vu, votre maudit sénateur ! s'écria Hichu.

— Madame Marion, madame Grévin, H. Grévin. te valet de eliambrc du sénateur Violette, ne peuvent pas en dire autant de vous, réi'Ondit Pigoult avec le sourire aigre du magislrul <

Un poreil ittenLat exclu la colère de l'Empereur, — MSe S4.

■~ Je n'y comprends rien, dit Michu que celle réponse frappa de stupeur et qui commençadéslorsâ se croireentorlilléavec ses maître* dans quelque trame ourdie contre eux.

En ce moment tout le monde revint des écuries. Laurence accourut à madame d'Hauteserre qui reprit ses sens pour lui dire : — n y a peine de mort.

~ Peine de mon?.., répéta Laurence en regardant les quatre gentilshommes.

Ce mot répandit un effroi dont profila Gignet, en homme instruit par Gorentin.

— Tout peut s'arranger encore, dit-il en emmenant le marquis de Simeuse dans un coin de la salle à manger, peut-être n'est-ce qu'une plaisanterie ? Que diable ! vous avez été militaires. Entre soldats oo s'entend. Qu'avez-vous fait du sénateur? Si vous l'avez tué, tout est dit; mais si vous l'avez séquestré, rendez-le, vous voyez bien que voire coup est manqué.

Je suis certain que le directeur du jury, d'accord avec le sénateur, étouR'era les poursuites.

— Nous ne comprenons absolument rien i vos (juestioDS, dit le marquis de Simeuse.

— Si vous le prenez sur ce ton, cela ira loin, dit le lieutenant.

— Chère cousine, dit le marauis de Simeuse , nous allons en prison, mais ne soyez pas in-

Suiète , nous revienrons dans quelques heures, il y a dans cette a (Taire des malentendus qui vont s'expliquer,

— Je le souhaite pour vous, messieurs, dit le magistrat en faisant sir gne i Giguet d'emmener les quatre geniilshommcs. Gothard et Hichu. — Ne lesconduiseï

las il Troyes, dit-il au lieutenant, gardez-les à votre poste d'Arcis, ils doivent être présents demain, au jour, à la vériflcalion des fers de leurs chevaux avec les empreintes laissées dans le parc.

Lechesneau et Kgoull ne partirent qu'après avoir interrogé Catherine, monsieur, madame d'Hauteserre et Laurence. Les Durieu, Cathe* fine et Marthe déclarèrent n'avoir vu leurs maîtres qu'au déjeuner , H. d'Hauteserre déclara les avoir vus à trois heures. Quand, à minuit, Laurence se vil entre H. et madame d'Uauteserre, devant l'abbé Gouget et sa sceur, sans les quatre jeunes gens qui, depuis dix-huit mois, étaient b vie de ce château, son amour et sa joie, elle garda pendant longtemps un silence que personne n'osa rompre. Jamais amiclion ne fut plus profonde ni plus complète. Enfin, on entendit un soupir, on regarda.

Marthe, oubliée dans un coin, se leva, disant : — La mort! madame!... on nous les tuera, maign- leur innocence. — Qu'avcz-vous fait? dit le curé.

Laurence sortit sans répondre. Elle avait besoin de In <;ij',iludc pour retrouver sa force, au milieu de ce désastre imprOvii.

fias ien

UNE TÉîNÊBREUSE AFFAIRE.

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